‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 22 sur 275 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Là-dessus, nous baissâmes tous deux la tète avec un fier dédain et nous déployâmes tant d'ardeur au travail, qu au bout de dix jours environ chacun de nous avait terminé sa tâche.

L'ouvrage de Lucagnolo était un énorme vase d'argent destiné à être placé près de la table du pape et ù recevoir, pendant le repas, les petits os et les épiuchurcs de fruits. C'était un meuble de luxe plutôt que d'utilité. II était orné de deux belles anses, d'une foule de masques petits et grands, et de feuillages aussi élégants et aussi gracieux qu'on puisse l'imaginer. Je dis à Lucagnolo que jamais je n'avais vu un plus beau vase. Croyant qu'il m'avait amené à reconnaître qu'il avait raison, il me répondit : a Ton joyau ne me semble pas moins beau , mais bientôt nous verrons la différence qu'il y a entre eux. » Sur ce, il prit son vase et le porta à Clément VIL Le pape en fut satisfait, et ordonna qu'on lui paj^ât de suite le prix que l'on donne ordinairement pour les ouvrages de cette sorte.

Pendant ce temps, je portai mon lis à madonna Porzia. Elle me dit, tout émerveillée, que j'avais dépassé de beaucoup mes promesses; que j'étais libre d'exiger tout ce que bon je jugerais; qu'un château lui semblait un prix à peine digne de mon mérite, et que dans l'impossibilité oij elle était de me le donner, ajouta-t-elle en riant, elle me priait de lui demander quelque chose qui fût en son pouvoir. Je lui répondis que si sa seigneurie était satisfaite, j'avais obtenu le plus haut prix de mon travail que j'eusse ambitionné. Je lui fis une révérence, et lui affirmai en riant que je ne voulais point d'autre récompense. Madonna Porzia, se tournant alors vers son amie, lui dit : « Voj^ez-vous qu'à son talent s'allient

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non les vices, mais les vertus que nous lui avions avec raison supposées r «

a Benvenuto mio, ajouta-t-clle, n'as-tu Jamais entendu dire que le diable rit quand le pauvre donne au riche r — Le diable, répliquai-je, a tant de chagrin, que je veux le voir rire une fois ». Je me retirai, pendant qu'elle se hâtait de me dire qu'elle se refusait à lui octroyer cette grâce.

Lorsque j'arrivai à la boutique, Lucagnolo tenait uft

cornet renfermant l'argent qui lui avait été remis pour

prix de son vase, a Compare un peu, me dit-il, ce que

tu as reçu pour ton )oyau avec ce que ) ai eu pour mon

vase. « Je le priai de conserver son cornet intact jusqu'au lendemain, et j'ajoutai que si, comme je l'espérais, mon ouvrage dans son genre ne le cédait point au sien, je me flattais de lui en faire voir la récompense.

Les deux cornets.

Le )Our suivant, madonna Porzia envoya à la boutique son majordome. Il m'appela dehors, et me remit un cornet plein d'écus, de la part de sa maîtresse, en me disant, avec force paroles courtoises dignes de la signora, qu'elle ne voulait pas que le diable pût rire, et que l'argent qu'elle m'envoyait n'était pas l'entier payement de ce que méritait mon travail.

Lucagnolo brûlait du désir de comparer son cornet

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au mien. Des que je lus rentré dans la boutique, où se trouvaient douze ouvriers et plusieurs voisins qui étaient curieux de connaître le résultat du défi, Lucagnolo prit son cornet, rit d'un air moqueur, poussa trois ou quatre ouf! ouf! triomphants, et versa avec grand fracas sur le comptoir vingt-cinq écus en jules. Il pensait que j'avais tout au plus quatre ou cinq écus en monnaie.

Etourdi par les cris, par les regards et par les rires des assistants, je jetai un timide coup d'œil dans mon cornet ; je n^ 'aperçus que de l'or. Alors, les yeux baissés et sans souffler mot, j'élevai à deux mains mon cornet au-dessus de ma tête, et je laissai tomber mon argent sur le comptoir, comme d'une trémie de moulin. J'avais une somme moitié plus forte que celle de Lucagnolo : aussi tous les spectateurs, qui- jusqu'alors tenaient leurs rcf^ards braqués sur moi avec dédain, se tournèrent-ils vers mon adversaire, en lui disant : « Lucagnolo, les écus de Benvenuto font mieux à l'œil que les tiens, car ils sont d'or et moitié plus nombreux. »

Je crus que, de rage et de honte, Lucagnolo allait tomber mort sur le coup. Il avait droit au tiers de mon argent (en vertu de l'usage qui attribue les deux tiers du prix de. la main-d'œuvre à l'ouvrier, et l'autre tiers au maître de la boutique); mais Tenvie l'emporta chez lui sur l'avarice, bien que l'on dût s'attendre à tout le contraire, car il était fils d'un paysan de Jesi, Il maudit ^on art et ceux qui le lui avaient enseigné, et jura que dorénavant il renoncerait aux grands ouvrages et ne s'occuperait plus que de petites « cochonneries* » puisqu'on les payait si bien. Non moins indigné à mon tour,

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