‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 26 sur 275 · LIVRE PREMIER. Sg · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. Sg

porte le vase ! » me répétait incessamment l'argentier, sans me permettre Je proférer un mot. Moi, qui n'entendais ni me dépêcher, ni le lui rendre, je lui dis que je ne voulais point aller vite. Il entra alors dans une telle fureur, qu'il fit mine de tirer son épée d'une main, et de l'autre de forcer ma boutique. Mais je l'arrêtai, l'arme au poing, et lui dis hardiment : « Je ne veux pas te le donner! va dire à Monseigneur, ton maître, que j'exige le prix de mon travail avant qu'il sorte de ma boutique. » Ayant vu que ses bravades n'avaient rien obtenu, il se mit à me prier, comme on prie la croix du Rédempteur, en me certifiant que, si je le lui donnais, il s'emploierait si bien pour moi, que je serais payé. Ces paroles n'ébranlèrent aucunement ma résolution, et je continuai à lui répéter la môme chose. A la fin, désespérant du succès, il partit à toutes jambes, après avoir juré de revenir avec une bande d'Espagnols, pour me couper en morceaux. Pendant ce temps, moi, qui ajoutais quelque peu foi à leurs assassinats, je me promis de me défendre valeureusement, et je préparai mon excellente escopette de chasse, en me disant à moimême : « Puis-je encore céder ma vie à celui qui s'empare de mon bien et du fruit de mon travail ? » Je ruminais ainsi, lorsque apparut une troupe d'Espagnols avec le majordome, qui, avec cette insolence qu'on ne rencontre qu'en Espagne, leur ordonna d'entrer chez moi, de prendre le vase et de m'appliquer la bastonnade. A ces mots je leur montrai la gueule de mon escopette et sa mèche allumée, en leur criant à haute voix : « Bandits ! traîtres ! est-ce ainsi qu'on pille les maisons et les boutiques des citoyens de Rome ? Pas un de vous, voleurs, n'approchera de cette porte, sans que je le tue

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avec cette escopettc! » Puis, dirigeant le canon de mon arme vers le majordome, et prêt à faire feu, je lui dis : o Et toi, brigand, qui les excites, je veux que tu meures le premier! » Aussitôt, il donna de Téperon à un genêt qu'il montait, et s'enfuit ventre à terre. Tous les voisins accoururent à ce tapage, et quelques gentilshommes romains qui passaient me crièrent : « Tue-les, ces chiens, tue-les, nous t'aiderons! » Ces paroles furent d'un tel effet, que le reste de la troupe, en proie à une terrible panique, suivit l'exemple du majordome. On fut forcé de raconter à Monseigneur ce qui s'était passé ; cet homme hautain réprimanda vertement ses gens, tant pour s'être laissé aller à de tels actes de violence, que pour n'avoir point été jusqu'au bout après avoir commencé. Dans ces entrefaites, survint le peintre qui avait pris part au commencement de l'affaire. Monseigneur le chargea de me dire, de sa part, que, si je ne lui portais pas le vase à l'instant, mes oreilles seraient le plus grand morceau qui resterait de moi, et que, si je le lui portais, il me le payerait de suite. Ces menaces ne me causèrent point la moindre frayeur, et je donnai à entendre que j'irais en parler au pape. Cependant la colère de l'évêque se calma, et toutes mes craintes disparurent. Quelques gentilshommes romains, m'ayant garanti que je ne recevrais aucune injure et que je serais payé de mon travail, je pris un long poignard, ma bonne cotte de mailles, et, suivi de mon Paulino, qui portait le vase d'argent, je me rendis au palais de Monseigneur, où je trouvai tous ses gens rangés^n haie. Il s'agissait ni plus ni moins, de passer au milieu du Zodiaque : l'un avait la mine du lion; l'autre, du scorpion; celuilà, du cancer. Enfin, nous arrivâmes à ce maudit évê-

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que, qui nous dotila le chapelet d'injures le plus digne d'un prêtre et d'un Kspagnol que Ton puisse imaginer. Je ne daignai ni lever les yeux sur lui ni lui répondre un mot. Il n'en devint que plus furieux. Alors il demanda de quoi écrire et m'ordonna de signer de ma main que j'avais été contenté et payé par lui. A cela je lui répondis en le regardant en face que je le ferais très volontiers, lorsque j'aurais reçu mon argent. Il s'échaulVa de plus belle, et les bravades et les disputes roulèrent grand train. A la fin, j'eus mon argent, je donnai mon reçu, et je me retirai joyeux et satisfait.

Nouvelles commandes.

Le pape Clément, à qui un autre que moi avait montré mon vase, apprit cette aventure. Il s'en divertit beaucoup, m'accabla d'éloges, et dit en public qu'il me voulait le plus grand bien : aussi monseigneur de Salamanque eutil un vif regret de ses bravades. Pour se rapatrier avec moi, il chargea le peintre dont j'ai déjà parlé de me dire qu'il désirait me confier plusieurs travaux importants; je répondis que je les exécuterais volontiers, mais que je voulais en être payé avant de les commencer. Ces paroles parvinrent aux oreilles du pape, et il en rit de bon cœur en présence du cardinal Cibo', auquel il conta tout au

I. Le cardinal Innocent Cibo Malaspina, fils d'une sœur du pape Léon X et archevêque de Gênes. E. F.

long ma querelle avecTévequede Salamanque. Il se tourna ensuite vers un de ses officiers, et il lui enjoignit d'avoir soin que j'eusse toujours de l'ouvrage pour le palais.

Le cardinal Cibo m'envoya chercher, et, après de nombreux compliments, il me donna à faire un vase plus grand que celui de Tévêque de Salamanque. Je fus également employé par le cardinal Cornaro^ et d'autres cardinaux, surtout par Ridolfi et Salviati'. De toutes parts les commandes m'arrivaient : de sorte que je gagnai beaucoup d'argent.

Madonna Porzia me conseilla d'ouvrir une boutique à mon compte. Je suivis cet avis, et cette gracieuse et excellente femme ne cessa de me confier quelque travail fort lucratif. Si j'ai montré que je n'étais point un homme dépourvu de talent, c'est presque à elle seule que j'en suis redevable.

Je me liai intimement avec le signor Gabriello Ceserino, gonfalonier de Rome. Je fis pour lui maints ouvrages, entre autres, un qui est remarquable : c'était une de ces grandes médailles d'or que l'on portait sur le chapeau; elle représentait Lèda avec son C3^gne. Le signor Gabriello, enchanté de mon travail, me dit qu'il voulait le faire estimer pour me le payer le juste prix. Comme ma médaille était exécutée avec un soin extraordinaire, les connaisseurs l'évaluèrent bien au delà de ce qu'il imaginait. Toutefois elle restait entre ses mains, et je ne recevais rien pour prix de mon travail. Bref, il en

1. Le cardinal Marc Cornare, ^'énitien, ctait neveu de Catherine Cornare, la célèbre reine de Chypre. E. F.

2. Le cardinal Nicolas Ridolfi, Florentin et neveu de Léon X. E. F. Le cardinal Jean-13aptiste Salviati était un autre tieveu de Léon X.

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