LA VIE DE HOII
— Commedl donc Caire alors? di1 .Muni, c'esl que je ne sais pas où aller.
— Ah çal demanda Marcel, vous n'êtes donc plus vicomtesse '.'
— Ah! mon Dieu, non, plus du tout.
— Mais depuis quand?
— Depuis deux mois déjà.
— Vous ayez donc fail do misères au jeune vicomte ?
— Non, dit-elle en jetani un regard à la dérobée sur Rodolphe, qui s'était mis dan- I li plus obscur de la chambre, le vicomte m'a fait une scène a cause des vers qu'on a corn po
moi. Nous nous sommes disputés, et je l'ai envoyé promener; c'est un fier cancre, allez.
— Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippée, a. ce que j'ai vu le jour où je vous ai rencontrée.
— Eh bien ! fil Mimi. figurez-vous qu'il m'a ton i reprit
je suis partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une mauvaise table d'hôte, où il m'emmenait dîner. Il est pourtant riche, ce garçon, et avec toute sa fortune, il esl avare comme une bûche économique, et bête comme une oie; il ne voulait pas que je busse du vin pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prétexte que c'était moins salissant que les blancs ! on n'a pas idée de ça ; enfin, il m'a joliment ennuyée, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon purgatoire avec lui.
— Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.
— Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, répliqua Mimi, il me donne le mal de mer quand je pense à lui ! j'aimerais mieux mourir de faim que de lui demander un s m.
— Mais continua Marcel, depuis que vous l'avez quitté, vous n'êtes pas restée seule.
— Ah I s'écria Mimi avec vivacité, je vous assure que si, monsieur Marcel: j'ai travaillé pour vivre; seulement, comme l'état de fleuriste n'allait pas très-bien, j'en ai pris un autre : je pose pour les peintres. Si vous avez de l'ouvage à me donner... ajoula-t-elle gaiement.
Et, ayant remarqué un mouvement échappé à Rodolphe qu'elle ne quittait pas des yeux tout en parlant à son ami, Mimi reprit :
— Ah ! mais, je ne pose que pour la tête et pour les mains. J'ai beaucoup d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux "u trois endroits; j'en recevrai dans deux jours, c'est d'ici là seulement que je voudrais trouver où loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon hôtel. Tiens, dit-elle en regardant la table, où se trouvaient encore les préparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient à peine louché, vous allez souper ?
— Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.
CM
— Vous ries bien heureux, dit naïvement Mimi,
A celle parole, Rodolphe sentil son cœur qui se serrait terriblement ; il fit a Marcel un signe que celui-ci comprit.
— Au l'ait, dit l'artiste, puisque vous voilà, Mimi, vous partagerez la fortune, du pot. Nous nous étions proposé de faire réveillon avec Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pensé à autre chose.
— Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table ou était la nourriture un regard presque affamé, Je n'ai pas dîné, mon cher, glissa-t-elle tout bas à l'artiste, de façon à ne pas être entendue de Rodalphe qui mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots.
— Approche-toi donc, Rodolphe dit Marcel à son ami, nous allons souper tous les trois.
— Non, dit le poète en restant dans un coin.
— Est-ce que ça vous fâche, Rodolphe, que je sois venue ici? lui demanda Mimi avec douceur; où voulez-vous que j'aille ?
— Non, Mimi, répondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin à vous revoir ainsi.
— C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas ; ce qui est passé est passé, n'y songez pas plus que moi, Est-ce que vous ne pourriez plus être mon ami, parce que vous avez été autre chose? si, tout de même, n'est-ce pas? Eh bien, alors ne me faites pas mauvaise mine, et venez vous mettre à table avec nous.
Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle était si faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur sa chaise.
~- La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.
— Allons, dit Marcel à Rodolphe, viens nous faire compagnie. Le poëte s'approcha de la table et se mit à manger avec eux.
Mimi était très-gaie.
Quand le frugal souper fut terminé, Marcel dit à Mimi ;
— Ma chère enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une chambre dans la maison.
— Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.
— Mais non! mais non! s'écria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec Rodolphe.
— Ça va bien vous gêner, fit Mimi, mais ça ne durera pas longtemps, deux jours.
