‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 244 sur 275 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

en l'air la pointe de son épée en appuyant la main gauche sur le pommeau : « Holà! maestro, me cria-t-il, tu veux donc que je te tire du sang? » Il m'avait tellement exaspéré que je lui répliquai d'un ton furieux : « J'aurai moins de peine à t'en tirer qu'à construire le bastion de cette porte. » Aussitôt nous mîmes tous deux l'épée à la main, mais une foule de braves gens tant Florentins qu'étrangers se jetèrent entre nous et nous empêchèrent de dégainer. La plupart donnèrent tort à mon adversaire et lui dirent que j'étais homme à lui tenir tète, et que, si le duc connaissait sa conduite, il lui en arriverait malheur. Sur ce, il s'en alla à ses affaires, et je commençai mon bastion.

Dès que j'eus mis cet ouvrage en train, je me rendis à la petite porte d'Arno, où je trouvai un capitaine de Cesena, le plus galant homme que j'aie jamais connu. Il avait toute la gentillesse d'une jeune fille, mais dans l'occasion c'était le soldat le plus brave et le plus audacieux du monde. Il m'observait avec une telle attention que parfois il m'intimidait. Ayant remarqué qu'il avait envie de s'instruire, je m'empressai de lui fournir tous les renseignements qu'il pouvait désirer. En un mot, nous échangeâmes toutes les politesses imaginables. Aussi exécutai-je ce bastion beaucoup mieux que l'autre.

Mes constructions étaient presque terminées, lorsque les partisans de Piero Strozzi firent dans le territoire de Prato une incursion qui épouvanta les habitants au point qu'ils abandonnèrent en masse le pays, et se dirigèrent vers la ville avec tous leurs chariots chargés de leurs effets. Ces voitures étaient si nombreuses qu'elles s'embarrassaient mutuellement. Lorsque je vis ce désordre, je dis aux gardes de veiller à ce qu'il n'arrivât pas une

aventure semblable à celle de la porte de Turin, car il y avait à craindre que, si l'on avait besoin de se servir de la herse, elle ne restât suspendue sur une voiture, et ne pût par conséquent remplir son office. Ce butor de capitaine, ayant entendu cette recommandation, m'assaillit d'injures, que je lui rendis à beaux deniers comptants, de sorte que les choses prirent une tournure encore plus sérieuse que la première fois, mais on nous sépara derechef. Lorsque j'eus achevé mes bastions, je touchai quelques ducats auxquels je ne m'attendais pas, et qui m'aidèrent à finir mon Persée.

Restauration de figurines antiques.

Vers cette époque on trouva près d'Arezzo des antiquités parmi lesquelles était la Chimère de bronze que l'on voit dans une des chambres voisines de la grande salle du palais, et une quantité de statuettes également en bronze, couvertes de terre et de rouille. Les unes étaient privées de la tête, les autres des mains ou des pieds. Le duc s'amusait à les nettoyer lui-même à l'aide de petits ciseaux d'orfèvre. Un jour que j'étais en train de parler avec lui, il me donna un petit marteau pour frapper les ciseaux qu'il tenait et débarrasser ainsi les figures de la terre et de la rouille dont elles étaient chargées. Après avoir consacré plusieurs soirées à cette occupation, le duc m'employa à refaire les membres qui leur

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