‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 54 sur 66 · LA VIE I)K 1(011 KM K · texte numérisé non relu

LA VIE I)K 1(011 KM K

veux jamais que ce que vous voulez, et r|u'en toutes choses votre volonté est la mienne. Je ne travaillerai pas.

— Alors, me dit-il, ne parlons plus de cela. — Si lu es inquiète à cause de ton avenir, rassure-toi. Quand nous devrons nous quitter, jeté fournirai les moyens d'assurer Ion e\i-.lenre tu te feras alors lingère si tu veux, el quand je Berai notaire,

— c'est toi qui me fourniras mes manchettes et mes jabots. — Mais je n'en suis pas encore là, car toutes les fois que j'essaye de passer un examen je suis repoussé par une majorité de négresses;— je n'ai jamais pu obtenir qu'une Seule boule blanche,

— et encore le professeur qui nie l'a donnée s'était trompé:

— il croyait être à la chambre, et voter pour le ministère. Ah! vois-tu, ma chère, les Pàndectes et Justinien son! chose bien maussade, et, pour être amusants, il faudrait que les codes fussent refaits par M. Alexandre Dumas.

Peu de temps après cette explication, qui n'avait amené aucun changement, Edouard reçut de sa famille une somme assez, importante, destinée à l'acquittement de dettes contractées avant qu'il me connût. La plus faible partie de ces fonds seulement fut employée à l'usage auquel ils étaient destinés. De modiques à-compte donnèrent de la sécurité aux créanciers, qui, sachant Edouard de bonne famille, n'hésitèrent pas à lui ouvrir de nouveaux crédits. Un. grand changement s'introduisit alors dans notre existence. Edouard quitta l'hôtel garni qu'il avait habité jusqu'alors, et prit un logement qu'il fit meubler presque avec somptuosité. — L'amour, me disait-il, est comme les bonnes pièces de théâtre, qui gagnent toujours à être jouées dans de beaux décors. Ne te trouves-tu pas mieux ici, au milieu de ces élégances et de ce confortable, que dans l'horrible niche à poëtc crotté que nous venons de quitter?

— Peu m'importe où je sois, lui répondis-je, pourvu que tu y sois avec moi !

— Ah! me dit-il en riant, -- tu es de l'école une chaumière et ton cœur. — J'aurai bien de la peine àt'aristocratiser. — Cependant, ajouta-t-il en me regardant, tu portes le velours et la soie comme si tu avais été au baptême dans des langes brodés parPalmyre

Pendant deux mois, notre existence ne fut guère qu'une fête perpétuelle. Deux ou trois fois par semaine nous allions au spectacle, pour lequel je ne tardai pas à prendre un grand goût; nous suivions surtout assidùmentles premières représentations. Je ne tardai pas à être remarquée de ce public particulier qui. assiste aux solennités dramatiques, et sans doute confondue avec une certaine classe de femmes qui ont pour habitude d'y avoir leur loge ou leur stalle. Ma beauté, mise en relief par

J'appelai le garçon do l'iiolol et je lui lis sa leçuu.

Propriété de M. Ualmann I>vy

d'élégantes toilettes, devenait le pôle où se tournaient toutes les lorgnettes dés que j'entrais dans la salle, et, avec cette ouïe subtile de la coquetterie, qui ferait entendre à une femme sourde les compliments dont elle serait l'objet, je devinais les remarques flatteuses et la curiosité que ma présence excitait. Un jour, Edouard me conduisit à l'Opéra : on donnait une représentation extraordinaire à laquelle concouraient les artistes du Théâtre-Italien, qui devaient exécuter un acte duPirate. Quand un célèbre ténor chanta la fameuse cavatine qui est devenue classique, je me tournai machinalement vers Edouard, guidée peut-être par ce sentiment qui nous fait désirer de voir partager par un autre l'émotion que nous fait épronver la vue ou l'audition d'une belle chose. Edouard ne regardait pas la scène : ses yeux étaient fixés sur la loge voisine de la nôtre. Au mouvement que j'avais fait, il s'était aperçu que je l'observais, et, s'étant détourné de mon côté, il essaya de me distraire en me demandant mon opinion sur la musique italienne. Je remarquai alors un peu d'altération dans sa voix, d'embarras dans son attitude, et il me sembla que ses regards se portaient de nouveau dans la direction de la loge d'à côté, occupée sans doute par des personnes qui se tenaient dans le fond, earjene pouvais les apercevoir de ma place. Avant qu'Edouard eût pu me retenir et deviner ce que j'allais faire, je me penchai vivement en dehors de notre .loge, et je regardai dans l'autre : elle était vide ; mais, au même instant, j'entendis le bruit de la porte que refermaient derrière elles les personnes qui venaient de sortir.

— Que fais tu donc, Mariette? me dit Edouard en me tirant par le bras.

— Je voulais savoir, lui répondis-je, qui tu regardais avec tant d'obstination tout à l'heure.

— C'est une cantatrice très-connue qui était dans cette loge, me répondit Edouard, et j'étais curieux d'observer l'effet que lui causerait cet air chanté par cet acteur. —Et il m'expliqua, à voix basse, la petite chronique qui circulait, alors dans le public a propos de ces deux artistes. Cette explication me semblajusqu'à un certain pointplausible ; néanmoins je fis remarquer à Edouard qu'il avait paru bien ému en écoutant la cavatine.