— Comme ça, ça ne nous gène pas du tout, répondit Marcel; ainsi, c'est entendu, vous êtes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez Rodolphe. Bonsoir, Mimi, dormez bien.
— Merci, dit-elle en tendant la main à Marcel et à Rodolphe qui s'éloignaient.
— Voulez-vous vous enfermer? lui demanda Marcel quand il fut près de la porte.
— Pourquoi? lit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas
peur !
(Juand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui était sur le même carré, Marcel dit brusquement a Itodolphe :
— Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?
— Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.
— Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi ; si tu y retournes, je te prédis que demain vous serez remis ensemble.
— • Si c'était Musette qui fût revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi ? demanda Rodolphe à son ami..
— Si c'était Musette qui fût dans la chambre voisine, répondit Marcel, eh bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais plus dans celle-ci.
— Eh bien, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.
— Nous le verrons, parbleu , bien, dit Marcel qui s'était déjà mis au lit ; est-ce que tu vas te coucher?
— Certes oui, répondit Rodolphe.
Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'étant réveillé, il s'aperçut que Rodolphe l'avait quitté.
Le matin, il alla frapper discrètement à La porte de la chambre où était Mimi.
— Entrez, lui dit-elle ; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas pour ne pas réveiller Rodolphe qui dormait. 11 était assis dans un fauteuil qu'il avait approché du lit, sa tète posée sur l'oreiller, à côté de celle de Mimi.
— C'est comme ça que vous avez passé la nuit? demanda Marcel trèsétonné.
— Oui, répondit la jeune femme.
Rodolphe se réveilla subitement, et, après avoir embrassé Mimi, il tendit la main à Marcel, qui paraissait très-intrigué.
— Je vais aller chercher de l'argent pour déjeuner, dit il au peintre, tu tiendras Compagnie à Mimi.
— Eh bien I demanda Marcel à la jeune femme quand ils furent seuls, que s'est-il passé cette nuit?
— Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.
— Je le sais bien.
— Oui, vous avez voulu l'éloigner de moi, je ne vous en veux pas, Marcel, vous aviez raison ; je lui ai fait du mal à, ce pauvre garçon.
— Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?
— Ah ! si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait mon tourment. Je suis bien changée, allez, mon pauvre ami, et il a fallu peu de temps pour cela.
Ce jeune homme s'appelait Claude llertolin.
Propriété (le M. Calmami Lovy
Slf
— Eh bien ! puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tachez donc d'y rester une bonne fois.
— ■ C'est impossible, fit Mimi.
— Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que vous vous quittassiez ; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que vous fussiez à mille lieues l'un de l'autre.
— Avant p< h, je serai plus loin que ça.
— Hein, que voulez-vous dire ?
— N'en parlez pas à Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais m'en aller pour toujours.
— Mais où ?
— Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et relevant un peu le drap de son lit, elle montra à l'artiste ses épaules, son cou et ses bras.
— Ah! mon Dieu ! s'écria douloureusement Marcel, pauvre fille!
— N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir bientôt?
— Mais, comment ètes-vous devenue ainsi en si peu de temps ?
«- Ah ! répliqua Mimi, avec la vie que je mène depuis deux mois, ce n'est pas étonnant: toutes les nuits passées à pleurer, les jours à pospr dans les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais ; et puis, vous ne savez pas tout : j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau de Javel ; on m'a sauvée, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec ça que je n'ai jamais été bien portante; enfin, c'est ma fadte: si j'étais restée tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas là. Pauvre ami, voilà encore que je lui retombe sur les bras, mais ce ne sera pas pour longtemps, la dernière robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah ! si vous saviez comme je souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade ; il est resté plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras et mes épaules si maigres il ne reconnaissait plus sa Mimi, hélas!... mon miroir même ne me reconnaît plus. Ah! c'est égal, j'ai été jolie, et il m'a bien aimée. Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle en cachant sa figure dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et Rodolphe aussi. Ah ! mon Dieu! Et les sanglots étranglèrent sa voix.
— Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous désolez pas, vous vous guérirez; il faut seulement beaucoup de soin et de tranquil-
ité.
