‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 52 sur 66 · LA VIE DH KOIIKMK · texte numérisé non relu

LA VIE DH KOIIKMK

à mon chevet, cœur fidèle el dévoué? I"1' étrangère, une pauvre fille, qui m'aimait, dis-tu. Ai ! je comprends ses larmes maintenant, je comprends tout ce qu'elle a ilù souffrir pendant ces quinze jours; et pourtant, elle qui savait que j'en aimais

une autre, elle à qui je le disais chaque jour, elle est elle no m'a pas quitte; ah! le voilà, le véritable héroïsme de l'amour! Il n'est pas chez Hélène, la femme au sentiment timoré, à la passion civilisé, et passée à tous les patchoulis des beaux usages. Ah! pauvre femme qui se croit grandiose parce qu'elle a eu nue luis dans sa vie le courage de rompre une liaison, qui était, je le vois maintenant, moins une passion sincère qu'une affaire d'habitude, — comme sa logea 1 Opéra, le soir, ou son bain parfumé, le matin! — Non, l'abandon d'Hélène n:est pas de l'héroïsme ; — ce n'est pas la foi dans la parole jurée qui l'a empêchée de venir quand j'étais en danger de mort. C'est l'orgueil, c'est un misérable esprit de vengeance et de rancune qui l'ont retenue. — Le véritable héroïsme de l'amour, il est chez Marianne, — chez cette fille vulgaire, — au patois grossier, aux mains rouges, — et au dévouement de chien.

— Écoute, reprit son ami, Marianne t'aime, p'est vrai. Pendant que tu étais en danger, elle a été admirable de soins et de dévouement pour toi, admirable dans sa résignation à supporter le rôle cruel que lui taisait jouer ton délire ; mais tu es injuste envers Hélène. C'est une brave et noble créature, qui t'a donné pendant deux années des preuves de l'amour le plus complet, Elle s'est faite l'esclave de tous tes caprices; elle a supporté tous tes dédains avec une patience angélique, et, si tu peux aujourd'hui l'accuser d'insensibilité, ne t'en prends qu'à toimême. Si elle n'a plus de cœur, c'est que tu le lui as brisé jadis par toutes tes duretés; toute ton amertum i p'pst que du dépit de voir qu'Hélène t'a oublié. Eh bien! si cela est, elle a bien fait; oui, elle a bien fait de tenir sa parole, car, si elle était revenue, vous auriez sans doute renoué ensemble, et, une fois l'égoïsme de ton amour-propre satisfait, tu l'aurais encore délaissée pour retourner aux misérables créatures que tu lui donnais pour rivales. Des créatures stupides que nous corrompons et qui nous corrompent, que nous abrutissons et qui nous abrutissent, qui n'ont rien là-dessous, ajouta l'étudiant en se frappant la poitrine, et quelquefois même rien dessus, et à qui nous donnons cependant le meilleur de notre cœur et le plus beau temps de nôtre jeunesse.

— A quel propos ce sermon? dit Edouard. Toi qui prêches, il me semble que jusqu'ici tes amours ne sont pas très-aristocratiques, et je ne sache pas qu'on trouve beaucoup de duchesses sur tes listes.

— Moi, reprit l'étudiant, c'est différent, j'ai pris dans le tas ce que j'ai trouvé; mais toi qui avais une maîtresse élégante,

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spirituelle, dévouée, pour qui l'as-tu quittée? Pour des drÔ lesses !...

— Elles m'ont aimé.

— Oui, Clara, par exemple, était folle de toi parce que tu portais des gilets rouges avec des boutons grands comme des assiettes. — Madeleine t'a adoré huit jours, parce que tu t'étais fait mettre à la porte d'un bal public en dansant avec elle, et que cela flattait son amour-propre. Et Clorinde était fière de l'appartenir parce que ton biceps herculéen amenait 350 à l'échelle du dynamomètre. Car voilà qu'elles sont nos Elvires, à nous autres don Juans des écoles !

— EL Marianne, pourquoi m'a-t-elle aimé, celle-là? demanda Edouard.

