‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 26 sur 66 · UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÊME · texte numérisé non relu

UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÊME

Le soir où il avait, dans un café, soldé sur sa cassette particulière la note d'un souper consommé par les bohèmes, Carolus s'était arrangé de façon à se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait aux réunions des quatre amis dans l'estaminet où il les avait tirés d'embarras, Carolus avait spécialement remarqué Colline, et éprouvait déjà une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour être son introducteur dans le cénacle. Chemin faisant,

Bnrbemuche offrit à Colline d'entrer prendre quelque chose dans un café qui se trouvait encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le pas en passant devant ledit café, et renfonça soigneusement sur ses yeux son feutre hyperphysique.

— Pourquoi ne voulez-vous pas entrer la? dit Barbemuche en insistant avec une politesse de bon goût.

— J'ai des raisons, répliqua Colline; il y a dans cet établissement une dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne pourrais m'empêcher d'avoir avec elle une discussion fort prolongée, ce que j'essaye d'éviter en ne passant jamais dans cette rue à midi, ni aux autres heures du soleil. Oh! c'est bien simple, répondit naïvement Colline, j'ai habité ce quartier avec Marcel.

— J'aurais cependant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer un instant avec vous. Ne connaîtriez-vous pas dans les alentours un endroit où vous pourriez entrer sans être arrêté par des difficultés... mathématiques? ajouta Barbemuche, qui jugea à propos d'être énormément spirituel.

Colline rêva un instant.

— Voici un petit local où ma situation est plus nette, dit-il.

Et il indiquait un marchand de vin.

Barbemuche fit la grimace et parut hésiter.

Est-ce un lieu convenable, fit-il.

Vu son attitude glaciale et réservée, sa parole rare, son sourire discret, et vu surtout sa chaîne à breloques et sa montre, Colline s'était imaginé que Barbemuche était employé dans une ambassade, et il pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.

— Il n'y a pas de danger que nous soyons vus , dit-il ; à cette heure, tout le corps diplomatique est couché.

Barbemuche se décida à entrer; mais, au fond de l'âme, il aurait bien voulu avoir un faux nez. Pour plus de sûreté, il demanda un cabinet et eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitrée. Ces précautions prises, il parut moins inquiet et lit venir un bol de punch. Excité un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus communicatif; et, après avoir donné quelques détails sur lui-même, il osa articuler l'espérance qu'il avait conçue de faire officiellement partie de la Société des bohèmes, et il sollicitait l'appui de Golpne pour l'aider dans la réussite de ce dessein ambitieux.

Collino répondit que pour son compte il se tenait loul à la disposition de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une manière absolue.

— Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de disposer de celle de mes camarades.

— Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraientils de m'admettre parmi eux?

Colline déposa sur la table le verre qu'il se disposait à porter à sa bouche, et, d'un air très-sérieux, parla à peu près ainsi à l'audacieux Carolus :

— Vous cultivez les beaux-arts ? demanda Colline.

— Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, répondit Carolus, qui tenait à arborer les couleurs de son style.

Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina :

— Vous connaissez la musique? fit-il.

— J'ai joué de la contre-basse .

— C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinquième exécutant dans un quatuor, autrement ça cesse d'être quatuor.

— Ça devient un quintette, répondit Carolus.

— Vous dites? fit Colline.

— (Juintette.

— Parfaitement, de même que, si à la Trinité, ce divin triangle, vous ajoutez une autre personne, ça ne sera plus la Trinité, ce sera un carré , et voilà une religion fêlée dans son principe !

— Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commençait à trébucher parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas bien...

— Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissezvous l'astronomie?

— Un peu; je suis bachelier.

— 11 y a une chanson là-dessus, fit Colline. « Bachelier, dit Lisette... » Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinquième point cardinal, toute l'harmonie de la nature serait bouleversée. C'est ce qu'on appelle un cataclyse. Vous comprenez?

— J'attends la conclusion.

— En efFet, la conclusion est le terme du discours, de même que la mort est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh bien ! mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitués à vivre ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un autre, l'harmonie qui règne dans notre concert de mœurs, d'opinions, de goûts et de caractères. Nous devons être un jour les quatre points cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et, habitués à cette idée, cela nous gêneraitde voir un cinquième point cardinal...

— Cependant, quand on est quatre, on peut bien être cinq^, hasarda Carolus.

— Oui, mais on n'est plus quatre.

— Le prétexte est futile.