— Ah! non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une heure à monter l'escalier. Si j'avais trouvé une femme, c'est moi qui serais joliment descendue par la fenêtre. Cependant il était libre, puisque nous n'étions plus ensemble; mais,
Jfltââ-' '
voyez-vous, Marcel,, j'étais bien sûre qu'il m'aimai l encore. C'est pour ça, dit elle en fondant en larmes, c'est puni- ça que je ne voudrais pas mourir tout de suite : mais c'esl fini, tout à l'ait. Tenez, Marcel, il faut qu'il soit bien bon, ce pauvre ami, pour m'avoir reçue après tout le mal que je lui ai fait. Ah! le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le temps de l'aire oublier à Rodolphe le chagrin (pie je lui ai causé. Il ne se doute pas de l'état où je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couchai à côté de moi, voyOz-vous, car il me semble (pie j'ai déjà les vers de la terre après mon corps. Nous avons passé la nuit à pleurer et à parler d'autrefois. Ah ! comme c'est triste, mon ami, devoir derrière soi le bonheur auprès duquel on est passé jadis sans le voir! J'ai du feu dans la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se briser. Tenez, dit-elle à Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais l'aire les cartes pour savoir si Rodolphe apportera dé l'argent. Je voudrais faire un bon déjeuner avec vous! comme autrefois, ça ne me ferait pas de mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade (pie je ne le suis. Voyez, dit-elle à Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper, voilà du pique. C'est la couleur de la mort. Et voilà du trèfle, ajoutât-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.
Marcel ne savait que dire devant le délire lucide de cette créature qui avait, comme elle disait, les vers du tombeau après elle!
Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il était accompagné de Sehaunard et de Gustave Colline. Le musicien était en pàetot d'été. Il avait vendu ses habits de drap pour prêter de l'argent à Rodolphe, en apprenant que Mimi était malade. Colline, de son côté, avait été vendre des livres. On aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti plutôt que de se défaire de ses chers bouquins. Mais Sehaunard lui avait fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.
Mimi s'efforça de reprendre sa gaieté pour accueillir ses anciens amis.
— Je ne suis plus méchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonné. S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, ça m'est bien égal. Décidément la soie n'est pas bonne pour ma santé, ajouta-t-elle avec un affreux sourire.
Sur les observations de Marcel, Rodolphe avait envoyé chercher un de ses amis, qui venait d'être reçu médecin. C'était le même qui avait jadis soigné la petite Francine. Quant il arriva, on le laissa seul avec Mimi.
Rodolphe, prévenu d'avance par Marcel, savait déjà le danger que courait sa maîtresse. Lorsque le médecin eut consulté Mimi, il dit à Rodolphe :
— Vous ne pouvez pas la garder. A moins d'un miracle elle
ml
"^Ï^Vtt?.
est perdue. Il faut l'envoyer à l'hôpital. Je vais vous donner une lettre pour la Pitié ; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle atteint le printemps, peut-Être la tirerons-nous de là; mais si elle reste ici, dans huit jours elle ne sera plus.
— Je. n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.
— Je le lui ai dit, moi, répondit le médecin, et elle y consent. Demain je vous enverrai le billet d'admission à la Pitié.
— Mon ami, dit Mimi a Rodolphe, le médecin a raison, vous ne pourriez pas me soigner ici. A l'hospice on me guérira peutêtre: il faut m'y conduire. Ah! vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je consentirais à finir mes jours une main dans le feu et l'autre clans la tienne. Dailleurs tu viendras me voir. 11 ne faudra pas te faire de chagrin; je serai bien soignée, ce jeune homme me l'a dit. On donne du poulet, à l'hôpital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai guérie, je reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'espérance maintenant. Je redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai déjà été malade dans le temps, quand je ne te connaissais pas; on m'a sauvée. Pourtant je n'étais pas heureuse dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. Maintenant que je t'ai retrouvé et que nous pouvons être heureux, on me sauvera encore, car je me détendrai joliment contre la maladie. Je boirai toutes les mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui, dit-elle en se regardant dans la glace, voilà déjà mon bon teint qui me revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien gentilles; embrasse-les encore une fois, ça ne sera pas la dernière, va, mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant le visage dans ses cheveux déroulés.
