Connu aujourd'hui sous le nom de la Farnesina
IJVRE PREMIER. 47
Au moment où j'achevais ce dessin, survint une belle et noble Romaine qui était descendue de Pétage supérieur où elle demeurait. Elle demanda à madonna Porzia ce qu'elle faisait là; celle-ci lui répliqua en riant : u Je m'amuse à regarder dessiner ce jeune homme, en qui la bonté est alliée à la beauté. « Aces paroles je devins rouge, et, avec une certaine hardiesse que tempérait une légère modestie, je ripostai : « Quel que je sois, madonna, je serai toujours prêt à vous servir en tout. — Tu sais bien que je veux que tu me serves, » me dit-elle en rougissant aussi; puis elle me remit le lis pour l'emporter, et, de plus, me donna vingt écus d'or qu'elle tira de sa bourse, en ajoutant : « Monte-moi ces diamants sans t'écartcr du dessin que tu viens de me faire, et conserve-moi l'or de l'ancienne monture. — Si j'étais ce jeune homme, dit alors la noble dame romaine, je m'enfuirais volontiers avec ce trésor. » Madonna Porzia<lui répondit que le talent était rarement accouplé avec le vice, et que, si j'agissais ainsi, je démentirais fortement l'honnêteté que respirait ma figure. Là-dessus, elle prit par la main sa compagne, et me dit avec un ravissant sourire : « Adio, Benvenuto ! )) Je restai encore quelque temps dans le palais à travailler à un dessin que j'avais commencé d'après un Jupiter de Raphaël d'Urbin. Lorsque je l'eus achevé, je partis. J'exécutai sans retard un petit modèle en cire pour montrer ce que serait mon lis une fois terminé. Je le portai à madonna Porzia, que je rencontrai avec la dame romaine dont j'ai déjà parlé. Elles furent toutes deux grandement satisfaites de mon travail : leurs éloges m'enhardirent au point que je leur promis que l'ouvrage serait moitié mieux que le modèle.
Je me mis donc à la besogne. Douze jours me suffirent pour mener à fin ce petit jo3^au, qui, comme je Pai dit, était en forme de lis. Je l'ornai de petits masques, de figures d'animaux et d'enfants, et, de plus, je remaillai précieusement, de sorte que les diamants qui le composaient en étaient améliorés de plus de la moitié.
Le lis de diamants. — Rivalité.
Lucagnolo, ce vaillant homme dont j'ai parlé plus haut, se montra fort mécontent lorsqu'il me vit occupé de ce lis. Maintes fois il me répéta que j'aurais plus d'honneur et de profit à l'aider à faine de grands vases d'argent, comme j'avais commencé. Je lui répondis que les commandes de grands vases d'argent ne me manqueraient jamais, tandis que je ne trouverais pas tous les jours des ouvrages semblables à celui que j'avais entre les mains ; j'ajoutai qu'il me vaudrait non moins d'honneur que de grands vases d'argent, et qu'en outre il serait beaucoup plus lucratif. A ces mots, Lucagnolo se moqua de moi, et me dit : « Tu verras ce qu'il en est, Benvenuto. Nous nous sommes mis à l'œuvre en même temps, j'arriverai à fin aussitôt que toi ; tu connaîtras alors, par expérience, le bénéfice que me procurera mon vase, et le gain que tu retireras de ton joyau. » Je lui dis que j'acceptais avec plaisir la lutte avec un homme de si grand talent, et que l'on verrait qui de nous se trompait.
Je portai mon Ijs à Madonna Porzi
A. Quantin. Imp Eau