‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 33 sur 66 · QA · texte numérisé non relu

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Amélie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique début dans un théâtre de la banlieue, dans les quatrièmes râles de soubrette, et elle promit qu'elle serait prête puni- le soir,

— A propos, lit Rodolphe, dites a mademoiselle Mimi (pie, si elle veut faire une inlidélité à son amant en ma faveur et venir passer une nuit chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.

Amélie fit la commission de Rodolphe et prêta à ses paroles un sens tout autre que celui qu'elle avait su deviner.

— Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle à Mimi : sa proposition est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette démarche au rang des plus viles créatures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en risée à tous ses amis : c'est une conspiration arrangée entre eux.

— Je n'irai pas, dit Mimi ; et comme elle vit Amélie en train de préparer sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.

— Oui, répondit l'autre.

— Avec Rodolphe.

— Oui, il doit venir m'attendre ce soir à vingt pas de la maison.

— Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendezvous avancer, elle courut en toute hâte chez l'amant de mademoiselle Amélie et le prévint que celle-ci était en train de lui machiner une petite trahison avec son ancien amant à elle.

Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un bâton, arriva chez mademoiselle Amélie, et lui annonça qu'il trouvait excellent qu'elle passât la soirée avec lui.

A huit heures, Mimi courut à l'endroit où Rodolphe devait trouver Amélie. Elle aperçut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un homme qui attend; elle passa deux fois à côté de lui, sans oser l'aborder. Rodolphe était mis très-élégamment ce soir-là, et les crises violentes auxquelles il était en proie depuis huit jours avaient donné à son visage un grand caractère. Mimi fut singulièrement émue. Enfin, elle se décida à lui parler. Rodolphe l'accueillit sans colère, et lui demanda des nouvelles de sa santé, après quoi il s'informa du motif qui l'amenait près de lui ; tout cela d'une voix douce, et où un accent de tendresse cherchait à se contraindre.

— C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer : mademoiselle Amélie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.

— J'irai donc au bal tout seul.

Ici, mademoiselle Mimi feignit de trébucher et s'appuya sur l'épaule de Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.

— Non, dit Mimi, j'habite avec Amélie; et, comme elle est avec son amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti.

— Ecoutez, lui dit alors le poëte, je vous ai fait faire tantôt

Propriété <1e M. Calmani) I.évy

une prbpbSitidfi par tîiJtdémb,iselie Amélie ; vous l'a-t-elle transmise ?

— Oui. dit Mimi, mais on des termes auxquels, même dprès ceijiii est arrivé, je n'ai pu ajouter lui. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que., malgré tout ce que vous pouvez avoir à nie reprocher, Vous me croyiez ass'Ôï pëti de oicurpour accepter un semblable marché.

— Vous ne m'avez pas compris, ou du vous mal rapporté les choses. Ce i|ui es! dit esl tbiijbùrs' dit, lit Rodolphe; il est neuf heures, vous avez encore Irois heures de réflexion. Ma cîëfsëfu sur ma porte JUsqU'a minuit. Bonsoir. Ailieu. ou au revoir.

— Adieu dotlC, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quittèrent... liodolphe rentra chez lui et sèjéld Idiit

habillé sur son lit. A onze heures et demie mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.

— Je viens vous demander l'hospitalité, dit-elle : l'amant d'Amélie est resté chez elle, et je n'ai pu rentrer.

Jusqu'à trois heures du matin ils causèrent. Une conversation explicative, où de temps en temps le tu familier succédait au vous de la discussion officielle.

A quatre heures leur bougie s'éteignit. Rodolphe voulut eh allumer une neuve.

— Non, ail ?\!imi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir.

Et cinq minutes après, sa jolie tête brune avait repris sa place sur l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lèvres de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la pâleur nacrée luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas la bougie.

Le lendemain malin. Rodolphe se leva le premier: et, mon- Irant à Mimi plusieurs paquets, il lui dil très-doucemcîlt :

— Voici ce qui Vbiis" appartient, vdlis pbiivéz l'empbctëF; je liens ma parole.

— Oh! dit Mimi, je suis 'bien fatiguée, voyez-vous, et je ne pourrai pas emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir.

Et comme elle s'était habillée, elle prit seulement une collerette et une paire de manchettes.

— J'emporterai ce qui reste... petit ;t petit, ajouta-t-elle en souriant.

— Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela Unisse.

— One cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la jeune Mimi en embrassant Rodolphe.

Après avoir déjeuné ensemble, ils partirent pour aller à la campagne. En traversant le Luxembourg, Rodolphe renconlra un grand poëte qui l'avait toujours accueilli avec une charmante bonté. Par convenance, Rodolphe allait feindre de ne pas le voit-. Mais le poêle ne lui en donna pas le temps ; et, en

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LA VIE DE liOIIKME

passant près do lui, il lui lit un geste amical, et salua sa jeune compagne avec un gracieux sdurire.

— Quel est ce monsieur? demanda Mimi.

Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil.

— Oh! «lit Rodolphe, cette rencontre du poëte qui a si bien chaulé l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur à notre réconciliation,

— Je t'aime, va, dit Mimi en serran! la main de son ami, bien iju'ils fussent au milieu de la foule.

