LIVRE PREMIER
Le Vase. — L'Attaque, — Monseigneur deSalanmnquc.
II me sembla qu'après avoir ainsi obci aux désirs de mon père, tout devait tourner pour moi à bonne et glorieuse fin. Ce fut donc avec la plus grande ardeur que je travaillai à Tachèvement du vase de Févcque de Salamanque. Ce prélat était un homme magnifique et fort riche mais difficile à contenter. Chaque jour il envoyait voir ce que je faisais, et quand par hasard son messager ne me trouvait pas chez moi, il entrait dans une fureur sans bornes et jurait qu'il m oterait mon ouvrage pour le donner à un autre. Cette maudite musique était la cause de tout cela. Cependant je travaillai, nuit et jour, avec tant d'assiduité à mon vase, que, ra3^ant amené à un état présentable, je le montrai à mon évêque; mais il en conçut un si vif désir de le voir terminé, que j'eus lieu de me repentir de ma complaisance. Enfin, au bout de trois mois, j'achevai ce vase, qui était orné de petits animaux, de feuillages et de masques aussi beaux qu'on puisse les imaginer. Je chargeai aussitôt mon apprenti Paulino d'aller le montrer à Lucagnolo, ce vaillant homme dont j'ai parlé plus haut. Mon beau Paulino, avec sa grâce infinie, lui dit : « Messer Lucagnolo, pour tenir sa promesse. Benvenuto vous envoie une' de vos couillonneries, en attendant que vous lui montriez une de . ses bordeleries. » Lucagnolo prit le vase, et, après
ravoir attentivement examiné, dit à Paulino : « Mon bel enfant, dis à ton maître qu'il est un habile homme, que je le prie de me tenir pour son ami et de ne plus songer au passé. y> L'honnête et charmant Paulino s'acquitta joyeusement de ce message. Le vase fut ensuite porté à révêque de Salamanque, qui voulut qu'on le fît estimer. Lucagnolo prit part à cette expertise. Il vanta beaucoup mon travail, et le poussa à un prix que j'étais loin d'espérer. Mon évêque, s'étant emparé de mon vase, s'écria, en véritable Espagnol : a Je jure Dieu qu'autant il me l'a fait attendre, autant il en attendra le payement! » Ces paroles me mécontentèrent vivement, et je me mis à maudire l'Espagne et tous ceux qui lui voulaient du bien. Ce vase avait, entre autres beaux ornements, une anse d'une seule pièce, d'un travail extrêmement délicat, laquelle, au moyen d'un ressort, se maintenait droite au-dessus de l'orifice. Un jour, le monsignore ayant montré mon vase, par vanité, à quelques-uns de ses gentilshommes espagnols, il arriva que l'un deux, après le départ de l'évêquc, saisit l'anse avec si peu de ménagement, que le ressort ne put résister à sa force brutale et se brisa entre ses doigts. Honteux de sa maladresse, il pria l'argentier de le porter surle-champ à l'orfèvre qui l'avait fait, en lui promettant tout ce qu'il exigerait pour qu'il le réparât sans retard. Le vase se retrouva donc entre mes mains. Je m'engageai à le raccommoder avec célérité, et je tins ma promesse. On me l'avait remis avant mon dîner. A la vingt-deuxième heure celui qui me l'avait laissé arriva, tout en sueur, tant il avait couru, parce que le monsignore lui avait de nouveau demandé le vase, pour le montrer à d'autres gentilshommes. « Vite, vite, ap-