‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 30 sur 66 · MADEMOISELLE MIMI · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE MIMI

O mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez changé ainsi ? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il pu abattre à ce point votre robuste philosophie ? Comment pourrai-je, moi, l'historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d'éclats de rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes ?

O Rodolphe mon ami ! je veux bien que le mal soit grand, mais là, en vérité, ce n'est point de quoi s'aller jeter à l'eau. Donc je vous convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le silence, où les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de l'oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui vous reste encore de celle-là qui le portait. Boucles de cheveux mordues par les lèvres folles du désir ; flacon de Venise, où dort encore un reste de parfum, qui, en ce moment serait plus dangereux à respirer pour vous que tous les poisons du monde ; au feu les fleurs, les fleurs de gaze, de soie et de velours ; les jasmins blancs, les anémones empourprées par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas de danger à ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mes conseils : au feu les rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des colliers pour agacer le regard ; au feu les dentelles et les bonnets, et les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller faire de l'amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez à votre fenêtre, frissonnant sous les brises et les givres de l'hiver ; au feu, Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore vous parler d'elle ; au l'eu les leltres d'amour. Tenez, en voici précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon ami infortuné ! « Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante;

j'emporte l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture. — Lucile. » Et ce soir-là, ô Rodolphe, vous n'avez pas dîne, vous en souvenez -vous? et vous Ôtcs venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui attestaient de la tranquillité de

votre esprit. Car vous croyiez Mimi chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle était chez M. César, ou avec un comédien du Montparnasse, vous auriez certainement voulu me couper la gorge. Au l'eu encore cet autre billet qui a toute la tendresse laconique du premier :

« Je vais vie commander des bottines, il faut absolument que tu trouves de l'argent pour que je les aille chercher après-demain. » Ah! mon ami, ces bottines-là ont dansé bien des contre danses où vous ne faisiez pas vis-à-vis. A la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.

Mais d'abord, ô Rodolphe, par amour pour l'humanité et pour la gloire de VEcharpe fPlru et du Castor, reprenez les rênes du bon goût que vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, on verrait un jour venir à la mode des chapeaux qui fâcheraient l'univers et appelleraient la colère du ciel.

Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami Rodolphe avec mademoiselle Lucile, surnommée mademoiselle Mimi. Ce fut au détour de sa vingt-quatrième année que Rodolphe fut pris subitement au cœur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. A l'époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les précédentes scènes de cette série. C'était certainement un des plus gais porte-misère qui fussent au pays de Rohême. Et lorsque dans sa journée il avait fait un mauvais dîner et un bon mot, il marchait plus fier sur le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, par une pose assez commune à quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. Gustave Colline, qui était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu'il rendit contrefaite de corps et d'esprit à force de lui faire copier jour et nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prétendait que l'amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque révérence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies sur le bonheur d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise, concert d'étoiles, etc., etc. Cette manie l'avait fait surnommer Yharmo-

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m'ca, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques de Rodolphe, ainsi qu'à sa calvitie précoce, il l'appelait : myosotis chauve. La vérité vraie était ceci : Rodolphe croyait alors sérieusement en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait insolemment le De profundis sur son cœur qu'il croyait mort, alors qu'il n'était qu'immobile, mais prêt au réveil, mais facile à la joie et plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu'il n'espérait plus et qui le désespéraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, ô Rodolphe ! et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est à jamais guéri.

Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors qu'elle était la maîtresse d'un de ses amis. Et il en fît la sienne. Ce fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils apprirent son mariage; mais comme mademoiselle Mimi était fort avenante, point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la pipe et les conversations littéraires, on s'accoutuma à elle et on la traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d'une nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle était petite, délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides, prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractère de brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu l'indice d'un profond égoïsme ou d'une grande insensibilité. Mais c'était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais, aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. Cette beauté maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des heures à couronner de baisers le front pâle de sa maîtresse endormie, dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre Rodolphe amoureux fou de mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que, malgré les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les mains de la déesse de l'Oisiveté. Cependant, ces mains si frêles, si mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d'enfant entre lesquelles Rodolphe avait déposé son cœur de nouveau en floraison, ces mains blanches de mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le cœur du poëte avec leurs ongles roses.

Au bout d'un mois, Rodolphe commença à s'apercevoir qu'il avait épousé une tempête, et que sa maîtresse avait un grand

défaut. Elle voisinait, comme on dit, et passait une grande partie de son temps chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la connaissance. 11 en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint lorsqu'il s'était aperçu des relations contractées par sa maîtresse. L'opulence variable de quelquesunes de ses amies nouvelles avait fait naître une foret d ambition dans l'esprit de mademoiselle Mirai, qui jusque-là n'avait eu que des goûts modestes et se contentait du nécessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commença à rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de Itodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe de drap.

— Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.