— 11 y a trois airs qui me produisent cet effet-là, me répondit-il, ce sont : la Dernière pensée de Weber, les Adieux de Schubert et Y adagio de l'air que tu viens d'entendre. Quand Rubini chantait cette musique aux Italiens, les cariatides de l'avant-scène avaient des larmes aux yeux.

— Puisque c'est une cantatrice célèbre qui est près de nous, lui dis-je, lorsqu'elle rentrera dans la loge, tu me la feras voir; je voudrais bien la connaître.

— Ah ! répondit Edouard, elle n'était venue que pourl'opéra italien: elle ne reviendra sans doute pas.

— Probablement que si, lui dis-je, car elle a laissé son ■mouchoir sur le bord de la loge.

3'JG

— Vraiment? fit Edouard.

— Regarde.

— C'est vrai. — Tiens-tu beaucoup à voir le ballet? me de-

manda-t-il.

— Non ! lui répondis-je.

— Eh bien, allons-nous-en.

— Comme tu voudras.

Nous venions de quitter la loge et nous avions à peine fait quelques pas dans les corridors lorsque Edouard s'arrêta brusquement et me quitta le bras.

— Étourdi que je suis, me dit-il, j'ai oublié ma lorgnette. Attends-moi une seconde, je vais la prendre.

Pendant que je l'attendais, j'entendis un monsieur dire à un denses amis, en lui désignant une femme qui se trouvait à quelques pas : — Tiens, voici mademoiselle .1 ... (i ...

C'était le nom delà cantatrice dont Edouard m'avait parlé. Je la suivis des yeux pour voir si elle retournerai! dans la loge qui était auprès de la nôtre, mais elle passa devant et se fit ouvrir une loge en face.

Quand Edouard m'eut rejointe, je lui dis que je venais de voir mademoiselle.!... G... — Comment se fait-il, lui demandai-je, qu'elle ne soit point rentrée dans la loge où elle était tout à l'heure?

— Ah! me répondit Edouard, elle est sans doute dans celle de sa sœur la danseuse.

Nous allâmes souper. — J'étais entrée à peine depuis quelques instants dans un cabinet du calé Anglais, lorsque je sentis une odeur douce et fine, n'ayant d'analogie avec aucun parfum connu, se répandre autour de moi et me pénétrer jusqu'au cerveau. J'en fis la remarque à Edouard, qui nie répondit qu'il ne sentait rien.

— Il nie semble, lui dis-je, que j'ai déjà respiré cette odeur, mais je ne me rappelle pas en quelle occasion. — D'où peut-elle venir? Il est impossible qu'elle t'échappe.

— Je t'assure que je ne sens rien : ce seront sans doute les personnes qui nous ont précédés dans ce cabinet qui y auront laissé cette odorante trace de leur passage, qui n'est point perceptible pour moi.

, Quand nous fûmes rentrés à la maison, je fis. remarquer à Edouard que l'odeur nous avait suivis.

— Tu es folle, me répondit-il presque avec impatience ; et quand même cela serait, que veux-tu que j'y fasse? 11 y a des parfums assez violents pour s'imprégner après les étoffes, celuilà est peut-être du nombre ; s'il n'est pas désagréable, qu'est-ce que cela te fait?

Cette nuit-là, Edouard resta seul dans son cabinet : il voulait travailler, me donna-t-il pour prétexte.

Depuis quelque temps, Edouard me faisait croire qu'il préparait un examen, et, deux ou trois heures par jour, il me lais-

sait seule à la maison. Je remplissais ces heures de loisir par la lecture, qui, d'une distraction qu'elle était d'abord, finit par devenir une passion. Au bout d'un certain temps, Edouard fut tout étonné de voir que je connaissais en grande partie, et par leurs œuvres principales, les grands écrivains et les poètes modernes, En voyant l'enthousiasme avec lequel je m'exprimais à propos de quelques-uns, il me railla un jour doucement et me dit.

— Prends garde, ma chère, tu vas devenir un bas-bleu. Néanmoins je m'aperçus bien que, dans le fond, sa vanité

était chatouillée lorsqu'il me voyait quelquefois au milieu de ses amis, qu'il réunissait une fois par semaine, en état sinon de discuter, au moins d'apprécier les romans ou les drames nouveaux. Un jour, Edouard m'annonça qu'il allait faire venir un piano.

— Qu'en ferons nous? lui dis-je. Nous ne pourrons nous en servir ni l'un ni l'antre.

— Serais-tu fâchée si je te faisais apprendre la musique? me demanda-t-il.

— Non pas, lui répondis-je ; mais c'est bien difficile et bien long.

— Parbleu ! je ne compte pas que tu deviendras de la force de Listz ou de Thalberg, mais je ne serais pas fâché que tu pusses tapoter passablement un air de romance ou une valse.

Le lendemain même, j'eus un piano et une maîtresse. Pendant les huit premiers jours, je me martyrisai les doigts à faire des gammes. J'étais occupée de mon piano comme un enfant d'un jouet nouveau; mais le bruit que je faisais agaçait horriblement Edouard.

— Si tu savais comme tu m'ennuies, ma chère, me disait-il en riant.

— Et moi donc, lui répondais-je, crois-tu que cela m'amuse de faire ta ra ta ta toute la journée? Si je pouvais seulement jouer Au clair-de la lune, ça me donnerait du courage.

