PAYS LATIN
Vers les derniers jours du mois d'octobre, à l'époque de la rentrée de vacances, la Poule-Noire, lourde diligence qui faisait le service entre Joigny et Paris, déposa rue des Nonaindières un jeune homme qui, après avoir transporté sa malle dans un fiacre, se lit conduire place Saint-Sulpice, où il prit pied à terre dans un hôtel habité presque exclusivement par des professeurs et des ecclésiastiques. Ce jeune homme s'appelait Claude Bertolin et venait à Paris pour v étudier la médecine : il était né à Joigny, en Bourgogne, et avait un peu plus de vingt ans. Fils d'anciens commerçants qui avaient amassé une petite fortune, Claude était resté orphelin à l'époque de l'adolescence, et fut alors recueilli par son oncle, curé dans un petit village qui se mire au bord de l'Yonne et s'appelle Cèzy. L'abbé Bertohn, devenu le tuteur de son neveu, se chargea de son éducation, et, pour mettre le jeune homme en état de choisir, quand le temps en serait venu, la profession qui pourrait le mieux convenir à ses goûts , il lui donna une instruction semblable à celle que les jeunes gens reçoivent dans les collèges ; mais le vieux prêtre n infusa point la science dans l'esprit de son pupille à la manière des professeurs qui la rendent si amère en employant avec tous leurs écoliers, quels que soient d'ailleurs les différences et le de^ré d'aptitude dans les intelligences, une méthode unique d'enseignement brutal. Ses classes terminées, il arriva donc que l'élève du curé savait ce qu'il avait appris et le savait bien, ■ comme on sait ordinairement les choses dont l'étude a été facile. . ,,, ,
Les vœux de la mère de Claude avaient été de voir un jour
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LA VIE DE HnlIKME
son fils embrasser la carrière ecclésiastique ; mais l'abbé Bertolin, qui n'avait pas toujours été- sans inquiétudes mh- la santé ie son neveu, pensa que les austérités, les abstinences el toutes les fatigantes pratiques du noviciat seraient peut-être dangereuses pour Claude. Aussi employa-t-il toute son influence à détourner son élève de cette idée, à laquelle, tout jeune, celuici s était particulièrement attaché, guidé peut être par le désir qu'avait exprimé sa mère, el peut-être aussi par les instincts natifs qui attiraient Claude vers une vie de recueillement et de tranquillité.
L'abbé Bertolin avait pour ami le docteur Michelon, médecin à Joigny, qui n'est séparé du village de Cèzy que par la rivière do l'Yonne, fort étroite dans cet endroit et guéable pendant les beaux temps. Grâce à ce voisiuage. le curé et le docteur se fréquentaient assidûment, et une fois par semaine iN dînaient l'un chez l'autre, Un soir, l'abbé consultant le médecin sur la profession qu'il devait donner à son neveu, le docteur Michelon lui indiqua la médecine et acheva la consultation par la confidence d'un projet qu'il avait conçu. Ce projet était simplement un mariage entre Claude et la fille du docteur, mademoiselle Angélique, une modeste et jolie personne qui avait été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Sens, jouait du piano et dessinait à la sépia d'après les cahiers d'Hubert.
— Mais, dit l'abbé sans trop s'émouvoir de la belle position, avez-vous donc, remarqué, docteur, qeelque chose qui pût vous faire supposer une inclination entre ces deux jeunes gens? Mon neveu ou votre fille vous auraient-ils parlé dans ce sens?
— Aucunement, reprit le docteur. Claude, vous le savez, ne parle guère, et ma fille n'est point bavarde, mais j'ai des yeux, et j'ai vu.
— Quoi donc? dit l'abbé avec une nuance d'inquiétude.
— Rien qui soit de nature à vous effrayer, reprit M. Michelon en frappant familièrement sur les genoux du curé, rien qui ne soit bien simple et bien innocent. J'ai vu que nos deux enfants se regardaient beaucoup, d'où je conclus qu'un beau jour ils finiront par s'apercevoir. Et où serait le mal, curé? Connaîtriez-vous quelque obstacle à ce que votre neveu devint mon gendre ?
— Aucun ; mais je dois vous rappeler que Claude n'est pas riche. Les frais de ses études et le temps qu'il passera à Paris emporteront la plus grosse part de ce que lui ont laissé ses parents, et ce qui en restera... ne fera pas grand'chose, car je ne suis pas riche non plus, et après ma mort...
— Sans reproche, curé, dit le médecin, faisant en sourdine une allusion aux chantés particulières du prêtre, vous pourriez être plus à votre aise. Ainsi voilà six ans que vous méditez l'achat d'une étole neuve pour les fêtes carillonnées; cependant je parie qu'à la Noël prochaine vous direz encore la grand'messe n?ec la vieille.
Que voulez-vous, docteur? répliqua l'abbé, la fabrique
n'est pas ricbc non plus, et quand viendront les neiges de Noël, le bon pasteur, mon maître, aimera mieux, j'en suis sûr, un chaud vêtement de futaine sur le dos d'un pauvre qu'une étole de soie et d'or sur les épaule de son serviteur.
Après tout, reprit Michelon en revenant à son idée, pensezvous donc que je donne un million de dot à ma fdle ? Point, s'il vous plaît ; elle n'aura guère plus que votre neveu : un clos de vingt futailles et quelques milliers d'écus, voilà tout ce que je mettrai en bas du contrat de mariage d'Angélique. Claude a la petite maison de ses parents, à Saint-Aubin, et quelques sous dans le fond de votre tiroir; quand il sera reçu médecin, je lui céderai ma clientèle, si Dieu me la conserve. Eh bien ! avec tout cela, ces enfants auront de quoi vivre auprès de nous. Et si l'épidémie de santé qui règne dans ce pays-ci fait les trois quarts du temps urie sinécure de l'état de médecin, Claude aura toujours la ressource de se faire vigneron, l'état naturel des Bourguignons, un joli état quand on a le soleil pour soi, et qu'on sait acheter les tonneaux à bon compte. Pas vrai, l'abbé? Eh bien ! que dites-vous de ma proposition?
je parlerai à Claude, répondit le curé en mettant un doigt
sur sa bouche pour indiquer au docteur qu'il fallait causer d'autre chose, car Angélique venait d'entrer dans la chambre, apportant le damier que son père lui avait demandé pour faire une partie avec l'abbé, qui le gagnait obstinément. La jeune fdle avait un air tout mélancolique, et se retira tout silencieusement dans sa chambre, après avoir allumé la lampe. En poussant les premiers pions, l'abbé dit au docteur :
— ( )u'a donc votre fille, ce soir ? Elle paraît triste.
— Elle est fâchée. Je vous prends deux pions, l'abbé.
— Je me fais prendre exprès.
— Fâchée... et contre qui?
— Contre vous, répliqua le docteur en prépapant sournoisement un coup dangereux pour son adversaire.
Contre moi, et pourquoi donc? demanda le curé Bertolin,
qui opposa un défensive savante à l'attaque plus brave que réfléchie du docteur.
— Pourquoi? dit celui-ci, parce que vous n'avez pas amené votre neveu dîner avec nous ce soir. Permettez-moi de vous souffler un pion, l'abbé.
C'est juste ; mais, continua le curé, ce n'est pas moi qui
ai empêché Claude de venir ; c'est lui qui a voulu rester au presbytère. A votre tour de prendre, docteur.
