‹ La vie de Bohème;Chapitre 2 sur 99 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

BAPTISTE, seul ; il est au fond près du mur, et regarde dans la campagne. , RL

Quel est ce nuage de poussière? Serait-ce déjà la voiture de madame Césarine de Rouvres ? On m’en verrait surpris, car 1l n’est pas midi, et M. Durandin n’attend cette dame qu’à deux heures. Mais ce n’est point une voiture. (Regardant avec plus d’attention.) Des jeunes gens avec de grandes pipes, des jeunes filles avec de grands chapeaux !… Je sais ce que c’est, c’est une caravane. Heureuse -jeunesse ! fiez, riez, vous qui n’avez pas lu M. de Voltaire... Mais, jy songe! quelle imprudence ! (Prenant un livre qu’il avait oublié sur le banc.) Si M. Durandin, l’homme chiffre, M. Million, enfin, comme dit M. Rodolphe, avait trouvé cetin-octavo, monextraction était imminente. Voyons, M. Durandin m’a prévenu que l’on prendrait le café dans ce pavillon, que l’on n’a pas ouvert depuis trois mois; mettons tout en ordre. (Il entre dans le pavillon et ouvre les persienes. — Après réflexion et en sortant.) Où plutôt, non, tout est bien comme il est, a dit M. &a Voltaire : grâce à la poussière, ces meubles Louis XV ont un aspect plus vénérable; je n’y porterai donc point un plumeau profane, Quant à ces populations d’araignées, elles donnent à ce lieu un caractère de vétusté tout à fait artistique; je n’ôter& donc point ces araignées ; je regrette même qu’il n’y en ait pas davantage. (Fermant la porte.) Tout est prêt, et

maintenant madame de Rouvres peut arriver.

£ LA VIE DE LONÈME. au SCÈNE IL. | BAPTISTE, DURANDIN ; il a un carnet à la main , il entre par le fond-

DURANDIN, lisant.

« Paris à Rouen de 575 à 555, reste à 560. » Quinze francs de baisse, bravo! c’est le moment d'acheter. (A Baptiste sans se retourner.) Baptiste, où est mon neveu ?.…

BAPTISTE

Dans sa chambre, Monsieur.

DURANDIN, calculant toujours.

200 à 5,60, 112,000; 280 à 580, hausse probable, 116,000, 4,000 francs de bénéfice net. (Se frottant les mains.) Où est mon neveu ? (I reprend son journal.)

Dans sa chambre, Monsieur.

DURANDIN, s’éveillant.

Hein ? quoi? ce n’est pas vrai, j'en viens. À propos, elle est dans un joli état sa chambre. Vous n’en prenez donc pas soin? BAPTISTE.

Pardonnez-moïi, Monsieur, j’en prends au contraire un soin méticuleux : j’ouvre la fenêtre le matin et je la referme lesoir. DURANDIN.

Et voilà tout?

BAPTISTE. |

Et voilà tout, Monsieur. Je suis à la lettre les instructions qui m’ont été données par M. Rodolphe. M. votre neveu ma

dit, en venant habiter ce logement : «Baptiste, tu me plaïs in

finiment ; mais si tu tiens à conserver mon estime, tu me toucheras jamais à rien chez moi, Si tu avais l’imprudence de remettre mes affaires à leur place, il me serait impossible de les retrouver. »

DURANDIN

C’est donc pour cela que j'ai aperçu une paire de bottes sur la cheminée, et la pendule dans un placard ?

BAPTISTE

Je ne me rends pas bien compte du motif qui a fait assigner cette place à la paire de bottes. Mais quant à la pendule,

c’est différent, et cela s'explique. (A Durandin, qui prend des notes.)

Vous ne m’écoutez pas, Monsieur?

DURANDIN

Et si, imbécile.

Je continue : la première fois que M. Rodolphe a vu la pendule en question, il voulait la jeter par la fenêtre DURANDIN, stupéfait.

Par la... une pendule de quatre cents francs, en cuivre

coré, avec un bronze représentant Malek-Adel!..

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BAPTISTE

Gui, Monsieur, je le sais bien, Malek-Adel, nar madame Coftin. Mais la pendule avait un défaut.

| DURANDIN

Lequel ?

