‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 34 sur 66 · LA VI H DE HO HIC ME · texte numérisé non relu

LA VI H DE HO HIC ME

mon cœur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs, je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir oublié dans un des tiroirs de Marcel.

La disparition des trois ménages bohèmes occasionna une fête dans la maison qu'ils avaient habitée. En signe de réjouissance, le propriétaire donna un grand dîner, et les locataires illuminèrent leurs fenêtres.

Rodolphe et Marcel avaient été se loger ensemble ; ils avaient pris chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste. Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de Mimi; alors ils en avaient pour la soirée. Ils su rappelaient leur ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les nuits blanches, et les paresseuses matinées, et les dîners faits en rôve. Une à une, ils faisaient résonner dans ces duos de souvenirs, toutes ces heures envolées, et ils finissaient ordinairement par se dire qu'après tout, ils étaient encore heureux de se trouver ensemble, les pieds sur les chenets, tisonnant la bûche de décembre, fumant leur pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un prétexte à causerie, pour se raconter tout haut à eux-mêmes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils étaient seuls: qu'ils avaient beaucoup aimé ces créatures disparues en emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-être ils les aimaient encore.

Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de lui, une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout de bas blanc d'une correction toute particulière ; le cocher lui-même dévorait des yeux ce charmant pourboire.

— Parbleu, fit Marcel, voila une jolie jambe; j'ai bien envie de lui offrir mon bras ; voyons un peu... de quelle façon l'aborderai-je? Voilà mon affaire... c'est assez neuf.

— Pardon, Madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouvé mon mouchoir?

— Si, Monsieur, répondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait à la main.

L'artiste roula dans un précipice d'étonnement.

— Mais tout à coup un éclat de rire qu'H reçut en plein visage le fit revenir à lui; à cette joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours.

C'était mademoiselle Musette.

— Ah ! s'écria-t-elle, monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures. Comment la trouves-tu, celle-là, hein? Elle ne manque pas de gaieté.

— Je la trouve supportable, répondit Marcel.

— Où vas-tu si tard dans ce quartier? demanda Musette.

— Je vais dans ce monument, fit l'artiste en indiquant un petit théâtre où il avait ses entrées.

11 savait par cteur le répertoire Je l'actrice.

l'ropriété de M. Calimuin Lévy

— Pour l'amour do l'art?

— Non, pour l'amour do Laure. Tiens, pensa Marcel, voilà un calembour, jo le vendrai à Colline : il en fait collection.

— Qu'est-ea que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des points d'interrogation,

Marcel continua sa mauvaise plaisanterie.

— C'est une chimère que je poursuis et qui joue les ingénues dans ce petit endroit. Et il chiffonnait do la main un jabot idéal.

— Vous êtes bien spirituel ce soir, dit Musette.

— Et vous bien curieuse, lit Marcel.

— Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend ; on va nous prendre pour des amoureux qui se disputent.

— Ça ne serait pas la première fois que cela nous arriverait, dit Marcel. 9

Musette vit une provocation dans cette phrase et répliqua prestement:

— Et ça ne sera peut-être pas la dernière, hein?

Le mot était clair; il siffla comme une balle à l'oreille de Marcel.

— Splendeurs des cieux, dit-il en regardant les étoiles, vous êtes témoins que ce n'est pas moi qui ai tiré le premier. Vile ma cuirasse !

A compter de ce moment le feu était engagé.

Une s'agissait plus (pie de trouver un trait d'union convenable pour aboucher ces ûcux fantaisies qui venaient de se réveiller si vivac.es.

Tout en marchant, Musette regardait Marcel, et Marcel regardait Musette. Ils ne se parlaient pas, mais leurs yeux, ces plénipotentiaires du cœur, se rencontraient souvent, Au boni d'un quart d'heure de diplomatie, ce congrès de regards avait tacitement arrangé l'affaire. Il n'y avait plus qu'à ratifier.

La conversation interrompue se renoua.

— Franchement, dit Musette à Marcel, où allais-tu tout à l'heure?

— Jeté l'ai dit, j'allais voir Laure.

— Est-elle jolie?

— Sa bouche est un nid de sourires,

— Connu, dit Musette.

— Mais toi-même, lit Marcel, d'où venais-tu sur les ailes de 'elle citadine?

— Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour dans sa famille.

— Quel homme est-ce que cet Alexis?

A son tour, Muselle lit de. son amant actuel un ravissant portait. Tout en se promenant, Marcel et Musette Continuèrent ainsi , en plein boulevard , celte comédie du rrvcncz-i/ de l'amour. Avec la même naïveté, tour à tour tendre et railleuse,

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ils refaisaient strophe a strophe cette ode immortelle où Horace et Lydie vantent avec tant de grâce les charmes de leurs amours nouvelles, et finissent par ajouter un post-scriptum à leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au détour d'une rue, une assez forte patrouille déboucha tout à coup.

Muselle organisa une petite altitude effrayée, et, se cramponnant au liras de Marcel, elle lui dit, :

Ah! mon Dieu, vois donc, voilà de la troupe qui arrive, il va encore y avoir une révolution. Sauvons-nous, j'ai une peur affreuse ; viens me reconduire!

— Mais où allons-nous? demanda Marcel.

— Chez moi, dit Musette; tu verras comme c'est joli. Je t'offre à souper, nous parlerons politique.

— Non, dit Marcel qui pensait à M. Alexis ; je n'irai pas chez toi malgré l'offre du souper. Je n'aime pas boire mon vin dans le verre des autres.

Musette resta muette devant ce refus. Puis, à travers le brouillard de ses souvenirs, elle aperçut le pauvre intérieur du pauvre artiste; car Marcel n'était pas devenu millionnaire; alors Musette eut une idée; et, profitant delà rencontre d'une autre patrouille, elle manifesta une nouvelle terreur.

— On va se battre, s'écria-t-elle; je n'oserai jamais rentrer chez moi. Marcel, mon ami, mène-moi chez une de mes amies qui doit demeurer dans ton quartier.

En traversant le pont Neuf, Musette poussa un éclat de rire.

— Qu'y a-til? demanda Marcel.

— Rien ! dit Musette; je me rappelle que mon amie est déménagée ; elle demeure aux Batignolles.

En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus, bras dessous, Rodolphe ne fut pas étonné.

— Ces amours mal enterrées, dit-il, c'est toujours comme ça!

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