LIVRE TROISIEME
jour, il me dit que Jacopo del Sansovino', son ancien maître, Pavait appelé à Venise, et quMl s'y rendrait avec plaisir, tant parce qu'il s'attendait à de bons bénctices que parce qu'il n'avait encore jamais vu cette ville. Il me demanda si je la connaissais ; je lui dis que non. Il me pria alors de l'accompagner. J'acceptai sa proposition. C'est pourquoi je dus répondre au duc Alexandre que je voulais visiter Venise avant de m'attacher à son service. Le duc exigea la promesse formelle de mon retour, et m'ordonna de ne point partir sans l'avoir revu. Le lendemain, tous mes préparatifs étant terminés, j'allai donc prendre congé de lui. II était au palais Pazzi, qu'habitaient alors la femme et les filles du signor Lorenzo Cibo. Je lui fis dire que je ne voulais point partir sans avoir reçu ses ordres; il m'envoya sa réponse par le signor Cosme de Médicis, aujourd'hui duc de Florence, lequel me dit d'aller chez Niccolò de Monte-Aguto, toucher cinquante écus d'or, que Son Excellence me donnait à dépenser en son honneur, et il me recommanda de ne point oublier de revenir.
Dès que Niccolò m'eut compté cet argent, je me rendis chez Tribolo, qui était prêt. Il me demanda si j'avais lié mon épée. « Quand on voyage, lui répondis-je, on ne doit point lier son épée. — Mais, reprit-il, c'est la coutume à Florence, oia, pour la plus légère peccadille, ser Maurizio ferait pendre saint Jean-Baptiste; ainsi, il faut lier nos épées jusqu'à ce que nous soyons hors des portes de la ville. » Je me moquai de cet avis, et nous
I. Jacopo Tati, surnommé le Sansovino, né à Florence en 1479, ^ussi habile sculpteur qu'élégant architecte; il agrandit le style des Lombards et enrichit Venise, devenue pour lui une seconde patrie, du fruit d ses études florentines et romaines. Il mourut en iSyo. — E. F.
partîmes, en compagnie du courrier de Venise, que Ton appelait Lamentone.
Après avoir passé Bologne, nous arrivâmes un soir à Ferrare, où nous descendîmes à rhôtellerie de la place.
Lamentone nous quitta pour porter à plusieurs exilés leurs lettres et des messages de la part de leurs femmes. Le duc n'avait permis qu'au courrier de leur parler; tout autre qui s'y serait hasardé aurait été condamné comme eux à l'exil.
Comme il n'était guère plus de vingt-deux heures, nous allâmes, le Tribolo et moi, voir passer le duc de Ferrare, qui revenait de Belfiore, où il avait assisté à des joutes. Pendant le chemin, nous rencontrâmes plusieurs exilés qui, de la façon dont ils nous regardaient, semblaient nous provoquer à leur parler. Le Tribolo, qui était l'homme le plus peureux que je connusse, ne cessait de me répéter : « Ne les regarde pas, et ne leur adresse pas un mot, si tu veux retourner à Florence, »
Lorsque nous eûmes vu le duc, nous revînmes à Thôtellerie, où nous trouvâmes Lamentone, Vers une heure, Niccolò Benintendi, son frère Pietro, le vieux Jacopo Nardi, je crois, et plusieurs jeunes gens entrèrent et demandèrent au courrier des nouvelles de Florence. Le Tribolo et moi, nous nous tenions à Técart pour ne point entrer en conversation avec eux. Lorsqu'ils eurent longtemps causé avec Lamentone, Niccolò Benintendi s'écria en nous montrant : a Je connais très bien ces deux-là; pourquoi font-ils tant de singeries pour ne point nous parler? j> Le Tribolo me suppliait de ne point bouger, tandis que Lamentone leur répondait que nous n'avions point la même permission que lui. Le Benintendi répIi-