LIVRE PREMIER
me confia son piteux état, et me supplia lie lui venir en aide, pour Tamour de Dieu. Son remarquable talent, sa qualité" de compatriote, et enfin mon cœur facile à émouvoir, furent cause que je le reçus dans ma maison, où un bon traitement, aidé de sa jeunesse, ne tardèrent pas à rétablir sa santé.
Tout en se soignant, il étudiait sans relâche, grâce aux livres que je lui procurais en aussi grand nombre que je pouvais. Sensible à mes bienfaits, il me remercia souvent, les larmes aux yeux, en m'assurant que, si jamais Dieu lui envo3'ait quelque bonheur, il saurait me prouver sa gratitude. Je lui répondis que je n'avais pas fait pour lui ce que j'aurais voulu, mais ce que j'avais pu; que le devoir des hommes était de s'entr'aider; que je me bornais à lui recommander de rendre le même service à ceux qui auraient besoin de lui, comme il avait eu besoin de moi, et enfin que je le priais seulement d'être mon ami et de me tenir pour le sien.
Luigi se mit alors à fréquenter la cour de Rome, où bientôt il trouva moyen de faire son chemin. L'évêque de Gurck ', qui était âgé de quatre-vingts ans, le prit à son service. Ce vieillard avait pour neveu un gentilhomme vénitien nommé messer Giovanni, qui, sous prétexte d'être passionné pour les talents de Luigi Pulci, contracta avec lui une si étroite intimité, qu'il semblait en avoir fait son second lui-même. Luigi lui ayant parlé de moi et des grandes obligations qu'il m'avait, messer Giovanni voulut me connaître. Or il advint qu'un soir )e donnais à Pantasilea un petit régal auquel j'avais invité plusieurs de mes amis. Au moment où nous allions
I. Jérôme Balbo, Vénitien^ évêquc de Gurck en Carinthie. ~ E. F.
nous mettre à table, mcsser Giovanni et Luigi Pulci entrèrent; après quelques cérémonies, ils restèrent à souper avec nous. Cette dévergondée de Pantasilea eut à peine vu le beau Luigi, qu'elle conçut des desseins sur lui. Après le souper, je tirai Luigia part, et je le priai, au nom delà gratitude qu'il professait pour moi, d'éviter toute liaison avec cette fille éhontée. <t Eh ! mon cher Benvenuto, s'écria-t-il, me prenez-vous donc pour un insensé? — Non, lui répondis-je, mais pour un jeune homme inexpérimenté; du reste, je vous assure, sur Dieu, que je ne me soucie pas le moins du monde de cette femme, mais je serais désolé que vous vous rompissiez le cou à cause d'elle. » A ces mots, il jura qu'il suppliait Dieu de lui rompre le cou si jamais il lui parlait. Ce pauvre jeune homme dut adresser cette prière à Dieu avec un cœur bien fervent, car il se rompit le cou, comme je le dirai tout à l'heure.
La passion de messer Giovanni pour Luigi Pulci dégénéra en un commerce infâme. Chaque jour Luigi se montrait paré de nouveaux habits de soie et de velours. On s'apercevait facilement qu'il s'était abandonné tout entier au vice, et qu'il laissait se perdre ses précieux talents. Il aiîectait de ne pas me voir et de ne pas me connaître, parce que je lui avais représenté vertement qu'il se hvrait à d'abominables vices, qui lui feraient rompre le cou comme il l'avait dit lui-même.