‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 27 sur 66 · IL -*> -S · texte numérisé non relu

IL -*> -S

■ mm»

la rue Royale, et y occupait une chambre où régnait un certain confortable. Seulement, Rodolphe parut étonné de voir, bien qu'on tût en plein jour, les volets fermés, les rideaux tirés et deux bougies allumées sur une table. Il en demanda des explications à Barbemuche.

— L'étude est ûlle du mystère et du silence, répondit celuici. On s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Garolus, avec une adresse et une patience oratoire infinies, sut. amener une phrase qui, malgré sa forme humble, n'était rien moins qu'une sommation faite à Rodolphe d'avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des veilles dudit Carolus.

Rodolphe comprit qu'il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il était enchanté de ce que...

Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le t or mat étroit et le peu d'épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du poète.

— C'est là le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.

— Non, répondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je cherche le numéro de celui que vous me permettez de vous lire. ..Voilà : Don Lopez, ou la Fatalité, n° 14. C'est sur le troisième rayon, dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du poète.

Rodolphe jeta un coup d'œil sur l'un des quatre cahiers dont se composait l'ouvrage, écrit sur un papier format du Champ de Mars,

— Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais ça s'appelle Don LorEz !

Carolus prit le premier cahier et commença ainsi sa lecture :

« Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, enveloppés dans « les plisdeleurs manteaux etmontés sur des mules indolentes, « cheminaient côte à côte sur l'une des routes qui traversent la « solitude affreuse des déserts de la Sierra Morena... »

— Où suis-je? pensa Rodolphe atterré par ce début. Carolus continua ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style.

Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de. s'évader.

— Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-même; mais, outre qu'elle est fermée, nous sommes au quatrième. Ah! je comprends maintenant toutes ces précautions.

— <Jue dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus ; je vous en supplie, ne nie ménage/, pas les critiques.

Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lam

LA VIE DE Ho H KM K

beaux de philosophie déclamatoire sur lu suicide, proférés par le nommé Lopez, héros du roman, et il répondit a tout hasard :

[j;i grande ligure de don Lopez est étudiée avec conscience; ça rappelle la Profession de fui du vicaire savoyard; la description de la chute de don Alvai ■nie plaîl infiniment; on dirait une ébauche de Géricault. Le paysage offre de belles lignés; quant aux idées, c'est de la graine de J.-J. Rousseau semée dans le terrain de Lesage. Seulement,| permettez-moi

une (ihservalion. Vous mette/ hop de virgules, et vous abusez du mot dorénavant; c'est un joli mot qui fait bien de temps en temps, ça donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser. Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de D. Loi'kz ou la Fatalité.

— J'ai connu un don Lopez jadis, dit Rodolphe ; il vendait des cigarettes et du chocolat de Rayonne ; c'était peut-être un parent du vôtre... Continuez...

A la fin du second chapitre, le poêle interrompit Carolus.

— Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? lui demanda-t-il.

Aucunement, répondit Carolus ; vous allez savoir l'histoire d'Inésille.

— J'en suis très-curieux... Cependant, si vous étiez fatigué, dit le poète, il ne faudrait pas...

Cuapitre III ! dit Carolus d'une voix claire.

Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperçut qu'il avait le cou très-court et le teint sanguin. J'ai encore un espoir, pensa le poète après qu'il eut fait cette découverte. C'est l'apoplexie.

— Nous allons passer au Chapitre IV. Vous aurez l'obligeance de me dire ce que vous pensez de la scène d'amour.

Et Carolus reprit sa lecture.

Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa ligure l'effet que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poète qui, incliné sur sa chaise, tendait la tète dans l'altitude d'un homme qui écoute des sons lointains.

— Qu'avez-vous? lui demanda-t-il.

— Chut! dit Rodolphe : n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au feu ! Si nous allions voir?

Carolus écouta un instant, mais n'entendit rien.

L'oreille m'aura tinté, fit Rodolphe, continuez; don Alvar

m'intéresse prodigieusement; c'est un noble jeune homme.

Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette phrase du jeune don Alvar :

« 0 Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle « que soit votre patrie, ma vie est a vous, et je vous suivrai, -ce au ciel, fut-ce en enfer. »

în ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Ca-

lus du dehors.