C'est grave, dit M. Michelon en se posant dans une attitude
méditative. Si je prends à gauche, murmura-t-il tout bas, comme s'il se fût parlé à lui-même, il me rafle cinq pions...
Et si vous me prenez à droite, répond l'abbé d'un air
triomphant, je vais à dame et je suis maître de la grande litme.
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Le docteur appuya ses coudes sur la table, posa son menton dans ses mains, et examina, avec une inquiétude intérieure qui se reflétait visiblement sur son visage, le double péril où sa fausse manœuvre l'avail engagé: évidemment la partie était perdue.
— Sacre... exclama-t-il.
— Chut! fit l'abbé avec un geste pacificateur.
— ... bleu!... continua le docteur, c'est trop fort ; je ne joue plus avec vous, l'abbé, à moins que vous ne me rendiez des pions,
— Eh bien! soit, j'y consens, dit M. Bertolin, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que nous jouerons quelque chose.
-Tiens! s'écria le docteur étonné, quelle est cette lubie qui vous prend maintenant ? Je ne demande pas mieux que d'intéresser la partie, moi; c'est vous qui vous y êtes opposé jusqu'à présent. Combien jouons-nous.
— Ah ! reprit le curé, je n'entends point jouer d'argent,
— yuel enjeu voulez-vous donc proposer ?
— Ecoutez, docteur, vous rappelez-vous ces beaux Élzévirs que vous avez un jour découverts dans le coin le plus caché de ma bibliothèque?
— Si je me les rappelle, vous me le demandez! s'écria le docteur avec enthousiasme ; les éditions, les plus rares, des Elzévirs et des Estiennes merveilleux, les chefs-d'œuvre du génie de la renaissance !
— Oui, dit l'abbé, des chefs-d'œuvre sans doute, mais d'une littérature profane, et qui, vous le comprenez bien, docteur, ne pouvaient pas faire bon ménage avec les auteurs permis par le, dogme, qui trouve saint Augustin et même certains Pères de l'Église peu orthodoxes.
— Eh bien! demande le docteur avec curiosité, où voulezvous en venir.
— Je veux me débarasser de ces livres, dont j'avais entièrement oublié la possession depuis l'époque éloignée où ils m'ont été légués par un de mes paroissiens, et que vous avez su découvrir malgré la précaution que j'avais eue de les cacher derrière un panneau secret.
— Oui, répond le docteur, mais mon flair de bibliophile est si fin, que je suis tombé en arrêt rien qu'en mettant la main sur la ciel' de votre bibliothèque. Je vous les achète, vos livres, je vous les achète tous, et, avec le prix que je vous en donnerai, vous pourrez vous procurer une étole neuve pour la messe de minuit qui vient, voire une chasuble, et ma fille vous brodera encore une aube par-dessus le marché. Vous serez beau comme un évêque. C'est conclu, hein?
Cette soudaine animation, pleine de convoitise, fit sourire l'abbé.
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— Mais, dit-il, je ne vous ai pas parlé d'une vente.
— Ah! fit le docteur tout décontenancé. Eh bien! alors à quoi bon me mettre ainsi inutilement l'eau à la bouche, si vous ne voulez pas vous dessaisir de ces trésors, dont vous ne pouvez pas profiter, vous en convenez vous-même? Je ne vous en parlais plus, moi ; cependant vous aviez bien deviné que je mourais d'envie de les avoir. Ah! il y a surtout un Rabelais... un collègue à vous, curé... avec des marges... pour l'avoir en ce monde, je donnerais ma part de paradis dans l'autre!
— Ah ! ah ! s'écria l'abbé, je vous y prends ; vous y croyez donc ?
Cette boutade, décochée au matérialisme affecté par le docteur, ne l'arrêta pas.
— Voyons, l'abbé, reprit-il, arrangeons cette affaire-là. Les rats finiront parles manger, ces livres: vendez-les-moi. Tenez, je donnerai une cloche à votre paroisse. La méchante crécelle fêlée qui se balance dans votre clocher se fait entendre à peine et vos paroissiens s'emparent de ce prétexte pour manquer la messe. Une belle cloche, l'abbé, dont votre neveu sera parrain avec ma fille, et qui fera autant de bruit qu'un carillon de métropole, din, din, ding ! Le curé de Saint-Aubin, qui est si fier de sa Jacqueline, en séchera de jalousie dans sa stalle.
— Merci, merci, dit le prêtre en riant toujours, je n'ai point besoin de cloche.
— Si fait, reprit le docteur, je vous dis que la vôtre fait pitié ; , c'est un méchant grelot.
— Le conseil municipal m'a promis une cloche neuve pour la prochaine grande fête, répondit l'abbé ; ainsi vous voyez...
— Mais alors, reprit le docteur avec tant de vivacité que ses lunettes dansaient sur son nez, puisque vous ne voulez ni les vendre ni les changer, ces livres, expliquez-moi comment vous entendez vous en débarrasser, car je ne comprends pas... à moins que... Dites donc, l'abbé, est-ce que vous voudriez m'en faire cadeau? s'écria le docteur, comme un homme qui, après avoir cherché, croit avoir trouvé le mot d'une énigme.
— Non pas précisément. Je... vous les joue, dit le curé en accentuant ses paroles, je vous les joue : comprenez-vous maintenant?
— Ah bah! vous me les jouez... sacre...
— Chut! fit de nouveau l'abbé.
— Sacr... isti... Eh bien! mais, j'y songe, contre quoi me les jouez-vous, au fait? Avez-vous donc découvert ici quelque chose qui vous fasse envie ?
— Écoutez, dit le curé, voici comment j'entends régler la partie ; elle aura d'ailleurs ceci d'avantageux pour vous, que, de quelle façon que tourne la chance, vous gagnerez néanmoins.
— Comment, l'abbé, même si je perds, je gagnerai? Vous êtes aussi difficile à comprendre qu'un miracle : soyez plus clair.
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— Si vous gagnez, dit l'abbé, vous choisirez dans mes Elzévirs celui qui vous plaira.
— Très-bien; mais si je perds, curé, que devrai-je VOUS donner?
— H i i -il : une promesse seulement.
— Une promesse... de quoi?
— De venir à la messe le dimanche.
A cette proposition, l'aile avec la plus naïve bonhomie, le docteur parti! d'un large et retentissant éclat de rire. — Ah ! iinaud, s'écria -t-il en frappant sur les genoux du curé, qui paraissait tout heureux d'avoir imaginé ce stratagème, vous ave/. donc juré de me convertir?
— Oui, pécheur que vous êtes, répondit l'abbé.
— Sans reproche, répliqua M. Miehelon, il laut avouer que \i lire système de recrutement évangélique procède par de singuliers moyens. C'est tout simplement une ruse du diable que vous avez trouvée là, curé.
— Eh ! le diable n'est point un sot, fit l'abbé.
— Mais, reprit le docteur, expliquez-moi donc la cause de cette persistance que vous mettez à me vouloir compter parmi vos ouailles, moi la brebis dangereuse, moi le docteur Miehelon, l'homme le plus sceptique, le plus matérialiste, le plus railleur... le plus...
— Vanitas vanitaturn, murmura l'abbé.
— Hein ' grogna le docteur.
— Eh ! mon Dieu, oui, vous êtes athée comme moi je suis Turc.