— C'est bien simple à deviner, — dit l'étudiant. Elle était trèsmalheureuse dans cette maison — où tu l'as connue; — tout le monde la brutalisait, — on ne lui parlait pour ainsi dire qu'avec des coups, — personne ne l'avait jamais remarquée; — tu as été le premier qui l'ait traitée avec douceur ; — c'est toi qui lui as fait le premier compliment qu'elle ait jamais entendu; — tu avais des mains blanches, une cravate bien mise : — il n'en fallait pas davantage pour qu'elle te distinguât parmi tous ceux qui l'entouraient. — Tu ne t'es pas contenté de cela, — tu t'es lait donner un coup de bouteille pour ses beaux yeux; cette fille avait un cœur, — elle s'en est servie, — et t'a aimé. — En te soighàntèlle a appris ton amour pourune autre, etelle t'a adoré, cela est très-simple et très-naturel; — et comme c'est la première fois que son cœur voit le feu, — peut-être qu'en sortant d'ici elle va se jeter dans la rivière ; — et si elle n'y va pas, comme je lui en donnerai certainement le conseil, — un jour ce seront peut-être les autres qui s'y jetteront à cause d'elle.

— Comment? fit Edouard étonné.

— Dame ! — c'est tout simple, reprit son ami, — que veuxtu que Marianne devienne en sortant d'ici? — Son horoscope es facile à faire : — malgré ses mainsrouges et son patois grossier, sous ces apparences vulgaires, — c'est une vraie femme, dont les juvéniles beautés sont mûres à point pour la moisson du désir; — penses-tu que ce diamant brut ne rencontrera pas son lapidaire? — Mets- lui seulement cinquante trancs de fanfreluches sur le corps, — lave-lui pendant trois mois les mains dans de l'essence de paresse, — et elle mettra le feu aux quatre coins du quartier. — Si elle le voulait, — moi, je me chargerais bien de la pavoiser et de la mettre à la voile ; — et si elle s'en va d'ici, — je ne la laisserai certainement pas partir sans lui dire tout ce que je pense à son égard.

— Mais elle ne s'en ira pas, dit Edouard : — après tout ce qu'elle a fait pour moi, il y aurait de ma part — plus que de L'ingratitude — à ne pas songer à lui être utile.

— Très-joli 1 — Allons donc, pas d'hypocrisie, — fit l'étu-

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diant, — (|iii se mit à rire; — tu veux te faire payer les intérêts de ton coup de bouteille, — tu vas en faire ta maltresse.

— Eh! pourquoi non, — répliqua Edouard, — puisqu'elle m'aime? — Tu en ferais bien la tienne.

— Moi, lil l'étudiant, — je suis sûr que j'aimerais Marianne.

— Et moi, lit Edouard, — pourquoi ne l'aimerais-je pas?

— Parce que tu en aimes une autre, — qui ne t'aime plus: — c'est toujours comme ça !

— Eh bien, répondit Edouard, — si cela est vrai, — Marianne, — me guérira peut-être d'Hélène ; — c'est une expérience que je veux faire.

— Et si elle ne réussit pas? — dit l'ami.

— Eh bien, après tout, — que veux-tu quej'y fasse? — moi ou un autre !

— C'est vrai, répliqua l'étudiant. — Pauvre Marianne, — pour quoi — sommes-nons allés à la Bonne-Cave?

Ce fut sur ces dernières paroles que je rentrai dans la chambre, reprit Mariette. La conversation que je venais d'entendre avait jeté le trouble dans mes idées. Je ne savais pas quel parti j'allais prendre. Grâce aux dernières paroles d'Edouard, j'étais rassurée sur un point : je savais qu'il ne songeait pas à me renvoyer, et que je pourrais rester auprès de lui. Oui; mais àquel titre?Chose étrange! après tout ce que j'avais fait déjà, j'en étais encore a chercher des scrupules; et cependant, pourquoi étais-je venue chez Edouard ? Pourquoi y étais-je restée, môme en sachant qu'il aimait une autre femme? Et, plus tard, pourquoi lui avaisje caché la visite de celle-ci ? N'avait-ce pas été dans l'intention de faire supposer à Edouard qu'il était oublié par celle qu'il aimait, et de l'amener à l'oublier lui-même? N'était-ce point pour prendre sa place que j'avais éloigné la maîtresse d'Edouard par un mensonge? Et maintenant que ma ruse avait réussi qu'avais.-je à hésiter? Cette hésitation était une dernière révolte des instincts honnêtes qui existaient encore en moi : elle fut de courte durée. Je ne vis qu'une chose, c'est que je resterais près d'Edouard, que je pourrais l'aimer, le lui dire, qu'un jour peutêtre il m'aimerait lui même, et j'attendis qu'il s'expliquât. Cette explication eut lieu le soirxnême, et d'Edouard la provoqua avec une délicatesse qui me le rendit plus cher. 11 feignit toute sorte de réserves pour m'annoncer quelles étaient ses intentions, et et me traita comme si je n'eusse pas été une pauvre petitepaysanne. Nous passâmes la soirée ensemble à faire des projets pour l'avenir.