Et mademoiselle Mimi se mit à chercher. Témoin de ses fréquentes sorties, maladroitement motivées, Rodolphe entra dans la voie douloureuse des soupçons. Mais dès qu'il se sentait sur la trace de quelque preuve d'infidélité, il s'enfonçait avec acharnement un bandeau sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en fût, il adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle n'éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de l'habitude. Et d'ailleurs, la moitié de son cœur avait déjà été dépensée au temps de son premier amour, et l'autre moitié était encore pleine des souvenirs de son premier amant.

Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites delà femme qui n'aime pas. A proprement parler, cette existence était devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'était habitué à ces luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet état des choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient à jamais et ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des heures où mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les soupçons auxquels il se déchirait le cœur. Il y avait des moments où elle courbait à ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard bleu, ce poète à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était rentré sous l'équateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrêtaient d'un commun accord dans l'oasis fraîche d'une nuit d'amour et de douces causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tête sou-

riante et animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à ses heures de délire. Mimi écoutait calme d'abord, plutôt étonnée qu'émue; mais à la fin, l'éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indifférence qui engourdissaient son cœur, des fièvres contagieuses commençaient à l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les surprenait ainsi, enlacés l'un à l'autre, les yeux sur les yeux, les mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes murmuraient encore le mot immortel :

« Qui, depuis cinq mille ans, « Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants, »

Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et l'amour épouvanté s'enfuyait encore pour longtemps. A la fin, cependant, Rodolphe s'aperçut que, s'il n'y prenait garde, les mains blanches de mademoiselle Mimi l'achemineraient à un abîme où il laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austère parla en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux raisonnements appuyés de preuves que sa maîtresse ne l'aimait pas. Il alla jusqu'à se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait n'étaient qu'un caprice de sens pareil à ceux que les femmes mariées éprouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fièvre d'un cachemire, d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve éloigné d'elles, ce qui fait pendant au proverbe : « Quand on n'a point de pain blanc on se contente de pain bis. » Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner à sa maîtresse, excepté de n'être point aimé. Il prit donc un parti suprême et annonça à mademoiselle Mimi qu'elle eût à chercher un autre amant. Mimi se mit à rire et fit des bravades. A la fin, voyant que Rodolphe tenait bon dans sa résolution, et l'accueillait avec beaucoup de tranquillité lorsqu'elle rentrait à la maison après une nuit et un ^~i &

jour passés au dehors, elle commença à s'inquiéter un peu '-— -«

devant cette fermeté à laquelle elle n'était point habituée. Elle &0-

fut alors charmante pendant deux ou trois jours. Mais son ff, ~ |g

amant ne revenait point sur ce qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouvé quelqu'un.

— Je n'ai seulement pas cherché, répondit-elle.

Cependant elle avait cherché, et même avant que Rodolphe lui en eût donné le conseil. En quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait aidée et lui avait d'abord ménagé la connaissance d'un jeune jouvenceau qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi elle-même ce jeune lycéen, qui pouvait être très-fort en algèbre, n'était

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pas un très-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point a faire les éducations, elle planta là son amoureux novice avec ses cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forets du Nouveau-Monde.

Le lycéen ne tarda pas à ôtre remplacé par un gentilhomme breton, dont Mimi s'était rapidement affolée, et elle n'eut point besoin de prier longtemps pour devenir comtesse.

Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque intrigue ; il voulut savoir au juste où il en était, et un matin, après une nuit où mademoiselle Mimi n'était point rentrée, il courut à l'endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s'enfoncer en plein cœur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand même. Les yeux bordés d'une auréole de volupté, il vit mademoiselle Mimi sortir du manoir où elle s'était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins fier de sa nouvelle conquête que ne le fût Paris, lebeau berger grec, après l'enlèvement de la belle Hélène.

En voyant arriver son amant, mademoiselle Mimi parut un peu surprise. Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort tranquillement. Ils se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté. Leur rupture était résolue.

Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous les objets qui appartenaient à sa maîtresse.

Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui s'était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d'un grand bonheur.

— Nous vous aiderons, ô mon poëte, lui disait un de ceux-là qui avaient été le plus souvent témoins des misères que mademoiselle Mimi faisait endurer à Rodolphe, nous vous aiderons à retirer votre cœur des mains d'une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de Fontenay-aux- Roses.

Rodolphe jura que c'en était à jamais fini avec les regrets et le désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue délabrée représentait fort mal l'Echarpe d'Iris qui lui procurait ses entrées dans ce beau jardin de l'élégance et du plaisir. Là, Rodolphe rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure, il fut étourdissant de verve et d'entrain.

— Hélas ! hélas ! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d'ironie qui tombait des lèvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop !

— Il est charmant ! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait d'offrir un bouquet ; et, quoiqu'il soit bien mal mis,

ne pouvais pas Lutter contre des truffej, pensa-t-il.

W i.ivi;msiin.

Propriété de M. Calmann Lévj

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