— Eh bien! me dit Edouard, je recommanderai à ta maîtresse qu'en dehors des études élémentaires elle t'apprenne à jouer très-vite deux ou trois airs pour t'amuser ; cela fait que tu pourras donner aux voisins l'idée que tu es musicienne.

En effet, ma maîtresse de piano, à force de patience, me mit en état d'exécuter, tant bien que mal, trois airs différents. Bien que j'eusse entendu seulement une fois le motif qu'elle m'avait appris en dernier lieu, il me sembla le reconnaître. — De qui est cette musique? demandai-je.

— Elle est de Bellini, me dit ma maîtresse de piano, dans l'opéra du Pirate.

— Ah ! Et les deux autres morceaux?

— C'est la Dernière pensée de Weber et l'air des Adieux de de. Sc,h'ihft»'t

Je nie rappelai alors qu'Edouard m'aVail parlé dé ces troii airs comme de ceux qui lui causaient le plus de plaisir, et je conV jiris pourquoi il me les avait fait apprendre; mais une chose

m'étonna: r<' fut de voir que, dès qu il m'eut entendue j 'les

trois morceaux qu'il avait Choisis, il suspendit les leçons de piano.

— Pourquoi as-tu renvoyé ma maîtresse? lui demandai-je.

— Tu en sais asse/., nie répondit-il brusquement.

— Trois airs ! Je ressemble à une tabatière à musique.

— J'aime ces trois airs, répondit Edouard.

En effet, tous les soirs il me faisait mettre au piano et me priait de lui jouer souvent, niême plusieurs fois de suite, ses morceaux favoris.

— Vois comme tu es égoïste, lui disais-je ; moi qui serais si contente si je pouvais jouer les jolies polkas que nous entendons dans les bals, tu ne veux pas que je continue mes leçons ! Pourquoi as-tu commencé à me faire apprendre? Je suis comme un entant à qui on n'aurait appris que le commencement de l'alphabet. Cela m'ennuie de répéter toujours la même chose. Et puis, tes trois airs sont très-beaux, mais il sont tristes à mourir, et toi-même, quand tu les écoutes, tu as l'air tout mélancolique.

— Allons, nia petite serinette, me répondait Edouard en m'embrassant, va me jouer la Dernière pensée très-piano, et recommande les basses à ta main gauche.— Et si je détournais la tête, j'apercevais Edouard qui m'écoutait tout rêveur, le front appuyé dans ses mains.

Un jour il me demanda pourquoi, au lieu de me coiffer avec des anglaises, je ne portais pas mes cheveux en bandeaux ondulés.

— Je no sais point si cette mode ira à l'air de ma ligure, lui répondis-je, mais j'essayerai.

Le lendemain même, comme je faisais l'essai de ma nouvelle coiffure, je trouvai sur ma table de toilette un flacon d'essence portant un nom exotique très-peu commun dans la parfumerie ; le même parfum qui m'avait poursuivie si obstinément pendant la soirée de l'Opéra se répandit dans nia chambre avec une violence singulière. J'appelai ma femme de chambre, et je lui demandai pourquoi elle avait, sans me consulter, changé l'odeur dont je me servais habituellement, l'héliotrope ou la verveine.

— Ce n'est point moi, madame, me répondit-elle ; c'est M. Edouard qui m'a dit de mettre cela sur votre toilette. — Edouard, que je questionnai à ce propos, me répondit que ce parfum, qui avait de grandes qualités hygiéniques lui avait été recommandé par un chimiste de ses amis.

— Mais, lui demandai-je, comment se fait-il que cette odeur soit précisément la même de l'autre soir, tu sais bien?

— De quoi t'inquiètes-lu ? me répondit-il; si ce parfum te déplaît, ne t'en sers pas, — c'est bien simple :

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- Ce n'est point qu'il mo déplaise, mon ami, - mais... jone

sais !

— Ouoi? fit Edouard.

-Rien, lui répondisse,-, voyant qu'il allai! entrer eH tolère Le soir» il me pria de me mettre au piano. . ™~ Ah 10'est bien ennuyeux 1 m'écria-je. Et comme je joua s ttès^égligemment, il m'arriva de fausser quelques mesures de

1 ''^EalAone1 aUent.on à ta main gauche, s'écria-t-il, tu joues fou* \ussi pourquoi ne regardes-tu pas le clavier/

.'je n'ai .as besoin de regarder; je suis tellement fatiguée de celte musique, que je l'exécute comme une mécanique. Je suis sûre de iouer juste en fermant les yeux. /•■*,-,

1 Jeiaae s'écria Edouard en se levant avec précipitation, mie tu n'es pas capable de jouer sans lumière. q 1 Nous allons bien le voir, m'écriai-je à mon our et ayant soufflé les bougies, j'exécutai très-correctement la mélodie des des ArfSc, j'avais a peine achevé lorsque Edouard, qui s était

v 'h é de moi sans que je l'entendisse, n, attira brusquement veï lui et je le sentis qui couvrait mon front et mes cheveux Hômulés de baisers fous. . . .

- Mais qu'as-tu donc? lui dis-je en riant ; je no t ai jamais

VU- Je ne sais, me dit-il; c'est cette musique cette soirée do nrintemps, ces odeurs de lilas qui entrent par les fenêtres, ce jSÏTqSi émane de ta chevelure. Le cœur a quelquefois de ces ivresses spontanées. .

Je vais rallumer les bougies, dis-je. . .

