‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 82 sur 275 · LIVRE TR0IS11:ME. i · texte numérisé non relu

LIVRE TR0IS11:ME. i

étais depuis un instant, lorsque je me souvins que j'avais à parler à Lessandro del Bene. Je me levai de suite. Quand je fus dans la rue, je rencontrai un de mes amis, appelé ser Benedetto, natif de Horence, et fils d'un aveugle siennois qui demandait Taumône. Ce ser Benedetto, après un long séjour à Naples, s'était fixé à Rome, où il faisait le commerce pour le compte de marchands siennois nommés de' Figi. Maintes et maintes fois, mon associé lui avait réclamé le prix de plusieurs petites bagues qu'il l'avait chargé de vendre. Le jour même dont je parle, il l'avait rencontré dans la rue des Banchi, et, suivant son habitude, il lui avait demandé son argent d'un ton un peu rude. Ser Benedetto se trouvait avec ses patrons, qui, voyant ce dont il s'agissait, le tancèrent vertement, et lui déclarèrent qu'ils emploieraient une autre personne que lui, afin de n'être plus exposés à entendre de semblables criaiileries. Ser Benedetto se défendit de son mieux, jura qu'il avait payé l'orfèvre, et qu'il ne pouvait empêcher des fous de donner cours à leur fureur. Les Siennois prirent cette parole en mauvaise part, et le chassèrent à l'instant. En les quittant, il se dirigea vers ma boutique, peut-être pour chercher querelle à Felice. Je le rencontrai précisément au milieu de la rue des Banchi. Moi, qui ne savais rien de ce qui s'était passé, je lui adressai, comme à mon ordinaire, un salut amical, mais il n'y répondit que par des injures. Je me souvins aussitôt de tout ce que m'avait dit le nécromant; c'est pourquoi je me contins de toute ma force et je lui dis : « Benedetto, mon frère, ne vous emportez pas contre moi, qui ne vous ai fait aucun mal. Je ne connais rien de vos affaires. Si vous avez quelque démêlé avec Felice, de grâce, allez le

i84 VIE DE BENVENUTO CELLINI.

trouver, et arrangez-vous avec lui. Il sait ce qu'il a à vous répondre, tandis que moi je Tignore complètement. Vous avez tort de me traiter de la sorte, d'autant plus que vous savez que je ne suis pas de nature à tolérer un affront. « A cela il répliqua que je savais tout; qu'il était homme à m'en faire repentir, et que Felice et moi nous étions deux grands ribauds. Déjà quantité de gens s'étaient attroupés pour être témoins de la querelle. Poussé à bout par les insultes de mon agresseur, je ramassai une motte de terre humectée par la pluie, et je la lui lançai, en le visant à la face. Il baissa la tête : de sorte que mon projectile l'atteignit au milieu du crâne. Il tomba comme mort, car il avait été frappé par un caillou anguleux que renfermait la motte de terre. A l'abondance du sang qu'il perdait, tous les spectateurs jugèrent qu'il avait été tué sur le coup.

Fuite vers Naples.

Pendant qu'il gisait encore sur le sol et qu'on se préparait à l'emporter, vint à passer Pompeo, ce joaillier dont j'ai déjà parlé. Il se rendait chez le pape, qui l'avait appelé pour une affaire de joaillerie. Pompeo, en vo3'ant cet homme si maltraité, demanda qui l'avait mis en cet état. «C'est Benvenuto, lui répondit-on, mais cet animal l'a bien mérité. » Pompeo courut en toute hâte chez le pape et lui dit : « Très saint Père, Benvenuto vient

Page 1