Avant de partir à l'hôpital, elle voulut que ses amis les bohèmes restassent pour passer la soirée avec elle. Faites-moi rire, dit-elle, la gaieté c'est ma santé. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a rendue malade. 11 voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous ; qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, qu'elle société ! une vraie basse-cour, dont le vicomte était le paon. Il marquait son linge lui-même. S'il se marie jamais, je suis sûre que c'est lui qui fera les enfants.
Rien de plus navrant que la gaieté quasi posthume de cette malheureuse fille. Tous les bohèmes faisaient de pénibles efforts pour dissimuler leurs larmes et soutenir la conversation sur le ton de plaisanterie où l'avait montée la pauvre enfant, pour laquelle la destinée filait-si vite le lin du dernier vêtement.
Le lendemain au matin, Rodolphe reçut le bulletin de l'hôpital. Mimi ne pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit de la voilure. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du fiacre. Au milieu de ces souf-
frances, la dernière chose qui meurt «lie/ les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle lil arrêter la voiture devant les magasins de nouveautés, pour regarder les étalages.
En entrant dans la salle indiquée par son bulletin, Mimi ressentit un grand coup au cœur; quelque chose lui dit intérieurement que C'était entre ces murs lépreux et désolés que s'achèverait sa vie. Elle employa toul ce qu'elle avait de volonté pour dissimuler l'impression lugubre qui l'avait glacée.
Quand elle fut couchée dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernière fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche suivant, qui était jour d'entrée.
— Ça sent bien mauvais ici, lui dit elle, apporte-moi des fleurs, des violettes, il y en a encore.
— Oui, dit Rodolphe, adieu, à dimanche.
Et il tira sur elle les rideaux du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en allait, Muni fut prise soudainement d'un accès d? lièvre presque délirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant à demi hors du lit. elle s'écria d'une voix entrecoupée de lai i
— Rodolphe, remmène-moi! je veux m'en aller!
— Oh! dit Mimi. je vais mourir ici.
Le dimanche matin, qui était le jour où il devait aller voir
Mimi, Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une superstition poétique et amoureuse, il alla à pied, par un temps horrible, chercher les fleurs que lui avait demandées son amie, dans ce«s bois d'Aulnay et de Pontenay, où tant de lois il avait été avec elle. Cette nat si joyeuse, sous
le soleil des beaux jours de juin et d'août, il la trouva morne et glacée. Pendant deux heures il battit les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyères avec un petit bâton, et finit par réunir quelques brins de paillettes, justement dans une partie de bois qui avoisine 1 étang du Plessis, et dont ils taisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils venaient à la campagne.
En traversant le village de Châtillon pour retourner à Paris, Rodolphe rencontra sur la place de l'Eglise le cortège d'un baptême, dans lequel il reconnul un de ses amis qui était parrain avec une artiste de l'Opéra.
Que diable faites-vous par ici ? demanda l'ami, très-scypris de voir Rodolphe dans ce pays.
Le poëte lui conta ce qui lui arrivait.
Le jeune homme qui avait connu Mimi, fut très-attristé par ce récit; et fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du baptême, et le remit à Rodolphe.
— Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez ça de ma part, et vous lui direz que j'irai la voir.
— Venez donc vite, si vous voulez arriver à temps, lui dit Rodolphe en le quittant.
Quand Rodolphe arriva à l'hôpital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui sauta au cou d'un regard.
— Ah ! voilà mes fleurs, s'écria-t-elle avec le sourire du désir satisfait.
Rodolphe lui conta son pèlerinage dans cette campagne qui avait été le paradis de leurs amours.
— Cîiôres fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les bonbons la rendirent très-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout à fait oubliée! Vous êtes bons, vous autres jeunes gens. Ah I je les aime bien, tous tes amis, va I dit-elle à Rodolphe.
Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car ils avaient dépassé l'heure de la visite.
— Adieu, dit Mimi ; à jeudi, sans faute, et venez de bonne heure.
Le lendemain, en rentrant chez lui le soirt Rodolphe reçut une lettre d'un élève en médecine, inten.o à l'hôpital, et à qui il avait recommandé sa malade. La lettre ne contenait que deux mots :
H Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre : le n° 8 est mort. Ce matin en passant dans la salle, j'ai trouvé le lit vide. »
Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel rentra le soir, il trouva son ami dans la même attitude abrutie ; d'un geste, le poëte lui montra la lettre.
