‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 39 sur 275 · I. Eurialo d'Ascoli · texte numérisé non relu

I. Eurialo d'Ascoli

Alors, elles retirèrent précipitamment leurs mains, et n'épargnèrent à Diego aucune de ces injures que Ton adresse souvent aux jeunes gens d'une rare beauté.

On se leva ensuite de table au milieu des cris et des rires.

Le brave Michelagnolo demanda la permission de m'infliger une pénitence à sa façon; à peine Teut-il obtenue, qu'il m'eleva dans ses bras, en criant à tue-tcte : « Viva il signore ! viva il signore ! » et il ajouta que c'était la punition que je méritais pour un si beau trait. Ainsi finit notre joyeux souper, avec la journée, et chacun regagna son logis.

Damasquinures. — Origine des grotesques. — Concurrence entre Cellini et le Caradossc.

Je serais trop long, si je voulais passer en revue les nombreux ouvrages que j'exécutai pour toutes sortes de gens. Je me bornerai à dire en ce moment, que je m'appliquais soigneusement et sans relâche à me perfectionner dans les différents arts dont j'ai parlé plus haut. Je les menais donc tous de front; mais, comme je n'ai pas encore occasion de décrire quelque morceau notable, j'attendrai pour le faire qu'il soit temps, et ce sera bientôt.

Sur ces entrefaites, Michelagnolo, le sculpteur siennois, commença le tombeau du pape Adrien, et Jules Romain entra au service du marquis de Mantoue. Mes autres camarades allèrent cà et là à leurs affaires, de

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sorte qiic iioirc société se trouva presque entièrement dissoute.

A cette époque, il me tomba entre les mains certains petits poignards turcs, dont la poignée, la lame et la gaine étaient en acier, et ornées de beaux feuillages orientaux gravés au burin et incrustés d'or. Ce genre de travail appartient à un art qui diffère beaucoup de ceux que j'avais jusqu'alors pratiqués; j'éprouvai néanmoins un vif désir de m'}' essayer, et j'y réussis si bien, que j'exécutai quelques ouvrages infiniment plus beaux et plus solides que ceux des Turcs. Il y avait à cela plusieurs raisons. L'une était que je fouillais mes aciers plus profondément, l'autre que les feuillages turcs ne sont composés que de feuilles de colocasie et de petites Heurs de corona solis, qui, tout en n'étant pas dépourvues d'élégance, ne plaisent cependant pas autant que les nôtres.

En Italie, nous imitons différentes sortes de feuillages. — Les Lombards en font de très beaux, en représentant des feuilles de lierre et de couieuvrée, avec leurs élégants enroulements, qui sont d'un effet si heureux. Les Toscans et les Romains ont été encore mieux inspirés dans leur choix, en reproduisant la feuille d'acanthe, ou branche-ursine, avec ses festons et ses fleurs contournés de mille façons et gracieusement entremêlés d'oiseaux et d'animaux. C'est là où l'on voit qui a bon goût. Ils ont aussi recours aux plantes sauvages, telles que celles que l'on appelle mufle-de-lion. Nos vaillants artistes accompagnent ces fleurs d'une foule de ces beaux et capricieux ornements que les ignorants appellent grotesques. Ils ont été ainsi nommés par les modernes, parce que des curieux décou\a:irent à Rome les premiers modèles de décorations de ce genre, dans des cavernes

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qui autrefois étaient des chambres, des étuvcs, des cabinets d'étude ou des salles de même nature, et qui alors se trouvaient enfouies, grâce à Texhaussement du sol qui s'était opéré pendant des siècles. Comme ces constructions souterraines sont appelées à Rome « grotte » , les décorations qu'elles renferment prirent ce nom de grotesques, qui n'est pas leur vrai nom. En effet, de même que les anciens se plaisaient à composer des animau.x^ imaginaires, tenant à la fois de la chèvre, de la vache et de la cavale, au.xquels ils donnaient le nom de monstres ; de même, ils formaient avec leurs feuillages des espèces de monstres: c'est donc le nom de monstres, et non celui de grotesques, qu'il faut appliquer à ces bizarres créations. Les feuillages incrustés que j'exécutais dans ce genre étaient beaucoup plus beaux que ceux des Turcs.

