‹ La vie de Benvenuto CelliniChapitre 92 sur 275 · LIVRE TROISIÈME. io · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. io

rhomicide dont je mV-tais rendu coupable, ce qui devait avoir lieu au mois d'août, à la fête de la Vierge, par Pordre des chefs de quartiers de Rome, auxquels il est d'usage d'accorder, chaque année, à l'occasion de cette solennité, la grâce de dou/.e condamnés, et qu'en attendant on me donnerait un autre sauf-conduit, afin que je ne fusse point inquiété.

Mes ennemis, ayant vu qu'ils ne pouvaient réussir à m'ôter la Monnaie, eurent recours à un autre expédient. Pompeo avait laissé trois mille ducats de dot à une petite bâtarde. Ils menèrent les choses de façon que cette fille fût demandée en mariage par l'entremise du signor Pier Luigi Farnese, fils du pape, pour un de ses favoris,, petit paysan qu'il avait élevé. Le mari, assure-t-on, toucha une mince partie de la dot, parce que son maître mit la main dessus. En revanche, pour plaire à sa femme, il pria plusieurs fois le signor Pier Luigi de me faire arrêter. Celui-ci s'était engagé à n'y pas manquer dès qu'il verrait mon crédit baisser auprès du pape. Cela durait depuis deux mois environ. Lorsque le mari réclamait sa dot, le signor Pier Luigi ne répondait toujours que d'une manière evasive; mais, en même temps, il avait soin de promettre à la femme de venger son père de façon ou d'autre. Bien que j'eusse un peu vent de la chose, je voyais fréquemment le signor Pier Luigi. Il me recevait toujours fort gracieusement, quoique, d'un autre côté, il eût ordonné que l'on m'assassinât ou que l'on m'arrêtât. Il avait chargé un petit diable de soldat corse de mener l'affaire à fin le plus promptement possible. Mes autres ennemis, messer Traiano particulièrement, avaient promis cent écus au petit Corse, qui jura qu'il lui serait aussi facile de

s'acquitter de cette commission que d'avaler un œuf frais.

Je fus instruit du complot, et je tins l'œil ouvert. Je ne sortais plus que bien accompagné, armé de pied en cap et couvert d'une cotte de mailles à manches, ce dont j'avais obtenu la permission. Le petit Corse fut aveuglé par la cupidité au point qu'il crut pouvoir venir seul à bout de son entreprise, et gagner ainsi tout son argent, sans aucun risque.

Un jour, après dîner, on m'appela de la part du signor Pier Luigi. Je sortis de suite, parce que ce gentilhomme m'avait dit qu'il désirait quelques grands vases d'argent. Malgré la hâte avec laquelle j'étais parti, j'avais eu soin de me munir de mes armes. Je marchai très vite en suivant la rue Giulia, où je ne pensais rencontrer personne à cette heure.

Lorsque je fus arrivé à l'angle du palais Farnese, comme j'ai l'habitude de prendre le large en tournant les coins de rue, je vis le petit Corse, qui était assis, se lever et gagner le milieu du pavé. Je ne me déconcertai pas le moins du monde, et je me tins sur la défensive. Je ralentis un peu le pas, et je me rapprochai du mur pour laisser le champ libre à mon adversaire.

Quand nous fûmes près l'un de l'autre, que je reconnus décidément à ses gestes qu'il voulait s'attaquer à moi, et que, me trouvant seul, il espérait sans doute m'expédier aisément, je rompis le premier le silence, a Vaillant soldat, m'écriai-je, s'il était nuit, vous pourriez dire que vous me prenez pour un autre; mais, comme nous sommes en plein jour, vous savez très bien qui je suis. Je n'ai jamais rien eu à démêler avec vous. Loin de vous avoir jamais fait aucun mal, je suis tout disposé à vous rendre service. »

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A' CCS mots, sans s'éloigner et en conservant toujours son attitude menaçante, il me dit qu'il ne savait ce que je voulais dire. « Eh bien, moi, lui répliquai-je, je sais très bien ce que vous voulez, et ce que signifient vos paroles. Mais la mission que vous avez acceptée est plus périlleuse que vous ne pensez, et pourrait avoir un résultat bien diiïérent de celui que vous espérez. Songez que vous avez all'aire à un homme qui se défendrait contre cent. C/est là une entreprise peu honorable pour un brave homme comme vous. »

Tout en parlant ainsi, je me tenais sur mes gardes. Nous avions l'un et l'autre changé de couleur.

Pendant ce temps, les passants, s'aperccvant que nos paroles respiraient le sang, se rassemblèrent autour de nous. Le petit Corse, n'osant alors en venir aux mains, me dit : « Une autre fois nous nous reverrons. — Je me revois toujours volontiers, lui répondis-je, avec les gens de bien et ceux qui leur ressemblent. » Là-dessus, je partis, et j'allai chez le signor Pier Luigi, où j'appris qu'il ne m'avait point demandé.

Quand je fus de retour à ma boutique, le petit Corse me fit dire, par un ami commun, de ne plus rien craindre de lui, parce qu'il voulait à l'avenir me traiter en frère, mais de bien me tenir en garde contre d'autres, parce que j'étais menacé de grands dangers et que de hauts personnages avaient juré ma mort. J'envoyai le remercier, et je veillai de mon mieux à ma sûreté.

A quelques jours de là, un de mes intimes amis m'apprit que le signor Pier Luigi avait expressément ordonné de m'arrêter le soir même. Cet avis me fut donné à vingt heures. J'en conférai avec plusieurs de mes amis, qui me conseillèrent de prendre la fuite sans différer.

2o6 VIE DE BENVENUTO CELLINI.

Comme l'ordre devait ctre mis à exécution une heure après le coucher du soleil, je partis en poste pour Florence à vingt-trois heures.

Le petit Corse n'ayant pas eu le courage de mener à fin son entreprise, ainsi qu'il s'y était engagé, le signor Pier Luigi, de sa propre autorité, avait donné ordre de m'arrêter, dans le seul but de calmer un peu la fille de Pompeo, qui voulait savoir dans quel endroit se trouvait sa dot.

Les deux moyens auxquels le signor Pier Luigi avait eu recours pour assouvir le désir de cette femme ayant avorté Tun et l'autre, il en imagina un troisième que nous raconterons en temps et lieu.

Le sculpteur Tribolo. — Départ pour Venise.

En arrivant à Florence, j'allai voir le duc Alexandre, qui me fit l'accueil le plus gracieux, et me pressa vivement de me fixer près de lui.

Il y avait à cette époque, à Florence, un sculpteur nommé le Tribolo'. Il était mon compère, car j'avais tenu un de ses enfants sur les fonts baptismaux. Un

1. Niccolo, fils de Raffaello de' Pericoli, naquit à Florence en i5oo. Dans son enfance, il reçut, à cause de sa turbulence, le surnom de Tribolo, qui s'accorde mal avec l'extrcme timidité dont il tìt preuve dans son voyage à Venise avec Cellini. Il fut un des meilleurs élèves du Sansovino, et laissa de nombreux ouvrages, qui lui assignent un rang distingué parmi les sculpteurs et les architectes du xvi» siècle. Il mourut en i365. — Voy. Vasari, Vie du Tribolo, t. VU, p. -iqb et suiv.

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