‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 20 sur 66 · LA VI K DE HO II KM E · texte numérisé non relu

LA VI K DE HO II KM E

éléments, dit Rodolphe en tombant anéanti sur sa chaise. Ci a passé le Rubicon, mais il n'aurait poinl passé la Bé,résina.

Tout à coup le poêle i>< iiisva un cri de joie du I i de sa poitrine d'ours, et il se leva si brusquement qu'il renversa une partie de son encre sur la blancheur de >a fourrure : il avait eu une idée, renouvelée dé Chatterton.

Rodolphe lira de dessous son lit un amas considérable de papiers, parmi lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits énormes de son laineux drame du Vengeur. Co drame, auquel

il avait travaillé deux ans. avait été fait, défait, relait tant de

luis, que les copies réunies formaient un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de côté le manuscrit le plus récent et traîna le manuscrit devant la cheminée.

— J'étais bien sûr que j'en trouverais le placement, s'écriat-il... avec de la patience I Voilà certainement un joli cotret de prose. Ah! si j'avais pu prévoir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et aujourd'hui j'aurais plus de combustible. Mais bah! on ne peut pas tout prévoir. Et il alluma dans si rhertïinée quelques feuilles du manuscrit, à la Qamme desquelles il se dégourdit les mains. Au bout de cinq minutes, le premier acte du 1 engeur était joué et Rodolphe avait écrit trois vers de son épilaphe.

Rien au monde ne saurait peindre l'étonnement des quatre vents cardinaux en apercevant du feu dans la cheminée.

— C'est une illusion, souffla le vent du nord, qui s'amusa à rebrousser le poil de Rodolphe.

— Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, ça ferait fumer la cheminée. Mais comme ils allaient commencer à tarabuster le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperçut M. Arago à une fenêtre de l'Observatoire, où le savant faisait du doigt une menace au quatuor d'aquilons.

Aussi le vent du sud cria à ses frères : Sauvons-nous bien vite, l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en contravention avec l'Observatoire, et si nous ne sommes pas rentrés à minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.

Pendant ce temps-là, "le deuxième acte du Vengeur brûlait avec le plus grand succès. Et Rodolphe avait écrit dix vers. Mais il ne put en écrire que deux pendant la durée du troisième acte.

— J'avais toujours pensé que cet acte-là était trop court, murmura Rodolphe ; mais il n'y a qu'à la représentation qu'on s'aperçoive d'un défaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps : il y a vingt-trois scènes, dont la scène du trône, qui devait être celui de ma gloire... La dernière tirade de la scène du trône s'envolait en flammèches comme Rodolphe avait encore un sixain à écrire.

— Passons au quatrième acte, dit-il en prenant un air de feu. 11 durera bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa

au dénoûment, qui ne fit que flamber et s'éteindre. Au même moment, Rodolphe encadrait dans un magnifique élan de lyrisme les dernières paroles du défunt en l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde représentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres manuscrits.

Le lendemain, à huit heures du soir, mademoiselle Angèle faisait son entrée au bal, ayant à la main un superbe bouquet de violettes blanches, au milieu desquelles s'épanouissaient deux roses, blanches aussi. Toute la nuit, ce bouquet valut à la jeune fille des compliments des femmes et des madrigaux des hommes. Aussi Angèle sut-elle un peu gré à son cousin qui lui avait procuré toutes ces petites satisfactions d'amour-propre, et elle aurait peut-être pensé à lui davantage sans les galantes persécutions d'un parent de la mariée qui avait dansé plusieurs fois avec elle. C'était un jeune homme blond, et porteur d'une de ces superbes paires de moustaches relevées en crocs, qui sont des hameçons où s'acrrochent les cœurs novices. Le jeune homme avait déjà demandé à Angèle qu'elle lui donnât les deux roses blanches qui restaient de son bouquet, effeuillé par tout le monde... Mais Angèle avait refusé, pour oublier à la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, où le jeune homme blond courut les prendre.

A ce moment-là il y avait quatorze degrés de froid dans le belvédère de Rodolphe, qui, appuyé à sa fenêtre, regardait du côté de la barrière du Maine les lumières de la salle de bal où dansait sa cousine Angèle , qui ne pouvait pas le souffrir.

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