LIVRE SEPTIEME. 5n
de la duchesse, je lui fis faire quelques petits vases d'argent, de la dimension d\m petit pot de deux quattrini, et ornés de beaux et précieux petits masques à Tantique. Lorsque je portai ces vases à la duchesse, elle m'accueillit de la manière la plus gracieuse, et me paya l'or et l'argent que j'avais employés. Je profitai de cette occasion pour me recommander à Son Excellence et la prier de dire au duc que je recevais bien peu de chose pour un ouvrage aussi important que le mien. Je la suppliai aussi de conseiller au duc de ne point autant écouter cette mauvaise langue de Bandinelli, qui m'empêchait de terminer mon Persée. A ces doléances, la duchesse courba les épaules et me répondit : « Le duc devrait pourtant bien savoir que son Bandinelli ne vaut rien du tout. »
"Voyage à Fiesole.
J'allais rarement au palais et je restais chez moi, où je travaillais avec ardeur à terminer ma statue. J'étais obligé de tirer de ma propre bourse le salaire des ouvriers; car, au bout de dix-huit mois, le duc, après avoir chargé messer Lattanzio Gorini de subvenir à cette dépense, s'ennuya de payer et enjoignit de ne plus me fournir d'argent. Je demandai à Lattanzio pourquoi il ne me donnait plus rien. Il me répondit avec sa petite voix de moucheron, en agitant ses petites mains d'araignée : « Pourquoi n'achèves-tu pas ton ouvrage? On
5ia VIE DE BENVENUTO CELLINI.
croit que tu ne le finiras jamais, » Aussitôt, je lui répliquai en colère : « Que la peste vous étrangle, vous et tous ceux qui croient que je ne le finirai pas! » Je retournai à mon malheureux Persée avec le cœur navré et les yeux en larmes, car je songeais à la brillante position que j'avais à Paris, lorsque j'étais au service de ce merveilleux roi François I", qui ne me laissait rien à désirer, tandis qu'ici tout me manquait. Plusieurs fois je fus tenté d'agir en désespéré.
Un jour, je montai sur mon beau petit cheval, je mis cent écus dans ma poche et j'allai à Fiesole, voir un fils naturel que j'avais en nourrice chez une de mes commères, femme d'un de mes ouvriers. Je trouvai l'enfant bien portant, et, malgré mon chagrin, je l'embrassai tendrement. Lorsque je fus pour partir, il ne voulait plus me quitter, me retenait de toutes ses forces avec ses petites mains, et témoignait, par ses cris et ses larmes, une désolation qui avait quelque chose d'extraordinaire; car il n'était âgé que de deux ans environ. Mais, comme j'avais résolu, dans mon désespoir, de tuer, en cas de rencontre, mon ennemi Bandinelli, qui avait coutume d'aller chaque soir à une ferme qu'il possédait au-dessus de San-Domenico, j'abandonnai l'enfant à SCS pleurs et je me dirigeai vers Florence.
A l'instant même où j'arrivai a la place de San-Domenico, le Bandinelli y entrait de l'autre côté. Je marchai vers lui, déterminé à accomplir une oeuvre de sang; mais, en levant les yeux, je vis qu'il était sans armes, sur un mauvais petit mulet semblable à un âne, et qu'il avait avec lui un petit garçon d'une dizaine d'années. Dès qu'il m'aperçut, il devint pâle comme un mort et se mit à trembler des pieds à la tête. Ayant reconnu que