— Je ne suis pas athée l par exemple, c'est trop fort, s'écria le docteur ; moi qui ai souscrit l'un des premiers au Voltaire, édition Touquet, moi dont l'esprit s'est tout jeune allaité aux ma-' melles de l'Encyclopédie, moi qui, à vingt ans, quand la France était une sacristie, osai présenter à la Faculté de Paris une thèse tellement audacieuse, que le Constitutionnel en a publié des fragments, — le Constitutionnel, l'abbé ! articula le docteur avec un majestueux accent.
— J'entends bien.
— Je ne suis pas athée! reprit le docteur, moi qui pendant trois ans ai suivi les cours de M. Dupuytren, ce grand homme à qui j'ai dédié mon fameux opuscule dirigé contre la médecine spiritualiste, un livre plein de révoltes, qui m'a valu une excommunication de la cour de Rome ; car je suis un excommunié, entendez-vous bien? acheva le docteur en frappant du poing sur la table et en regardant le curé jusque sous le nez. — Ah! je ne suis pas athée, c'est trop fort... — Eh bien ! mais qu'est-ce que je suis donc alors? demanda-t-il en se redressant.
— Tous êtes le plus honnête et le plus spirituel homme du monde, répondit l'abbé.
— Certainement, dit le docteur; mais enfin un hérétique, un païen ?
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De dix pas en dix pas il se heurtait à une vivante conjugaison du verbe
Propriété de M Calmann Uvj
— Eh! reprit l'abbé, croyez-vous donc que je ne vous aie point jugé depuis le temps que je vous connais, et pensez-vous que je prenne au sérieux ce matérialisme brutal, qui est chez vous moins une conviction qu'un infiniment de métier qui trouve sa place dans votre trousse, entre vos bistouris et vos scalpels ! Non, docteur, au fond de l'âme vous n'êtes point ce que vous dites : pratiquer la vertu et la respecter, l'avoir en soi et la désirer chez les autres, ce n'est point là le t'ait d'un homme qui croirait réellement que tout est dit quand la mort est venue, et que rien ne reste de nous après nous.
— Ta, ta, ta, sifflota le docteur entre ses dents. Je sais co que je sais. Depuis trente ans, j'ai les mêmes principes; on ne se trompe pas pendant trente ans!
— On se trompe quelquefois toute la vie, répondit l'abbé.
— Tenez, dit M. Miehelon, parlons d'autre chose, et revenons à notre partie.
— Soit.
— 11 est bien entendu que vous me demanderez un autre enjeu...
— Ah! pour cela, non... non, docteur. Si vous perdez, vous viendrez à la messe le dimanche, et il en sera ainsi pour chaque partie que je gagnerai.
— Alors n'en parlons plus, fit le docteur légèrement.
— N'en parlons plus, dit le curé.
— Vous garderez donc ces livres... dangereux?... reprit le docteur après un moment de silence.
— Non, répondit l'abbé, et, puisque vous n'y tenez pas... je vais les brûler tous en rentrant.
— Les brûler! s'écria M. Miehelon en faisant un bond, détruire de semblables chefs-d'œuvre ! mais c'est un sacrilège, vous ne le commettrez pas; grâce au moins pour le Rabelais !
— Demain, je vous en apporterai les cendres, dit tranquillement l'abbé en regardant son ami.
— Mais songez donc, reprit tout à coup le docteur après un nouveau silence, songez donc que ma présence à l'église serait une apostasie.
— Ce mot d'apostasie, dit le prêtre, me rappelle que, parmi les livres en question, se trouve précisément le livre d'heures sur lequel le roi Henri IV suivit la messe le jour de son abjuration, qui était aussi une apostasie, celle de l'erreur.
— Mais, continua le docteur... si je consentais à ce que vous me demandez, ce ne serait jamais que comme contraint et forcé, malgré moi, et alors votre but ne serait pas atteint, car ce ne serait point une conversion ; et puis, ajouta M. Miehelon en manière d'argument irrésistible, ne craignez-vous pas que la présence d'un excommunié dans une église ne soit un sacrilège?
— Je prends sur moi de vous en absoudre, répondit l'abbé.
— Enfin, s'écria le docteur à bout de raisons, qu'est-ce que vous gagnerez à une semblable partie, vous, l'abbé?... Ah!
LA VIE I)K nom: MIC
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mais j'y songe, dit-il en se grattant l'oreille: en effet, ma présence à la messe passera pour une conversion aux yeux du monde, et, comme on connaît notre intimité, c'est vous qui serez jugé l'auteur de ce retour au bercail... Je comprends votre but... c'esl une affaire d'amour-propre... comme nous autres médecins, quand nous nous obstinons après une cure, moins pour le malade que pour la gloire qui nous en revient... Vanitcu vanùalum/... Ah ! l'abbé, je ne suis pas lâché de vous retourner voire citation.
— Je vous permets de tout supposer, répliqua le curé; il y a en effet clans ma persistance un motif intéressé en apparence, et, s'il vous plaît de le connaître, le voici dans toute sa naïve simplicité : les gens de ce pays-ci sont un peu comme les moutons de Parnuge,
— Ah! vous connaissez Panurge? dit le docteur en riant.
— De réputation proverbiale... Je disais donc que nos paysans font un peu ce qu'ils voient faire, et que la présence au banc d'oeuvre de ma paroisse d'un homme estimé, honoré et aimé comme vous l'êtes, serait d'un bon exemple pour eux.
— Voyons, l'abbé, combien me rendrez-vous de points... si j'accepte la partie dans les ternies posés par vous:' demanda le docteur, attiré, malgré lui, vers les splendides bouquins.
— Un pion!
— Ah! un peu de conscience... égalisons les forces, maintenant que la partie est sérieuse... Je veux deux pions, sinon... nous en resterons là définitivement.
— Eh bien! soit, deux pions, répondit le curé.
— Commençons-nous ce soir?
— A vos ordres.
— Allons donc alors... dit le docteur. Et on ne soufflera pas? ajouta-t-il en sauvegardant d'avance son étourderie accoutumée.
— Soit, répondit l'abbé. A vous à jouer.
La partie dura un quart d'heure, silencieuse et muette. Le docteur fit des prodiges de valeur, mais enfin il dut se rendre, immobilisé dans son jeu par deux dames maîtresses, qui ne lui permettaient pas même de faire partie nulle.
— J'ai perdu... dit-il.
— Les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures; je crois ; c'est demain dimanche, docteur.
— A quelle heure la messe?
— A onze heures.
— J'y serai ; mais vous savez que je vous demanderai une revanche.
— Tout ce que vous voudrez, docteur, dit. le prêtre en prenant son chapeau pour sortir. A demain matin pour la messe, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à M. Michelon.
— A demain soir pour la partie, répondit celui-ci. Le lendemain, exact à tenir sa parole, le docteur cuirait dans
la paroisse de Cèzy, accompagnait sa fille, qu'on avait dans le
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pays l'habitude d'v voir venir seule; l'installation de M. Miche- Ion dans le banc d' œuvre, où le maire et le notaire se serrèrent un peu pour lui faire place, causa même un certain étonnement.
Cependant les parties de dames continuaient chaque soir, et le docteur n'était pas plus heureux. Aussi un beau soir il dit a l'abbé :
— Tenez, curé, restons-en là; je ne peux pas vous gagner. Ainsi c'est inutile de jouer.
— Ah! mais, dit le curé, vous n'oublierez pas que vous avez perdu... vos dimanches jusqu'à Pâques prochain? (On était alors à la Notre-Dame de septembre).
