‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 41 sur 275 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Vengeance. — Un contre douze. — Réconciliation. Mort de Luigi Pulci.

Son mcsscr Giovanni lui avait aclicté cent cinquante écus un magnifique cheval moreau , admirablement dressé; aussi Luigi allait-il tous les jours caracoler dans le voisinage de cette coquine de Pantasilea.

Je ne l'ignorais point, mais je ne m'en inquiétais nullement. Je me disais que chacun suivait son penchant naturel, et je continuai à m'occuper de mes travaux.

Un dimanche soir, pendant l'été, nous fûmes invités à souper par le sculpteur Michelagnolo de Sienne. Le Bacchiacca était un des convives. Il avait amené la Pantasilea, que Ton plaça à table entre lui et moi. Au plus beau du souper, la Pantasilea se leva en disant qu'elle voulait sortir, parce qu'elle était un peu souffrante, mais qu'elle rentrerait à l'instant. Pendant que nous mangions et devisions joyeusement, son absence se prolongea plus que de raison. Je prêtai l'oreille, et il me sembla que l'on ricanait tout bas dans la rue. J'avais à la main un couteau de table. La fenêtre était si près de moi, qu'il me suffit de me lever un peu pour apercevoir Pantasilea avec Luigi Pulci ; puis, j'entendis ce dernier qui disait : « Oh ! si ce diable de Benvenuto nous voyait, malheur à nous ! — N'a3^ezpas peur de lui, répondit la Pantasilea, écoutez le bruit qu'ils font, ils pensent à tout autre chose qu'à nous. » A ces mots, certain de les avoir

bien reconnus, je sautai par la fenêtre, je saisis Luigi par sa cape, et, à coup sûr, je Taurais tué avec mon couteau, s'il n'eût été monté sur un petit cheval, auquel il donna de répcron, en me laissant sa cape entre les mains, pour sauver sa vie. La Pantasilea se réfugia dans une église voisine. Tous les convives se levèrent aussitôt, accoururent vers moi, et me supplièrent de ne causer du tourment ni à moi ni à eux pour une catin. Je leur répondis que pour elle je n'aurais pas bougé, mais que je ne pouvais pardonner à ce scélérat qui semblait faire si peu de cas de moi. Ces braves gens eurent beau redoubler leurs prières, je ne me laissai pas fléchir; je pris mon épée, et je m'en allai seul vers les Prati. La maison où nous avions soupe était voisine de la porte du château qui conduisait aux Prati. Je suivais donc ce chemin, lorsque je m'aperçus que le soleil se couchait. Je rentrai alors dans Rome à pas lents. La nuit était arrivée, mais on n'avait pas encore fermé les portes de la ville. Vers les deux heures, je rôdai près de la maison de Pantasilea, résolu, si j'y rencontrais Luigi Pulci, à leur jouer à tous deux un mauvais coup. M'étant assuré qu'il n'y avait au logis qu'une servante nommée la Canida, j'allai déposer chez moi ma cape et le fourreau de mon épée; puis je revins à la maison de Pantasilea, qui était située derrière les Banchi, sur le bord du Tibre. A'is-à-vis était le jardin d'un tavernier, nommé Romolo. Ce jardin était enclos d'une épaisse haie d'épines dans laquelle je me cachai debout, bien décidé à attendre que Pantasilea rentrât chez elle avec Luigi.

Au bout de quelques instants, arriva mon ami Bacchiacca qui, soit qu'il eût deviné où j'étais, soit qu'on le lui eût appris, m'appela à voix basse du nom de com-

Page 1