‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 50 sur 275 · LIVRE DEUXIÈME. io · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. io

tuasse quelqu'un des assiégeants. Une fois entre autres, le pape se promenait sur le bastion circulaire, lorsqu'il aperçut, dans les Prati, un colonel espagnol qu'il reconnut à certains signes, parce qu'il l'avait eu jadis à son service. Pendant qu'il parlait de cet officier en le regardant, moi qui ne savais rien de cela, j'étais à mon poste de l'Angiolo, d'où je voyais un homme, complètement vêtu de rouge, qui, une petite zagaie à la main, surveillait les travaux des tranchées. Après avoir ruminé les moyens de l'atteindre, je pris un galifalco, espèce de demi-coulevrine plus longue qu'un sacre; j'en ôtai la charge, que je remplaçai par une forte quantité de poudre fine, mêlée avec de la poudre commune, et je visai ensuite attentivement l'homme rouge, en ayant soin de calculer une merveilleuse parabole; car il était à une telle distance, que l'on ne pouvait espérer d'arriver autrement à lui, avec une semblable pièce d'artillerie. Je fis feu, et, au moment où mon officier, par une sorte de forfanterie espagnole, brandissait son épée devant lui, mon boulet le prit si bien au milieu du corps, qu'après qu'il eut frappé l'épée, on vit l'homme coupé en deux. Le pape, qui ne s'attendait pas à une telle chose, en fut aussi satisfait qu'émerveillé, tant parce qu'il croyait impossible qu'aucune pièce portât si loin, que parce qu'il ne concevait point comment cet homme avait été coupé en deux. Il m'envoya chercher et m'interrogea. Je lui expliquai la manière dont j'avais tiré; mais ni l'un ni l'autre nous ne réussîmes à deviner la cause de l'étrange événement dont nous venions d'être témoins. Je m'agenouillai et je priai Sa Sainteté de m'absoudre de cet homicide et de tous ceux que j'avais commis dans ce château, pour le service de l'Église. Le pape leva aus-

loô VIE DE BENVENUTO CELIJNI.

sitôt la main, traça sur moi le signe de la croix, et me dit qu'il me bénissait et me pardonnait tous les homicides que j'avais commis, et tous ceux que je commettrais pour la défense de TEglise apostolique.

Je pris ensuite congé de Sa Sainteté, et je remontai ta mon poste, où je ne cessai de tirer avec tant de bonheur, que presque aucun de mes coups n'était perdu. Mon dessin, mes études, ma musique, étaient complètement laissés de côté. Je ne songeais qu'à jouer de mon artillerie. Si je voulais raconter en détail toutes les choses que je fis dans cet infernal métier, j'étonnerais le monde; mais, pour n'être pas trop long, je les passe sous silence, sauf quelques-unes des plus remarquables qu'il est nécessaire de relater.

Jour et nuit je pensais à ce que je pouvais faire pour la défense de l'Eglise. J'avais remarqué que les assiégeants, pour relever leurs sentinelles, passaient par la porte de Santo-Spirito, qui se trouvait à une distance raisonnable; mais, comme j'étais forcé de tirer obliquement, je ne leur causais pas tout le mal que j'aurais voulu. Je leur tuais néanmoins, chaque jour, un bon nombre d'hommes. Les ennemis, a3'ant reconnu que ce passage devenait trop dangereux pour eux, placèrent pendant une nuit, sur le toit d'une maison, plus de trente gabions qui me masquaient la vue. Après avoir réfléchi à mon afl'aire un peu plus mûrement que je n'avais fait jusqu'alors, je braquai mes cinq pièces d'artillerie contre ces gabions, et j'attendis la vingt-deuxième heure, moment où les assiégeants relevaient particulièrement leurs gardes. Ils se crovaient en parfaite sécurité, de sorte qu'ils marchaient plus lentement et plus nombreux que de coutume. Je mis alors le feu à mes pièces.

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