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Propriété de M. Calmann Lévy

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— 11 n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petites syllabes font des alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable ; c'est dans la Sagesse des nattons; il y en a un exemplaire sur le quai.

— Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficultés pour m'admettre à l'honneur de leur compagnie intime?

— Je le crains, de eheva1, fit Colline, qui ne ratait jamais celte plaisanterie.

— Vous avez dit? .. demanda Carolus étonné.

— Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit : Ditesmoi, mon cher monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon que vous creusez de préférence?

— Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes modèles; je me nourris de leur étude. Télémaquc m'a le premier inspiré la passion qui me dévore.

•— Télémaque, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. Un l'y trouve à toute heure, je l'ai acheté cinq sous, parce que c'était une occasion; cependant je consentirai à m'en défaire pour vous obliger. Au reste, bon ouvrage et bien rédigé pour le temps.

— Oui, Monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la sainte littérature, voilà où j'aspire. A mon sens, l'art est un sacerdoce.

— Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson làdessus.

Et il se mit à chanter :

oui l'art est un sacerdoce Et sachons nous en servir.

Je crois que c'est dans Robert le Diable, ajouta-t-il.

— Je disais donc que, l'art étant une fonction solennelle, les écrivains doivent incessamment...

— Pardon, Monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure avancée, il va être demain matin, et je crains de rendre inquiète une personne qui m'est chère; d'ailleurs, murmura-t-il à lui-même, je lui avais promis de rentrer... c'est son jour !

— En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.

— Vous logez loin? demanda Colline.

— Rue Royale-Saint-Uonoré, n° 10.

Colline avait eu occasion autrefois d'aller dans cette maison,

et se ressouvint que c'était un magnifique hôtel.

— Je parlerai de vous à ces messieurs,, dit-il à Carolus en le quittant, et soyez sûr que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient favorables... Ahl permettez-moi de vous donner un conseil.

— Parlez, dit Carolus.

— Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimie, Mu-

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sette et Phémie ; ces dames exercent une autorité sur m< >8 amis, cl en sachant les mettre sous la pression de leurs maîtresses, vous arriveriez plus facilement à obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.

— Je lâcherai, dit Carolus.

Le lendemain, Cplline tomba au milieu du phalanstère bohème : c'était l'heure du déjeuner, et le déjeuner était arrivé avec l'heure. Les trois ménages étaient à table et se livraient à une orgie d'artichauts â la poivrade.

— Fichtre I dit Colline, on l'ait bonne chère ici, ça ne pourra pas durer. Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel généreux que nous avons rencontré hier soir au café.

— Enverrait-il déjà redemander l'argent qu'il a avancé pour nous? demanda Marcel.

— Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru ça de lui, il a l'air si comme il faut ?

— Il ne s'agit pas de ça, répondit Colline; ce jeune homme désire être des nôtres, il veut prendre des actions dans notre société, et avoir une part dans les bénéfices, bien entendu.

Les trois bohèmes levèrent la tète et s'entre- regardèrent.

— Voilà, termina Caroline; maintenant la discussion est ouverte.

— Quelle est la position sociale de ton protégé? demanda Rodolphe.

— Ce n'est pas mon protégé, répliqua Colline : hier soir, en vous quittant vous m'avez prié de le suivre; de son roté, il m'a invité à l'accompagner, ça se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il m'a abreuvé une partie de la nuit d attentions et de liqueurs fines, mais j'ai néanmoins gardé mon indépendance.

— Très-bien, dit Schaunard.

— Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractère, fit Marcel.

— Grandeur d'àme, mœurs austères, a peur d'entrer chez les marchands de vin, bachelier es lettres, hostie de candeur, joue de la contre-basse, nature qui change quelquefois cinq francs.

— Très-bien, dit Schaunard.

— Quelles sont ses espérances?

— Je vous l'ai déjà dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire à nous tutoyer.

— C'est-à-dire qu'il veut nous exploiter, répliqua Ma veut être vu montant dans nos carrosses.

— Quel est son art ? demanda Rodolphe.

— Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?

— Son art? dit Colline, de quoi il joue? Littérature et losophie mêlées.

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— Ouelles sont ses connaissances philosophiques?

— 11 pratique une philosophie departementale.il appelle l'art un sacerdoce.

— 11 dit sacerdoce, fit Rodolphe avec épouvante.

— Ille dit.

— Et en littérature, quelle est sa voie?