-Non' nonl s'écria Edouard, c'est inutile restons ainsi; il me semble que l'obscurité augmente encore le charme de ce moment délicieux. -Et il s'étendit à mes pieds, tenant mes mains sur ses lèvres et ne disant pas un mot.

Le bonheur que me causa cette soudaine explosion de tendresse fut bientôt troublé par de vagues appréhensions. Des sôunèoi navrants murmuraient dans mon esprit mais je ^efforçais de les repousser avant qu'il se lussent formulés durement me semblait que toutes les arrière-pensées, tous les e iments de doute seraient, si je les admettais en ce momen ne " ffense faite à l'amour qu'Edouard avait pour moi Ou' avait-il d'étonnant à ce que cet amour se manifestât avec ni è vivacité en de certains instants .que dans d autres? Né a -je pas ainsi moi-même à l'égard d'Edouard ? N y ava.t-.l point des fours où il me semblait plus cher ou son absence me lis . t nlUS triste, où son retour me trouvait plus joyeuse? Comn ' es1 it et l'imagination, le cœur n'avait-.l donc pas ses eu es de verve d'emportement, d'enthousiasme, s'exphquant ni choTe' e„ appanmoe les plus futiles : un chant d oiseau, nnemusiaue lointaine, un mot dit d'une certaine laçon et SXXp\t l'accent en une caresse de langage? Pour être

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durables et supportables d'ailleurs, toutes les passions extrêmes ne doivent-elles pas avoir leurs époques de trêve? Si la concentration perpétuelle de l'esprit dans une seule pensées amène la folie, la concentration du cœur dans un sentiment unique n'aurait-elle pas aussi ses dangers? N'était-il donc point naturel, alors, que l'amour eût ses variations, son atmosphère particulière pour ainsi dire, ses temps de calme qu'il serait injuste de prendre pour du refroidissement ou de l'indiU'érence, puisqu'ils ne sont en réalité qu'un repos, un recueillement nécessaire, durant lequel le cœur prend de nouvelles forces et se prépare à ces débordements impétueux qui semblent un délire?— C'était par toutes ces réflexions que j'essayais intérieurement de justifier les transports dont Edouard venait d'être saisi auprès de moi ; et comme on est toujours habile à gagner son procès quand on se l'ait l'avocat de sa propre cause, je trouvai encore mille raisons qui me venaient expliquer le motif de cet-accès de passion soudaine. Ne réalisais-je pas mieux chaque jour le programme des qualités et même des défauts qu'Edouard semblait exiger dans une femme aimée, pour qu'elle lui parût parfaite ? Ses idées, quelquefois singulières, et qui d'abord étaient les plus antipathiques avec mes goûts, j'avais fini par les admettre et même par les partager. Quand il lui arrivait de me consulter sur quelque chose, je saisissais du premier coup le sens de sa question, et jamais ma réponse n'apportait un envers à son avis. Corrompu, sinon de cœur au moins d'esprit, par une longue fréquentation de quelques jeunes gens qui passaient leur temps à mettre des étiquettes ridicules aux sentiments et aux choses les plus honorables, Edouard était devenu, moins par conviction que par le désir d'étaler une vaine audace, un de ces joueurs de paradoxe, un de ces sophistes dont l'immoralité de convention se fait une tribune des tables d'estaminet où ils accroupissent leur existence oisive, ouvrant l'oreille à tout mauvais propos et la fermant au proverbe qui dit: « Ne rien faire est mal faire.» Ces conversations d'après boire qui, dans les premiers temps, me rendaient rougissante et confuse, avaient maintenant pour moi une sorte d'attrait: j'y prenais part avec une vivacité qui m'attirait les applaudissements des compagnons d'Edouard. J'avais appris peu à peu à parler leur libre langage, où le cynisme de l'expression égalait celui de la pensée. De la petite Marianne, la naïve servante de la Bonne-Cave, il ne restait plus en moi qu'un souvenir chaque jour oublié davantage, parce que je voulais le faire oubliera Edouard. L'élan qui venait de le courber à mes genoux, c'était peut-être, en même temps qu'un cri d'amour, le cri de sa reconnaissance tardive, quand il s'était aperçu que, fidèle à ma promesse, en devenant la femme qu'il avait désiré que je fusse, de tout mon être ancien je n'avais conservé que mon cœur.

, — 'Au bout d'une heure de silence, Edouard se leva subitement,

Je sais comment s'appellent les femmes qui portent des robes de sois, ont les mains planches et font de bons dîners, suas avoir

besoin de tra\ ailler,

Propriété de M. Caïman n Lévy

et alla s'asseoir à quelque distance de moi. Je rallumai les bougies, et je me retirai dans ma chambre, inquiétée intérieurement par la placidité soudaine qui, sans- transition, remplaçait son enthousiasme. Le baiser qu'il m'avait rendu ne ressemblait pas a ceux qu'il m'avait donnes quand nous étions à la fenêtre. C'était le môme homme qui venait de m'embrasser, et il me semblait que ce n'était pas avec les mômes lèvres.