Quand il fut un peu tard, comme il n'avait plus besoin d'être veillé, je le quittai pour me retirer dans une chambre voisine en dehors de son logement.

Au bout de huit jours, il était en état de sortir. Nous prîmes une voiture, et nous fîmes ensemble la première promenade de convalescence. Edouard, qui recevait de sa famille une assez

Oui, -Clara, par example, était folle de toi, parce que, tu portais des gilets rouge

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forte pension mensuelle, avait dépensé beaucoup d'argent pour me faire habiller, car il avait désiré que je fusse trôs-bien mise. J'aurais voulu que ma toilette fût plus simple, car je me trouvais tout embarrassée dans ces beaux atours; mais il me répondit que rien n'était trop beau pour moi. Quand je quittai pour la première fois ma robe d'indienne faite à la mode de mon village et mon petit bonnet de campagne, je me pris à pleurer amèrement. Les pauvres vêtements que je venais de dépouiller, c'étaient ceux sous lesquels j'avais vécu honnête et chaste; ce bonnet que j'allais remplacer par un chapeau élégant, c'était ma mère qui l'avait fait jadis de ses mains; et je pensai que si elle vivait encore et qu'elle me rencontrât ainsi parée, elle ne me reconnaîtrait pas ou ne voudrait point me reconnaître. Ma pauvre mère ! elle est morte à temps, m'écriai-je; et, à travers les larmes qui coulaient de mes yeux, il me sembla que je voyais la place de Cèzy, où les bonnes femmes qui filaient sur le seuil de leur porte me regardaient passer en souriant, et se disaient entre elles : Quelle brave fille que cette Marianne ! depuis que sa mère est défunte, c'est elle qui fait marcher la maison de son père, et tout va au doigt et à l'œil. — Je revoyais aussi la petite église où nous avons fait ensemble notre première communion, vous savez, monsieur Claude. Ah ! tenez, dans ce moment-là, j'ai eu une bonne idée : je voulais retourner à Cèzy. Malgré tout et n'importe comment, j'aurais quitté Edouard, je lui aurais tout confessé, et, en apprenant que son ancienne maîtresse était revenue à lui, il m'aurait bien laissée partir. Mon plan était fait. En arrivant au pays, j'auraitété tout droit trouver votre oncle, l'abbé Bertolin, qui est si bon. Je lui aurais raconté fidèlement mon histoire, et comme jusque-là j'étais restée honnête et que je n'avais pas à rougir de mon amour, votre oncle m'aurait crue ; il aurait eu pitié de moi et m'eût reconduite à mon père et celui-ci m'aurait pardonné en me voyant ramenée dans sa maison par M. le curé, qui est pour lui comme la main de Dieu. Tous les méchants bruits que mon cousin aurait pu faire répandre sur mon compte eussent été démentis, et j'aurais pu reprendre, au milieu de gens qui m'eussent aimée et respectée, ma vie modeste et tranquille, pour la mener jusqu'où Dieu aurait voulu et par le chemin qu'il aurait tracé. Tel était le projet que je formais confusément, lorsqu'on vint m'apporter ma toilette neuve pour l'essayer : quelque chose me disait que ces beaux habits seraient cause de ma perdition, et que serais vouée à la houle et aux malheurs éternels dès que je les aurais mis seulement un instant. Cette pensée salutaire, que le ciel m'envoyait à la veille de ma perte et qui devait être la dernière sans doute, j'allais la suivre sur-le-champ ; mais, au moment même où je remettais mon ancienne robe du village, Edouard entra dans ma chambre pour voir si j'étais habillée. Hélas !

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toutes mes bonnes pensées s'envolèrent en le voyant.

— Dépôe.he-toi, me dit-il, la voilure attend ; fais-toi bien belle. Je n'étais plus la même déjà : les beaux habits qui m'avaient

tant effrayée un instant auparavant m'attiraieni à eux par mille séductions irrésistibles. L'instinct de coquetterie s'éveillait en iimi brusquemenl el toul d'un coup. Je mis a ma toilette un soin munutieux. J'entendais dans la chambre voisine Edouard qui s'impatientait de ma lenteur; cette impatience me charmait,

et j'allais encore plus doucement. Je faisais ji r avec une joie

d'enfant les plis de ma robe de suie à reflets changeants. Chaque nouvel objet de toilette qui complétait ma métamorphosé me jetait dans le ravissement. Quand j'eus terminé et que j'allai me regarder dans le miroir, la glace me renvoya un madrigal qui me fit rougir de satisfaction. J'étais bien belle, et depuis que j'étais au monde, c'était la première fois que j'avais conscience de ma beauté. Edouard resta un moment toul étourdi de ma transformation. J'étais méconnaissable en effet.

