‹ La vie de Bohème;Chapitre 54 sur 99 · ACTE Ill · texte numérisé non relu

ACTE Ill

DURANDIN

Eh bien! moi, je vous le défends. Voulez-vous trois mille francs ?..

Mais non.

DURANDIN

Ça n’en vaut pas la peine, n’est-ce pas? vous aimez mieux mes cinquante mille livres de rentes? Mais vous calculez mal, Mademoiselle, car, je vous en préviens, je le déshérite, s’il vous

épouse!

MIMI

Maïs il ne m’épousera pas... Je ne sais pas pourquoi vous me dites ça... J'ai toujours travaillé, je ne demande pas mieux que de travailler toujours.

DURANDIN, tenant sa montre.

Voyons, Mademoiselle, la Bourse ferme à trois heures... Voulez-vous vous décider ?

MIMI

A quitter Rodolphe? Mais je ne veux pas, moi, tant qu’il voudra me garder... Je ne suis heureuse que depuis que je suis avec lui...

DURANDIN

Vous serez heureuse avec un autre... Vous êtes gentille, avec ce que je vous offre.

MIMI

Mais je ne veux personne ; est-ce que je pourrais en aimer un autre ?.. C’est drôle tout ce que vous me dites Jà, il me semble que je fais un mauvais rêve.

DURANDIN, remontant.

Passons la scène de folie.

Mon Dieu! pourquoi donc êtes-vous comme ca après moi ?

Qu'est-ce que je vous ai fait ? (Elle tousse.) DURANDIN.

Mais enfin, que diable ! vous devez bien comprendre que ce n’est pas une position pour Rodolphe; il ne peut pas rester avec vous toute la vie !.….

MIMI

Toute ma vie, à moi, ça ne serait pas si long... (Elle tousse

DURANDIN

Qu'est-ce que ça veut dire ?

MIML.

Tenez, Monsieur, laissez-le-moi un mois encore, et puis il

sera libre...

DURANDIN

Un mois. fin novembre... Vous avez un billet à payer ?

MIMI

Non, Monsieur, je n’ai pas de dettes. je n’en ai à payer

qu’au bon Dieu ! :

DURANDIN

Et l'échéance approche ? c’est très-sentimental... mais je ne crois pas à ces grandes phrases-là.. Vous ne mourrez pas... ce sont les honnêtes filles qui meurent...

MIMI

Cest affreux! vous ne devriez pas me traiter ainsi... je ne

l'ai pas mérité !.… (Elle pleure.) DURANDIN, à part.

J'ai été trop loin. je n’en viendrai jamais à bout comme

Ca. (Haut.) Voyons, mon enfant, parlons raison ; vous me croyez le cœur dur, vous vous trompez.. c’est mon affection pour Rodolphe qui m’a fait vous parler ainsi; car c’est une question d’avenir pour lui, et puisque vous l’aimez… MIMI.

Oh! oui, je l'aime, allez.

DURANDIN

Eh bien, vous devez me comprendre. Il a besoïn de voir le

monde, de se faire connaitre.

MIMI

Mais je ne l’en empêche pas. Si vous croyez que ça puisse lui faire du tort qu’on le voie avec moi, nous ne sortirons jamais ensemble. Il gardera tout son argent, je ne demande pas mieux. Ce que je gagne me suffira pour vivre; je ne mange pas tant.

DURANDIN

Non, non, nous ne nous entendons pas ; mon neveu n’ac-

cepterait pas ce traité-là. Il resterait auprès de vous et ce se-

rait fini. Il aurait pu avoir une position, et il végétera éter-

nellement.. c’est vous qui en serez cause.

MIMI

Mais je ne l’empêche pas de travailler.

DURANDIN

Vous ne l’en empêchez pas. Vous croyez que les travaux d'intelligence et les travaux d’aiguille c’est la même chose. Dans une vie de tourments et de privations de toutes les

heures, l'intelligence s’épuise, et l’on en vient à maudire ceux

qui sont cause de...

MIMI

Oh! Monsieur, ne dites pas ça.

DURANDIN

Oui, il vous maudira ; car vous aurez fait plus que de le tuer

lui-même, vous aurez tué sa pensée.

MIMI, brisée.

Assez, assez, je vous en prie. Je ferai ce que vous voudrez.

DURANDIN

À la bonne heure. I1 faut qu’il cesse de vous aimer; il ne …

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