‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 237 sur 275 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

Scrristori, ambassadeur de notre duc. Ma conversation avec le pape avait pris une telle tournure, qu'il m'aurait été facile, je crois, de nVentendre avec lui pour entrer à son service. Dégoûté de Florence par les cruelles vexations que j'y avais éprouvées, je me serais avec plaisir fixé de nouveau à Rome, mais je m'aperçus que l'ambassadeur avait déjà manœuvré de façon à empêcher que cela n'eût lieu.

Je me rendis chez Michel-Ange, et je lui répétai tout ce que je lui avais écrit de Florence de la part du duc. Il me répondit qu'il travaillait à la construction de Saint- Pierre, et qu'en conséquence il ne pouvait partir. Je lui répliquai que, puisqu'il avait arrêté le plan de cet édifice, il n'avait qu'à le laisser à son Urbino', qui exécuterait ponctuellement tous ses ordres. En même temps je lui fis mille promesses au nom du duc. Il me regarda alors fixement, et me dit avec un malin sourire : « Et vous, êtes-vous content delui ?» J'eus beau lui assurer que j'étais très content et parfaitement traité, il me témoigna qu'il

!. Francesco Amatori, plus connu sous le nom d'Urbino, était le plus fidèle ami de Michel-Ange, comme le témoigne la lettre suivante que ce dernier écrivit à Vasari :

« Messer Giorgio, mon cher ami, j'écrirai mal; cependant il faut que je vous dise quelque chose en réponse à votre lettre. Vous savez comment Urbino est mort; c'a été pour moi une très grande faveur de Dieu, et un chagrin bien cruel. Je dis que ce fut une faveur de Dieu, parce que Urbino, après avoir été le soutien de ma vie, m'a appris non-seulement à mourir sans regrets, mais même à désirer la mort. Je l'ai gardé vingt-six ans avec moi, et je l'ai toujours trouvé parfait et fidèle. Je l'avais enrichi, je le regardais comme le bâton et l'appui de ma vieillesse, et il m'échappe en ne me laissant que l'espérance de le revoir dans le paradis. J'ai un gage de son bonheur dans la manière dont il est mort. Il ne regrettait pas la vie, il s'affligeait seulement en pensant qu'il me laissait accablé de maux, au milieu de ce monde trompeur et méchant, etc. » — \'oyez X'asari, Vie de Midicl- Ange, t. V.

connaissait la plus grande partie de mes déboires. Sa réponse fut donc qu'il lui serait difificile de partir. Je lui remontrai qu'il agirait sagement en retournant dans sa patrie, qui était gouvernée par le prince le plus juste du monde et le plus ardent protecteur de l'art. Ainsi que je Tai noté plus haut, .Michel-Ange avait un élève, natif d'Urbin, qui depuis nombre d'années remplissait près de lui plutôt le rôle d'un valet et d'une servante que celui d'auxiliaire dans ses travaux, car il était resté sans rien apprendre. Lorsque, par une foule de bonnes raisons, j'eus réduit Michel-Ange à ne plus savoir que dire, il se tourna vers son Urbino en a3'ant Tair de lui demander son avis. Aussitôt cet homme s'écria d'un ton rustique, en enflant sa voix : '< Je ne me séparerai jamais de mon cher messer Michel-Ange, jusqu'à ce qu'il me laisse sa peau ou que je lui laisse la mienne. » A cette stupide réponse, je ne pus m'empêcher de rire, et, sans dire adieu, je me retirai en haussant les épaules.

Départ pour Florence.

Après la mauvaise réussite de mon affaire avec Bindo Altoviti, qui me força de perdre mon bronze et de lui laisser mon argent en viager, je sus à quoi m'en tenir sur la bonne foi des marchands et je regagnai Florence fort mécontent. Je me rendis de suite au palais pour voir le duc, mais il était à Castello, près de Ponte-a-Rifredi. Je

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