— Allons, partons, me dit-il après m' avoir embrassée.

Je n'avais plus que mes gants à mettre. En voyant la difficulté que j'éprouvais à les faire glisser sur mes mains, Edouard ne put s'empêcher de faire la moue, et, comme un gant se déchira dans un effort que je fis, il laissa échapper un geste d'impatience.

— Descendons, me dit-il, nous en prendrons d'autres en chemin.

En effet, il fit arrêter la voiture devant un magasin.

— Reste, me dit-il en me prenant des mains le gant déchiré ; je vais en choisir une autre paire avec une pointure au-dessus de celle-ci.

Cette puérile préoccupation chez Edouard me fit de la peine, mais j'en eus bientôt l'explication en regardant mes mains rouges et grossières. Edouard me rapporta d'autres gants, qu'il m'aida à mettre lui-même.

— Et maintenant, me dit-il lorsque je fus gantée, vous avez tout à fait l'air d'une dame.— Mes pauvres mains, pensai-je avec tristesse.il faut que l'on vous cache comme si vous aviez fait une mauvaise action, parce que vous portez les marques du travail !

Pendant la route, Edouard fut charmant avec moi, etsa gaieté m'avait presque gagnée ; mais, en arrivant à l'endroit où nous devions descendre, un petit incident vint me rappeler à des pensées qui m'attristaient, et jeta un peu de froideur dans cette première partie de plaisir que nous faisions ensemble. Comme nous traversions un village célèbre par ses champs de roses, une jeune fille s'avança vers moi pour m'offrir un bouquet. Elle était vêtue à peu près comme je l'étais moi-même le matin. En la regardant, j'avais les yeux en larmes, et je ne pus les retenir lorsque je vis la jeune fille rejoindre sa famille groupée sur le seuil de la maison. Edouard devina sans doute quelle était ma pensée, et voulut essayer de me distraire.

— Avez-vous remarqué, me dit-il, le coup d'œil envieux que cette petite paysanne a jeté survous? — Non, je n'yai point pris garde, lui répondis-je. — Je l'ai bien vu, moi, dit Edouard, et je réponds bien que la petite n'est pas loin de songer à faire comme sa sœur. Et là-dessus il me raconta que la sœur de la petite paysanne qui m'avait offert des roses s'était laissé séduire par des jeunes gens qui venaient autrefois dans ce village le dimanche, et qu'elle était devenue en peu de temps, grâce à sa beauté, une des- femmes les plus courues de Paris. Le ton léger avec lequel Edouard m'avait raconté cette aventure augmenta encore ma tristesse, et, voyant que je ne répondais pas à ses paroles, il devint à son tour rêveur et préoccupé. Comme nous marchions depuis quelque temps dans les bois et qu'il faisait une chaleur accablante, ayant aperçu à peu de distance une espèce de pavillon où plusieurs personnes semblaient se rafraîchir, je priai Edouard de m'y conduire. Amon grand étonnement, il ne se rendit pas tout de suite à ma demande et en parut même contrarié ; mais, comme j'insistais, il se décida à me conduire à cette petite buvette en plein air. En nous voyant arriver, la vieille femme qui était assise sous une tonnelle salua Edouard comme si elle le connaissait, et parut me regarder curieusement. Presque en même temps un petit garçon vint se jeter dans les jambes d'Edouard et ne voulut pas le quitter qu'il ne l'eût embrassé; puis il accourut vers moi. Comme je l'avais pris dans mes bras pour l'embrasser aussi, il me regarda avec de grands yeux, et dit à sa mère : — Tiens, ce n'est plus la madame des autres fois ! — Edouard fit un geste de dépit et baissa les yeux quand je le regardai. — Achetez donc un gâteau à cet enfant, lui dis-je ; et j'ajoutai tout bas, en essayant de rire : Il m'embrassera peut-être comme la dame des autres fois. J'avais le cœur bien gros, car ces petits incidents m'avaient révélé quel était le motif de la préoccupation d'Edouard depuis que nous étions dans cette campagne, toute pleine poui lui de souvenirs qui lui rappelaient celle avec qui il y venait sans doute jadis. Ainsi, il m'avait menti le matin quand il m'avait dit qu'il m'aimait et qu'il ne pensait plus à l'autre; ainsi, cette promenade pour laquelle il avait choisi un lieu familier à son amour passé, c'était le commencement de l'expérience dont il avait parlé à son ami. Dès le premier jour qu'il sortait avec moi, il avait voulu voir si l'amour naissant pourrait triompher de l'ancien amour, et j'assistais à cette lutte qui agitait son âme, et j'étais pour ainsi dire le témoin de ma défaite, car ma jalousie me disait que, dans ce. moment même, ce n'était point moi qui étais au bras d'Edouard, mais bien l'autre.