Vers cette époque, on découvrit dans de petites urnes antiques , remplies de cendres , des anneaux de fer incrustés d'or et dans chacun desquels était enchâssé une petite coquille. Les savants prétendirent que ces anneaux étaient des amulettes qui communiquaient à ceux qui les portaient le don de se conduire dignement dans la bonne et la mauvaise fortune. A la prière de plusieurs seigneurs de mes amis, j'exécutai quelques-uns de ces anneaux. Ceux qui sortirent de mes mains étaient en acier très pur, gravés et incrustés d"or avec soin : aussi étaient-ils charmants à voir. La façon seule d'un de ces petits anneaux me fut quelquefois payée plus de quarante écus.

Dans ce temps-là il était de mode que tout seigneur ou gentilhomme portât sur sa barrette une petite médaille d'or, où se trouvait gravée une devise ou toute autre fantaisie. Je conduisis à bonne fin un grand nombre de ces

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ouvrages dont rcxécution olVrait d'énormes difficultés. Caradofiso, ce vaillant homme dont j'ai déjà parlé, fit quelques-unes de ces médailles, et, comme il y introduisait plusieurs figures, il n'exigeait pas moins de cent écus d'or. Sa lenteur, encore plus que sa cherté, fut cause que des seigneurs me commandèrent maints travaux, et, entre autres, une médaille que je gravai en concurrence avec l'habile Caradosso. Elle renfermait quatre figures qui m'avaient coûté des soins infinis. Les gentilshommes à qui elle était destinée, après l'avoir comparée à celles de l'admirable Caradosso, me dirent que la mienne était bien mieux exécutée, de beaucoup plus belle, et que je pouvais demander tout ce qu'il me plairait, parce que je les avais tellement contentés, qu'ils voulaient que ma satisfaction fût complète aussi. Je leur répondis que ma plus grande ambition avait été d'égaler les ouvrages de l'illustre Caradosso, et que, si leurs seigneuries pensaient que j'eusse réussi, je me regardais comme parfaitement récompensé. Là-dessus, je pris congé d'eux. Ils m"envo3''èrent de suite un si riche présent qu'il ne me resta rien à désirer. Ce succès accrut mon ardeur, au point qu'il arriva ce que je relaterai plus loin.

La Pantasilea et Luigi Pulci.

Maintenant, je vais un peu laisser de côté ma profession, pour raconter un de ces fâcheux accidents qui marquèrent le cours de ma vie orageuse. J'ai parlé plus

haut de nos réunions d'artistes et de la plaisante scène qu'occasionna cette Pantasilea, qui m'ennuyah de son amour de mauvais aloi. Irritée au plus haut point de la joyeuse folie du souper, où Diego l'Espagnol avait joué un rôle, elle s'était juré d'en tirer vengeance, et bientôt il se présenta une occasion où ma vie courut le plus grand danger. Voici comment.

Il était venu à Rome un jeune homme nommé Luigi Pulci, lequel était fils de ce Pulci qui eut la tète tranchée pour avoir abusé de sa propre fille. Luigi avait un merveilleux génie pour la poésie, possédait à fond la littérature latine, écrivait avec élégance, et se faisait remarquer par la grâce de ses manières et sa rare beauté. Il avait quitté le service de je ne sais quel évêque, et il était rongé du mal de Naples. A Tépoque où il habitait Florence, on avait Thabitude, durant les nuits d'été, de se rassembler dans les rues et d'y exécuter des concerts. Il était de ceux qui improvisaient avec le plus de talent. Ses chants étaient si beaux, que le divin Michel-Ange Buonarroti, dès qu'il savait où il se trouvait, ne manquait jamais d'aller l'écouter avec le vaillant orfèvre Piloto' et moi. C'est ainsi que je vins à connaître Luigi Pulci.

Plusieurs années plus tard il me retrouva à Rome,

I. Vasari cite, en maints endroits de son livre, l'orfèvre Piloto comme l'ami de Michel-Ange, de Ferino del Vaga et de plusieurs autres maîtres illustres; mais, en même temps, il le présente comme l'un des chefs d'une bande dont la principale occupation, dit-il, était de quolibeter les artistes distingues, en jouant au palet le long des murs ou en buvant dans les tavernes: aussi n'est-il pas étonnant, ajoute Vasari, que Piloto ait été assassiné par un jeune homme, à cause de sa mauvaise langue. — Voy. \'asari, Vie d'Aristotile da San- Gallo, t. V, p. (",2.

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