‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 18 sur 66 · LES VIOLETTES DU POLE · texte numérisé non relu

LES VIOLETTES DU POLE

En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir, et le thermomètre de l'ingénieur Chevalier marquait douze degrés au-dessous de zéro.

Mademoiselle Angèle était la fille de M. Monetti, le poèlierfumiste dont nous avons eu occasion de parler déjà. Mademoi- Y fr> selle Angèle avait dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, où

elle avait passé cinq années près d'une parente qui devait lui laisser son bien après sa mort. Cette parente était une vieille femme qui n'avait jamais été ni jeune ni belle, mais qui avait toujours été méchante, quoique dévote, ou parce que, Angèle qui, à son départ, était une charmante enfant, dont 1 adolescence portait déjà le germe d'une charmante jeunesse, revint au bout de cinq années changée en une belle, mais froide, mais sèche et indifférente personne. La vie retirée de province, les pratiques d'une dévotion outrée et l'éducation à principes mes' quins qu'elle avait reçue avaient rempli son esprit de préjugé vulgaires et absurdes, rétréci son imagination, et fait de soi cœur une espèce d'organe qui se bornait à accomplir sa fonction de balancier. Angèle avait, pour ainsi dire, de leau bénite

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.m in ii de sangdans les reines. A son retour, elle accueillit son cousin avec une réserve glaciale, et il perdit son temps toutes les luis qu'il essaya de faire vibrer en elle la tendre corde des ressouvenir, souvenirs du temps où il> avaient ébauehé tous deux cette amourette ;'i la Paul et Virginie, qui est traditionnelle" entre cousin e1 cousine. Cependant, Rodolphe était trèsamoureux de sa cousine Vngèle, qui ne poux. ni pas le souffrir; et ayant appris an jour que la jeune Qlle devait aller prochainement à un bal de noces d'une de ses amies, ii s'était i jusqu'au point de promettre à Angèle un bouquet de violettes pour aller à ce bai. Et après avoir demandé la permission à -"ii père, Angèle accepta la galanterie de son cousin, en insistant toutefois pour avoir des violettes blanches.

Rodolphe, tout heureux de l'amabilité de sa cousine, gambadait et chantonnait en regagnant son mont SaintrSernara. C'esl ainsi qu'il appelait son domicile. On verra pourquoi toul à l'heure. Comme il traversait le Pont-Royal, en passant devant la boutique de madame Prévost, la célèbre fleuriste, Rodolphe vit des violettes blanches à l'étalage, et par curiosité il entra pour en demander le prix. Un bouquet présentable ne coût lit pas moins de dix francs, mais il y en avait qui coûtaienl davantage.

— Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi pour trouver ce million. 11 y aura du tirage; mais c'est égal, ma cousine aura son bouquet. J'ai mon idée.

Cette aventure se passait au temps de la genèse littéraire de Rodolphe. 11 n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois qui lui était faite par un de ses amis, un grand poète qui, après un long séjour à Paris, était devenu, ;'■. 1 aide de protections, maître d'école en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalité pour marraine, dépensait toujours sa pension en quatre jours; et. comme il ne voulait pas abandonner la sainte et peu productive profession de poète élégiaqne, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce carême ne l'effrayait pas; il le traversait, gaiement, grâce à une sobriété stoïque, el aux trésors d'imagination qu'il dépensait chaque jour pour atteindre le 1er du mois, ce jour de Pâques qui terminait son jeûne. A cette époque. Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un grand bâtiment qui s'appelait autrefois l'hôtel de XEminerœe grise, parce que le père Joseph, l'âme damnée de Richelieu, y avait habité, disait-on. Rodobphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus élevées qui soient à Paris. Sa chambre, disposée en forme de belvédère, était une délicieuse habitation pendant l'été; mais d'octobre à avril, c'était un petit Kamchatka. Les quatre vents cardinaux, qui pénétraient par les quatre croisées dont chaque face était percée, y venaient exécuter de farouches quatuors durant toute la mauvaise saison. Comme une ironie, on remarquait encore

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une cheminée dont l'immense ouverture semblait une entrée d'honneur réservée à Borée et à toute sa suite. Aux premières atteintes du froid, Rodolphe avait recouru à un système particulier de chauffage : il avait mis en coupe réglée le peu de meubles qu'il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva considérablement abrégé, il ne lui restait plus que le lit et deux chaises; il est vrai de dire que ces meubles étaient en fer et, par ainsi, naturellement assurés contre l'incendie. Rodolphe appelait cette manière de se chaufler déménager par la cheminée.

On était donc au mois de janvier, et le thermomètre, qui marquait douze degrés au quai des Lunettes, en aurait marqué deux nu trois de plus s'il avait été transporté dans le belvédère que Rodolphe avait surnommé le mont Saint-Bernard, le Spitzberg, la Sibérie.

Le sojr où il avait promis des violettes blanches à sa cousine, Rodolphe fut pris d'une grande colère en rentrant chez lui : les quatre vents cardinaux avaient encore cassé un carreau en jouant aux quatre coins dans la chambre. C'était le troisième dégât de ce genre depuis quinze jours. Aussi Rodolphe s'emporta en imprécations furibondes contre Eole et toute sa famille de Brise-Tout. Après avoir bouché cette brèche nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se jeta tout habillé entre les deux planches cardées qu'il appelait ses matelas, et toute la nuit il rêva violettes blanches.

Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouvé aucun moyen qui pût l'aider à réaliser son rêve, et c'était le surlendemain qu'il devait donner le bouquet à sa cousine. Pendant ce temps-là, le thermomètre était encore descendu, et le malheureux poëte se désespérait en songeant que les violettes étaient peut-être renchéries. Enfin la Providence eut pitié de lui, et voici comment elle vint à son secours.

Un matin, Rodolphe alla à tout hasard demander à déjeuner à son ami, le peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil. C'était une veuve du quartier; elle avait perdu son mari récemment, et elle venait demander combien on lui prendrait pour peindre sur le tombeau qu'elle avait fait élever au défunt une main d'homme, au-dessous de laquelle on écrirait :

je t'attends, mon épouse ciiérie.

Pour obtenir le travail à meilleur compte, elle (it même observer à l'artiste qu'à l'époque où Dieu l'enverrait rejoindre son époux il aurait, à peindre une seconde main, sa main à elle, ornée d'un bracelet, avec une nouvelle légende qui serait ainsi conçue :

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