— Quand nous eûmes rejoint, sans avoir échangé une seule parole, notre voiture que nous avions laissée à la porte du bois, Eaouard me demanda si je voulais dîner à Paris ou rester à la campagne.

— Comme il vous plaira, et où il vous plaira, lui répondis-je.

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Et j'ajoutai, en feignant do rire : Pourvu que ce soil dans un enditiil nu nous soyons seuls.

— Hue voulez-vous dire'.' lii Edouard en balbutiant!

— . Je veux dire, lui répondis-je très-doucement, que nous

étions partis deux de Paris et que nous sommes amvr- trois dans ce pays.

— Mais qui vous a dit?... lit Edouard, sans nier, après un moment de silence pendanl lequel il m'avail examinés avec un redoublement de surprise.

— Personne n'a pu me le dire, cl VOUS le savez bien, lui répondis-jo. Je l'ai senti là, ajoutai-je en lui montrant mon cœur, et, pendant que vous ne me parliez pas, je vous entendais causer avec...

— Marianne, médit Edouard sans me laisser achever el eu mû prenant la main. Marianne, je VOUS assure que je vous aimerai.

— J'ai bien de l'avance sur vous; pourrez-vous me rattraper? lui répliquai-je en riant. Tenez, mon ami. votre amour pour moi, j'en ai peur, ressemblera longtemps a la maison de mon

parrain, qui est le sabotier de chez nous.

— Qu'est-ce que la maison de votre parrain? me demanda Edouard.

— La maison de mon parrain, lui répondis-je, c'est une maison qui est encore à bâtir. Excusez-moi si j'exprime mal ce que je veux dire; mais je me comprends très-bien,

Le dîner fut plus gai que n'avait été la promenade. Edouard me fît remarquer avec raison que, s'il était tombé dans une rêverie qui m'avait éloignée de sa pensée, c'était un peu ma faute à moi, qui, par mon silence et ma tristesse, avais permis aux souvenirs qu'Edouard voulait éviter de venir se glisser dans notre tôte-à-tète. Après le dîner, nous retournâmes à Paris. Comme il était encore de très-bonne heure, Edouard me proposa de me conduire dans un bal fréquenté par ses compagnons d'études et de plaisirs. J'entrai dans ce lieu sans savoir où j'allais et sans me faire aucune idée de ce que j'allais voir. Je n'y fus pas plutôt que j'aurais voulu en être dehors. L'éclat des lumières me blessait les yeux, le bruit m'étourdissait. Edouard fut bientôt entouré par plusieurs de ses amis, qui, ne l'ayant pas vu depuis son accident, vinrent le féliciter sur son rétablissement. 11 me présenta à eux, et reçut de nouveaux compliments à cause de moi, J'étais la plus belle de toutes les femmes qui fussent dans ce bal. Edouard le savait ; mais sa vanité, qui venait de s'éveiller, semblait prendre plaisir à se le faire dire dans les regards pleins de convoitise que m'adressaient les hommes et jusque dans les jalouses railleries de leurs compagnes. Je n'étais au bras d'Edouard que le drapeau vivant de son amour-propre.

— Quand nous rentrâmes à la maison le soir, j'étais trèsfatiguée, j'avais besoin de repos. Je priai Edouard de me laisser

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seule. Il parut touché de mon chagrin, et pendant une heure, me parla avec une tendresse et un respect infinis. Il sut trouver les mots qui savent convaincre lame qui ne demande pas mieux que d'être convaincue, et, pauvre ignorante que j'étais alors, je pris pour le langage de l'amour ce qui n'était que l'éloquence du désir.

— Au milieu de la nuit Edouard était encore chez moi !

— Il faut partir, lui dis-je en déroulant mes cheveux pour les mettre en papillotes, — ce qui était ma seule habitude de coquetterie.

— Comme tes cheveux sont beaux ! me dit Edouard en prenant une boucle qu'il porta à ses lèvres.

— Moins beaux que ceux d'une autre personne, murmurai-je machinalement.

