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rejoindre la visite, lorsque le jeune homme le retint par la basque de son habit.
— Monsieur, lui dit-il, voue le voyez, je suis cloué ici, cl ce que je souffre, je ne puis le dire. Vous êtes jeune comme moi ; vous me comprendrez sans limite, el peut-être voudrez-Voue m'aider amortir d'une incertitudes] cruelle, qu'elle me tuera sielle se prolonge.
— Parlez, monsieur, dit Claude en s'asscyanl sur une chaise au pied du lit.
— Si j'ai tant insisté pour sortir aujourd'hui, malgré l'état où je suis, vous pensez bien, monsieur, qu'un motif sérieux m'appelait au dehors. Dimanche dernier était, comme vous le savez, jour d'entrée publique dans l'hôpital. Pendant les deux heures que dura la visite, j'ai attendu une personne qui devail venir me voir: cette personne n'est pas venue. Le lendemain, je lui ai l'ait écrire pour lui demander le motif qui avait causé son absence : elle ne m'a point répondu. Ah ! combien j'ai regretté alors cette fièvre délirante qui, pendant quinze jours, m'a privé de raison et de sensibilité ! Enfin l'espérance me revint hier matin, c'était jeudi, et de nouveau jour de visite pour les parents et les amis. Eh bien ! hier encore mon attente a été vaine : elle n'est pas venue, et cependant la dernière fois qu'elle m'a vu, j'étais en danger de mort ; on désespérait de moi; j'étais sans connaissance étendu sur ce lit, où je venais de recevoir le dernier sacrement, et je ne pus môme entendre l'adieu qu'elle me fit, et qui pouvait être le suprême adieu, car tout semblait bien fini. Elle pleurait et ne voulait pas me quitter, elle voulait mourir avec moi. Cette scène m'a été racontée depuis par mes voisins. Trois ou quatre jours après, par un miracle, je suis sauvé du danger, je lui faisais savoir la nouvelle... et depuis ce temps-là elle n'est pas revenue me voir, elle ne répond môme pas à mes lettres; elle me laisse dans l'abandon et le désespoir, moi qui suis ici par elle et pour elle !
Tout en écoutant ce court récit, fait d'une voix étranglée, Claude avait jeté les yeux sur la pancarte du malade et y avait lu ce nom : Fernand de Sallys, étudiant en droit, âgé de vingt-/ rois ans. Au-dessous du nom se trouvaient les indications du lieu de naissance, de la date d'entrée à l'hôpital et de la maladie.
— Vous comprenez sans doute, monsieur, reprit Fernand, quelle est la nature du service que vous pouvez me rendre ?
— Je crois comprendre, répondit Claude : vous désirez que j'aille m'informer auprès de la personne que vous attendiez des raisons qui l'ont empêchée de venir vous voir.
— Oui, monsieur, c'est là le service que je comptais vous demander. Vous êtes étudiant en médecine sans doute, puisque • vo as suivez les visites des hôpitaux?
— Oui, répondit Claude.
— Et vous habitez le quartier latin ?
— Place Saint-Sulpice.
— Alors, continua Fernand. si vous habitez le quartier, vous connaissez probablement la personne dont je suis inquiet ; elle s'appelle... Mariette, dit-il après un moment d'hésitation, et, en prononçant ce nom, une rougeur plus vive vint colorer son visage.
— Je ne connais pas la personne dont vous parlez, répondit Claude.
— Cependant, voua avez dû la voir, soit dans les bals, soit dans les cafés du quartier.
— Je vis très-sédentaire et ne fréquente point les lieux dont vous parlez.
A celte réponse, le malade jeta sur Claude un regard curieux.
— Vous êtes étudiant et vous ne connaissez pas Manette! Pas même de nom ? ajouta Fernand avec étonnement.
Claude fit un geste négatif.
— C'est étrange : eh bien ! ce que vous venez de me dire m'encourage encore à me confier à vous ; mais, demanda Fernand avec inquiétude en croyant deviner une hésitation dans l'attitude réfléchie que Claude avait prise, est-ce que vous ne consentez plus à faire ce que je vous demande ?
— Je ferai ce que vous voulez, dit Claude, qui hésitait en effet, mais qui n'osa plus refuser ce qu'il avait promis. Cependant, ajouta-t-il, si je ne trouve pas cette personne, si elle n'était plus où vous l'avez laissée? Et cela est facile à croire, puisque les lettres que vous lui avez adressées sont restées sans réponse. Sans doute elle ne les aura pas reçues.
— Où serait-elle donc alors ? dit Fernand avec une exclamation jalouse : où est-elle? c'est ce que vous m'avez promis de me dire. Si elle n'est plus chez moi, vous vous informerez... Un vous l'indiquera, elle bien connue, et quand vous l'aurez rencontrée, vous lui direzque vous m'avez vu, que je voudrais la voir, quand bien même elle devrait me dire qu'elle m'a quitté; mais je voudrais on être sur et l'entendre d'elle-même, parceje trouverais des mots qui la ramèneraient à moi... Je lui promettrai tout ce qu'elle voudra... Ne lui faites pas de reproche... Vous la verrez... traitez-la doucement, Elle aura pensé que j'étais mort peut-être en me voyant m mal l'autre fois. — C'est cela! — Et elle n'aura pas voulu rester dans une chambre où nous avions vécu ensemble. — Elle aura été ailleurs. — On vous le dira bien, allez! — Elle est si connue... Ce n'est pas une méchante fille, elle m'a aime beaucoup plusieurs fois. Elle pleurait de toute son âme quand elle est venue ici. C'est le numéro t2 qui me l'a dit.
— Mais si elle n'est plus seule, demanda Claude, comment ferai-je pour lui parler?
— Plus seule... plus seule ! murmura Fernand, dont la figure se contracta péniblement. An ! j'entends ce que vous voulez dire ; si elle a cru que j'étais mort '.... c'était moi qui la faisais
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vivre... Il aura l>icn fallu qu'elle en trouve un autre. Je la rcprendrai à celui qui me l'aura prise, car cette fois <|uejene pburrai pas lui en vouloir, et puis, que voulez-vous 7 je ne puis me passer d'elle, ei j'aime tout en elle, jusqu'au mal Qu'elle me l'ait.
La voix de Pernand, épuisé parla fatigue et l'émotion, étail devenue si faible, que Claude l'entendait à peine. — Ne parlez plus, lui dit-il, et reposez-vous. Je ferai ce que vous voulez.
— Tout de suite? demanda Fernand.
— Aujourd'hui; vous allez me donner l'adresse de mademoiselle Mariette.
— Ce n'est pas bien loin, dit Fernand; elle demeure à côté, rue Jacob, hôtel de...