— Oh ! répondit le docteur, soyez tranquille, je payerai, j'irai à la messe, et tenez, l'abbé, je n'y serai pas engagé, que je crois . véritablement que j'irais tout de même ; ah! l'habitude !
Par une dernière révolte de l'orgueil humain, le docteur ne voulait pas avouer que ce qu'il avait d'abord considéré comme l'acquittement d'une dette lui avait peu à peu semblé un devoir, en même temps qu'un bon exemple à donner.
— Eh bien! dit le curé de Gèzy en se frottant les mains, vous voilà arrivé où je voulais. Yous ferez votre salut malgré vous.
— Oui, répondit le docteur un peu dépité, grâce à ma mauvaise chance, vous avez gagné un paroissien, et, par-dessus le marché, vous garderez encore pour vous tous ces livres qui vous ont servi d'appât pour me séduire et m'entraîner à ma perte, ajouta-t-il en riant. Voilà-t-il pas déjà le journal libéral de Joigny qui m'appelle jésuite !
— Vous y tenez donc toujours à mes bouquins? demanda le prêtre.
— Comment! si j'y tiens ! Méfiez-vous, curé, un de ces jours je vous les volerai.
— Eh bien! vous n'en aurez pas la peine, docteur; demain ils ne seront plus dans ma bibliothèque.
— Ah bah! s'écria le docteur; où seront-ils donc?
— Dans la vôtre, répondit M. Bertolin.
Peu de temps après, en allant visiter les vignes du docteur, le curé lui annonça pour son compte et pour celui de son neveu, qu'il acceptait la proposition dont il a été question.
— Je ne sais, dit le prêtre, si vous avez influencé Claude ; mais quandje lui ai demandé quelle carrière il comptait choisir, il m'a répondu sur-le-champ la médecine.
— Parbleu! j'en étais bien sûr, et quand à la proposition d'être mon gendre, de quel air l'accepte-t-il, notre futur Esculape ?
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LA VIE DE H(i II KM R
— Tenez, dit l'abbé en montrant au docteur Claude el Angélique qui venaient au-devant d'eux, je crois qu'il s'en explique avec votre Mlle.
— Comment l'abbé vous ménagez des tête-à-tête entre votre neveu et nia fille ! C'est qu'ils ont l'air de deux amoureuJ au moins. Ah! voyez-vous, curé, l'amour esl la première vertu du monde. Je ne sais pas si c'est dans l'Evangile, mais ça devrait y être.
— L'amour honnête réjouit Dieu, répondit le prêtre.
Le jour où Claude devait partir pour Paris, on dîna à Joigny drus la maison du docteur; les deux jeunes gens étaient placés en face l'un de l'autre. Le prêtre et le médecin remarquèrent plusieurs fois que Claude el Angélique inti-riogeaient souvent avec un grand ensemble de regards la pendule, dont l'aiguille se rapprochait de l'heure du départ.
— Il faut au moins leur laisser cinq minutes pour les adieux, dit tout bas le docteur à l'abbé Bertolin. Venez un peu dans mon cabinet, curé, que je vous montre le nouvel appareil qu'on m'envoie de Paris. Avec cela on vous coupe une jambe le temps de dire oremus.
Et le docteur entraîna l'abbé dans une chambre voisine. Les deux jeunes gens restèrent seuls, tous deux fort embarrassés, osant à peine se regarder, mais osant bien moins se parler. Voyant que le silence se prolongeait, mademoiselle Angélique Michelon employa pour le rompre une petite ruse bien innocente. Elle se plaignit d'avoir trop chaud, et, quittant la table, elle se dirigea vers une petite terrasse de laquelle on pouvait embrasser une assez vaste étendue d'horizon, car la maison du docteur était bâtie sur une côte élevée. Claude suivit la jeune fille, qui l'engageait à venir admirer avec elle la beauté du couchant.
Un joli tableau d'automne s'offrit à leurs regards. Dans l'air attiédi par les dernières chaleurs du soleil d'été qui avait brillé toute la journée, flottait un brouillard demi transparent à travers lequel on apercevait la campagne au loin vague et confuse. Au milieu du calme crépusculaire de cette tranquille soirée s'élevaient par bouffées sonores les clameurs joyeuses des petits enfants et des indigents grapillant dans les vignes nouvellement vendangées, et dont les chansons semblaient bénir l'année féconde qui, en faisant la vendange si belle, laissait au pauvre le droit d'entrer dans la vigne du riche et d'y cueillir sans le dépouiller les grappes du glanage mûries par la Providence. Plus loin, sur la rivière qui coulait lente et claire au pied des coteaux, on entendait l'aigre cri de la poulie grinçant sur les cordes du bac, les bêlements des troupeaux qui rentraient aux étables et le gémissement des charrettes ramenant aux celliers les futailles emplies au'pressoir. Les maisons d'alentour étoilaient leurs fenêtres de lueurs vacillantes et rougeàtres, et la cheminée, où la bûche d'hiver, allumée pour la première fois,
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réjouissait le grillon, noir ermite de l'âtre qui mêlait sa chanson aux complaintes de la veiltée, couronnait le toit de petites fumées dont les folles spirales montaient vers le ciel que les étoiles trouaient de points lumineux. Toutes ces choses si simples de la poésie rurale, Angélique et Claude les avaient vues centfois, et jamais elles n'avaient éveillé en eux qu'une curiosité distraite ; ces bruits quotidiens, ils avaient cent fois entendus et ne leur avaient prêté qu'une attention indifférente : mais en ce moment, et sans qu'ils sussent pourquoi l'un et l'autre, ils éprouvaient une impression singulière et toute nouvelle dont leurs regards, qui se cherchaient et s'évitaient tout à la fois, semblaient furtivement se demander l'explication. C'est que la douce tristesse de ce paisible spectacle entrait en communion sympathique avec la tristesse douce dont s'imprégnait leur rêverie commune ; c'est que pour la première fois peut-être elle venait révéler aux deuxjeunes gens la mystérieuse fraternité qui existe entre les choses et les êtres, et les unit plus particulièrement en de certaines occasions. En d'autres temps, cette heure, qui sonnait au clocher noyé dans les brumes n'eût été pour eux qu'un signal quotidien de retraite et de repos : alors on se quittait tranquillement en se souhaitant la bonne nuit et en échangeant l'espérance du prochain revoir ; le galop des chevaux qui passaient sous les fenêtres en secouant leurs colliers de grelots eût indiqué l'arrivée ou le départ de la diligence, et on n'y eût point pris garde ; mais cette fois, en ce moment même, l'heure qui sonnait indiquait l'approche de l'instant où l'on allait se quitter pour se dire adieu : adieu! ce vœu mélancolique adressé au hasard et que l'on fait presque toujours les yeux à demi mouillés. Et le marteau qui frappait sur le timbre de l'horloge frappait aussi par contre-coup sur le cœur des deux jeunes gens, qui tressaillaient intérieurement en écoutant le piaffement des chevaux qu'on allait atteler, et dont les colliers de clochettes semblaient sonner le tocsin du départ.
Appuyé sur le balcon delà terrasse, Claude, silencieux auprès d'Angélique muette, contemplait avec émotion cette campagne endormie qu'il allait bientôt quitter. Au milieu du silence, une voix enrouée s'éleva, chantant dans la rue un refrain de complainte.
— Monsieur Claude, dit Angélique en posant sa main toute tremblante sur l'épaule du jeune homme, voici Jean Filaud qui vient prendre vos bagages pour les porter à la voiture. Avant de fermer votre malle, je voudrais vous prier de vous charger d'une petite commission pour Paris. Venez, dit-elle en entrant dans sa chambre, où Claude la suivit.