— Plus beaux et plus fins, reprit Edouard ; vois plutôt. — Et, tirant de sa poche son portefeuille, — il en sortit un petit médaillon qui renfermait des cheveux de femme et me le donna à regarder. — Je lui rendis le médaillon sans rien dire, mais il sentit ma main trembler en lui remettant cet objet. — Tout à coup un parfum subtil et qui m'était inconnu se répandit dans l'air, et comme je levais les yeux, cherchant avec surprise d'où pouvait venir cette odeur pénétrante, j'aperçus Edouard qui tenait à la main la boucle de cheveux qu'il venait de me montrer enfermée dans le médaillon-cassolette. — Edouard alla ouvrir une fenêtre qui donnait sur la rue, et jeta au vent le souvenir dont la vue m'avait fait tressaillir malgré moi.

— Es-tu contente? me dit-il. — Je lui répondis en lui tendant la main; et comme une heure avancée sonnait à une horloge voisine, je lui renouvelai la prière que je lui avais déjà faite de se retirer.

— Oui, me répondit-il, — encore un moment : — quand tu auras achevé de mettre tes papillotes.

— Mais, lui répondis-je, — je n'en mettrai pas ce soir, — j'ai oublié de faire prendre du papier.

— En voici, — dit Edouard. — Et, ouvrant son portefeuille qui était resté sur la table. — il me tendit un petit paquet contetenant trois ou quatre lettres écrites sur papier très-fin. — Je regardai l'une de ces lettres, et je reconnus que c'étaient les mômes que j'avais trouvées dans le portefeuille que le pharmacien de la Râpée m'avait chargée de remettre à Edouard.

— Eh bien, me dit-il, —- en voyant que je restais immobile les lettres à la main, — et hésitant à m'en servir, — vous n'achevez pas de vous coiffer ?

— C'est bien cela que vous avez voulu me donner ? lui demandai-je en lui mettant les lettres sous les yeux.

— Sans doute, — me répondit-il. — Je veux vous prouver, Marianne, que je ne tiens plus à rien de ce qui pourrait me rappeler ce que vous voulez que j'oublie.

— Je vous remercie de ce que vous venez de faire, Edouard.

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lui répondis-jc; — j'ignore si l'abandon que vous me faites des choses qui vous rappellent une personne chérie est un sari Hier ; — mais cet abandon me prouve au moins que vous désirez me convaincre et apaiser les susceptibilités d'un sentiment de jalousie que vous devez comprendre. — Je me contenterai de cet abandon; car bien que je ne sois qu'une pauvre ignorante de tout ce qui n'est pas mon amour pour vous, — il existe cependant certaines délicatesses que je comprends instinctivement, — et dans ce moment où je vous aime, et où vous dites que vous m'aimez, — je n'offenserai point notre amour présent en faisant de ces lettres un usage qui offenserait votre amour passé. — Et après avoir approché les lettres de la flamme d'une bougie, — je les rejetai dans le fond de la cheminée, où elles ne tardèrent pas à être entièrement consumées.

— Et maintenant, lui dis-jeen entendant sonner trois heures du matin, — ce n'est plus moi qui vous dis de vous en aller, c'est l'horloge.

— Non, reprit Edouard. — J'avais promis de' sortir quand vous auriez mis vos papillotes; — vous n'avez pas voulu en mettre, — ce n'est point ma faute.

Et il s'empara de mes mains, qu'il couvrit de baisers comme un fou .

— Attendez — un peu, — lui dis-jeen riant, — je vais .mettre mes gants, — vous n'aimez pas à voir des mains rouges.

— .Méchante! — reprit Edouard, — rien ne vous échappe donc?

— Ah ! lui (lis-je, vous m'avez déjà fait bien souffrir!

— Je le sais, — me répondit-il. — Eh bien, alors, — que ce soit aujourd'hui la fin de tes souffrances, — et le commencement de ton bonheur! Et retirant de son doigt cette bague qui avait jadis appartenu à sa maîtresse, il la glissa dans le mien en me disant:

— Cette fois, Marianne, c'est bien à toi que je la donne!

— Pendant trois mois, Edouard parut être tout à moi, comme j'étais de mon côté toute à lui, mettant toutes mes pensées à prévenir ses désirs et tous mes efforts, à deviner ce qu'il' désirait que je fisse. Edouard avait changé mon nom de Marianne contre celui de Mariette, qu'il trouvait plus distingué, et j'avais compris, par ce seul fait, combien il était impatient de voir la métamorphosé de la personne compléter celle commencée parle nom. En toutes choses, dans mes habitudes comme dans mon langage, ic m'appliquai donc à faire disparaître tout ce qui pouvait indiquer la vulgarité de mon origine; j'avais remarqué souvent un embarras qu'Edouard dissimulait mal lorsque je me trouvais au milieu de ses amis, et j'avais deviné que cette inquiétude