— C'est bien, j'irai tantôt, et demain je vous dirai ce que j'aurai appris.
— Demain, c'est bien long, dit le malade ; si vous aviez une réponse, ne pourriez- vous pas me l'apporter aujourd'hui même ?
— C'est que j'ai à travailler, objecta Claude.
— Vous travaillez donc, vous ? murmura Fernand ; moi aussi, je travaillais autrefois. — Enfin, — à demain donc.
Claude sortit de la Charité tout pensif, regrettant d'avoir accepté une mission qui l'embarrassait et lui répugnait presque. Cependant, comme il avait promis, il se dit qu'il tiendrait sa promesse. Le soir, avant son dîner, il se rendît en effet rue Jacob, à l'adresse que lui avait donnée Fernand, et demanda mademoiselle Mariette.
— C'est moi, monsieur, répondit une jeune femme mise avec, élégance, et qui dans ce moment déposait sa clef chez le concierge de l'hôtel.
— Mademoiselle, dit Claude en la saluant, je désirerais vous parler.
— A moi, monsieur? fit Mariette en l'examinant.
— De la part de M. Fernand.
— Fernand ! s'écria Mariette en pâlissant. — Elle reprit sa clef, se retourna vers Claude et l'invita à la suivre.
Arrivés au deuxième étage, ils entrèrent dans une petite chambre en désordre. Mariette offrit une chaise à Claude, qui se tint debout contre un meuble. La jeune femme resta debout comme lui.
— Mademoiselle, dit Clande, ma visite sera courte ; je vois que vous vous disposiez à sortir, et je ne veux pas vous gêner. Je n'ai, du reste, que peu de mots à vous dire. Je viens de la part de M. Fernand...
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Me voici, dit-elle.
Propriété «le M. Calraann Lévy
— Pardon, monsieur, interrompit Mariette, qui, depuis son entrée dans la chambre, avait observé Claude avec une attention particulière ; il me semble que j'ai déjà eu l'honneur de vous voir; le son de votre voix ne m'est pas inconnu non plus. Ah! bien sûr, nous nous sommes déjà rencontrés.
— Je ne sais, dit Claude avec un certain embarras. Pour moi, mademoiselle, je ne me rappelle pas en quelle occasion.
— C'est singulier, insista la jeune femme; mais plus je vous regarde, plus je crois reconnaître... Alors c'est une ressemblance extraordinaire. Ah! mais... c'est-à-dire, ajouta-t-elle en frappant dans ses mains, c'est-à-dire que, s 7/ avait un frère, je croirais que c'est vous. Pardon, monsieur, vous êtes de Paris?
— Non, mademoiselle, répondit brièvement Claude.
— Je suis indiscrète, excusez-moi, dit la jeune fille; mais c'est que cette ressemblance étrange me rappelle quelqu'un, avec qui j'ai été élevée, un petit camarade d'enfance, et ça me fait penser à mon pays et à un autre temps qui est bien loin.
Mariette, dont la voix s'était un peu altérée, s'assit sur la chaise qui était en face d'elle et reprit en détournant les yeux :
— Yous disiez, monsieur...
— Fernand, très-inquiet de ne pas vous voir, m'envoie auprès de vous...
— Vous êtes de ses amis?
— Je l'ai vu ce matin pour la première fois, continua Claude, à l'hôpital de la Charité, où il a failli mourir, comme vous le savez.
Tout à coup le regard de-Mariette, qui errait machinalement, tomba sur un portefeuille garde-notes dont Claude se servait pour aller au cours, et qu'il avait, en entrant dans la chambre, déposé sur un guéridon. Sur la couverture de ce portefeuille, Mariette avait lu le nom de Claude Bertolin.
— Ah! s'écria-t-elleen se levant avec vivacité, c'est monsieur Claude ; j'étais bien sûre que je ne me trompais pas, dit-elle en s'approchant du jeune homme, à qui elle tendit la main. Et vous, ne me reconnaisse>:-vous pas ?... Regardez-moi donc bien... Ah! j'y pense, ajouta Mariette en retirant tristement sa main, qu'elle avait inutillement tendue au jeune homme, vous ne voulez pas me reconnaître, peut-être?
J'ai beau chercher, dit Claude, qui en lui-même tâchait de réveiller ses souvenirs, je ne me rappelle point où et quand je vous ai vue, et je n'ai connu personne qui portât votre nom.
— C'est que mon nom n'est pas mon nom, répondit Mariette. Vous m'avez vue en Bourgogne, dans notre pays que j'ai quitté il y a cinq ans, lorsque ma mère est morte. Quand nous étions petits, nous faisions de bonnes parties tous les deux dans les prés du père Filaud. ^.'ous avons fait notre première communion ensemble à l'église de Cèzy, et c'est vous qui m'avez fait apprendre mon catéchisme, monsieur Claude; car dans ce temps-là, dit la joune jeune fille avec un demi-accent de rc-
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proche, c'était moi qui manquais de mémoire... je ne m'appelle pas Mariette, je m'appelle Marianne, et je suis la fille du pire Duclos le passeur, qui vous a retiré de l'eau un jour que vous étiez tombé dans le gué du Moulin Ilouge, en jouant au bateau avec un sabot. Vous rappelez-vous maintenant?
— Quoi! dit Claude, c'est vous qui êtes Marianne Duclos?... Excusez-moi, mademoiselle, si j'ai été aussi longtemps à vous reconnaître; mais le nom nouveau, le lieu où je vous retrouve, le changement qui s'est opéré en vous, et surtout les circonstances qui m'amènent aujourd'hui, tout cela avait si peu de rapport avec Marianne, que je n'aurais jamais supposé que vous puissiez être la môme personne que j'ai connue autrefois.
— Vous saviez cependant que j'étais à Paris, dit Mariette, car le jour où j'ai quitté Cèzy, j'ai été au presbytère pour l'aire mes adieux à M. le curé, qui avait toujours été si bon pour moi.
— Je me le rappelle en effet, dit Claude.
— Et depuis, reprit Mariette, vous n'avez plus entendu parler de moi. On doit pourtant bien dire du mal de Marianne là-bas?
— Je ne sais, dit Claude.
— Oh! tout ce qu'on dit de moi, je mérite qu'on le dise, ajouta Mariette, et de ceux qui m'ont connue autrefois, vous n'êtes pas le seul qui ne me reconnaîtrait pas... ou qui ne voudrait pas me reconnaître aujourd'hui. Allons, dit-elle en faisant un geste brusque, on n'est pas toujours ce qu'on aurait voulu être; je suis ce que je suis, ou plutôt ce qu'on m'a faite ; mais, vous, monsieur Claude, vous avez donc quitté votre oncle?