Angélique tira d'un carton à dessin deux aquarelles, et les donna à Claude, qui les approcha de la lampe pour mieux les examiner. L'une représentait la campagne environnante telle que Claude venait de la voir; l'autre était, avec une minutieuse
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exactitude de détails, la reproduction du presbytère de l'abbé Bertolin, où Claude avait passé. sa jeunesse. Le jeune homme remarqua que ces dessins avaient été faits tout récemment, comme l'indiquait une date qui se trouvait au lias de chacun d'eux, près de la signature d'Angélique.
— Vous m'obligeriez, dit la jeune fille, si vous vouliez emporter ces deux dessinsà Paris, où vous les ferez encadrer bien mieux qu'on ne le saurait l'aire ici. Si vous y pensez, ajouta lelle en rougissant un peu, vous me les rapporterez lorsque vous viendrez nous revoir aux vacances prochaines.
Claude mit les aquarelles dans sa malle, et Angélique tressaillit de plaisir en lisant dans les yeux de son ami qu'il avait compris la ruse qu'elle employait pour lui faire emporter un souvenir d'elle-même en même temps qu'un souvenir des lieux où elle allait l'attendre. Après quelques minutes de silence, Claude prit la jeune tille parla main, et, sans rien lui dire, l'attira à son tourversla terrasse, où elle se laissa conduire, émue intérieurement par cette inquiétude délicieuse qu'on pourrait appeler l'angoisse du bonheur. La nuit était venue, enveloppant tout le paysage dans ses masses d'ombres épaissies encore par le brouillard qui s'élevait de la rivière. Un vent sonore et déjà froid bruissait dans les arbres du jardin, et par moments inclinait la cime d'un platane d'Italie jusque sur la terrasse où les deux entants n'osaient toujours rien se dire, tant ils avaient peur de ne pouvoir achever. Avec mille précautions délicates et discrètes pour ne pas éveiller l'instinct de sa résistance, Claude passant alors doucement sa main autour de la taille de la jeune fille, l'attira auprès de lui avec lenteur, et, profitant d'un moment où la plus haute branche du platane venait de nouveau se balancer au-dessus de leurs tôtes, si rapprochées que leur haleine s'embrasait, il appuya sa bouche à pleines lèvres sur le front de la jeune fille, couronnée alors comme une nymphe des bois, par le feuillage mobile. Avec un mouvement gracieux de colombe endormie qui cache sa tête sous ses ailes, Angélique ferma les yeux et pencha son visage sur son épaule, Claude, l'entourant alors d'une étreinte plus douce, regarda avec une admiration extatique cette blanche figure subitement envahie par la pourpre rosée d'une aurore amoureuse.^ Angélique entrouvrit un instant les yeux et regarda son fiancé en laissant échapper de sa bouche à demi ouverte une vague prière, dont la dernière syllabe alla mourir sur les lèvres du jeune homme.
— Angèle! chère Angèle!... murmura Claude.
— Claude, mon ami, balbutia l'enfant. Et la corne argentée de la pale chasseresse, amante d'Endymion, disparut alors derrière un nuage, tandis que le vent lui-même semblait se complaire à maintenir plus longtemps au dessus du couple juvénile ces rameaux de feuillage qui flottaient sur les deux têtes comme un poêle nuptial, destiné à cacher au regard curieux des étoiles
I] ne comprit rien à la leçon du professeur
'il' LIVRAISON.
Propriété de M. Calmann I.évy
les pudiques mystères du premier aveu et du premier baiser. Un bruit se lit entendre dans la chambre voisine, Angélique se dégagea vivement des bras de Claude, qui repoussa la branche protectrice, dont une feuille lui resta même dans la main. On entendit la voix du docteur et celle de l'abbé.
— Adieu, adieu, dit Claude en mettant sa main dans celle d'Angélique.
— Adieu, adieu, répondit-elle, et, avec un geste adorable de tendresse ingénue, elle arracha à la main de Claude la feuille encore verte du platane, la porta à ses lèvres en regardant le jeune homme et la glissa rapidement dans son sein. En ce moment, l'abbé Bertolin et le docteur Michelon entrèrent dans la chambre, suivi du commissionnaire qui venait prendre la malle de Claude.
— Allons, mon garçon, dit le docteur, en route ! La Poule Noire n'attend personne, pas même les amoureux. J'entends la trompette du conducteur qui nous appelle ; nous n'avons que bien juste le temps.
Et comme il jetait un regard sur sa fdle, M. Michelon s'aperçut qu'Angélique était toute pensive et semblait hésiter à lui aire une demande. Il s'approcha d'elle en souriant et lui dit à l'oreille :
— Gageons un baiser, petite, que je devine ce que tu n'oses pas me dire ?
— Moi, lit la jeune fdle embarrassée et baissant les yeux. Je ne comprends pas, mon père.
— Ne mentez pas devant M. le curé, mignonne, dit le docteur en montrant l'abbé Bertolin. Vous avez envie de nous accompagner jusqu'à la Poule Noire i Allons, fillette, prends ton châle, mets ton chapeau et viens avec nous, cela te fera tou-
ours un quart d'heure de plus à passer avec le neveu de l'abbé.
Un quart d'heure après, la Poule Noire, lourd véhicule qui sem-
le être une protestation contre l'abolition de la torture, faisait ôtinceler sous ses roues l'horrible pavage en silex de la grande rue de Joigny. Le lendemain. Claude arrivait à Paris^et, comme nous l'avons dit, descendait à l'hôtel Saint-Sulpice, tenu par des personnes d'une piété recommandable. et qui avaient été indiquées à l'abbé Bertolin par un de ses collègues, vicaire dans une paroisse de Paris.
En province et traditionnellement, Paris est considère comme la cité mino taure à qui la France envoie chaque année un tribut de victimes, ainsi qu'autrefois Athènes au monstre
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vaincu par Thésée. C'est avec effroi que les familles voient arriver le moment où la nécessité vient leur enlever leurs enfants, et les appelle a vivre dans la grande capitale, où ils doivent apprendre à devenir des hommes.
Esprit crédule et craintif, Claude, exagérant encore les tableaux exagérés qu'il avait maintes fois entendu faire de Paris et de ses mœurs, éprouvait un véritable sentiment d'épouvante en songeant au temps qu'il devait passer dans cette ville pavée de dangers et pleine de tentations. Aussi, en y arrivant. s'étaiUil d'abord tracé un programme d'existence dans lequel il s'enferma sous le double tour de la volonté. M. Michclon et son oncle lui ayant mille fois répété que c'était surtout la société qui perdait les jeunes gens, Claude poussa ces conclusions jusqu'à l'extrême : il vécut dans une perpétuelledéfiancedeluimème et des autres, ressemblant un peu à ces gens qui, traversant une forêt la nuit, — par cela môme que c'est une foret et qu'il y fait sombre, — se laissent abuser par l'optique de la peur, et prennent tous les arbres pour des brigands.