— Pauvre fille ! dit Marcel.
— C'est étrange, fit Rodolphe, je ne sens rien là. Est-ce que mon amour était mort en apprenant que Mimi devait mourir.
— Qui sait ! murmura le peintre.
La mort de Mimi causa un grand deuil dans le cénacle de la bohème.
Huit jours après, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait annoncé la mort de sa maîtresse.
— Ah! mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au-devant du poëte, pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon étourderie.
— Que voulez-vous dire? fit Rodolphe étonné.
— Comment, répliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas revue 1
— Qui? s'écria Rodolphe.
— Elle, Mimi.
— Quoi! dit le poète qui devint tout pâle.
— Je m'étais trompé. Quand je vous ai écrit cette affreuse nouvelle, j'avais été victime d'une erreur; et voici comment. J'étais resté absent de l'hôpital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la visite, j'ai trouve le lit de votre
emme vide... j'ai demandé à la sœur où était la malade, elle
oS^ .--P
m'a répondu qu'elle était morte dans la nuit. Voici ce qui était arrivé. Pendant mon absence, Mimi avait été changé de salle cl de lit. An n° s. qu'elle avait quitté, on avait nais une autre femme qui mourut le même jour, C'est ce qui vous explique, l'erreur dans laquelle jê'suis tombé. Le lendemain <lu jour où je vous ai écrit, j'ai trouvé Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise dans un état Horrible; elle m'a donné une lettre pour vous. Je l'ai portée à votre hôtel à l'instant même.
— Ah! mon Dieu! s'écria Rodolphe, depuis que j'ai eru que Mimi était morte, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai couché à droite et à gauche chez mes amis. Mimi est vivante! O mon Dieu ! que doit-elle penser de mon absence! Pauvre fille ! pauvre fille ! comment est-elle? quand lavez-vous vue ?
— Avant hier matin, elle n'allait, ni mieux ni plus mal; elle est très-inquiète et vous croit m; lade.
— Conduisez-moi sur le champ à la Pitié, dit Rodolphe, que je la voie.
— Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent à la porte de l'hôpital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire entrer.
Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots :
— Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai écrite il y a huit jours était vraie.
— Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi...
— Ce matin, à quatre heures.
— Menez-moi à l'amphithéâtre, dit Rodolphe, que je la voie.
- Elle n'y est plus dit l'interne. En montrant au poète un grand fourgon qui se trouvait dans la cour, arrêté devant un pavillon, au-dessus duquel on lisait : Amphithéâtre, il ajouta : Elle est là.
C'était en effet, la voituie dans laquelle on transporte dans la fosse commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés.
— Adieu, dit Rodolphe à l'interne.
— Voulez-vous oue je vous accompagne ? proposa celui-ci.
— Non, fit Rodolphe en s'en allant. J ai besoin d'être seul.
LA JEUNESSE n'a QU'UN TEMrS
Un an après la mort de Mimi, Rodolphe et Marcel, qui ne
'taient pas quittés, inauguraient par une fête leur entrée
îs le monde officiel. Marcel, qui avait enfin pénétré au salon,
avait exposé deux tableaux, dont l'un avait été acheté par un
Jar iu suis un excommunié entendez-vous bien?
3h' LIVKAISON.
Propriété de M. Culmunn Lévy
vv vMmMi
riche Anglais qui jadis avait été l'amant de Musette. Du produit de cette vente et de celui d'une commande du gouvernement, Marcel avait en partie liquidé les dettes de son passé. Il s'était meublé un logement convenable, et avait un atelier sérieux. Presque en même temps, Schaunard et Rodolphe arrivaient devant le public, qui fait la renommée et la fortune, l'un avec un album de mélodies qui fut chanté dans tous les concerts, et qui commença sa réputation; l'autre avec un livre qui occupa la critique pendant un mois. Quant à Barbemuche, il avait depuis longtemps renoncé à la bohème, Gustave Colline avait hérité et fait un mariage avantageux, il donnait des soirées à musique et à gâteaux.
