LIVRE TROISIEME
dis : « Ma chère Beatrice, ce que je t'ai offert te suffitil ? — Non, inc répondit-cllc. — Kh bien! si cela ne te suffit pas, lui rcpliquai-je alors, cela me suffit à moi. » Sur ce, j'embrassai mon Angelica, nous nous dîmes adieu, elle la larme à Toeil, moi le sourire sur les lèvres, et je partis de suite pour Rome.
Dîner à Anagni. — Rentrée à Rome.
Muni de mon argent, je quittai Naples de nuit, afin de ne pas être suivi et assassiné, comme cela arrive souvent dans ce pays. Malgré cette précaution, je fus attaqué à la Selciata par plusieurs cavaliers, contre lesquels je me défendis avec beaucoup d'adresse et de courage. Je laissai le Solosmeo au mont Casino. Quelques jours après, j'arrivai un matin à l'auberge d'Anagni, oii je voulais dîner. Lorsque je fus près de cet endroit, je tirai avec mon arquebuse des oiseaux que je tuai ; mais en même temps je me déchirai la main droite avec une pointe de fer de la batterie. Bien que la blessure ne fût pas très grave, elle paraissait être des plus sérieuses, car il en sortait beaucoup de sang. J'entrai dans l'auberge, et, après avoir mis mon cheval à l'écurie, je montai sur une terrasse, où je trouvai plusieurs gentilshommes napolitains, qui allaient s'asseoir à table, en compagnie d'une jeune dame, la plus belle que j'eusse jamais vue. Mon valet, garçon résolu, mar-
chait derrière moi, avec une énorme pertuisane au bras. Nos armes et le sang dont j'étais couvert causèrent d'autant plus de terreur à ces pauvres gentilshommes, que cette auberge était un nid d'assassins. Ils se levèrent de table, et, dans leur épouvante, ils supplièrent Dieu de leur venir en aide. Je leur dis en riant que Dieu les avait entendus, et que j'étais homme à les défendre contre ceux qui se hasarderaient à les attaquer ; puis je les priai de m'aider un peu à bander ma blessure. Leur jolie compagne m'offrit son mouchoir richement brodé d'or. Je le refusai, mais elle le déchira aussitôt par le milieu, et me pansa elle-même avec une grâce extrême. La frayeur s'étant un peu calmée, nous dînâmes très joyeusement. Après le repas, nous montâmes à cheval et nous partîmes tous ensemble. Comme la peur n'avait pas encore disparu complètement, mes gentilshommes restaient en arrière, et faisaient en sorte de me laisser avec la dame. Mon valet, sur un signe de moi, se tenait un peu à l'écart : de façon que je cavalcadais à côté d'elle, en lui parlant de choses tout autres que celles que vendent les apothicaires. Je cheminai ainsi jusqu'à Rome, et de ma vie je ne fis un plus agréable voyage.
Dès que je fus arrivé à Rome, je descendis au palais du cardinal de Médicis. J'y trouvai sa seigneurie reverendissime, que je remerciai vivement de m'avoir rappelé. Je la priai de me faire exempter de la prison, et même, s'il était possible, de l'amende. Le cardinal fut enchanté de me voir, et me dit de ne rien craindre ; puis il se tourna vers un de ses gentilshommes, nommé messer Pierantonio Pecci, de Sienne, et il lui dit d'enjoindre de sa part au Bargello de ne pas se hasarder à me toucher. Il lui demanda ensuite comment se portait l'homme que