— Je suis venu à Paris pour y étudier la médecine, répondit le jeune homme.
— Vous êtes étudiant? Comment se fait-il donc que je ne vous aie jamais rencontré? demanda Mariette. Est-ce que vous habitez de l'autre côté de l'eau?
— Je demeure dans ce quartier, répondit Claude ; mais je sors peu de chez moi.
— Vous vivez tout seul? demanda Mariette.
— Certainement tout seul. — Mais, reprit Claude, qui voulait enfin aborder le motif qui faisait l'objet de sa visite, vous alliez sortir quand je suis arrivé, je ne voudrais pas vous retenir plus longtemps... Marianne... pardon, mademoiselle Mariette.
— Pourquoi vous reprendre? fit la jeune fille. Non, je ne suis pas pressée, ajouta-t-elle; d'ailleurs je ne pourrais pas sortir en ce moment, car il va pleuvoir ; il pleut déjà, voyez, dit-elle en indiquant les fenêtres, dont les vitres étaient fouettées par les gouttes rapides et bruyantes d'une pluie d'été; nous avons bien le temps le temps de causer, — à moins, dit-e" ne soyez pressé, vous?
— Non pas moi, mais celui qui m'envoie.
— C'est vrai, je ne pensais déjà plus que vous éti
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moi pour un autre; mais au fait, expliquez-moi donc, monsieur Claude... Vous m'appelez mademoiselle, cela m'oblige à vous dire monsieur, interrompit Mariette en façon de parenthèse malicieuse... expliquez-moi donc comment vous avez connu Fernand; il ne m'a jamais parlé de vous.
— J'ai vu M. Fernand aujourd'hui pour la première fois, répondit Claude, et il répéta à Mariette tout ce qui s'était passé la matinée à l'hôpital entre lui et Fernand, et comment celuici l'avait envoyé auprès d'elle pour savoir ce qu'elle était devenue. Mariette écouta sans tressaillir ce récit, dans lequel le neveu du curé Bertholin avait mis toute l'émotion que lui inspirait la sympathie qu'il éprouvait pour celui qui l'avait chargé de cette mission. Lorsque Claude eut achevé, il n'aperçut aucune trace de sensibilité sur le visage de la jeune fille.
— Cette fille n'a pas de cœur, pensa-t-il en lui-même, et il jeta sur Mariette un regard si dédaigneux, que celle-ci devina probablement sa pensée, car elle lui dit :
— Je sais ce que vous pensez de moi, monsieur Claude.
— Que devrai-je dire à M. Fernand quand je le verrai de main? demanda Claude froidement.
— Je ne puis répondre maintenant, dit Mariette. Vous aviez raison tout à l'heure, je me suis attardée trop longtemps. Il faut que je sorte, j'ai aifaire. La pluie a cessé ; je m'en vais.
Et ayant pris son chàle et son chapeau, elle fut prête en un moment.
— Avant de partir, donnez-moi au moins une bonne parole.
— Je réfléchirai, dit Mariette en mettant ses gants.
— Mais songez que je dois voir Fernand demain matin, insista Claude, Pensez à son inquiétude, à ce qu'il souffre.
— Eh bien, nous pourrons nous revoir d'ici-là.
— Nous revoir! dit Claude étonné. A quoi bon? Et puis, quand nous reverrons-nous ? Tout mon temps est pris.
— Ce soir.
— Mais où? Je ne puis recevoir personne chez moi, fit Claude avec vivacité, une femme surtout.
— Ah! mon Dieu, répliqua Mariette, qui vous demande à aller chez vous? que dirait votre maîtresse? Je ne pense pas plus à cela qu'à vous proposer de venir chez moi, où il serait inconvenant que je vous reçusse, le soir surtout.
— Eh bien, alors ? demanda Claude.
— Hé ! ne peut-on se voir ailleurs? Paris est grand. Je serai à huit heures au Luxembourg, allée de la grille d'Enfer; je vous attendrai. Vous m'aiderez à décider comment je dois agir avec Fernand. Viendrez-vous? demanda Mariette en regardant fixement le jeune homme.
— Oui, répondit-il, j'irai.
— Eh bien! partons maintenant, ajouta Mariette en ouvrant la porte.
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Quand ils furent dans la rue, Claude allail je -éparer de Mariette, mais celle-ci le retint.
— Ayez donc la bonté il'- m'offrir votre liras jusqu'à la volturc, lui dii -elle, e'eal à dens pas.
Claude parut hésiter un instant, cherchant sans doute une manière convenable de formuler un relus ; mais n'ayant point trouvé, il lendit gauchement son liras sans mol dire.
— Je suis indiscrète, di1 Mariette, ci' nV-i pas votre chemin peut-être?
— Non. ce o'esl pas mon chemin.
— Et puis, ajouta .Mariette, qui semblait prendre plaisir à taquiner Claude, vous avez peur de rencontrer votre maîtresse. Est-ce qu'elle est jalouse?
— Je suis libre de faire ce que je veux, dit Claude entre ses dents. Tenez, reprit-il. voici une voiture rade qui passe justement. Nous n'avons pas besoin d'aller plus loin. — Et, faisant -une au cocher. Claude s'arrêta lu ■tisqueineiil SUC la place el quitta le bras de Mariette, à qui le cocher \int ouvrir la portière.
— A ce soir ! dit-elle en faisant un geste amical auquel Claude répondit par un simple salut.
En donnant rendez-vous à Claude dans les allées du Luxembourg, ce n'était pas au mandataire officieux de Fernand de Sallys, c'était au neveu du curé Bertholin que Marianne Duclos, la fille du passeur <}e Cèzy. s'était surtout proposée d'ouvrir son âme. Elle voulait raconter à Claude toute une période de sa vie dont elle n'avait encore osé dire à personne ni les joies ni les souffrances. Quant à Claude, après avoir d'abord accepté le rendez-vous sans trop d'hésitation, il en était venu plus tard à se repentir de n'avoir pas refusé la mission qui jusque-là n'avait abouti à rien, puisque Mariette s'était renfermée dans des réponses évasives. 11 s'était reproché d'avoir laissé prendre a l'entretien qu'il venait d'avoir avec la jeune fille une tournure qui avait presque constamment éloigné sa visite de son but véritable pour en faire une causerie où il n'avait guère été question que de Mariette et de lui. Une voix intérieure semblait lui répéter : Prends garde I — Mais à ce conseil du pressentiment, une autre voix répondait en même temps : Prends garde?... à. quoi? où est le danger? qu'y a-t-il à craindre? D'ailleurs, n'avait-il pas promis à Fernand de lui rapporter des nouvelles de Mariette, et pouvait-il se dispenser de tenir sa promesse? Pourquoi ne pas achever ce qu'il avait commencé? — J'irai au Luxembourg, décida Claude; je verrai Mariette; elle m'expli-
quera ce que je dois répondre de sa part à Fernand, et tout sera dit. . .