— Hélas! pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'être trompé toujours?

DONEC GIIATUS.

Nous avons raconte comment le peintre Marcel avait connu mademoiselle Musette. Unis un malin par le ministère du caprice, qui est le maire du 21e arrondissement ils avaient cru, ainsi que la chose arrive souvent, s'épouser sous le régime de la séparation de cœur. Mais un soir, après une violente querelle où ils avaient résolu de se quitter sur-le-champ, ils s'aperçurent que leurs mains, qui s'étaient serrées en signe d'adieu, ne voulaient plus se séparer. Presque à leur insu leur capriie était devenu de l'amour. Ils se l'avouèrent tous deux en riant à moitié.

— C'est très-grave ce qui nous arrive là, dit Marcel. Comment diable avons-nous donc fait?

— Oh! reprit Musette, nous sommes des maladroits, nous n'avons pas pris assez de précautions.

— Qu'est-ce qu'il va? dit eu entrant Rodolphe, devenu le voisin de Marcel.

— Il y a, répondit celui-ci en désignant Musette, que mademoiselle et moi, nous venons de faire une jolie découverte. Nous sommes amoureux. Ça nous sera venu en dormant.

— Oh! oh! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu'est-ce qui prouve que vous aimez ? Vous exagérez peut-être le danger.

— Parbleu! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir.

— Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette.

— Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C'est mon histoire avec Mimi. Voilà bientôt deux calendriers que nous usons à nous disputer jour et nuit. C'est avec ce système-là qu'on éternise les mariages. Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un ménage Philémon et Baucis. Votre intérieur va

faire pendant an mien ; et si Schaumard et Phémie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menacés, notre trio de ménages en fera une habitation bien agréable.

En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l'accident qui venait d'arriver a Musette et à Marcel.

Eh bien, philosophe, dit celui-ci, que penses-tu de ça?

Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura: ;

j'en étais sur d avance. L amour est un jeu du hasard.

Qui s'y frotte s'y pique. Il n'est pas bon que l'homme soit seul.

Le soir, en rentrant, Rodolphe dit à-Mimi :

Il y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut

plus le quitter.

Pauvre lille 1 répondit Mimi. Elle qui a si bonne appétit !

— Et de son côté, Marcel est empoignée par Musette. Il l'adore à trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline.

— Pauvre garçon ! dit Mimi, lui qui est si jaloux ! (yest vrai, dit Rodolphe, lui et moi, nous sommes élèves

d'Othello.

Quelques temps après, aux ménages de Rodolphe et de Marcef vint se joindre le ménage de Schaunard ; le musicien emménageait dans la maison, avec Phémie, teinturière.

A compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan, et, à l'époque du terme, ils envoyaient un congé unanime au propriétaire.

En effet, peu de jours se passaient sans qu un orage éclatât dans l'un des ménages. Tantôt c'était Mimi et Rodolphe qui, n'ayant plus la force de parler, s'expliquaient à l'aide des projectiles qui leur tombaient sous la main. Le plus souvent c'était Schaunard qui faisait, du bout de sa canne, quelques observations à la mélancolique Phémie. Quant à Marcel et Musette, leurs discussions étaient renfermées dans le silence du huis clos; ils prenaient au moins la précaution de fermer leurs portes et leurs fenêtres.

Si d'aventure la paix régnait dans les ménages, les autres locataires n'étaient pas moins victimes de cette concorde passa- . sèr'e. L'indiscrétion des cloisons mitoyennes laissait pénétrer chez eux tous les secrets des ménages bohèmes, et les initiait malgré eux à tous leurs mystères. Aussi, plus d'un voisin préférait-Il le casus belli aux ratifications des traités de paix.

Ce fut, à vrai dire, une singulière existence que celle qu'on mena pendant six mois. La plus loyale fraternité se pratiquait sans emphase dans ce cénacle, où tout était à tous et se partageait en entrant, bonne ou mauvaise fortune.

Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, où l'on ne serait pas descendu dans la rue sans gants, jours de liesse, où l'on dînait toute la journée. 11 y en avait d'autres où l'on serait presque allé à la cour sans bottes, jours de carême où, après n'avoir pas déjeuné en commun, on ne dînait pas ensemble, où

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bien l'un arrivait, à force de ebmtiinaisons économiques) h réaliser un vr ces répits dans lesquels les assiettes 61 les couverts faisâi&il nlâckt\ r mi m le diéail mademoiselle Mi mi.

Mai-, chose prodigieuse c'esl que, dalis cette as 101 iation où se trouvaient pourtanl trois fërntriës jéliiles cl jolies, aucune ébauché de discorde m' s'ôlôvë éhtre le- bommes : ilss'agenouillaietit Sdtivôni dëvanl les plus futiles CajJriees de leurs mdîtresses, mais pas un d'eux n'eût hésité un instanl entre la femme et l'ami.