Un soir Rodolphe, assis dans son fauteuil, les pieds sur son tapis, vit entrer Marcel tout effaré.
— Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver? dit-il.
— Non, répondit le poëte. Je sais que j'ai été chez toi, que tu y étais parfaitement, et qu'on n'a pas voulu m'ouvrir.
— Je t'ai entendu, en effet. Devine un peu avec qui j'étais.
— Que sais-je, moi.
— Avec Musette, qui est tombée chez moi, hier soir, en débardeur.
— Musette I tu as retrouvé Musette ? fit Rodolphe avec un accent de regret.
— Ne t'inquiète pas, il n'y a pas eu de reprise d'hostilités ; Musette est venue chez moi passer sa dernière nuit de bohème.
— Comment?
— Elle se marie.
— Ah bah! s'écria Rodolphe. Contre qu;, Seigneur?
— Contre un maître de poste qui était le tuteur de son dernier amant, un drôle de corps, à ce qu'il paraît. Musette lui a dit : « Mon cher monsieur, avant de vous donner définitivement ma main et d'entrer à la mairie, je veux huit jours de liberté. J'ai mes affaires à arranger, et je veux boire mon dernier verre de Champagne, danser mon dernier quadrille, et embrasser mon amant, Marcel, qui est un monsieur comme tout le monde, à ce qu'il paraît. Et pendant huit jours la chère créature m'a cherché. C'est comme ça qu'elle est tombée chez moi hier soir, juste au moment où je pensais à. elle. Ah ! mon ami, nous avons passé une triste nuit en somme, ce n'était plus ça du tout, mais du tout. Nous avions l'air d'une mauvaise copie d'un chef-d'œuvre? J'ai même fait à propos de cette dernière séparation une petite complainte que je vais te larmoyer, si tu permets ; et Marcel se mit à fredonner les couplets suivants :
Hier, en voyant une hirondelle Qui nous ramenait le printemps, Je me suis rappelé la belle Qui m'aima quand elle eut le temps,
«Ha
K£V r^oj
Il ^
— Et pendant toute la journée, Pensif, je suis resté devant Le vieil almanacli de l'année Où nous nous sommes aimés tant.
— Non, ma jeunesse n'est pas morte, Il n'est pas mort ton souvenir; Et si lu frappais à ma porte, Mon cœur, Musette, irait Couvrir.
Puisqu'à ton nom toujours il trembb, Muse de l'infidélité, — Reviens encor manger ensemble Le pain béni de la gaité.
Les meubles de notre chambretto, Ces vieux amis de notre amour, Déjà prennent un air de fête Au seul espoir de ton retour.
Viens, tu reconnaîtras, ma chère, Tous ceux qu'en deuil mit ton dépari.
Le petit lit — et le grand verre Où tu buvais souvent ma part.
Tu remettras ta robe blanche Dont tu te parais autrefois, Et comme autrefois, le dimanche, Nous irons courir dans les bois.
Assis le soir sous la tonnelle, Nous boirons encor ce vin clair Où ta chanson mouillait son aile Avant de s'envoler dans l'air.
Musette qui s'est souvenue, Le carnaval étant fini, Un beau matin est revenue, Oiseau volage, à l'ancien nid; Mais en embrassant l'infidèle, Mon cœur n'a plus senti d'émoi, Et Musette, qui n'est plus elle, Disait que je n'étais plus moi.
Adieu, va-t'en, chère adorée, Bien morte avec l'amour dernier; Notre jeunesse est enterrée Au fond du vieux calendrier.
Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre Des beaux jours qu'il a contenus, Qu'un souvenir pourra nous rendre La clef des paradis perdus.
— Eh bien, dit Marcel, quand il eut achevé, tu es rassuré maintenant; mon amour pour Musette est bien trépassé, puisque les vers s'y mettent, ajouta-t-il ironiquement, en montrant le manuscrit de sa chanson.
— Pauvre ami, dit Rodolphe, ton esPrit se bat en duel avec ton cœur, prends garde qu'il ne le tue !
— C'est déjà fait, répondit le peintre ; nous sommes finis, mon vieux, nous sommes morts et enterrés. La jeunesse n'a qu'un temps! Où tlincs-tu ce soir?
■ i^^rwssm