A huit heures juste, il se trouvait à l'endroit que lui avait indiqué la jeune fille. Elle y arriva en même temps que lui; seulement Claude ne la reconnut pas d'abord, car elle avait remplacé l'élégante toilette du matin par une mise très-simple. Un voile épais qui tombait de son chapeau de paille sans fleurs ni rubans cachait son visage, une robe de toile grise, un mantelet pareil, des manchettes unies relevées en forme de cornet évidaient encore la finesse du poignet, et mettaient en valeur la blancheur et la délicatesse d'une main patricienne.
Au moment où Claude allait passer auprès d'elle, Mariette, voyant qu'il ne s'arrêtait pas, l'aborda en soulevant son voile à demi.
— Me voici, dit-elle.
— Ah! pardon, fit Claude un peu étonné; je ne vous aurais pas reconnue.
Il y eut un instant de silence. Mariette attendait sans doute que le jeune homme lui offrît son bras ; mais il ne paraissait point y songer. 11 se bornait à marcher auprès d'elle, en réglant son pas sur le sien. Un caillou que Mariette heurta du bout de son pied la fit trébucher légèrement, et elle profita de ce mouvement pour appuyer sa main sur le bras de Claude, qui se trouva ainsi dans la nécessité de le lui offrir ; mais ce fut avec une mauvaise grâce si apparente, que Mariette ne put s'empêcher de s'en apercevoir.
— N'ayez pas peur qu'on vous voie avec moi, monsieur Claude, lui dit-elle d'une voix pleine d'humilité chagrine ; je me suis arrangée exprès pour ne pas être reconnue. Et puis, si vous le voulez, nous pouvons descendre seuls dans le potager; nous y serons presque seuls.
Us descendirent le petit escalier qui mène aux terrains potagers et prirentunedes alléesles plus solitaires de cette rustique, et tranquille partie du jardin. La soirée, d'une sérénité parfaite rappelait celle où Claude était venu pour la première fois au Luxembourg. Les feuillages, lavés par la pluie de la journée, dégageaient dans l'air rafraîchi une pénétrante et verte odeur de végétation qui enivrait le poumon. Les deux premiers tours de promenade furent silencieux. Claude attendait que Mariette ouvrît la conversation, et Mariette cheminait au bras de Claude en chassant du bout de son ombrelle toutes les feuilles tombées qui se trouvaient sur son chemin. Son pas était celui d'une personne qui marche au hasard, en causant tout bas avec sa pensée; sa tète se penchait dans une mesure réglée qui semblait obéir au mouvement de valse d'un vieil air qu'un orgue de Barbarie nasillait dans une rue voisine.
— Eh bien! mademoiselle, demanda Claude tout à coup, avez-vous réfléchi?
Cette brusque interrogation tombée à l'improviste au milieu
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de sa.rôVerie lit faire un mouvement à la jeune fille. — Hein! dit-elle ; quoi?
Claude répéta sa question. — Réfléchi? répondit Mariette; ah ! oui, je comprends. — Et sa figure prit une expression sérieuse.
— Eh bien ? dit Claude.
— Eh ljien ! répondit .Mariette, mon parti est pris. Vous ferez entendre à Fernand qu'il doit renoncera moi, et que notre liaison, qui pour son malheur n'a que trop duré, est rompue.
— Mais, demanda Claude, quel motif devrai-je lui donner?
— 11 doit presque être préparé a une rupture, répliqua Mariette, après l'abandon où je l'ai laissé pendant ces derniers temps, car, d'après ce que vous m'avez dit vous-même, lorsqu'il vous a envoyé chez moi, il n'était pas sûr que vous m'y trouveriez... seule.
— C'est vrai, dit Claude; mais ce n'était qu'une crainte incertaine, et. si un soupçon suffisait pour lui faire souffrir ce qu'il souffre, que sera-ce donc quand il saura que sa supposition s'est réalisée? Je vous le répète, mademoiselle, cette nouvelle peut lui porter un coup terrible. N'y regardez-vous pas a deux fois avant de prendre un parti dont le résultat peut amener la perte de sa raison ?
— Monsieur Claude, reprit vivement Mariette en arrêtant le jeune homme, Fernand, à ce que je devine, vous a longuement parlé de notre liaison.
— Il m'a tout dit, et ce que j'ai appris m'a suffi pour le prendre en pitié...
— Et moi en mépris sans, doute, interrompit Mariette. Ah ! je le vois bien, ce que votre bouche tait, vos yeux le disent.
— Écoutez, Mariette, reprit Claude, je n'ai pas l'expérience du sentiment qui vous lie à Fernand. Pour moi, l'amour n'est encore qu'un mot,etunmot qui m'effraye, je l'avoue. Je n'ai pas le droit de faire des remontrances aux autres, et je ne vous en ferai pas. Fernand m'a parlé longuement de vous, c'est vrai, et j'ai vu qu'il avait beaucoup souffert à cause de vous. Je ne vous connaissais pas alors, et je puis vous le dire : en apprenant qu'il existait une femme qui laissait dans un hospice, et près de mourir, l'homme qu'elle disait aimer, qui l'abandonnait en proie à son agonie, et qui ne s'informait point même si elle n'avait pas à prendre le deuil de cet homme, j'ai dit que cette femme était une horrible créature. C'était la première fois que je me trouvais en face de l'ingratitude, et ce vice odieux m'a épouvanté. Les tourments de toute nature que Fernand a endurés pour vous, son avenir compromis, sa vie dont vous aviez fait un enfer, et toutes les faiblesses sur lesquelles il s'est volontairement aveuglé, — comme lui sans doute j'aurais tout pardonné ; mais il des choses devant lesquelles l'indulgence serait, condamnable : c'est l'ingratitude, c'est l'absence de pitié chez une femme, dont les fautes sont excusables souvent parce
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Eh bien ! s'il vous chasse, vous viendrez diez in
Propriété de M. Culinann Lévy
qu'elles naissent de la pitié même. C'est cet oubli qui n'attend pas la mort, — ce sont ces larmes hypocrites, c'est cette douleur feinte plus monstrueuse que l'insensibilité, c'est plus que du mauvais cœur, c'est le manque de cœur, c'est la renonciation cynique à toute indulgence et le cynique appel au mépris.