— Peu de jours après cette soirée, Edouard m'annonça qu'il venait de louer à Bellevue une habitation de campagne, et que nous irions y passer un mois ou deux de la belle saison, dans laquelle on venait d'entrer. Le lendemain même, nous étions installés dans un des petits cottages qui bordent cette magnifique avenue de Meudon, dont le panorama lutte d'immensité avec celui de la terrasse de Saint-Germain. Dans la journée, Edouard me quittait pour aller suivre les cours, car le chemin de fer le mettait à une demi-heure de l'Ecole. Le soir, après le dîner, nous allions faire ensemble une promenade dans le parc ou dans le bois de Meudon, tout peuplé de charmantes oasis, qui appellent la solitude à deux, et conviennent aux dialogues à bouche close. Quelquefois, au retour de ces promenades, je régalais Edouard de son petit concert, dont le programme était resté invariable. — Et la même scène qui m'avait surprise un soir se renouvela encore deux ou trois fois.

— Quelle singulière manie as-tu donc? lui disais-je; ne saurais-tu m'embrasser sans me décoiffer ainsi?

— Es-tu donc fâchée que je trouve tes cheveux beaux et que mes lèvres le leur disent? me répondait Edouard.

Un matin, j'eus occasion de faire des reproches à ma bonne, à cause de sa négligence.

— Je ne sais comment cela se fait, lui dis-je, mais chaque fois que la blanchisseuse rapporte mon linge, il y manque quelque chose; — cette fois encore on m'a égaré un mouchoir auquel je tenais beaucoup.

— Peut-être ne le lui avait-on pas donné à blanchir cette fois, répondit ma bonne.

Il me manque cependant, et je serais désolée qu'on ne le

retrouvât point, — car c'est un objet de prix.

— Je vais chercher partout, dit la bonne.

Cinq minutes après elle rentra dans ma chambre.

Eh bien! avez-vous trouvé? lui demandai-je.

— - Oui, madame. — J'ai eu une bonneidée: — comme j'avais cherché partout chez madame sans rien trouver, — j'ai cherché dans la chambre de M. Edouard. — C'était une bonneidée: j'ai trouvé le mouchoir, — il était dans l'armoire à glace, — dans un coin, comme si on l'avait caché, — mais l'odeur me l'a fait découvrir.

— Quelle odeur?

— Madame sait bien; — cette odeur si forte, qu'elle emploie depuis quelque temps?

^"^vSk.

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— Donnez, lui dis-je.

Au premier coup d'œil, je m'aperçus que ce n'étail pas le mouchoir que je pensais perdu. Il étail beaucoup plus riche que celui que j'avais, — el de ses plis s'émanail ce parfum étranger diiiil Edouard avait désiré que je fisse usage pour mes che veux. — Je renvoyai ma bonne. — Quand je fus seule, j'examinai plus attentivemenl cette trouvaille, qui allait sans doute me in e lire sur la trace d'une intrigue; — un chiffre étail brodé dans le coin, un ./. et un G. — Au même instant où je faisais cette découverte, j'entendis les pas d'Edouard dans la chambre voisine. — 11 était à peine entré dans la mienne que je m'étais dressée devant lui.

— Qu'est-ce que cela? lui dis-je en lui mettanl le mouchoir SOUS le nez.

— Ça? me répondit Edouard tranquillement, c'esl un chiffon qui sent ma foi très-bon.

— Vous sentez doue les odeurs aujourd'hui? lui dis-je, irritée de son sang-froid.

— Ali çà I mon entant, — continua Edouard sur le même ton, — est-ce une scèneque tu veux me faire .' — alors préviens,

— frappe les trois coups; — et d'abord, ajouta-t-il en se laissant tomber dans un fauteuil, laisse-moi m'asseoir dans ma stalle;

— maintenant j'y suis, lu peux commencer. — Le Mouchoir qui sent bon, — comédie en un acte, — et en prose, n'est ce pas ?

— lâche que ce soit en prose.

— Edouard, lui dis-je, c'est cruel à vous d'ajouter une telle ironie à une trahison : — c'est assez du poignard, — ne l'empoisonnez pas.

— Ah! ah I s'écria-t-il, ce n'est point une comédie: poignard et poison, — voilà qui promet un drame. — Continue. — La colère te va comme le jaune aux brunes,

— Gomment se fait-il quej'aie trouvé ce mouchoir dans un de vos meubles ?

— La sagesse ^les nations dit: — Cherchez, et vous trouverez. — Ta as cherché, et tu as trouvé ; et voilà ce qui prouve une fois de plus la vérité du proverbe.

J'observais la i.^ure d'Edouard : — il étaif un peu pâle, — mais impassible.

— Me direz-vous au moins pourquoi il s'y trouvait caché? saurai-je à qui appartient cette relique d'un amour...

— Ah ! ah ! tu brûles, s'écria Edouard; — relique est le mot vrai, — et relique d'amour est bien trouvé; — d'amour, en effet. Que tu es belle, Mariette, — que tu es belle ainsi ! — Tu as du phosphore dans les yeux; on dirait que tu poses pour Némésis: il ne te manque qu'un fouet à la main.

— Ainsi, vous convenez que ce mouchoir appartient à une femme ?

— Aurais-je dit une femme ? exclama Edouard. — Une femme, Seigneur I — Non, ce n'est point une femme, c'est

une déesse ! — Pourquoi voudrais-tu qu'il n'y eût que toi de déesse! au monde? — C'est de l'égoïsme !

Edouard, m'écriai-je, — ce que vous faites en ce moment

est honteux. Ce ton de plaisanterie, quand vous savez tout ce que je souffre, est indigne.

