LIVRE TROISIÈME. i
à rinstant de tuer Tobbia, je Pai vu de mes propres yeux. »
Le pape, furieux, ordonna au gouverneur, qui était présent, de m'arrcter et de me faire pendre sur-le-champ à Tendroit où le crime avait été commis. Il lui enjoignit de ne rien négliger pour s'emparer de moi, et de ne point reparaître devant lui sans que j'eusse été pendu.
Quant à moi, dès que j'eus vu ce malheureux étendu à terre, je ruminai le moyen de me tirer d'affaire en songeant à la puissance de mes ennemis et à ce qui pouvait résulter de ce qui s'était passé. Je quittai la place, et je me réfugiai chez messer Giovanni Gaddi, clerc de la chambre, avec l'intention de m'enfuir à l'aventure le plus tôt possible. Messer Giovanni me conseilla de ne pas prendre si promptement ce parti désespéré, parce que le mal n'était peut-être pas aussi grand que je le croyais. Il fit appeler messer Annibal Caro, qui demeurait avec lui, et le pria d'aller voir ce qu'il en était.
Sur ces entrefaites, un gentilhomme romain, attaché au service du cardinal de Médicis, se présenta de la part de ce prélat. Il nous prit à l'écart, messer Giovanni et moi, et nous dit que le cardinal, en lui répétant les paroles du pape, avait déclaré qu'il n'y avait pas moyen de venir à mon aide, que je devais aviser à esquiver ce premier mouvement de fureur, et que je ne serais en sûreté dans aucune maison de Rome. Aussitôt après le départ du gentilhomme, messer Giovanni me regarda les larmes aux yeux, et me dit : « Que je suis malheureux de ne pouvoir te sauver! — Avec le secours de Dieu, lui répondis-je, je me sauverai moi-même; je vous prie seulement de me prêter un de vos chevaux. »
On m'avait déjà préparé un cheval arabe de robe noire.
i86 VIE DE BENVENUTO CELLINI.
le plus beau et le meilleur qu'il y eût à Rome. Je le montai et mis à Tarçon de ma selle une arquebuse à rouet, pour me défendre au besoin. Au pont Sisto, je trouvai tout le guet à pied et à cheval. Alors, faisant de nécessité vertu, je donnai de Téperon à mon cheval, et, grâce à Dieu, je passai librement, sans être remarqué.
Je me rendis avec toute la célérité possible à Palombara, chez le signor Giovambattista Savello. De là, je renvoyai à messer Giovanni son cheval, mais sans lui dire où j'étais.
Le signor Giovambattista, après m'avoir fêté pendant deux jours, me conseilla de m'éloigner et de me réfugier à Naples, en attendant que la fureur du pape fût calmée. Il me procura un guide qui me mit sur la route de Naples.
En chemin, je rencontrai un sculpteur de mes amis, qui allait à San-Germano du mont Casino terminer le mausolée de Pierre de Médicis. Ce sculpteur s'appelait le Solosmeo*. Il m'apprit que, le soir de l'événement, le pape avait envoyé un de ses camériers chercher des nouvelles de Tobbia. Le camérier ayant rapporté au pape qu'il avait trouvé Tobbia travaillant, et, loin qu'il lui fût arrivé quelque chose, ignorant même ce qui s'était passé, il dit à Pompeo : « Tu es un misérable, mais je te proteste que tu as piqué un serpent qui te mordra et qui te traitera suivant ton mérite. » Clément se tourna ensuite vers le cardinal de Médicis, et lui recom-
I. Antonio Solosmeo, de Settignano, élève du Sansovino, acheva le tombeau de Pierre de Médicis, à l'exception des grandes figures, qui furent exécutées par Francesco da San-Gallo et le Napolitain Matteo de Quaranta. Hardi, facétieux, mauvaise langue, et surtout ennemi du Bandinelli, il dut parfaitement sympathiser avec Benvenuto. — {Note de l'édition italienne.)