— Et Fernand ! s'écria Mariette, et Fernand ! a-t-il aussi partagé votre indignation? a-t-il aussi pour moi ce mépris qui fait votre parole si dure ?
— Plût au ciel ! répondit Claude. Si Fernand vous méprisait, il serait sauvé de vous ; car s'il est vrai que l'amour soit une grande passion, il ne doit pas résister au mépris.
— Eh bien ! alors, monsieur Claude, interrompit Mariette avec vivacité, puisque vous vous intéressez à Fernand, il faut m'aider à achever ce que j'ai commencé le jour où j'ai cessé d'aller le voir à l'hôpital. Il faut faire passer dans l'esprit de Fernand toute l'indignation qui est dans le vôtre. Il faut, sans pitié pour ce qu'il souffrira, l'amener à avoir pour moi ce mépris indifférent, calme, dédaigneux, qui peut faire oublier que celle à qui on parle est une femme, après tout, dont l'enfance a été compagne de la vôtre et qui fut l'amie de vos premiers jeux. Il faut que Fernand me haïsse autant qu'il ma aimée, que mon nom lui emplisse le cœur de répugnance, qu'il rougisse de moi, qu'il ait honte de m'avoir connue, comme vous-même avez honte en ce moment d'avoir à votre bras cette créature qui s'appelle Mariette, et que son ancien nom de Marianne n'a pas pu préserver de ce mépris impitoyable dont l'accable le seul être au monde de qui, à défaut d'estime, elle voudrait obtenir au moins la pitié.
— Mademoiselle, murmura Claude, pardon, j'ai été brutal avec vous.
— Monsieur Claude, reprit Mariette, je ne vous fais pas de reproches. Quant je me serai expliquée, ce que vous appelez en ce moment ingratitude et manque de cœur, peut-être lui donnerez-vous un autre nom ; mais si je m'explique, ce sera seulement à la condition que tout ce que je vous dirai sera tenu
- secret, et que, pour Fernand, je n'aurai point cessé d'être ni ingrate, ni hypocrite, ni impitoyable, car je me le suis promis à moi-même : il faut que Fernand soit sauvé de moi, et que son amour succombe au mépris que je lui inspirerai.
Ces dernières paroles avaient été prononcées avec l'accent volontaire qui dénonce une résolution longtemps combattue, mais décisive une fois qu'elle a été prise. Claude regarda Mariette attentivement ; son teint était animé, sa poitrine oppressée, et tout son corps paraissait agité par une contraction nerveuse.
— Vous souffrez ? demanda Claude en la forçant à s'arrêter un instant.
— Non, répondit-elle, cela est passé: tout à l'heure, quand vous m'avez parlé avec tanl de sévérité, cela m'a fait mal; mais
je ne vous en veux pas, toutes les apparences étaient et sont encore contre moi.
— Vous avez parlé d'une explication? reprit Claude.
— D'abord, répliqua Mariette, avant, d'arriver à ce qui concerne ma liaison avec Pernand et aux raisons qui me poussent à la rompre aujourd'hui, me permettrez-vous de vous parler un peu de moi? Voulez-vous savoir comme Marianne est devenue Mariette ?
Sans attendre la réponse du jeune homme, elle commença son histoire depuis l'époque où elle avait quitté la province pour venir à Paris. Dans ce récit, Mariette fut un biographe impartial. Elle dit tout naïvement . sans réticences mensongères, sans artifices de langage pour atténuer les choses qui lui étaient défavorables, et sans cynisme cependant, avec une humilité contrite, qui laissait deviner un regret sincère, une dé lation navrée, au fur et â mesure que cette confession faite à un autre lui retraçait en même temps a elle-même la déchéance où elle se voyait tombée.
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A l'époque de son veuvage, et pour faire une bouche de moins dans la maison, où le pain quotidien n'emplissait pas toujours la huche, le père Duclos, le passeur, dont le métier avait été ruiné en partie par l'établissement d'un pont cjui lui enlevait ses pratiques, avait envoyé Mariette chez un de ses parents éloignés, qui tenait à la Râpée un ctabiisement de marchand de vin-aubergiste où descendaient les vignerons et les mariniers de l'Yonne. Mariette entra chez son cousin comme servante. Elle avait alors un peu plus de quinze ans: c'était une robuste beauté campagnarde, dont les grosses joues bouffies par une pléthore de santé avaient les roses couleurs du vin nouveau, et dont les mains étaient rouges à effrayer un bœuf. Son cousin — les Bourguignons sont un peu les normands du centre — aurait, pour l'avarice, damé le pion à un natif de Caudebec. Peu soucieux des liens de famille, il traitait la jeune fille sans ménagement, plus durement môme que si elle eût été une étrangère, car il savait qu'elle était obligée de supporter sa brutalité. C'était son pain que Mariette était venue chercher dans cette maison, et, pour le gagner, il fallait bien qu'elle se résignât à subir l'existence telle qu'elle lui était offerte. Elle visait là depuis six mois, faisant chaque jour un travail de mécanique, sans que jamais une bonne parole tombât des lèvres de son parent pour la récempenser de ce rude labeur.
Au retour de la belle saison, la clientèle grossière qui fréquentait l'auberge s'augmenta, une ou deux fois par semaine, de quelques sociétés de jeunes gens qui venaient faire des par-
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ties de canot sur la Seine. Le plus souvent, ces compagnies de marins d'eau douce se composaient d'étudiants. Dans le trajet, ils s'arrêtaient à la Bonne Cave, — c'était l'enseigne de l'auberge, — où une chambre leur était réservée. Pour la jeune fille, c'était presque une distraction de se trouver parmi les étudiants, qui ne la rudoyaient point comme le faisaient les gens du port; aussi, le mercredi et le dimanche attendait-elle avec une certaine impatience l'arrivée de l'équipage de la Glaneuse. Un jour, pendant qu'elle servait le dîner des canotiers, elle ne répondit pas assez vile à l'appel d'un ouvrier qui se trouvait dans la salle communs, et lorsqu'elle arriva près de lui, cet homme l'injuria avec tant d'emportement, qu'elle ne putreprimer une réplique qui redoubla la colère de celui-ci. Le maître de l'auberge arriva dans ce moment et vit son habitué qui se disposait à s'en aller, disant qu'il allait se faire servir ailleurs, puisqu'on répondait à ses réclamations par des sottises. Marianne voulut s'excuser; mais son cousin furieux ne lui en donna pas le temps, et, avant qu'elle eût ouvert la bouche, elle . fut étourdie par un soufflet qui lui mit tout le visage en sang. En la voyant revenir en cet état, les étudiants lui demandèrent ce qui était arrivé, Marianne, en pleurant, leur raconta la scène qui venait de se passer, et en quelques mots les instruisit de la façon dont elle était traitée par son parent.