— Il fréquente Télémaque,

— Très-bien, dit Schaunard en mâchant le foin des artichauts.

— Comment! très-bien, imbécile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de répéter cela dans la rue.

Schaunard, contrarié de cette réprimande, donna par-dessous la table un coup de pied à Phémie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion dans sa sauce.

— Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde? de quoi vit-il? son nom? sa demeure ?

— Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de choses au sein d'une riche famille. 11 s'appelle Carolus Barbemuche, mange ses revenus dans des habitudes de luxe, et loge rue Royale, dans un hôtel.

— Un hôtel garni ?

— Non, il y a des meubles.

— Je demande la parole, dit Marcel. 11 est évident pour moi que Colline est corrompu ; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se lever pour protester, tu répondras tout à l'heure. Colline, âme vénale, vous a présenté cet étranger sous un aspect trop favorable pour qu'il soit jl'image de la vérité. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de cet étranger. 11 veut spéculer sur nous. 11 s'est dit : Voilà des gaillards qui font leur chemin ; il faut me fourrer dans leur poche, j'arriverai avec eux au débarcadère de la renommée.

— Très-bien, dit Schaunard : est-ce qu'il n'y a plus de sauce ?

— Non, répondit Rodolphe, l'édition est épuisée.

— D'un autre côté, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne Colline n'aspire peut-être à l'honneur de notre intimité qu'avec de coupables pensées. Nous ne sommes pas seuls ici, Messieurs, continua l'orateur en jetant sur les femmes un regard éloquent; et le protégé de Colline, en s'introduisant à notre foyer sous le manteau de la littérature, pourrait bien n'être qu'un séducteur félon. Réfléchissez! Pour moi, je vote contre l'admission.

— Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe. Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nommé Carolus voulait, dans le but de nous déshonorer, s'introduire chez nous sous le manteau de la littérature.

— C'était une figure parlementaire, fit Marcel.

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lu est mauvaise. La littérature

— Je blâme cette ligure n'a pas de manteau. '

— Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, «lit Colline en se levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport La

jalousie qui le dévore égare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est insensé...

— A l'ordre! hurla Marcel.

— ... Insensé, au point que lui, si bon dessinateur, vient «l'introduire dans son discours une ligure dont le spirituel orateur qui m'a succédé à cette tribune a relevé les incorrections.

— Colline est un idiot, s'écria Marcel en donnant sur la table un violent coup de poing qui détermina une proton de sensation parmi les assiettes, Colline n'entend rien en matière de sentiment, il est incompétent dans la question, il a un vieux bouquin à la place du cœur. (Rires prolongés chez Schaunard.

Pendant tout ce tumulte, Colline secouait gravement les torrents d'éloquence contenus aux plis de sa cravate blanche. Quand le silence fut rétabli, il continua ainsi son discours :

— Messieurs, je vais d'un seul mot faire évanouir dans vos esprits les craintes chimériques que les soupçons de Marcel auraient pu y faire naître à l'endroit de Carolus.

— Essaye un peu de faire évanouir, dit Marcel en raillant.

— Ce ne sera pas plus difficile que ca, répondit Colline, en é!i ■;gnant d'un souille l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe.

— Parlez! parlez! crièrent en masse Rodolphe, Schaunard et lesfemmes, pour qui le débat offrait nn grand intérêt.

— Messieurs, dit Colline, bien que j'aie été personnellement et violemment attaqué dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accusé d'avoir vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux, fort de ma conscience, je ne répondrai pas aux attaques qu'on fait à ma probité, à ma loyauté, à ma moralité. (Emotion.) Mais, il est une chose que je veux l'aire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a voulu mettre en doute. Un m'accuse de vouloir faire pénétrer parmi vous un mortel ayant le dessein d'être hostile à votre bonheur... sentimental. Cette supposition est une insulte à la vertu de ces dames, et, de plus, une insulte à leur bon goût. Carolus Rarbemuche est fort laid. (Dénégation visible sur le visage de Phémie, teinturière, rumeur sous la table. C'est Schaunard qui corrige à coup de pied la franchise compromettante de sa jeune amie

— Mais, continuaColline, ce qui va réduire en poudre le misérable argument dont mon adversaire se t'ait une arme contre Carolus en exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe platonicien. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.)

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— Platonicien, qu'est-ce que ça veut dire? demanda Phémie.

— C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit Mimi, j'ai eu un amant comme ea, je l'ai gardé deux heures.

