LIVRE PREMIER. i
concert, où je remplissais roftice de soprano. Le gonfalonier aimait à me faire babiller. Il me donnait des sucreries, et disait à mon père : « Maestro Giovanni, en même temps que la musique, aie soin de lui enseigner les autres arts que tu possèdes. » A quoi mon père répondait : « Je ne veux pas qu'il fasse autre chose que jouer de la Hûtc et composer; car, si Dieu lui prete vie, j'espère faire de lui le premier homme du monde dans cette profession. » A ces mots, un des vieux seigneurs qui étaient présents répliqua : « Maestro Giovanni, fais ce que te dit le gonfalonier; pourquoi cet enfant n'arriverait-il jamais à être autre chose qu'un bon joueur de flûte ? »
Il se passa ainsi quelque temps jusqu'au rappel des Médicis. Dès qu'ils furent de retour, le cardinal, qui plus tard monta sur le trône pontifical sous le nom de Léon X, fit beaucoup de caresses à mon père. Pendant l'exil des Médicis, on avait enlevé les boules des armoiries qui ornaient leur palais, et on avait peint à leur place les armes de la commune, c'est-à-dire une grande croix rouge. Au retour des Médicis, la croix rouge fut effacée et les boules furent rétablies dans Técu, sur un champ d'or, avec de magnifiques ornements. Mon père, qui était doué d'un esprit naturellement poétique et même quelque peu prophétique, ce qui à coup sûr lui venait de Dieu, écrivit sous ces armoiries, dès qu'elles furent livrées aux regards du public, les quatre vers suivants :
Quest' arme che sepolta è stata tanto Sotto la santa croce mansueta, Mostra or la faccia gloriosa e lieta, Aspettando di Pietro il sacro ammanto.
Toute la ville de Florence lut cette épigramme. Peu
i6 VIE DE BENVENUTO CELLINI.
de jours après, le pape Jules II mourut. Le cardinal de Médicis' se rendit alors à Rome et, contre Tattente universelle, fut élu pape sous le nom de Léon X. Mon père lui ayant envo3^é ses quatre vers prophétiques, le pape l'invita à venir à sa cour, en lui assurant qu'il s'en trouverait bien. Mon père ne voulut point quitter Florence, et, au lieu d'être récompensé, fut privé de sa place par Jacopo Salviati, lorsque celui-ci fut nommé gonfalonier. Cela fut cause que je m'appliquai à l'orfèvrerie; je passais une partie de mon temps à Tétude de cet art et l'autre à jouer de la flûte, bien contre mon gré*.'
Apprentissage. — Michelagnolo di Viviano. — L'orfèvre Marcone.
A ces mots, je le priai de me laisser dessiner un certain nombre d'heures par jour, m'engageant, pour le contenter, à consacrer toutes les autres à la flûte. « Ainsi donc, s'écria-t-il, tu n'as aucun plaisir à jouer de cet instrument ? » Je lui répondis que non, parce que la profession de musicien me paraissait trop au-dessous de ce que je rêvais.
Mon bon père, au désespoir, me fit entrer dans l'atelier du père du chevalier Bandinclli, qui se nommait Michelagnolo. Cet habileorfèvre était de Pinzi di Monte'.
1. Jean, fils de Laurent le Magnifique, élu pape en i5i2. E. F.