— Pourquoi diable restez-vous chez cette brute? demanda l'un des jeunes gens. Lajeune fille raconta les motifs qui la formaient quand même à demeurer dans la maison.
— Dis donc, murmura l'un des canotiers à l'oreille de son camarade, en lui désignant Marianne, c'est une belle fille que cette villageoise.
— Oui, répondit l'autre, avec six mois de paresse pour lui blanchir les mains, un brin de pâleur parisienne mêlée à son teint de campagnard, et une robe de soie sur le dos au lieu d'un sac, ça en ferait une de plus!
— Ma foi, telle qu'elle est, elle me plairait déjà beaucoup, continua l'étudiant en remarquant l'attitude dolente de Marianne.
— Mademoiselle Marianne, reprit le jeune homme, cela vous ferait-il bien plaisir que^'aille casser un bras au lourdaud qui vous a fait battre ?
— Oh! non, monsieur Edouard, je vous en prie, s'il arrivait une querelle à cause de moi, mon cousin me chasserait.
— Eh bien ! s'il vous chasse, vous viendrez chez moi.
— Chez vous I fit Marianne en ouvrant de grands yeux.
— Eh parbleu! oui, répliqua le jeune homme; je ne vous battrai pas, moi.
— Mais qu'est-ce que je ferais chez vous? demanda Marianne avec un accent naïf qui fît pousser de grands éclats de rire aux
jeunes gens.
Parbleu ! répliqua l'étudiant, qui riait comme tout le
monde, vous mettrez des boutons à mes chemises, qui n'en Mil
jamais, et des cordons à mes i'aux-cols qui en manquent toujours.
En ce moment une voix brutale et quasi-menaçante appela Marianne dans la salle voisine.
— Oh ! mon Dieu, s'éeria-t-elle en taisant un geste d'effroi, c'est ce méchant homme-
— Ne lui répondez pas, j'y vais aller pour voue, dit Edouard ; et il s'élança hors du cabinet accompagné d'un de ses amis qui l'avait suivi, devinant sans doute ce qui allait se passer. Les deux gens étaient sortis depuis deux minutes à peine, lorsqu'on grand tumulte, môle d'injures et de cris, se fit entendre dans la grande salle, où Marianne se précipita; mais elle poussa an cri terrible et tomba évanouie en apercevant Edouard qfti chancelait entre les bras de son ami et dont la figure était couverte du sang qui ruisselait d'une blessure profonde, ouverte au front par un tesson de bouteille. A quelques pas de lui gisait l'ouvrier du port à qui Edouard avait cherché querelle. Il avait élé atteint en pleine figure par un coup de poing qui lui avait brisé la mâchoire. Les étudiants transportèrent leur ami chez un pharmacien du voisinage, et, après la pose d'un premier appareil, ils envoyèrent chercher une voiture pour le ramener à Paris.
Lorsque Marianne revint à fille, tout le monde était déjà parti, et ce qu'elle avait prévu arriva. Son cousin, ayant été instruit qu'elle avait été la cause de la querelle entre l'étudiant et l'ouvrier, la maltraita plus durement qu'il n'avait fait jusqu'alors et l'avertit qu'il allait la renvoyer à son père, auquel il ferait part de la belle conduite qu'elle menait avec les étudiants, — car, ajouta-t-il, ce n'est sans doute pas pour rien que ce jeune homme a risque de se faire casser la tête ; et comme, en servant les jeunes gens, Marianne se trouvait quelquefois seule avec eux, son cousin tira de ce fait des conclusions qu'il exprima dans le langage le plus cynique. Marianne protesta de son innocence et snpplia son parent de ne pas la renvoyer à son père ; mais le maître de la Bonne Cave fut impitoyable et quitta la jeune fille en lui répétant que dans trois jours elle retournerait dans son pays, où le bruit de sa mauvaise conduite serait arrivé avant elle. ■
Marianne pleura toute la nuit ; cependant peu à peu son char grin personnel finit par disparaître devant l'inquiétude qui s'éveilla en elle au souvenir de l'étudiant blessé. Toute la nuit, elle eut devant les yeux la figure d'Edouard couverte de sang, et son cœur battait avec violence, et ses larmes coulaient plus abondantes. Le lendemain matin, en faisant son service dans la grande salle où les ouvriers du port étaient rassemblés pour déjeuner, elle fut accueillie par eux avec mille sarcasmes grossiers. Ils s'entretenaient de la scène de la veille, et, à quelques paroles échangées entre eux, la jeune fille ne tarda pas à comprendre
qu'ils méditaient une terrible revanche le jour où les étudiants reviendraient chercher leur canot, qu'ils n'avaient pu emmener la veille. Marianne, qui avait plus d'une fois assisté à ces collisions très-fréquentes sur le port, savait combien elles étaient dangereuses, et fut épouvantée du terrible guet-apens dans lequel devait tomber l'équipage de la Glaneuse. Elle eut sur-lechamp l'idée de Iaire prévenir les étudiants du danger qui les menaçait; mais comment? parqui?et où les trouver d'ailleurs? Elle ne connaissait, pas leur adresse et ne savait que le nom de l'un d'eux, celui d'Edouard, vers qui sa pensée, aimantée par une pitié presque tendre déjà,- se tournait obstinément. Une circonstance fortuite vint la tirer de son embarras. Comme elle passait, dans la journée, devant la boutique du pharmacien où Edouard avait été transporté après la bataille, l'élève en pharmacie l'appela pour lui remettre un portefeuille qu'il avait,
trouvé dans sa boutique après le départ des jeunes gens.
Gomme ces messieurs viennent souvent h la Bonne Cave, dit-il, vous rendrez le portefeuille à. M. Edouard G..., à qui il appartient.
— Ah! fit Marianne avec un ton de vivacité qui surprit le pharmacien, c'est le portefeuille de M. Edouard?
— C'est le nom que portent un diplôme de bachelier et des cartes de visite qui s'y trouvent.
— Est-ce que l'adresse de M, Edouard s'y trouve aussi? demanda Marianne en ouvrant une poche du portefeuille.
— Je crois que oui, répondit le pharmacien ; il doit demeurer dans le quartier des Ecoles.
— Rue des Grès, hôtel de..., s'écria Marianne, qui avait regardé une carte de visite.
— Mais au fait, demanda le pharmacien, en regardant la jeune fille fixement, qu'est-ce que cela vous fait?