Hors les heures où ses études l'appelaient au dehors, Claude se cloîtrait dans une réclusion complète. Depuis deux mois qu'il habitait Paris, il ne connaissait du quartier où il logeait que les rues par lesquelles il était forcé de passer, et n'avait point franchi les ponts quatre fois. Au resté, comme la plupart des esprits laborieux, Claude avait de tout temps trouvé de grandes jouissances dans le travail ; mais, depuis que la science qu'il venait d'acquérir était devenue pour lui une route au bout de laquelle il était certain de trouver un établissement définitif, qu'il considérait comme le seul bonheur désirable, — c'est-àdire une existence tranquille au milieu des êtres qui avaient son affection, — Claude, épéronné d'ailleurs par l'effroi que lui inspirait le séjour de Paris, apportait à son labeur la fièvre d'opiniâtreté qui était un des côtés saillants de son caractère. Le neveu de l'abbé Bertolin se croyait donc bien garanti dans son isolement contre toute surprise que pourraient tenter contre lui les passions qu'il redoutait tant sans les connaître, et il attendait avec une impatience calme l'époque des vacances, qu'il devait aller passer auprès de son oncle et de la fille du docteur. De son côté, Angélique attendait son arrivée avec moins de tranquillité, comme son père avait pu le remarquer plus d'une fois, lorsqu'il la surprenait, un almanach entre les mains, comptant les jours qui la séparaient encore de la grande fête du retour.
Pendant que sa flanche égrenait ce long rosaire formé des heures séculaires de l'attente, Claude, ignorant les cruelles souffrances de la nostalgie du cœur, était il faut le dire moins dévot a la religion du souvenir; non point cependant qu'il eût oublié Angélique. Cette, douce figure traversait quelquefois sa pensée, surtout lorsque, ses yeux tombaient sur les dessins que la jeune fille lui avait donnés; mais l'apparition souriante et
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légère ne causait au jeune homme qu'une sensation pacifique qui eût certainement été taxée de froideur par le jury des anciennes cours d'amour, et d'indifférence par les casuistes de la passion moderne. Ce souvenir n'était jamais pour Claude plus qu'un hôte passager dont l'arrivée ou le départ n'éveillait aucun trouhle dans son âme, n'augmentait point la vivacité de son pouls, et interrompait à peine de quelques secondes la solution du théorème commencé.
L'austérité de son existence quasi monacale, l'aridité des sciences mathématiques qui ne laissent aucune porte ouverte à la rêverie, età l'étude desquelles Claude se livrait exclusivement depuis son arrivée à Paris, n'étaient peut-être point étrangères à ce refroidissement subit d'un sentiment qui avait débuté avec tout l'emportement précurseur de celte première passion, invariable prologue de la vie de jeunesse. Cependant l'impression qu'il avait éprouvée le soir de son départ de Joigny en se trouvant seul avec Angélique n'avait été véritablement chez Claude qu'un fugitif éveil. Son cœur, enveloppé un instant par une irrésistible poésie, s'était ému plus que de coutume dans cette soirée des adieux, où la brise qui avait mêlé ses cheveux à la chevelure delà jeune fille était peut-être la même qui jadis avait murmuré dans les orangers l'épithalame des noces mystérieuses au couple amoureux du balcon de Vérone. Celte émotion avait été vive, spontanée, sincère au moment où il l'éprouvait; mais Claude l'avait presque oubliée après huit jours de résidence à Paris,
Une ou deux fois par mois, Claude écrivait à son oncle pour le tenir au courant de ses progrès, et chacune de ces lettres était communiquée au docteur, ainsi qu'à sa fille. Un jour qu'ils se trouvaient l'un et l'autre au presbytère, l'abbé reçut de son neveu la nouvelle qu'il allait passer dans deux jours son examen de bachelier, à la suite duquel il se proposait, s'il était reçu, de prendre immédiatement sa première inscription. Le matin du jour où Claude devait passer son examen et à l'heure même peut-être où il se présentait à la Sorbonne, l'abbé Bertolin, montant à l'autel pour dire une messe en faveur de son neveu, aperçut dans le coin le plus obscur de l'église Angélique Michelon. La fille du docteur était venue de son côté prier pour l'étudiant qui allait conquérir son premier diplôme.
Claude fut reçu, il eut même un brillant succès dont la nouvelle arriva au presbytère, apportée par Angélique Michelon, qui était allée attendre le courrier bien avant l'heure où il arrivait d'ordinaire. Une lettre de félicitations fut adressée au jeune homme à l'occasion de son triomphe, et à ce propos Angélique rusa comme une fille d'Eve pour qu'on la chargeât de porter elle-même la lettre à la poste. Son père comprit parfaitement qu'il y avait dans cette insistance quelque puéril et innocent secret d'amoureux, et feignant de se laisser prendre au petit manège de la jeune fille, il lui donna la lettre adressée à
LA VIE DE HolIKME
Claude — en oubliant delà cacheter, car il avait deviné qu'Angélique voulait y ajouter un pitotscriphtm.
Le lendemain, lorsque Claude, ayanl reçu la lettre, l'ouvrait pour la lire, une petite feuille verte s'échappa de ses plis : c'était nue feuille de platane, la première qui fût sortie du bourgeon prinlanier, et qu'Angélique avait cueillie gur cet arbre, qu'elle ne pouvait regarder <.ms rougir, pour la glisser dans la lettre. Claude devina bien en effet quelle main lui adressai! ce souvenir; mais il le ramassa et le serra tranquillement dans le papier qui le lui avait apporté, sans écouter toutes les choses charmantes qu'était chargé de lui dire ce messager qui portait les couleurs de l'espérance.