-» .Cfe*^'

— C'est mon porlicr, dit-il en allant entrc-bàillcr sa porte. C'était en ell'et le portier; il apportait une lettre; Carolus

l'ouvrit avec précipitation. Fâcheux contre-temps, dit-il ; nous sommes obligés de remettre la lecture à une autre fois; je reçois une nouvelle qui me force à sortir sans retard.

— Oh ! pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel; je reconnais le cachet de la Providence.

— Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à laquelle m'oblige ce message, après quoi nous irons dîner.

— Je suis à vos ordres, dit Rodolphe.

Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poëte fut interrogé par ses amis à propos de Barbemuche.

— Est-tu content de lui ? T'a-t-il bien traité? demandèrent Marcel et Schaunard.

— Oui, mais ça m'a coûté cher, dit Rodolphe,

— Comment? Est-ce que Carolus t'auraitfait payer? demanda Schaunard avec une indignation croissante,

— Il m'a lu un roman dans l'intérieur duquel on se nomme don Lopez et don Alvard, et où les jeunes premiers appellent leur maîtresse Ange ou Démon.

— Quelle horreur ! dirent tous les bohèmes en cœur.

— Mais autrement, fit Colline, littérature à part, quel est ton avis sur Carolus?

— C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement vos observations : Carolus compte nous traiter tous les uns après les autres. Schaunard est invité à déjeuner pour demain. Seulement, ajouta Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, méfiez-vous de l'armoire aux manuscrits, c'est un meuble dangereux.

Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de commissaire-priseur et d'huissier opérant une saisie. \ussi revint-il le soir l'esprit rempli de notes ; il avait étudié Carolus sous le point de vue des choses mobilières.

— Eh bien, lui demanda-t-on, quel est ton avis?

— Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bonnes qualités; il sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses délicates, comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa fête. 11 me parait lié assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des bottiers ries Panoramas. J'ai remarqué, en outre, qu'il était à peu près rie notre taille à tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui prêter nos habits. Ses mœurs sont moins sévères que Colline voulait bien le dire, et m'a payé un déjeuner en deux actes dont le second s'est passé dans un cabaret de la halle, où je suis connu pour y avoir l'ait des orgies diverses dans le carnaval. Carolus est entré là dedans comme un homme naturel. Voilà ! Marcel est invité pour demain.

Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui

faisail le plus obstacle à sa réception dans le cénacle : aussi il le traita avec une recherche particulière; maison il se rendit surtout l'artiste favorable, ce fui en lui donnant l'espérance qu'il lui procurerait des portraits dans la famille de son élève. . Quand ce l'ut autour de Marcel de faire son rapport, Besamis n'y trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu'il avait montrée d'abord contre Carolus.

\ v^v^ Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche qu'il était

admis.

— Quoi ! je suis admis, dit Carolus an comble de la joie.

— Oui, répondit Colline, mais à corrections.

— Qu'éntendèz-vous par là?

— Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes vulgaires dont, il faudra TOUS corriger.

— Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus. Pendant tout le temps que dura son noviciat, le philosophe

platonicien fréquenta assidûment le- bohèmes ; et, mis à même d'étudier plus profondément les mœurs, il n'était pas sans éprouver quelquefois de grands étonnements.

-^,^'1P Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.

— l'.h bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres, c'est fini. Reste maintenant a fixer le jour de la grande fêle et l'endroit où elle aura lieu : je viens m'enteniliv avec TOUS.

Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus : les parents de mon élève sonl en ce moment à la campagne : le jeune vicomte, dont je suis le mentor, me prêtera pour une soirée les appartements : comme ça, nous serons plus à notre aise ; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.

— Ce serait assez délicat, répondit Colline; mais nous lui ouvrirons les horizons littéraires ; mais croyez-vous qu'il consenti' ?

— J'en suis sûr d'avance.

— Alors il ne reste plus qu'a lixer le jour.

— Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche. Carolus alla ensuite retrouver son élève et lui annonça qu'il

venait d'être reçu membre d'une haute société littéraire et artistique, et que, pour célébrer sa réception, il comptait donner un dîner suivi d'une petite fête ; il lui proposait donc de taire partie des convives :

— Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous donnerons ce petit gala ici, dans les appartements. François, votre domestique, est discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.

— Imprimés? dit le jeune homme.