— Ah ! répondit-elle en feignant beaucoup de simplicité, c'est que mon cousin disait hier au soir qu'il voudrait bien savoir l'adresse de ces messieurs. Il a peur qu'ils ne reviennent plus à la Bonne Cave à cause de la querelle d'hier; il voudrait aller leur faire des excuses et s'informer de l'état du blessé. Dame, ajouta Marianne, mon cousin a raison ; ces jeunes gens font beaucoup de dépenseà la maison, et leur pratique vautbien qu'on prenne la peine de se déranger. Ce portefeuille lui -fournira l'occasion de faire une visite au blessé. Ça n'est pas bien dangereux, n'est-ce pas, ce coup qu'il a reçu? demanda- t-elle en s'efforçant de donner à cette interrogation le ton d'une indifférente curiosité.
— Peuh ! fit le pharmacien, si votre cousin veut arriver à temps, je lui conseille de se dépêcher : le tétanos pourrait bien lui enlever sa pratique.
— Je vais lui dire d'y aller tout de suite, alors, reprit Marianne en s'appuyant au comptoir pour ne pas tomber. Est-ce bien loin d'ici, la rue des Grès?
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C'est à côté du Panthéon, répondit le pharmacien.
— Merci, dit Marianne; et elle sortit de la boutique en se soutenant à peine.
Son parti était pris déjà ; elle ne voulait pas retourner dans son pays. Qu'y ferait-elle, d'ailleurs? Les calomnies qu'elle trouverait répandues sur son compte lui rendraient la vie insupportable ; toutes les maisons se fermeraient à son approche ; on la montrerait au doigt dans le village, et son père voudrait-il la recevoir? Et puis elle se sentait attirée vers Paris. Au milieu de son chagrin et de ses inquiétudes sur l'avenir, elle éprouvait une joie singulière dont la cause, encore confuse pour son esprit ne l'était déjà plus pour son cœur. C'était bien décidé, le soir même, elle quitterait cette maison de la Bonne Cave où elle avait été si malheureuse. Où irait-elle, et que deviendrait-elle? C'était le secret du lendemain presque, car la pauvre tille n'avait pas de quoi se suffire à elle-même plus de trois ou quatre jours ; elle n'avait pas un ami dans la grande ville. Cependant le jeune homme qui avait presque risqué sa vie pour la protéger contre une brutale oppression n'était-il pas un ami pour elle, l'abandonnée et la misérable? Ne pouvait-elle aller chez lui pour expliquer sa situation? Si naïve qu'elle put être alors, Marianne ne se dissimulait pas combien cette démarche était hasardeuse et délicate : à quel titre pouvait-elle se présenter chez ce jeune homme? Comment y serait-elle reçue, et que penserait-il d'elle en la voyant arriver? Mais au milieu de ces hésitations, elle se rappelait le fâcheux pronostic du pharmacien et le complot des ouvriers du port, dont les étudiants devaient être victimes, s'ils retournaient à la Bonne Cave : ne devait-elle pas les prévenir de se mettre en garde, et le hasard qui lui avait procuré le moyen de les retrouver ne l' avait-il pas choisie exprès pour cela même ? Et d'ailleurs, ces jeunes gens lui eussent-ils été entièrement étrangers et inconnus, n'était-ce pas toujours un devoir d'éviter à son prochain le danger qui le menace ? N'était-ce donc pas une action honnête qu'elle ferait en allant savoir l'état dans lequel se trouvait l'homme qu'on disait en danger de mort, à cause d'elle, après tout? Pouvait-elle n'y pas aller sans manquer au sentiment de la reconnaissance et de la pitié? Ah ! la pitié, c'est toujours par là que commence chez les femmes ce même amour qui doit plus tard les rendre impitoyables.
Pendant que l'esprit de Marianne amassait tous ces prétextes spécieux pour s'en faire une raison qui appaisât sa conscience mal convaincue, son cœur trouvait la merveilleuse raison, qui était la seule et la vraie à trouver; elle se rappelait qu'Edouard lui avait dit : — Si on vous renvoie, venez chez moi. — Chez lui! mais que pourrai-je y faire? se demandait Marianne, combattue par un dernier scrupule. Et la seule pitié lui disait encore : Il souffre, il est mourant peut-être, qui pourra mieux que toi l'entourer des soins que son état réclame? Tu demandes ce que tu iras faire chez ce jeune homme? Tu feras l'évangélique
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,, ,, ■ , Dieu, je suis venue trop tard! s'éôria Marianne. 11 est mort.
Propriété île M. Calmanu I <-w
métier dos pieuses créatures qui veillent aux chevets des hôpitaux, tu remplaceras sa sœur ou sa more absente, et dans son délire peut-être il prendra ta main pour celle d'une femme aimée. — A cette dernière pensée, Marianne sentait son cœur traversé subitement par une douleur inconnue. Dans le portefeuille qu'on lui avait remis pour qu'elle le rendît à Edouard, elle avait en effet trouvé des lettres de femme adressées à l'étudiant. Ces fragments de correspondance, qui contenaient le récit d'une passion récemment brisée, étaient écrits dans un style qui attestait une fréquentation assidue des écrivains qui ont depuis trente ans imprimé un si grand mouvement à la poésie et à la philosophie modernes. En lisant ces lettres, il avait semblé a Marianne qu'elle lisait dans une langue étrangère, et cependant, sans comprendre les mots, elle devinait par intuition le sens des pensées qu'ils exprimaient. Elle souffrait toutes les souffrances de cette femme qui avait été la maîtresse d'Edouard, et s'associait instinctivement aux déchirements d'un cœur que la raison forçait d'abjurer son idolâtrie; puis-, un instant après et par réflexion soudaine, l'égoïsme naturel reprenait le dessus, et la jeune fdle remerciait le hasard qui, en livrant ces lettres à son indiscrétion, lui donnait la preuve que l'étudiant ne tenait plus à la femme qui les avait écrites; elle pensait à tout ce qu'elle aurait eu à souffrir, si cette correspondance, au lieu de renfermer l'acte mortuaire d'un amour oublié par l'étudiant, en avait contenu pour ainsi dire l'acte de naissance, et elle frémissait de tout son être. Après une longue lutte, Marianne se décida à aller chez Edouard, et comme pour s'enlever tout motif à de nouvelles hésitations, ce fut un prétexte futile qu'elle choisit comme raison capitale. « Il faut bien que j'y aille de toute manière se ditelle ; et' son portefeuille que j'ai promis de lui rendre 1 »
Le soir même à minuit, quand tout le monde dormait, Marianne quitta silencieusement la maison de la Bonne -Cave, emportant ses bardes dans un petit paquet. Ignorante des chemins, elle s'égara dix fois dans la route, et n'arriva à l'hôtel de la rue des Grès qu'à une heure très-avancée de la nuit. Il fallut môme toute son insistance pour qu'on la laissât pénétrer chez Edouard ; il était veillé par un ami, l'un de ceux qui l'avaient récemment accompagné à la Bonne-Cave, En entant dans la chambre, la première parole de Marianne fut pour demander des nouvelles de l'étudiant ; mais son ami fut tellement surpris par l'an ivéede la jeune servante à cette heure indue, qu'au lieu de répondre aux questions qu'elle lui adressait, il accumulait les siennes pour avoir l'explication de sa présence. Marianne lui raconta brièvement tout ce qui s'était passé à la Bonne-Cave depuis le départ des étudiants ; elle le prévint du complot tramé contre eux, et, quand elle eut tout dit, elle renouvela ses questions au sujet du blessé avec un accent si ému, un regard si
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plein d'anxiété, que l'ami d'Edouard ue pul s'empêcher d'en Être surpris. Il confirma à Marianne les craintes que celle-ci avail apportées avec elle. Le chirurgien <| " ",1 avait appelé s'était enfermé dans îles réticences de mauvais augure, il avait même conseillé d'écrire aux parente d'Edouard ; mais celui-ci, qui ne voulait pas croire au danger, s'y étail formellement opposé. Dans la soirée, son étal avail empiré ; !<• contre-coup de la blessure avait déterminé un épanchemenl dans 1rs organes cérébraux, et le délire l'avait pris. Au moment où Marianne étail entrée, il venail de s'endormir: c'était le premier instant de repos qu'il eûl goûté depuis deux jours.
