LIVRE HUITIÈME
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Exposition du Perséc.
Le duc, ayant appris que mon Persée pouvait passer pour fini, vint un jour le voir. Après avoir clairement témoigné combien il en était satisfait, il dit en se tournant vers les seigneurs qui raccompagnaient : « Cet ouvrage me semble très beau, mais il faut aussi qu'il plaise à la multitude : ainsi donc. Benvenuto mio, avant de lui donner le dernier coup de lime, je voudrais que, par amour de moi, tu le découvrisses un peu du côté de la place, pendant une demi-journée, afin que nous sachions ce que la foule en pense. Il est certain que, dans un espace resserré, il produira un effet tout diff^érent de celui qu'il fera lorsqu'il se trouvera exposé en plein air. — Sachez, signor mio, répondis-je, que, dans ce dernier cas, il paraîtra de moitié plus beau. Comment! Votre Excellence ne se souvient-elle pas de l'avoir vu dans le jardin de ma maison, qui était si spacieux? LeBandinelli est venu le voir dans le jardin degP Innocenti, et, malgré son malicieux et exécrable caractère, il a été forcé d'en parler avec éloges, lui qui, jamais de sa vie, ne dit du bien de personne. Je m'aperçois que Votre Excellence lui prête trop l'oreille. » A ces mots, le duc montra un peu de dépit; cependant il me dit avec douceur : « Eh bien. Benvenuto mio, fais-le seulement pour me plaire.» Lorsqu'il fut parti, j'ordonnai donc de découvrir ma sta-
tue; mais, comme elle manquait un peu d'or, de vernis et de diverses petites choses nécessaires à son achèvement, je ne pouvais m'empècher de murmurer et de charger d'imprécations le jour maudit où j'étais revenu à Florence. En effet, je voyais clairement combien j'avais perdu en quittant la France, et j'en étais encore à soupçonner ce que je pouvais espérer du duc; car, depuis le commencement jusqu'à la fin, tout ce que j'avais fait avait tourné contre moi.
Le lendemain donc, quoi qu'il m'en coûtât, )e découvris mon Persée. Cependant, dès qu'on le vit, il s'éleva en sa faveur, grâce à Dieu, un tel concert de louanges, que cela me consola un peu. La foule se pressa aux côtés de la porte, que j'avais garnie d'une tenture, et le jour mêmdoùje la laissai ouverte pendant quelques heures, on y attacha plus de vingt sonnets qui tous renfermaient les plus grands éloges. Lorsque j'eus de nouveau caché ma statue aux regards du public, il ne se passa pas de jour sans que les doctes professeurs des écoles de Pise et les étudiants qui étaient alors en vacances y affichassent quantité de sonnets et de vers grecs et latins. Mais ce qui me flatta le plus et me donna lieu d'espérer que le duc me rendrait plus de justice, ce fut de voir les gens de l'art, c'est-à-dire les peintres et les sculpteurs, lutter entre eux à qui me vanterait le plus. J'étais vraiment fier des éloges du vaillant peintre Jacopo de Pontormo', et encore plus de ceux du Bronzino, son illustre disciple*
1. Jacopo Carrucci, dit le Pontormo, du nom de sa patrie, naquit en 1493 et mourut en i558. — Après avoir rivalisé avec les maîtres les plus distingués de son école, il se mit malheureusement à imiter les fantasques productions de l'art allemand. — Voy. Vasari, t. IX, p. 1-42.
2. Angiolo Bronzino, Florentin, naquit vers l'an i5oo et mourut à