Qui touche au feu se brûle, me répondit-il; — c'est encore

imprimé. Pourquoi es-tu entrée dans le cabinet de Barbe-Bleu? Si je te coupais la tète un peu, pour t'apprendre? — Ah! Mariette, ajouta-t-il d'une voix plus douce, en me forçant à m'asseoir sur ses genoux, que j'aime cette larme qui vient éteindre l'éclair de ton regard de Méduse! — Allons, ôte-moi bien vite ce vilain masque qui gâte ton doux visage fait poulies émotions pacifiques de l'amour et du plaisir. — Assez de mélodrame comme cela; — passons a la comédie, et tâchons de rire un peu: — nous n'avons qu'un temps à vivre, — Tu disais donc que ce mouchoir chiffonné te chiffonne? — Tiens, voilà, déjà un mot très-gai, — demande plutôt à M. Scribe. — Allons, ris un peu, Mariette.

Et il faisait de si drôles de mines en me parlant ainsi que, malgré le peu de désir que j'en eusse, —je ne pifs m'empêchei de sourire.

— Ah ! ah ! le voilà donc revenu, notre bon rire ? s'écria Edouard — en frappant dans ses mains. — Vois-tu, ma chère, la bouche d'une femme est faite pour trois choses : pour sourire, pour embrasser, et pour dire : Je t'aime. — • Ah ! j'oubliais — et pour manger des gâteaux, ajouta-t-il en tirant de sa poche quelques friandises qu'il avait rapportées de Paris.

— Mais, en attendant, repris-je alors, je n'en suis pas plus avancée sur l'origine de ce mouchoir. — D'où vient-il? — Pourquoi a-t-il cette odeur que tu me fais mettre dans mes cheveux, que tu aimes tant à embrasser justement depuis que je me sert de ce parfum ? — Avoue qu'il y a dans tout ceci quelque chose de singulier, et qu'il faudrait que je t'aimasse bien peu pour ne pas m'en émouvoir. — Et cette marque J. G. — De quel nom ces lettres sont-elles les initiales, — ah*! mon ami, tu as beau faire; vois-tu, — je devine, — malgré moi, je devine.

— Eh bien! sorcière, voyons un peu — ce que tu devines.

— Eh bien, lui dis-je, — tu as pris ce mouchoir à l'Opéra.

— Exact.

— Dans la loge qui était près de la nôtre.

— Scrupuleusement véridique.

— Et où se trouvait sans doute une personne ?

— Où se trouvait certainement une femme.

— Qui s'appelle?

— Qui s'appelle, interrompit Edouard, en partant d'un grand éclat de rire, — qui s'appelle Semiramide, — Norma, — Eluire au théâtre; — et dans la vie privée, Julia G... Je lui ai volé son mouchoir, — c'est authentique, — par enthousiasme pour son

h^fSSi?.

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beau talent, — comme tu le disaN tout fi l'heure, — ce mi uchoir est une relique de l'amour — rie l'art, — voilà l'histoire, — et maintenant lu peux me faire traduire aux assise».

— Si ce que tu me dis est vrai, — pourquoi alors t' es-tu caché de moi? — lui demandai-je.

— Parce que je craignais que cetle fantaisie artistique que je me suis passée ne lit faire de fâcheux commentaires à tajalou"

sie féminine. — Maintenant j'espère bien que lu vas me rendre le précieux tissu qui a touché les lèvres de la diva

— Mais, continuai-je en regardant toujours le mouchoir et en observant Edouard, — suis-je bien obligée de le eroire? — il n'y a pas que cette cantatrice qui porte ces initiales, — tu as reçu autrefois des lettres que j'ai vues, — les lettres de l'autre personne, — son nom aussi s'écrivait ainsi, — ajoutai-je en lui montrant le chiffre brodé.

— Et tu en conclus que ceci lui appartient ? — A ce comptela, me répondit-il en riant plus fort — et en me mettant sous les yeux sa pipe qu'il alla prendre sur la cheminée, — celte pipe, — qui est également marquée J, G. — terail d mi

la personne dont tu veux parler. — Ma pauvre Mariette, je vois avec chagrin que tu es sur le chemin de la Salpêtrière.

N'étant pas habituée à mentir, et n'y étant jamais obligée, j'ignorais toutes les ruses subtiles de la dissimulation, tous les i'aux-fuvants de langage qu'un esprit adroit peut employer pour faire échapper la vérité. Durant toute celle discussion, mes yeux n'avaient point quitté Edouard. — Jamais juged instruction ou chien d'arrêt n'avait porté plus loin l'obstination et la fixité du regard. — Sa tranquillité ne s'était point démentie une seconde, et les inflexions de sa voix étaient constamment resté le ton de la plus parfaite sincérité. — Cependant, malgré le désir que j'avais de me laisser convaincre, ses explications n'avaient point apaisé mes soupçons ; — mon amour inquiet n'était pas rassuré, mon cœur tourmenté par la jalousie disait a mon esprit : — Cherche encore. Mais les doutes et les demi-convictions ne me' suffisaient pas, je voulais avoir une certitude qui ne permît plus aucune hésitation à mon incrédulité, — une preuve, pierre de touche pour ainsi dire, qui vîntm'aider à découvrir laquelle avait raison d'être parmi toutesles suppositions contradictoires qui peuplaient ma.pensée confuse.