BAPTISTE

Elle marquait l'heure.

CE DURANDIN

En bien ?

BAPTISTE

Mon Dieu! je sais qu’elle ne faisait que son devoir; mais M. Rodolphe en juge autrement. Il ne veut pas, dit-il, de ce tyran domestique qui lui compte son existence minute par minute, dont les aiguilles s’allongent jusqu’à son litet viennent le piquer le matin ; de cet instrument de torture, enfin, dans le voisinage duquel la nonchalance et la rêverie sontimpossibles. DURANDIN.

Qu'est-ce que c’est que toutes ces divagations-là ? (11 passe à « droite.) Oh!... ca ne peut durer plus longtemps; M. mon neveu me rendrait fou comme lui... Heureusement madame de Rouvres arrive aujourd’hui ; elle est veuve, riche, elle est femme...

C’est son plus beau titre. DURANDIN, passant à gauche.

Je ne te parle pas. Elle est femme, et ce que femme veut. Il faudra bien que M. Rodolphe redescende sur la terre pour signer aû contrat. Il doit être dans le jardin à rêvasser à ses niaiseries ; va me le chercher.

BAPTISTE, J'y cours, Monsieur. (11 s'éloigne par le fond à gauche, et au moment

de sortir, il ouvre son Voltaire et continue sa lecture.) L +

, SCÈNE Ill.

DURANDIN, seul.

M. mon neveu est bien le fils de mon:frère. C’est le

mème désordre d'esprit. La vocation ! l’art! le génie!.. etle

père est mort en laissant des dettes que le fils s’apprète à

doubler. Les arts! les arts! voilà-t-il pas une belle histoire

* . . es . . : . A . «

et un joli métier ?.... Mais je suis là... et bientôt j'aurai notre

charmante auxiliaire flanquée de ses quarapte mille livres de

rentes, et j'espère bien». mais si, au contraire, M. le poëtz, le

rêveur, résiste ; s’il refuse son bonheur, tant pis pour lui ! qu’il aille au diable !.….

SCÈNE IV. Û DURANDIN, RODOLPHE, entrant par le fond à gauche ; mise négligée,

excentrique.

RODOLPHE, du fond.

Est-ce que c’est pour ça que vous me faites venir, mon ancie ? | DURANDIN.

Ah! te voilà, cerveau brülé.

RODOLPHE, avec gaieté.

Bonjour, mon oncle Million; vous êtes de mauvaise humeur, je vais vous dire un sonnet... gaillard, ça vous déri... dera.…

DURANDIN

Veux-tu parler raison une minute ?

| RODOLPHE

Une minute? volontiers, mon oncle, mais pas davantage, entendez-vous bien? La minute est écoulée, parlons d’autre chose.

DURANDIN. 1700 C’est un parti pris, n’est-ce pas? tu ne veux rien entendre? RODOLPHE. - Mon oncle, je n’entends rien aux affaires; faites-en, vous, * faites-en beaucoup... je ne vous en empêche pas. : + DURANDIN. 27 En vérité? et tu feras, toi, des odes à la lune, n'est-ce pas? et tu maudiras le siècle égoïste qui refusera de te nourrir à ne rien faire ?

Erreur, mon oncle, grave erreur ! Je ne m’asseois pas au banquet de la vie avec l'intention de maudire les convives au dessert ; au dessert je roule sous la table ; et ma muse, une bonne grosse fille à l’œil insolent, au nez retroussé, me ramasse, me reconduit au logis en trébuchant, et nous passons. la nuit à rire ensemble de ceux qui nous ont payé à diner. C’est de l’ingratitude si vous voulez, mais c’est amusant.

DURANDIN, \ Etqu’est-ce que ça te rapporte ça? « RODOLPHE.

Ce que ça me rapporte ?.. absolument rien, pour le moment ; mais ça me rapportera plus tard. Vous avez étudié les » hommes, et vous spéculez sur les télégraphes ; vous vivez de votre expérience, moi je veux vivre de mon imagination; Je ferai tout ce qu'on voudra : du triste, du gai, du plaisant, du sévère; je ferai du sentiment à jeun et de la gaudriole après le diner. Se frappant le front.) Mes capitaux sont là. Une entre-

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