LIVRE SEPTIEME
longtemps; et il me pria de lui en faire un petit modèle. Je le commençai aussitôt, et, au bout de quelques semaines, il se trou\a terminé. 11 avait environ une brasse de hauteur et était en cire jaune, très convenablement fini et très étudié.
Le duc vint à Florence, mais il se passa plusieurs Jours avant que je pusse lui présenter mon modèle; on aurait juré qu'il ne m'avait jamais ni vu ni connu : j'en tirai un mauvais augure pour la suite de mes relations avec lui. Enfin, un jour, après dîner, je portai mon modèle dans la galerie, et il vint le voir avec la duchesse et quelques seigneurs. Dès qu'il l'aperçut, il en témoigna une vive satisfaction, ce qui me donna lieu d'espérer qu'il était un peu connaisseur; plus il le considérait, plus il en était ravi, aussi s'écria-t-il : «Ah! Benvenuto mio, si cette statue exécutée en grand était aussi bien que ce petit modèle, ce serait la plus belle de la place. — Excellentissime seigneur, répondis-je alors, il y a sur la place les œuvres de l'illustre Donatello' et du merveilleux Michel- Ange, les deux plus grands hommes qui aient existé depuis les anciens jusqu'à nous. Mais puisque Votre Excellence illustrissime approuve cette figure, je me sens le courage de la mettre en œuvre trois fois mieux que n'est le modèle. » Ces paroles soulevèrent une chaude
I. Le sculpteur Donatello naquit à Florence en i383, et mourut en 1466. — Il fut un des maîtres qui contribuèrent le plus à imprimer une vigoureuse impulsion au grand mouvement de la Renaissance. Ses nombreux ouvrages, où le génie antique brille d'une majestueuse simplicité, ont servi de modèles à tous les artistes qui sont venus après lui. Aussi Vasari, à la fin de la biographie de Donato, a-t-il écrit que l'on peut dire que tous les bons sculpteurs sont élèves de cet illustre maître. — Voy. Vasari, Vie de Donatello, t. II, p. 210 et suiv.
discussion. Le duc ne cessait de répéter qu'il s'y entendait parfaitement et qu'il savait d'avance quels résultats on pourrait obtenir. Je lui répliquai que ma statue déciderait la question et détruirait toutes les craintes de Son Excellence. J'ajoutai que je tiendrais plus que je n'annonçais, si l'on me donnait les facilités qu'exigeait cette entreprise et sans lesquelles il me serait impossible de réaliser ma promesse. Aussitôt Son Excellence me dit de lui exposer dans une supplique tout ce dont j'avais besoin, et elle m'assura qu'elle y pourvoirait amplement. Certes, si j'avais eu la prudence de stipuler par contrat qu'on me fournirait tout ce qui me serait nécessaire, je n'aurais pas subi toutes les tribulations qui me sont venues par ma faute. Mais ce seigneur semblait avoir une si ferme volonté d'entreprendre de grands travaux et de ne rien épargner pour les mener à bonne fin, que, ne pouvant le soupçonner d'avoir une âme de marchand plutôt que de prince, j'agissais avec lui courtoisement, comme avec un duc et non comme avec un marchand. Je formulai donc ma supplique en conséquence et il y répondit libéralement. A ce propos, je lui dis : « La solidité de notre pacte, ô mon très excellent patron, ne tient ni à nos paroles ni à nos écrits; l'important est que je remplisse tous nos engagements; si j'y réussis, je suis sûr que A'otre Excellence illustrissime n'oubliera aucune de ses promesses. « Le duc, enchanté de ma conduite, me prodigua, ainsi que la duchesse, tous les compliments imaginables.