Un matin, avant son départ pour Paris, Edouard m'annonça qu'il devait y dîner avec un de ses amis, et que je ne fusse point étonnée s'il rentrait plus tard que de coutume. Au moment où il me quitta, je ne sais à quel propos je me mis à la fenêtre, et j'aperçus Edouard qui, au lieu de se diriger du côté conduisant au débarcadère, remontait au contraire l'allée dans le sens opposé. Tout à l'heure il s'était plaint d être, en retard; pourquoi prenait-il ce singulier chemin? Et, comme je le suivais des yeux, je le vis ralentir le pas et se promener devant une maison de campagne située à une cinquantaine de pas de la nôtre, et dont ses

IY*.H

regards semblaient épicrles fenêtres. Deux ou trois fois je l'aperçus qui s'approchait de la petite porte d'un jardin attenant à cette habitation. Au bout de cinq minutes à peu près', il se décida à reprendre sa route; mais, deux ou trois fois encore, je le vis se retourner et regarder dans la direction du lieu qu'il venait de quitter; puis il disparut au tournant d'un sentier par lequel il pouvait, bien que ce fût plus long, regagner le chemin de 1er.

Quand je quittai la fenêtre et que je rentrai dans ma chambre, j'aperçus ma figure dans la glace : j'étais toute pâle et mes traits étaient bouleversés. Un bourdonnement confus troublait mon cerveau comme aux approches d'une fièvre ardente. Ma femme de chambre paruteflïayée demevoirainsi, et me demanda ce que j'avais. — Rien, lui répondis-je, une migraine. Je vais aller faire un tour dans le parc; cela passera.

En me dirigeant vers la maison devant laquelle j'avais vu Edouard s'arrêter, je fis la réflexion que, lorsqu'il nous arrivait de sortir ensemble, il me faisait toujours passer du côté opposé a celui où se trouvait cette habitation. Comme je n'en étais plus qu'a quelques pas, les sons d'un piano arrivèrent jusqu'à moi. et je ne tardai point à reconnaître le prélude do l'un des airs qu'Edouard me faisait jouer si souvent : c'était l'adagio de la cavatine du Pirate. Lorsque je fus souslesfenêtres de la maison, le piano commença une autre ritournelle, et une voixde femme chanta ce couplet sur la mélodie des Adieux de Schubert :

Voici l'instant suprême, L'instant de nos adieux.

0 toi! seul bien que j'aime, Sans moi retourne aux cieux.

La mort est une amie Qui rend la liberté.

Adieu donc pour la vie Et dans l'éternité!

Edouard, à qui j'avais plusieurs fois demandé la chanson sur laquelle était laite cette musique, m'avait répondu qu'il n'existait pas de paroles sur cette mélodie. Le chant et l'accompagnement de piano s'éteignirent brusquement dans une rumeur causée par des éclats derire enfantins; puis le silence se fit dans la chambre, et je n'entendis plus rien. Cette certitude que je demandais la veille, j'allais donc pouvoir l'acquérir enfin. Déjà j'appelais à moi toutes les forces de ma volonté pour prendre un parti; d'avance je réunissais tout mon courage pour supporter le coup terrible que j'allaisme porter moi-même. Toutà coup, à travers la porte du jardin, dont la partie supérieure était à claire-voie, j'entendis retentir les voix des enfants dont l'arrivée avait, une minute auparavant, interrompu la femme qui chantait; c'était leur mère sans doute. Je m'approchai de la porte; c'était là, près de cette grille, que j'avais vu Edouard essayant de regarder dans l'intérieur. J'avais bien deviné; c'étaient la mère et les enfants, car j'entendis l'un de ceux-ci qui disait

« maman ». Lanière répondit quelques paroles; niais je ne me souvins pas d'avoir jamais entendu celte voix. Après tout, que

m'importait cela? Connue ou non, celle voix était celle d'une femme, et c'était devant sa maison, sous ses croisées que j'avais vu Edouard s'arrêter. N'en était-ce point assez pour in'alanner justemeul ? Et celtemUsique, que j'avais entendue, ne me disaitelle pas tout? Qu'elle était cette femme? Enfin j'allais le savoir; je n'avais qu'à me dresser un peu sur la pointe du pied pour atteindre la partie grillée de la porte qui laissait le jardin pénétrâble aux regards. En me rapprochant de celte porte, j'étais comme un condamné qui se bouche l'oreille pour ne pas entendre lire, sa sentence; je voulais el je ne voulais plus. Cette preuve tant souhaitée que je savais n'être plus séparée de moi (pie par un seul regard, celte preuve qui venait à moi, en songeant à tout ce qu'elle allait détruire, je me mis à trembler. Un instant j'eus l'idée de fuir : je voulais retourner à la maison oublier ce que j'avais vu et me renfermer dans mon ignorance primitive-; mais je n'eus pas le temps de retourner en arrière: la porte s'ouvrit brusquement. Je m'écartai de quelques pas, et du jardin je vis sortir, donnant la main à ses deux entants, une femme que j'eus bientôt reconnue: c'était madameJ. (J.... l'ancienne maîtresse d'Edouard.

