‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 7 sur 275 · LIVRE PREMIER. i · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. i

de jouer avec eux. Il le fit d'abord pour son plaisir; puis, cédant aux vives sollicitations dont on Taccablait, il consentit à entrer dans leur compagnie. Laurent de Mcdicis' et Pierre*, son fils, qui tous deux lui voulaient beaucoup de bien, voyant que pour le fifre il abandonnait son talent et son art, lui enlevèrent cette place. Mon père en fut très mécontent et se trouva grièvement molesté. Il retourna aussitôt à son art, et fit en os et en ivoire un miroir d'une brasse de diamètre environ, orné de figures et de feuillages d'un fini et d'un dessin vraiment admirables. Ce miroir représentait une roue : au milieu était la glace ; à l'entour sept encadrements circulaires contenaient les sept Vertus, sculptées en ivoire et en os teint en noir. Le miroir et les Vertus étaient disposés de façon qu'en tournant la roue les Vertus se trouvaient toujours droites, grâce à un contre-poids placé sous leurs pieds. Comme mon père était quelque peu versé dans la langue latine, il avait gravé autour de ce miroir un vers latin qui disait : De quelque côté que tourne la roue de la fortune, la Vertu reste debout.

Rota sum, scmper, quoquo me verto, stat Virtus.

A peu de temps de là, mon père fut réinstallé dans son emploi de fifre. Quelques-uns de ces faits eurent lieu avant ma naissance; mais, comme je me souviens parfaitement de les avoir entendu raconter, je n'ai pas voulu les passer sous silence. A cette époque , les musiciens dont je viens de parler étaient tous des artisans très estimés, plusieurs d'entre eux appartenaient même aux no-

1. Dit le « Magnifique »; protecteur éclairé des savants et des artistes auxquels étaient ouverts ses palais et ses jardins, m. en 1492. E. F.

2. Pierre II de Médicis, qui perdit l'affection des Florentins et qui fut banni lui et ses frères, Jean (Léon X) et Julien, en 1494. E. F.

blcs corporations de la soie et de la laine' : aussi mon père ne dédaigna-t-il pas d'embrasser cette profession. Sa plus grande ambition pour moi était que je devinsse un éminent joueur de flûte. Quant à moi, le plus vif déplaisir que je pusse éprouver était, quand il abordait ce sujet, de Tentendre me dire que, si je voulais, grâce aux dispositions qu'il me voyait, je pourrais être le premier homme du monde.

Le petit soprano. — La croix et les boules rouges.

Ainsi que je Tai déjà noté, mon père était tout dévoué à la maison Médicis : aussi Pierre, lors de son expulsion de Florence, lui confia-t-il quantité de choses de haute importance. Le magnifique Piero Soderini*, étant ensuite arrivé au pouvoir , prit mon père à son service comme musicien ; puis, ayant reconnu son merveilleux génie, il le chargea de diriger, en qualité d'ingénieur, des travaux considérables. Enfin, tant que Soderini resta à Florence, il voulut à mon père tout le bien imaginable.

A cette époque, comme j'étais très jeune, mon père me faisait porter sur les épaules d'un serviteur, pour jouer de la flûte avec les musiciens du palais devant la Seigneurie. Un huissier me tenait dans ses bras pendant le

1. C'étaient à l'époque de Cellini des métiers distingués à Florence; plusieurs grandes maisons en sortaient, celledes Médicis en venait. E. F.

2. En i5o2 on nomma Soderini t gonfalonier » à vie, mais au bout de dix ans les partisans des Médicis le surprirent et le forcèrent d'abdiquer. E. F.

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