‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 9 sur 275 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Il n'avait point une origine illustre, car son père était charbonnier. Le Bandinelli, du reste, n'est pointa blâmer d'avoir, le premier, jeté les fondements de sa maison, s'il Ta fait avec honneur. Quoi qu'il en soit, je n'en ai rien à dire. A peine eus-je passé quelques jours chez Michelagnolo, que mon père, ne pouvant vivre sans me voir, me rappela près de lui. Mais, à mon grand chagrin, je me remis à jouer de la Bute jusqu'à quinze ans. Si je consentais à raconter les événements extraordinaires qui marquèrent ma vie jusqu'à cet âge, et les grands dangers auxquels je fus exposé, je frapperais le lecteur d'étonnement; mais je veux être bref, et j'ai tant à dire que je les laisserai de côté.

A l'âge de quinze ans, j'entrai, contre la volonté de mon père, dans l'atelier d'un orfèvre appelé Antonio di Sandro, et surnommé Marcone. C'était un très bon praticien, fort homme de bien, noble et franc dans toutes ses actions. Mon père ne voulut pas qu'il me donnât un salaire comme aux autres apprentis, puisque j'apprenais cet art de ma propre volonté : il voulait que je pussç dessiner tout à mon gré. Je le faisais bien volontiers et mon digne maître en était vraiment charmé. Il avait un fils unique naturel auquel il ordonnait souvent de me venir en aide. Grâce à mon désir d'avancer et à mes dispositions, j'arrivai en peu de mois à rivaliser avec les bons et même les meilleurs ouvriers, et je commençai à recueillir les fruits de mes travaux. Je ne laissais pas cependant, pour complaire à mon père, de jouer parfois de la flûte ou de sonner du cor; et jamais il ne m'entendait

sari, qui le présente comme le premier orfèvre de Florence. — Voy. Vasari, Vies des Peintres, t. V, p. 3i2 de notre traduction. L. L.

i8 VIE DE BENVENUTO CELLINI.

sans répandre des larmes accompagnées de profonds soupirs. Afin de le rendre heureux, souvent j'allais jusqu'à essayer de lui persuader que moi-même je me livrais avec grand plaisir à ces études.

Rixe. — Exil.

Dans ce temps-là, mon frère, qui par sa bravoure et son audace devint un des meilleurs soldats de l'admirable Jean de Médicis', père du duc Cosme, avait quatorze ans environ. Moi, j'étais de deux ans plus âgé que lui. Un dimanche, vers la vingt-deuxième heure, il se trouvait entre la porte San-Gallo et la porte Pinti, et là il avait défié, Tépéc à la main, un jeune homme d'une vingtaine d'années. Il le serrait avec tant de vigueur que , même après l'avoir grièvement blessé, il semblait ne pas vouloir s'arrêter. Parmi les nombreux témoins du combat étaient plusieurs parents du blessé; lorsqu'ils s'aperçurent que la chose tournait mal, ils s'armèrent de pierres dont l'une atteignit la tête de mon pauvre jeune frère et le renversa à terre comme mort. Je me rencontrais là par hasard, sans amis et sans armes. J'avais crié de toutes mes forces à mon frère de se retirer, qu'il en avait assez fait; mais, dès que je le vis tomber, je saisis son épée, je me plaçai devant lui et je fis face aux épées et aux pierres. Je ne le quittai point d'une semelle jusqu'au moment oii quelques

I. Connu géncralement sous le nom de Giovanni delie Bande nere. E. F.

JU

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