— Des bêtises, quoi, fit mademoiselle Musette.

— Tu as raison, ma chère, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur.

— Et vive la jeunesse, ajouta Musette.

La déclaration de Colline avait déterminé une réaction favorable envers Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opéré par son éloquente et adroite inculpation.

— Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement les préventions qu'on pourrait élever contre ce jeune mortel, qui, après tout, nous a rendu service. Quant à moi, qu'on accuse d'avoir agi à l'étourdie eu vouiaut l'introduire parmi nous, je considère celte opinion comme attentatoire à ma dignité. J'ai agi dans cette affaire avec la prudence du serpent; et si un vote motivé ne me conserve pas cette prudence, j'offre ma démission.

— Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.

— Je la pose, répondit Colline.

Les trois bohèmes se consultèrent, et d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le caractère de haute prudence qu'il réclamait. Colline laissa ensuite la parole à Marcel, lequel, revenu un peu de ses préventions, déclara qu'il voterait peut être pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de passer au vote définitif qui ouvrirait à Carolus l'intimité de la Bohème, Marcel fit mettre aux voix cet amendement :

« Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le cénacle était chose grave, qu un étranger pouvait y apporter des éléments de discorde, en ignorant les mœurs, les caractères et les opinions de ses camarades, chacun des membres passerait une journée avec ledit Carolus, et se livrerait a une enqnête sur sa vie, ses goûts, sa capacité littéraire et sa gar'de-robe. Les bohémiens se communiqueraient ensuite leurs impressions particulières, et l'on statuerait après sur le refus ou l'admission; en outre, avant cette admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois, c'est à-dire qu'il n'aurait pas avant cette époque le droit de les tutoyer et de leur donner le bras dan> la rue. Le jour de la réception arrivé, une fête splendide serait donnée aux frais du récipiendaire Le budget de ces réjouissances ne pourrait pas s'élever à moins de douze francs. »

Cet amendement fut adopté à la majorité de trois voix contre une, celle de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez à lui, et que cet amendement attentait de nouveau a sa prudence.

Le soir même, Colline alla exprès de très-bonne heure au café, afin d'être le premier avoir Garolus.

Il ne l'attendit pas longtemps. CaroluB arriva bientôt, portant à la main trois énormes bouquets de roses.

— Tiens ! dit Colline avec étonnement, que comptez-vous faire de ce jardin?

— Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront sans doute avec leurs dames, et c'est à leur intention que j'apporte ces fleurs; elles sont fort belles.

— En effet, il y en a au moins pour quinze sous.

— Y pensez-vous? reprit Carolus : au mois de décembre, si vous disiez quinze francs.

— Ah! ciell s'écria Colline, un trio d'écus pour ces simples dons de Flore, quelle folie! Vous êtes donc parent des Cordillères? Eh bien, mon cher Monsieur, voilà quinze francs que nous allons être forcés d'effeuiller par la fenêtre.

— Comment! que voulez-vous dire?

Colline raconta alors les soupçons jaloux que Marcel avait fait concevoir à ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion qui avait eu lieu entre les bohèmes à propos de son introduction dans le cénacle. J'ai protesté que vos intentions étaient immaculées, ajouta Colline, mais l'opposition n'a pas été moins vive. Gardez-vous donc de renouveler les soupçons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en étant trop galant avec ces dames, et, pourcommencer, faisons disparaître ces bouquets.

Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de débarras.

— Mais ce n'est pas tout, reprit-il : ces messieurs désirent, avant de se lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier, à une enquête sur votre caractère, vos goûts, etc. Puis, pour que Barbemuche ne heurtât pas trop ses amis, Colline lui traça rapidement un portrait moral de chacun des bohèmes. Tachez de vous trouver d'accord avec eux séparément, ajouta le philosophe, et à la fin ils seront tous pour vous.

Carolus consentit à tout.

Les trois amis arrivèrent bientôt, accompagnés de leurs épouses.

Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel resta froid. Pour Carolus, il s'efforça d'être gai et affectueux avec les hommes, en étant très-affectueux avec les femmes.

En se quittant, le soir, Barbemuche invita Rodolphe à dîner pour le lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui à midi.

Le poëte accepta.

— Bon, se dit-il à lui même, c'est moi qui commencerai l'enquête.

~j& lendemain, à l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez rolus. Barbemuche logeait en effet dans un fort bel hôtel de

17e L'VKAISuN.

Propriété de M- Calmann I-<-v>

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