LIVRE HUITIEME
manquaient. II prenait un tel plaisir à ces bagatelles, qu'il me forçait d'\' travailler même pendant la journée; il m'envoyait memo chercher, si je tardais à me rendre près de lui. Plusieurs fois je lui déclarai que, si )e négligeais ainsi mon Persée, cela entraînerait de fâcheuses conséquences. « Ce que je redoute le plus, lui dis-je, c'est que le temps si long que réclame ma statue ne finisse par ennuyer Votre Excellence (cette prévision se réalisa). Ensuite j'ai plusieurs ouvriers qui, lorsque je suis absent, gâtent mon ouvrage et travaillent aussi peu que possible. » Ces raisons déterminèrent le duc à me permettre de n'aller chez lui qu'après le coucher du soleil. Je m'étais concilié ses bonnes grâces, au point que chaque soir il redoublait de caresses lorsque j'arrivais.
A cette époque, on construisait les salles neuves qui sont du côté des Lions. Le duc, afin de pouvoir se tenir à l'écart quand bon lui semblerait, s'était fait arranger, dans ces nouvelles bâtisses, un petit cabinet. Il m'avait recommandé de m'y rendre secrètement par son gardemeuble et certains corridors dérobés. Mais, au bout de quelques jours, la duchesse me priva de cette faveur en faisant fermer tous ces passages : de sorte que, chaque fois que j'allais au palais, j'étais obligé de perdre beaucoup de temps, car la duchesse, pour satisfaire à ses besoins, se tenait dans les cabinets que je devais traverser, et comme elle était fort indisposée, je ne me présentais jamais sans la gêner. Or, soit pour ce motif, soit pour tout autre, elle m'avait pris tellement en aversion qu'elle ne pouvait souffrir ma vue sous aucun prétexte. Malgré tous ces déboires, je continuai patiemment d'aller au palais. Le duc avait donné des ordres si exprès, que
l'on m'ouvrait dès que je frappais et qu'on me laissait entrer partout sans souffler mot : aussi parfois advint-il qu'en pénétrant ainsi à Timproviste dans les pièces secrètes, je surpris la duchesse en train de satisfaire à ses nécessités. Alors, elle se mettait contre moi dans dételles rages, que j'en étais épouvanté. Elle ne manquait jamais de me dire : « Ah çà, quand auras-tu donc fini de rapiécer ces petites figurmes? Sais-tu que tes allées et venues m'ennuient par trop, à la fin ? — Signora, mon illustre maîtresse, lui répondais-je d'un ton humble, mon unique désir est de vous servir avec la fidélité et l'obéissance la plus parfaite. Comme Touvrage dont le duc m'a chargé exige plusieurs mois, que Votre Excellence me dise qu'elle ne veut plus que je vienne ici, et jamais je n'y reparaîtrai; le duc m'appellerait-il lui-même, je prétendrais que je suis malade, et rien ne serait capable de me décider à bouger. » A ces mots, la duchesse s'écriait : a Je ne désire pas que tu ne reviennes plus et que tu désobéisses au duc, seulement il me semble que ton travail est sans fin. )> Soit que le duc eût été instruit de ce qui venait de se passer, soit pour toute autre chose, il recommença à m'envoya chercher dès que la nuit approchait. Son messager ne manquait jamais de me répéter : « N'oublie pas de venir, car le duc t'attend. » Plusieurs soirées encore ne m'amenèrent qu'une série de nouveaux désagréments. Une fois, entre autres, au momentoii j'entrais, le duc, qui probablement causait avec la duchesse de choses fort secrètes, m'interpella avec tant de fureur, que j'en fus effrayé. Bientôt, à la vérité, lorsqu'il vit que je voulais partir, il me dit : « Entre, Benvenuto mio, et va à ta besogne, je ne tarderai pas à te rejoindre. » Alors, le signor don Garzia, qui était un tout petit enfant, méprit