Tous les dimanches, Glaude allait à la messe le matin, ci les jours de grande fôte il assistait à l'office complet, Deux fois par mois, il avait L'habitude daller dîner et passer une partie de la soirée chez un des amis de son oncle, — l'abbé Moriot, vicaire de la paroisse Saint-Jacques du Haut l'as. — la seule personne de connaissance qu'il eût à Paris. Un dimanche soir, l'abbé Moriot s'étant trouvé indisposé après le dîner, Claude se relira plus tôt que de coutume. 11 faisait grand jour lorsqu'il se trouva dans la rue et, avant de rentrer chez lui pour se mettre au travail, comme il en avait l'habitude chaque soir, il lui prit la fantaisie d'entrer dans le jardin du Luxembourg pour y attendre la tombée de la nuit. On était alors dans les derniers jours d'avril, une magnifique soirée terminait une journée admirable la première du printemps tardif, et durant laquelle le nouveau soleil de l'année avait fait son début solennel dans des cieux qui eussent rivalisé avec l'azur vénitien. Tout le quartier semblait s'ôtre donné rendez-vous dans ce beau jardin que Claude connaissait à peine, bien qu'il en fût proche voisin, il alla d'abord s'asseoir sur la terrasse qui domine l'une des pelouses réservées où la musique d'un régiment donnait un concert. Cette partie du jardin est, durant la belle saison, une espèce de salon de conversation en plein air, Habituées à s'y rencontrer chaque soir, toutes les personnes qui viennent s'y promener ou s'y asseoir se connaissent un peu : de la une espèce de familiarité distinguée qu'on y remarque. Les femmes y brodent, les maris lisent le journal, les enfants jouent. Ce spectacle commença à jeter quelques germes de tristesse dans la pensée de Claude, ' déjà énervé à son insu par la musique, qui exécutait ce soir-là les motifs les plus mélancoliques de Lucie et de la Favorite, ces deux élégies jumelles, filles d'une inspiration maladive, et dont l'harmonie éplorée s'épanche avec le murmure d'un ruisseau de larmes. Claude quitta brusquement la place sans attendre la fin du concert, et s'enfonça dans ces massifs épais où les arbres entendent chaque été s'échanger plus de serments qu'ils n'ont de feuilles à leurs branches ; mais, à peine entré sous la voûte déjà touffue des grands marronniers dont les rayons du couchant incendiaient la cime, Claude croisa à
chaque instant un couple enlacé qui #e détournait il son approche pour aller renouer un peu plus loin, par le trait d'union d'un baiser, le tendre duo que sa présence avait interrompu. Et de quelque côté qu'il se dirigeât dans cet endroit appelé si justement l'allée des Soupirs, de dix pas en dix pas il se heurtait à une vivante conjugaison du verbe aimer. Ces apparitions multipliées rejetèrent Claude dans le courant des idées qu'il voulait éviter. Malgré lui, il se sentait devenir pénélrable à des influences contre lesquelles il luttait, et qu'il était parvenu à repousser jusqu'alors en élevant entre elles et lui la barrière du travail. En ce moment, et pareil à un homme qui, au milieu de l'ombre, sent se mouvoir autour de lui un danger qui le menace, Claude, inquiet comme par intuition, devinait qu'il allait prochainement avoir à subir l'assaut d'une de ces passions qui lui causaient tant d'effroi. Pour lui, cette langueur inaccoutumée qui l'avait engourdi quand il avait écouté la musique, ce soupir de regret qui lui était échappé en se trouvant tout seul, sans avoir à qui parler, au milieu de ces groupes de jeunes gens et de jeunes filles qui riaient et causaient sous le regard de leurs familles, cet éclair d'envie qui avait traversé son esprit, et, pour un moment, lui avait fait trouver si triste la solitude dans laquelle il vivait, quand il avait rencontré ces couples mystérieux marchant la main dans la main ; cette espèce d'insistance taquine et jalouse qu'il avait mise à les poursuivre tout en devinant bien que sa poursuite les troublait : toutes ces pensées, tous ces désirs, quoique vaguement formulés, toutes ces aspirations confuses encore, il les considéra comme autant de symptômes précurseurs formant l'avant-garde d'un péril, et il ne put s'empêcher de tressaillir, car il sentait en même temps que toutes les pièces de son armure de placidité se détachaient de lui une à une, et qu'il allait se trouver désarmé au moment du combat.
Claude quitta enfin d'un pas rapide ces allées solitaires où il avait rencontré le vertige, et où les blanches statues ellesmêmes, nymphes et déesses du paradis païen, semblaient ouvrir leur bouche de marbre en étendant les bras comme pour arrêter au passage et presser un instant contre leur sein pâmé les sylphes amoureux qui voltigeaient par essaims dans cette atmosphère embrasée de tous les irritants parfums d'Aphrodite. En sortant de l'allée des Soupirs, silencieuse et discrète, il déboucha tout à coup dans la grande allée de l'Observatoire, voie bruyante et tumultueuse, traversée alors par des groupes joyeux descendus en foule des collines savantes du quartier Saint-Jacques. Comme ces oiseaux ambassadeurs du printemps qui apparaissent au premier soleil, cette population, dont le départ a l'époque des vacances suffit pour faire le silence et le désert dans les rues qu'elle habite, revenait après un long hivernage dans les estaminets enfumés pour reprendre possession de ce jardin du Luxembourg, ombrageux Elysée
où elle promène son far niente, ses amours et sa gaieté. Où allaient-ils ainsi d'un pas hâtif, fredonnant en chœur
quelque lelïain qui est leur Marseillaise; du plaisir? où allaientils ainsi par groupes et par couples : jeunes gens el jeunes femmes dont quelques-unes étaient réellement jeunes, et dont le plus grand nombre, hélas ! était déjà presque aussi loin de leur jeunesse que la jeunesse elle-même est éloignée du berceau ? (lu allaient-ils, ceux-là dans cette toilette dont le négligé est proche parent de l'élégance; ceux-ci demi-plèbe, demi-gentilhomme, étalant un jabot de fine batiste sur un gilet cramoisi, les autres portant sur le dos les prospectus des modes les plus extravagantes? et les femmes donc : — celles-ci coiffées en Marie la Folle d'un de ces bonnets légers qui s'envolent par dessus les moulins, vêtues d'une méchante robe d'indienne trop courte, à corsage trop long, taillée en dix minutes et bâtie en trois quarts d'heure, à grands points, par une main impatiente qui a oublié le maniement de l'aiguille en apprenant à rouler des cigarettes; — celles-là toutes pimpantes, sous un beau chapeau pavoisé de rubans frais, en jupe de soie de couleur gaie et garnie de volants, le volant, ce dernier mot de l'ambition des grisettes — et la flottante écharpe ou le châle en dentelle transparente laissant deviner la souplesse d'une taille étranglée dans l'étau du corset, qui fait saillir la richesse du buste, ou la mantille collée au corps pour faire une réclame aux rondeurs des hanches. Où allaient-ils ainsi bras dessus, bras dessous, les pieds ailés d'impatience? Ils allaient de compagnie ouvrir la galante campagne du bal en plein air, sous les bosquets de la Grande-Chaumière et dans les charmilles de la Grande-Chartreuse, où les appelaient déjà les fioritures de la petite flûte, ce rossignol de l'orchestre ; ils allaient donner le branle à ce gigantesque quadrille qui commence aux premières feuilles vertes et fait encore crier sous ses pas les dernières feuilles jaunies. Assis sur les bancs espacés le long des contre-allées, les gens paisibles venus là pour respirer la fraîcheur du soir, regardaient avec curiosité défiler cette troupe joyeuse et pressée dont le passage semait l'envie au cœur des vieillards anacréontiques qui reluquaient, d'un œil où semblait se rallumer une juvénile étincelle, ces créatures folâtres pendues aux bras de fiers lurons aux moustaches tordues en hameçon à prendre les cœurs.
Peu à peu, la nuit était descendue. Les promeneurs devinrent plus rares, les bruits s'éloignèrent, et Claude, assis sur le banc où il avait vu pendant une heure passer devant lui cette procession de pèlerins allant au plaisir, ne songeait plus à rentrer chez lui. Le bruit des tambours battant la retraite et les cris des gardiens annonçant la fermeture du jardin le réveillèrent comme en sursaut de la rêverie où il était tombé. Il se leva de son banc et s'éloigna précipitamment. Au bout de cinq minutes, il était arrivé à son hôtel.
Elle me laisse dans l'abandon et le désespoir moi qui suis iai par elle et pe
f|2 I.IVKAISOM.