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Marianne, je vous assure que je vous ain

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était causée par certaines tournures rustiques qui m'échappaient dans la conversation, et qui parfois faisaient sourire ceux qui m'écoulaient. Je connaissais déjà assez Edouard pour savoir qu'une grande partie de l'amour qu'il disait avoir pour moi n'était que de l'amour -propre, et je voulus éviter au sien jus-qu'aux plus puérils motifs qui auraient été de nature à le blesser. A beaucoup d'esprit naturel je joignais beaucoup d'intelligence, une volonté opiniâtre, et cette patience obstinée qui arrive à de si grands résultats chez une femme, quand elle a l'amour pour mobile. J'entrepris donc d'apprendre à parler et à écrire avec correction. J'achetai une grammaire et je l' étudiai pendant les heures de la journée où Edouard me laissait seule pour aller à ses études, car je l'avais décidé à se remettre à ses travaux qu'il avait si-longtemps négligés. Quelquefois, la nuit, pendant qu'il dormait, je copiais des chapitres entiers dans les livres que renfermait sa bibliothèque : mes progrès devinrent très-rapides, et je pus m'en convaincre moi-môme, lorsque je comparais au livre où je les empruntais des passages écrits de mémoire, et dans lesquels je remarquais que les fautes devenaient de jour en jour plus rares. Tout le temps que j'avais de libre, je l'employais ainsi à faire ce que j'appelais mes classes, et jamais pensionnaire qui voit approcher le jour des prix ne ressentitplus dejoie que je n'en éprouvai quand je fus en état de réaliser un grand projet que je m'étais mis dans l'idée et qui devait être la récompense de toutes les peines que j'avais eues dans mes études. J'avais choisi le jour de la fête d'Edouard pour réaliser ce beau projet: c'était un compliment écrit de ma plus belle main, et dans lequel je voulais lui dire tout l'amour que j'avais pour lui, — sans faire une seule faute d'orthographe. — je mis bien huit jours à composer mon petit discours, et cependant on ne s'en serait pas douté, car ce n'était pas bien long, et c'était bien simple :

« Mon cher ami bien-aimé, « C'est aujourd'hui le jour de ta fête, — et depuis que je te « connais c'est tous les jours la mienne. — Ce que je te dis là, « c'est bien la vérité, car il me semble maintenant que je n'ai pas « d'autre raison d'exister que pour t'aimer, et te le prouver de « toutes les façons que je pourrai. C'est pour cela que j'ai guette « dans l'almanach le jour qui portait le nom de ton saint, pour <i avoir l'occasion de t'offrirmon bouquet, qui ne me eoùte pas « cher, puisque c'est avec ton argent que je l'ai acheté. — A « ce bouquet, j'ai voulu joindre un petit talent qui m'a donné « bien du mal à acquérir ; — mais j'aurais voulu en avoir encore « davantage, afin de donner plus de prix à une chose qui pouci vait te faire plaisir. Grâce au petit talent dont je te parle, « quand tu iras passer les vacances dans ta i'amille, je pourrai w encore causer avec toi par le moyen des lettres; — et, comme « tu peux déjà t'en apercevoir par celle-ci, en lisant les miennes,

« lu n'auras pas à craindre d'y trouver de certaines choses que « les femmes les plus ignorantes disent si bien, — et qu'elles « écrivent quelquefois si mal; — ce qui l'ait rire les hommes, car « ils ont l'habitude de ne pas faire plus d'attention a une jolie « pensée quand elle est mal exprimée, qu'à une jolie femme [< quand elle n'est pas bien mise. — Pour commencer, je n'ai mis « dans ma lettre que des mois simples, — parce que j'aurais eu « peur de me tromper, n'étant pas encore très-savante. J'ai évité « les temps difficiles des verbes avec autant de soin que le verre « de mon parrain qui est sabotier chez nous évite les carafes. Kt « cependant, s'il m'était échappé des fautes, par chacune que tu « trouveras, tu me condamneras à copier le verbe je l'aime de « tout mon cœur, — et je ne trouverai jamais ma punition assez (( longue. — Mon cher ami bien-aimé, — je te souhaite une « bonne fête, et beaucoup d'autres par la suite. — Si j'ai l'ail une « faute en me donnant à toi, — le bon Dieu ne m'en a pas gardé « rancune, il faut bien croire, puisqu'il me rend si heureuse que « je ne pense pas qu'il y ait sur la terre une femme qui le soit « plus que moi.

