LIVRE PREMIER
de sorte qu'ils lui serraient seulement les oreilles qui paraissaient percéesV Je lui countìs le cou de magnifiques colliers d'or et de splendides joyaux. J'ornai également de bagues ses belles mains. Je le pris ensuite doucement par Toreille et je le conduisis devant un grand miroir. Dès qu'il se fut vu, il s'écria dans un joyeux étonnement : « Seigneur! est-ce bien là Diego? — Oui, lui répondis-je, voilà ce Diego à qui je n'ai jamais demandé aucune faveur; mais, à présent, je le prie de m'accorder une grâce. Je voudrais qu'il vint, sous ce déguisement, souper avec cette aimable société dont je lui ai parlé plusieurs fois. » Cet honnête et sage jeune homme perdit alors toute assurance, baissa les yeux, et resta ainsi quelque temps sans prononcer une parole; puis, se redressant tout à coup, il dit : « Je suivrai Benvenuto ; partons. » Je lui mis alors sur la tête un voile, que l'on appelle, à Rome, panno da state. Nous arrivâmes les derniers au rendez-vous. Tout le monde vint nous saluer. Michelagnolo était placé entre Jules Romain et Gian Francesco.
Lorsque j'eus enlevé le voile qui cachait le visage de mon beau compagnon, Michelagnolo (qui, comme je l'ai déjà dit, était un des hommes les plus gais du monde) saisit Jules d'une main, Gianfrancesco de l'autre, les força tous deux à se courber et se jeta lui-même à genoux, en disant : « Miséricorde ! accourez tous ! Vo3'ez, vo3'ez comment sont faits les anges du paradis ! On dit qu'il y a de beaux anges, mais voyez, voyez qu'il y a aussi de belles anges! » — Et il s'écria :
O Angiol bella, o Angiol degna Tu mi salva, tu mi segna.
8o VIE DE BENVENUTO CELLINI.
A ces mots, ma charmante créature leva en riant la main et lui donna une bénédiction papale, accompagnée de quelques paroles plaisantes. Alors Michelagnolo lui dit en se redressant : « On baise les pieds au pape, mais on baise les joues aux anges, » et il Tembrassa. Une vive rougeur monta aussitôt au visage du jeune homme, qui n'en fut que plus beau. Dans la salle circulaient une multitude de sonnets que nous avions faits et envoyés à Michelagnolo; Diego les lut avec une expression qui centupla leur mérite.
Mille propos réjouissants se succédèrent, mais comme ce n'est pas mon affaire de les répéter, je n'en rapporterai qu'un, et encore parce qu'il vient de Jules Romain, ce merveilleux peintre. Après avoir regardé tous les convives, et surtout les femmes, il s'adressa à Michelagnolo et lui dit : « Michelagnolo mio, ce nom de corneilles, dont vous avez baptisé ces dames, leur convient fort bien aujourd'hui, quoiqu'elles soient un peu moins belles que des corneilles, auprès d'un des plus beaux paons que l'on puisse imaginer. »
Le souper servi, Jules demanda la permission de nous placer lui-même h table. La requête lui a3'ant été accordée, il prit les femmes par la main, les conduisit à leurs sièges, et assigna celui du milieu à mon bel enfant; puis il mit les hommes en face, et moi au centre, en me disant que j'avais mérité cet honneur. Derrière les femmes était un magnifique espalier de jasmins naturels, sur lequel leurs figures, et surtout celle de Diego, se détachaient d'une manière si ravissante, qu'il est impossible de l'exprimer.
Ce souper, oij la chère était d'une recherche et d'une abondance extrêmes, se passa le mieux du monde.