— Eh bien, ma pauvre enfant, demanda l'ami à Marianne qui se benail debout au mi lien de la chambre, que comptez-vous [aire maintenant, et oh irez-v.ous '.'
— Où j'irai? répondit-elle machinalement en faisant un pas vers le lit : où j'irai, je ne m'en suis pas encore occupée.
— Mais vous aviez une idée, sans doute, quand vous èles partie de chez votre parent. Où alliez-vous si tard, toute seule, sans connaître les chemins?
— Où j'allais? dit Marianne, où vouliez-vous que j'aille? Et quand même j'aurais mi où aller, n'était-ce point ici que je devais venir d'abord? Ai-je doue mal fait, et croyez-vous que M. Edouard serait fâché contre moi, s'il me savait ici? Ah ! je ne pouvais rester plus longtemps sans savoir au juste ce qui en était de sa blessure, et maintenant que je le sais, ajoutât-elle en essuyant ses yeux avec son mouchoir, il me semble que je ne peux plus m'en aller.
En disant ces paroles, Marianne avait encore fait deux ou trois pas dans la direction du lit vers lequel elle tendit la lôte en prêtant l'oreille. Comme elle n'entendit aucun bruit de respiration dans l'alcôve, fermée seulement par un rideau, ce silence l'effrayai un soupçon terrible traversa son esprit, et il lui sembla en même temps que son cœur cessait de battre. Avant que l'ami d'Edouard, qui observait attentivemen l'émotion à laquelle Marianne était en proie, eût pu l'en empêcher, la jeune iille écarta brusquement les rideaux d'une main tremblante. La tête du blessé lui apparut alors, rendue encore plus pale par la blancheur du linge dont elle était enveloppée : sa bouche était toute grande ouverte et paraissait tordue par la suprême contraction de l'agonie, et les yeux, noyés dans une sueur sanglante, avaient le regard fixe de ceux qui ne voient déjà plus la lumière.
— Ah ! mon Dieu, je suis venue trop tard ! s'écria Marianne. H est mort. Et elle tomba au pied du lit.
Le bruit de sa chute et le cri qu'elle avait jeté tirèrent le blessé de sa torpeur. 11 regarda vaguement autour de lui, murmura quelques mots et se retourna de l'autre côté dans pour éviter la lumière, que sa vue ne pouvait supporter
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mouvement qu'il venait de faire, l'erreur de Marianne se dissipa, et la joie intérieure qui succéda sans transition à son épouvante se manifesta dans le rayonnement de son regard. La langue de feu de la passion était descendue sur son front, el donnait a son visage un caractère nouveau qui. pour un moment, la transfigura presque. Après avoir fermé avec précaution les rideaux du lit, elle se rassit dans le fauteuil qui était au chevet et resta quelques minutes silencieuse, écoutant renaître son cœur, immobilisé un instant par une douleur qu'elle n'avait pas encore ressentie, même devant le lit où sa mère était morte. Quand elle fat un peu remise de son trouble, la pauvre fdle n'osait plus lever les yeux sur l'ami d'Edouard; elle comprenait qu'il avait dû deviner la nature réelle au sentiment qui venait seulement de se révéler à elle-même. En effet, le jeune homme, qui n'avait point cessé d'observer Marianne, connaissait déjà son secret, quand celle-ci l'ignorait peut-être encore.
— Ne vous désolez pas ainsi, mon enfant, lui dit-il, tout n'est pas désespéré; Edouard a beaucoup de chances pour lui, la force et la jeunesse pourront le sauver, et, si vous m'en croyez, vous irez prendre un peu de repos; vous habiterez ma chambre pour aujourd'hui, demain on vous en préparera une autre dans l'hôtel. Moi je^veillerai encore Edouard cette nuit. Demain on doit nous envoyer une garde.
— Une garde, s'écria Marianne, une étrangère, quand moi je suis là! •
— Vous avez raison, dit l'étudiant ; mais ce soir il faut aller vous reposer.
— Non, répondit Marianne, je ne suis point fatiguée, el je n'ai pas sommeil. Ma place est ici, près de ce lit, et je ne la quitterai pas.
Arrivée à cet endroit de son récit, la voix de Marianne s'affaiblit tout à coup, et elle détourna la tète du côté opposé à celui où se trouvait Claude, qui l'avait jusque-là écoutée sans l'interrompre.
— Eh bien ! lui dit-il, ne continuez-vous pas?
— Pardonnez-moi, monsieur Claude , répondit-elle; mais cela est plus fort que moi, voyez-vous ; et si peu digne d'estime que je vous paraisse, je ne puis cependant me rappeler avec Lrànquillité les événements qui devaient avoir pour résultat de m'amener à être ce que je suis devenue.
Ce fut seulement au bout de quinze jours, reprit Marianne après un nouveau moment de silence, que le docteur déclara Edouard hors de danger. Durant ces quinze jours, le délire ne l'avait pas abandonné; il ne reconnaissait point ses amis, et j'étais la seule personne dont il voulût accepter les soins ; niais cette préférence, qui aurait dû faire ma joie, faisait au contraire mon supplice de toutes les heures, car, en réalité, ce n'était point moi, Marianne, la pauvre fdle, qui étais l'objet de cette
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