« Ta petite Sévigné,

« Mariettk. »

Le jour anniversaire de la fête d'Edouard, j'allai choisir un joli bouquet au Marché aux Fleurs, près duquel nous demeurions. Quand je rentrai il notre hôtel garni, Edouard était sorti pour aller au cours : cette absence arrivait à propos pour me servir dans une petite ruse que je méditais. Afin de mieux jouir de la surprise que ma lettre devait causer à Edouard, j'appelai le garçon de l'hôtel, et je lui lis sa leçon.

François, lui dis-je en lui montrant le bouquet que j'avais déposé sur une table, voici des fleurs et une lettre pour M. Edouard. Il ne va pas tarder à rentrer, sans doute, car c'est son heure. Quand il reviendra, vous lui direz qu'une dame, que vous ne connaissez pas, vous a remis pour lui ce bouquet et cette lettre. Et s'il me demandait, vous lui répondrez que je suis sortie.

— Oui, mademoiselle, me répondit François, j'ai bien compris; mais, tenez, je crois que voilà précisément M. Edouard qui monte l'escalier.

— Vous avez raison, dis-je, c'est son pas, — et je passai précipitamment dans une autre chambre, contiguë à celle douard et occupée par son ami, que je savais ne pas devoir trer en ce moment. Dans la mince cloison mitoyenne à ces logements, séparés seulement par une porte condami existait des lézardes à travers lesquelles on pouvait voir facilement ce qui se passait d'une chambre dans l'autre, observatoires, qu'on eût dit préparés à point pour l'inqui du regard, se joignait une acoustique si favorable àl'indisc

de l'oreille, que les locataires co-mitoyens pouvaient pr

s'entendre penser. J'étais donc sûre de ne pas perdre une seule nuance de la surprise que ma lettre causerait à Edouard, qui, se croyant seul, s'abandonnerait plus librement a son impression. Ah! j'ignorais alors la fable antique de Psyché.

Lorsque Edouard rentra, il n'était pas seul; l'étudiant dans la chambre duquel j'étais cachée alors l'accompagnait. Le garçon de l'hôtel fit ma commission comme je le lui avait recommandé. -- — Une femme! dit Edouard avec surprise. Vous dites que c'est une femme qui a apporté ce bouquet et cette lettre? Cette personne est-elle déjà venue me demander?

— Je ne la connais pas, répondit le domestique.

— Mais à quel propos ces fleurs? Qu'est-ce que cela signilie? fit Edouard en prenant la lettre.

— Parbleu! s'écria son ami, c'est aujourd'hui ta fête. Je me rappelle que les autres années, dans ce temps-ci... Hélène!

— Ah ! mon Dieu ! fit Edouard avec un cri qui m'entra dans le cœur, serait-ce elle ?

Et je le vis décacheter ma lettre ; mais aux premiers mots qu'il lut le désappointement se peignit sur son visage :je ne crois pas qu'il la lut même tout entière ; il la jeta du reste sur la table, auprès du bouquet, et dit à son ami : — Cette lettre m'a donné un coup !

— Eh bien, demanda l'étudiant, ce n'est donc pas?...

— Mais non, interrompit brusquement Edouard, ce n'est pas celle que tu croyais; tiens, lis. — Et il tendit le papier à son ami, qui se mit à lire mon compliment tout haut.

— Quelle adorable créature que cette Marianne! dit -il à Edouard; quand je la regarde quelquefois, il me semble que j'ai devant les yeux la résurrection de cette naïve fillette que Greuze fait pleurer sur une cruche cassée ; — et avec cela spirituelle, vive et gaie comme l'ivresse des vins de son pays! Tiens, tu n'es pas digne d'avoir une aussi charmante maîtresse. Pauvre fille! elle ne sait qu'imaginer pour te faire plaisir. Dire qu'elle a appris la grammaire!...

— Elle a espéré que je lui achèterais un châle, répondit Edouard froidement.

— Ah ! c'est trop fort,— s'écria son ami. Comment, Dieu fait exprès pour toi le miracle de créer une Eve qui n'aime pas les pommes, et tu accueilles aussi tranquillement ce cadeau ! C'est décourageant pour la Providence. Je donnerais mon diplôme pour qu'on t'enlevât Mariette.

— Qu'on s'en avise! répondit Edouad avec vivacité.

— Eh bien ! tu l'aimes donc?

— Elle m'est nécessaire.

— Ah ! si j'avais su, dit l'étudiant, si j'avais su qu'un méchant coup de bouteille pût me procurer mes entrées dans le cœur de cette tille, je l'aurais bien reçu à ta place.

— Est-ce que tu serais amoureux de Marianne, par hasard? demanda Edouard.

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