— Imprimés, certainement ; l'un deux est rédacteur en chef de VEcharpe (Pitié que reçoit madame votre mère ; ce sont des -eus très-distingués, presque célèbres ; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.

— Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.

— Ravissantes, reprit Carolus.

— 0 mon cher maître, je vous remercie ; certainement, nous donnerons la fête ici ; on allumera tous les lustres et je ferai ôter les housses des meubles.

Le soir, au café, Barbemuche annonça que la fête aurait lieu le samedi suivant.

!. es bohèmes inviteront leurs maîtresses à songer à leur toilette.

— N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans de vrais salons. Ainsi donc, préparez-vous ; toilette simple, mais riche.

A compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles Mirai, Phémie et Musette allaient dans le monde.

Le matin de la solennité, voici ce qui arriva. Colline, Sehaunard, Marcel et Rodolphe se rendirent en chœur chez Barbelutiche, qui parut étonné de les voir si matinalement.

— Serait-il arrivé quelque accident qui oblige la fête à être remise? demanda-t-il avec une certaine inquiétude.

— Oui et non, répondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre nous, nous ne faisons jamais de cérémonie ; mais quand nous devons nous trouver avec des étrangers, nous voulons garder un certain décorum.

— Eh bien ? fit Barbemuche.

— Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous renffifr contrer ce soir avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses

~ '*? salons, par respect pour lui et par respect pour nous, que notre

tenue quasi négligée pourrait compromettre, nous venons vous demander si vous ne pourriez pas, pour ce soir, nous prêter quelques hardes d'une coupe avantageuse. Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette résidence.

— Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs.

— Ah ! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.

— Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien fournie.

— Mais vous avez là un arsenal complet d'élégance.

— Trois chapeaux ! dit Schaunard avec extase ; peut-on avoir trois chapeaux quand on a qu'une tête ?

— Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc!

— Il y en a des bottes ! hurla Colline. En un clin d'oeil ils avaient choisi chacun un équipement

complet.

— A ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche ; ces dames se proposent d'être éblouissantes.

— Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'œil sur les porte-manteaux complètement dégarnis, vous ne me laissez rien, à moi. Comment vous recevrai-je?

— Ah ! vous, c'est différend, vous êtes le maître de la maison; vous pouvez laisser l'étiquette décote.

xiï

— Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un pantalon à pied, un gilet de (lanelle et des pantoufles ; vous avez loul pris.

— Qu'importe? nous vous excuserons d'avance, répohdirenl les bohémiens'.

A six heures, un fort beau dîner était servi dans la salle à manger. Les bohémiens arrivèrent. Marcel boitait un peu et

était de mauvaise huti p. Le jeune vicomte'Paul se précipita

au-devant des daines et les conduisit aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute Fantaisie. Musette était mise avec un goût plein de provocation. Phémie ressemblait à une Fenêtre garnie de verres de couleur, et n'osait pas se mettre à table. Le dîner dura deux heures et demie et fut d'une gaîté ravissante.

Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui était sa voisine, et Phémie redemandait quelque chose à chaque service. Scbaunard était dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel, qui était toujours maussade.

— Qu'as- tu? lui disait-il.

— Je souffre horriblement des pieds et ça me gène. Ce Carolus a un pied de petite-maîtresse.

— Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que ça ne peut pas durer comme ça, et qu'à l'avenir il ait à faire faire sa chaussure quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais passons au salon, où les liqueurs des îles nous appellent.

La fête recommença avec plus d'éclat. Schaunard se mit au piano et exécuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie : la Mort de la jeune Fille. Le beau morceau de la marche du Créancier obtint les honneurs du ter. 11 y eut deux cordes brisées au piano.

Marcel était toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre à lui, l'artiste lui répondit :

— Mon cher Monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la médecine sont d'accord là-dessus.

— Eh bien? fit Carolus.

— Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment trop étroite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le môme caractère; du reste, votre petite fête était charmante.

A une heure du matin, les bohémiens se retirèrent et rentrèrent chez eux en faisant de longs détours. Barbemuche fut malade et tint des discours insensés à son élève qui, de son côté, rêvait aux yeux bleus de mademoiselle Mimi.

VSR

1H" I.IVltMSON.

Propriété du M. Culmann I ï\ |

m^^ws&&.

Page 1