I.'.miour nail surtout de la spontanéité j (-v-l, nue inipi \i- ilion. L'amitié, au contraire, s'édifie boiir aitisi dire: c'e9l nu sentiment qjui marche avec ëirconsdection; c'esl l'égBïfeme de l'esprit, tandis que l'amour c'esl l'égoïsme du c eur.

Il y avait si* ans que lés bohênlés se cbrthài saient: Ûë long espace de temps passé dans Une intimité quotidienne avait, sans altérer l'individualité bien tranchée de idiarim, amen.'- entre eux un accord d'idées, un ensemble qu'il- u 'auraic -ni pa- trouvé ailleurs. Ils avaient des nncuis qui leur él liertt propres, un langage intime dont les étrangers n'auraient pas su trouver la Clef; GëdS qui ne les connaissaient pas particulièrement appelaient leur liberté i l'allure duc vu i -me Ce n'était pourtant q in • de la franchisa BsbHtS rétifs à loll,të chbsB imposée, ils avaient tous le faux en haine et le commun en mépris: Accusés de vanités sagérêeSj ils répondaient en étalanl licremeiit le programme de leur ambition; et, ayant 1 i cëhSCiëhte de leur vaieur, ils ne s'abusaient pas sur eux-mêmes.

Depuis tant d'années qu'ils marchaient ensemble dans la même vie, mis souvent en rivalité par nécessité d'état* ils ne -'étaient pas quitté la main et avaient jJàssé, sans y prendre gar le, sur les questions personnelle- d aiuour-pro[ire. toutes les fois qu'on avait essayé d'en élever entre eux pour les désunir; Ils s'estimaient d'ailleurs les uns les autres juste ce qu'ils valaient; et t'dfgtieil qui esl le contre poi-on de l'envie, les préservait de toutes les petites jalousies de métier. . Cependant, après six mois de vie en commun, une épidémie de divorce s'abattit tout à coup sur lés rnéftàgeS:

Schaunard ouvrit la marche, t'n jour, il s'aperçut que Phémie, teinturière, avait un genou mieux lait que l'autre; et comme, en t'ait de plastique, il était d'Un purisme austère, il renvoya Phémie, lui donnant pour souvenir la canne avec la quelle il lui lai-ail de -i fréquentes observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui ollrail un logement gratis.

QUittÊë jours après, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les carrosses du jeune vicomte Padl, l'ancien élève de Garolus Barbemuehe, qui lui avait promis des robe- couleur du solei'

Après Vlimi, ce frit Musette qui prit là clef des champs et rentra à grand bruit dans l'aristocratie du monde galant qu'elle avail quitté pour suivre Marcel.

Celle séparation eut lieu sans querelle, sans secousse, sans

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préméditation, Née d'un caprice qui était devenu de l'amour, cette liaison fut rompue par un autre caprice.

Un soir du carnaval au bal masque de l'opéra, où elle était allée avec Marcel, Musette eut pour vis-à-vis dans une contredanse un jeune homme qui autrefois lui avait t'ait la cour. Ils se reconnurent et, tout en dansant, échangèrent quelques paroles. Sans le vouloir peut-être, en instruisant ce jeune homme. de sa vie présente, laissa-t-elle échapper un regret sur sa \ie passée. Tant fut-il qu'à la fin du quadrille, Musette se tromp a ; et, au lieu de donner la main à Marcel qui était son cavalier, elle prit la main de son vis-à-vis, qui l'entraîna et disparut avec elle dans la foule.

Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d'une heure, il la trouva au bras du jeune homme ; elle sortait du cale de l'Opéra, la bouche pleine de refrains. En apercevant Marcel, qui s'était mis dans un angle les bras croisés, elle lui fit un signe d'adieu, en lui disant : Je vais revenir,

— C'est-à-dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il était jaloux, mais il était logique et connaissait Musette; aussi ne i'attendit-il pas; il rentra chez lui le cœur gros néanmoins, mais l'estomac léger. Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs à manger; il aperçut un morceau de pain granitique et un squelette de hareng saur.

— Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins Musette aura soupe. Et après avoir passé un coin de son mouchoir sur ses yeux, sous le prétexte de se moucher, il se coucha.

Deux jours après, Musette se réveillait dans un boudoir tendu de rose. Un coupé bleu l'attendait à sa porte, et toutes les fées de la mode, mises en réquisition, apportaient leurs merveilles à ses pieds. Musette était ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de ce cadre d'élégance. Alors elle recommença l'ancienne existence, fut de toutes les fêtes et reconquit sa célébrité. On parla d'elle partout, dans les coulisses delà Bourse et jusque dans les buvettes parlementaires. Quant à son nouvel amant, M. Alexis, c'était un charmant jeune homme. Souvent il se plaignait à Musette de la trouver vin peu légère et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait :

— Que voulez-vous, mon cher? Je suis restée pendant six mois avec un homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup à l'Odéon, parce qu'il n'était pas riche. Comme l'amour ne coûte rien, et que j'étais folle de ce monstre, nous avons considérablement dépensé d'amour. Il ne m'en, reste guère que des miettes. Ramassez-les, je ne vous en empêche pas. Au reste, je ne vous ai pas triché ; et si les rubans ne coûtaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre. Quant à

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