Propriété de M. Calmann Lévy
Aussitôt rentré, Claude alluma sa lampe, se mit a une table, ouvrit un livre et essaya de reprendre l'étude au chapitre interrompu ; mais son esprit n'était déjà plus à l'étude. Entre ses yeux et le volume ouvert devant lui, passaient et repassaient incessamment des visions qui lui retraçaient les scènes dont il avait été témoin dans sa promenade au jardin du Luxembourg. Alors il se mit à lire tout haut, croyant ainsi obliger sa pensée distraite à suivre la lecture; mais un murmure confus, formé de chants, d'éclats de rire et de cris joyeux, se leva à côté de sa voix, et linit par l'étouffer dans un crescendo, comme un accompagnement d'orchestre qui couvre un solo de chant. Claude ne s'entendait plus lire. Alors il se crut indisposé, ferma son livre et mit au lit, appelant le sommeil à son secours pour faire cesser l'hallucination à laquelle il était en proie; mais il ne vint pas, ce bon sommeil aux songes tranquilles, ce doux et salutaire repos qui délasse l'esprit des fatigues de l'étude, comme un bain délasse des fatigues du corps, et qu'il était habitué chaque soir à retrouver derrière ses rideaux après une longue et fructueuse veillée où il avait brûlé ses yeux aux clartés de la lampe. Ce fut l'insomnie qu'il trouva assise à son chevet pour tenir ses yeux ouverts aux visions qu'il ne voulait pas voir, et ouvrir malgré lui ses oreilles qui ne voulaient pas entendre à cet incessant murmure qui chantait l'hymne de la jeunesse et de l'amour, et auquel il lui semblait que son cœur répondait par des battements précipités. Ce fut seulement bien avant dans la nuit qu'il commença à s'endormir, ou plutôt à tomber dans un assoupissement fiévreux, troublé par de brusques réveils, où il se surprenait les mains tendues dans le vide, comme s'il eût voulu saisir au passage la forme réelle du fantôme qui lui était apparu dans son rêve interrompu subitement.
Le lendemain, il se réveilla beaucoup plus tard que de coutume et dans un véritable état de malaise. Néanmoins il se rendit à l'Ecole de médecine, où il suivait un cours ; mais quoiqu'il y prêtât toute son attention, il ne comprit rien à la leçon du professeur. Le cours terminé, il rentra chez lui mécontent de lui-même. En se retrouvant dans sa chambre, il s'aperçut pour la première fois combien elle était triste et maussade. En effet, c'était un lieu obscur et étroit, participant de la cellule claustrale et du cabanon du prisonnier; par une fenêtre grillée, ouvrant sur une cour en forme de puils, pénétraient un jour avare et un air raréfié; le soleil n'y descendait jamais. Claude, inquiété par cette remarque qu'il venait de faire, se demanda pourquoi il trouvait inhabitable tout h coup un logement où il s'était plu pendant six mois, précisément parce qu'il se trou-
LA VIE DK BOHKME
vaitdans des conditions qui, en l'isolanl de la vie extérieure, lui lui permettaient de se renfermer plus complètement, loin de toute disiraction, dans un demi-jour el un silence favorables à l'étude. D'où lui venait, en effet, ce besoin subi! d'air, d'espace, de lumière et de bruit, besoin devenu si impérieux en ce momentmème, qu'il lui fut impossible de résistera la puissante attraction qui l'arrachai! pour ainsi dire violemmenl à cette chambre obscure pour l'attirer au dehors, où brillai! le soleil d'une belle journée?
Comme il passait devant le bureau de l'hôtel, la maîtresse de la maison l'arrêta pour lui remettre une lettre qui venait d'arriver de Bourgogne. Elle était de son oncle, el contenait dans un mandat sur lapostela somme qui lui était adressée mensuellement pour son existence et pour les frais de ses éludes. A cette lettre était joint un post scriptum dans lequel M. Miche- Ion priait Claude de lui faire parvenir deux volumes de médecine. Au bas de l'écriture de son père, mademoiselle Angélique demandait également à son fiancé de lui procurer quelques romances dont elle donnait la liste. En décachetant cette lettre,
il sembla à Claude qu'il s'échappait de ses plis comme une 1 f-
fée de l'air du pays venue à propos pour rafraîchir et calmer les brûlantes ardeurs de cette fièvre inconnue qui depuis la veille le rendait si peu semblable à lui-même. En voyant ces trois noms réunis sur cette même feuille de papier, il se représenta les trois êtres dont il était l'unique espérance, et qui, séparés de lui par la distance et le temps, s'en rapprochaient chaque jour par la pensée; il les vit tous les trois formant une trinitéde vœux pour son bonheur, et se demandant l'un à l'autre en regardant la place qu'il avait laissée vide: Celui-là qui est parti, nous ramènera-t-il au retour les vertus et l'amour de celui qui nous a quittés? Un peu enclin à la superstition, Claude vit une coïncidence providentielle dans l'arrivée de cette lettre reçue justement au début d'une crise qui était un commencement d'insurrection du cœur contre le joug de la raison. La lettre venue de Bourgogne produisit sur lui l'effet que produit l'apparition soudaine des couleurs de son drapeau sur le soldat qui songe à déserter : elle fortifia de nouveau en lui l'instinct du devoir un instant ébranlé par un premier choc. Toute sa sérénité ordinaire lui était revenue ; il était replacé au centre des idées bonnes conseillères, et rentrait d'un pas ferme dans la route tracée, comme un voyageur dévoyé qui vient de retrouver son pôle.
Cependant Claude s'abusait dans ce moment même, où il prenait pour une victoire définitive ce calme apparent -qu'il venait de reconquérir et qui n'était qu'une trêve. Car cette première escarmouche ne décidait rien dans le grand duel qui allait bientôt s'engager entre sa jeunesse et sa raison, entre le devoir et la passion. Un mot et une chose que Claude comprenait mal, ou plutôt qu'il ne comprenait pas, car, semblable aux gens
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qui supposent que tout roman est ou doit être un mauvais livre, Claude définissait le sens du mot passion en en faisant presque le synonyme de vice. Mais cette erreur, qui pouvait jusqu'à un certain point se prolonger tant qu'il vivrait comme il l'avait fait jusqu'ici, pour ainsi direen marge de la vie, devait avoir un terme.
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A quelques jours de là, Claude pour accélérer les progrès de ses études, alla suivre tous les matins la visite du docteur L..., médecin à l'hôpital de la Charité. Un jour le docteur, suivi de tous ses élèves, parmi lesquels se trouvait Claude, s'arrêta devant le lit d'un jeune homme en convalescence d'une lièvre céréhrale dont il avait failli mourir. Le docteur allait lui adresser les questions ordinaires sur son état, lorsque le malade lui demanda d'une voix très-faible encore s'il voulait lui accorder la permission de sortir pendant deux heures.
— Est-ce que vous êtes fou? répondit le médecin.
— Pardon, monsieur, répliqua le jeune homme, j'ai absolument besoin de sortir aujourd'hui.
— Ma sœur, dit en s'éloignant le médecin à la novice qui suivait la visite, si le n° 10 n'est pas plus sage, vous lui supprimerez sa portion de poulet.
— Allons, mon ami, ajouta la sœur de charité, avec une ineffable câlinerie de regard, soyez raisonnable.
— 11 faut absolument que je sorte, ma sœur.
— Mais vous ne pourriez pas faire deux pas ! dit la novice avec un geste qui l'invitait au repos.
— Alors, reprit le jeune homme en s'animant, puisqu'on ne veut pas me laisser sortir deux heures, je m'en irai tout à fait. Je vais faire signer mon exeat.
Puis, décrochant la pancarte qui était au-dessusde sa tête, il la jeta sur le pied de son lit, en disant : On ne peut pas me retenir de force. — Et avant que Claude eût pu l'en empêcher, il était déjà hors du lit et essayait de passer un vêtement ; mais - forces l'abandonnèrent, son visage pâlit soudainement, la lui tourna, il perdit l'équilibre et se laissa tomber sur une se.
— Vous voyez bien, dit Claude, que vous êtes encore trop faible et que le docteur avait raison. Allons, recouchez-vous bien vite.
— Ah ! mon Dieu! mon Dieu ! murmura le jeune homme en cachant sa têle dans ses mains.
Et, avec la docilité d'un enfant, il se laissa remettre dans son aidé par Claude et un infirmier. Claude se disposait à aller
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