Sans se douter de la terrible revanche qu'elle prenait en ce moment même par le seul fait de sa présence, elle passa devant moietne me reconnut pas. Une année presque entière s'était écoulée depuis le jour où je croyais l'avoir, par mon mensonge, à tout jamais séparée d'Edouard, et d'ailleurs, en supposant qu'elle eût gardé de moi un souvenir, elle ne pouvait point retrouver la femme qu'elle avait vue jadis dans la femme qui se trouvait près d'elle en ce moment. En la voyant si tranquille, je ne pus m 'empêcher de songer en moi-même qu'il fallait sans doute qu'elle eût bien complètement oublié Edouard, et qu'elle ne l'aimât plus, puisque rien ne lui avait dit en me voyant que j'étais sa rivale. Bien que je ne l'eusse rcgardéequ'avccbeaucoup de réserve, pour ne point attirer son attention, je m'aperçus que sa coiffure était la même que celle dont Edouard avait , quelque temps auparavant, désiré que j'adoptasse la mode. Si puérile que semblât cette remarque dans la circonstance présente, elle n'était pas moins pour moi comme la dernière lettre d'un mot qui venait achever le sens d'une énigme déjà à moite devinée. Avant de savoir que la femme qui allait sortir de cette maison était la même qu'Edouard avait jadis aimée, mes pressentiments ressemblaient aux pièces dispersées d'un de ces jeux de patience dont le sujet n'est saisissable que dans la réunion complète des fragments qui le composent. Tant qu'il en man un seul, l'ensemble du tableau reste encore vague, et permet interprétations diverses. Avant la découverte que je venais taire, il en était de même de mes pressentiments, qui ne valent rien préciser; mais dès cet instant je sus à quoi m'en

Pendant deux mois, uotre existence ne tut guère uu'une fête perpétuelle.

Propriété do M. Calmann Lévy

Je n'avais plus môme une seule raison pour douter de la vérité; tout ee qui était mytérieux était devenu clair et irrécusable, même pour l'incrédulité la plus obstinée. Ah I combien je regrettais alors mes doutes et mes incertitudes ! Mais il n'était plus temps; j'avais voulu savoir, je savais.

J'avais pour ainsi dire sous les yeux le plan détaillé de la comédie qu'Edouard m'avait fait jouer depuis quenousnousconnaissions. Je me rappelai alors que dans cette nuit même où, pour me convaincre qu'il ne songeait plus à son ancienne maîtresse, il avait jeté par la fenêtre une boucle des cheveux de madame J. G., j'avais senti pour la première fois ce parfum qui m'avait de nouveau poursuivie le soir de l'Opéra où Edouard, pour avoir un souvenir de son ancienne maîtresse, lui avait dérobé son mouchoir.

('.'riait bien la présence de M™ G... qui avait causé l'émotion ([ue j'avais remarquée chez Edouard dans cette même soirée de l'Opéra, pendant qu'on chantait sur la scène cette cavatine du Pirate qu'il m'avait fait apprendre à lui jouer sur le piano, ainsi que les deux autres airs, qui formaient sans doute le répertoire favori de son ancienne maîtresse . En m'écoutant, il se rappelait ainsi les heureuses soirées passées jadis auprès d'elle dans un demi-jour paisible et discret, alors qu'il se tenait, comme il faisait avec moi, derrière sa chaise, le cœur extasié et la figure noyée dans les ondes de ses cheveux bruns, imprégnés des enivrants parfums de la flore tropicale chers à cette dame , qui était créole , et dont il m'avait ordonné l'usage pour ajouter une illusion de plus au simulacre de cet amour adultère . Je m'expliquai ainsi pourquoi il préférait l'obscurité quand je lui faisais de là musique, etpourquoi il n'avait point voulu que j'apprisse les paroles des airs qu'il me faisait jouer: c'est qu'il craignait que ma ligure et ma voix ne vinssent donner un démenti aux chimères qu'il évoquait, et que ma réalité, surgissant brusquement au milieu de son rêve, ne fit évanouir le fantôme chéri Ainsi, lorsque j'avais cru qu'Edouard renonçait à ses projets d'expérience, que je ne comprenais point du reste, je m'étais trompée. Quand je m'étais crue aimée de lui, je m'étais trompée encore. Pendant un an, il m'avait menti du cœur et menti des lèvres, et pendant un an j'avais pu me laisser prendre à cette imposture quotidienne ! Lorsque , par tous les moyens possibles, je m'efforçais de hâter cette métamorphose, qui devait si rapidement me rendre méconnaissable à moi-même; quand, chaque jour, je lâchais de détruire une de mes plus rustiques ignorances, un de mes bons instincts natifs; quand j'apprenais chaque jour à déchiffrer un mot de plus dans le dictionnaire des séductions civilisées; lorsque, pour flatter les goûts d'un amant, ou pour satisfaire sa vanité, je m'habituais à des habitudes qui répugnaient à ma nature instinctive, — je me grimais moi-même, et sans m'en douter, pour lui mieux rappeler la femme qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Je n'étais

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qu'un automate vivant, ayanl le don de parole el d'intelligence qu'on faisait mouvoir au gré de son caprice, qu'on faisait poser ;omme les peintres fonl de leurs modèles, sous de certains costumes, dans de certaines altitudes el dans la lumière de cetains jours, et moi-même j'avais favorisé cette honteuse parodie. Quand Edouard me parlail de sa tendresse, ce n'étail poinl à moi qu'il parlait, et quand ma- tendresse répondait à lasienne ce n'était point moi qu'il entendait. Mon amour n'était pas mon amour, ce n'était que l'écho de l'amour qu'une autre femme avait jadis eu pour lui.

Quand je rentrai à la maison, j'étais comme folle; je brûlais de me trouver en face d'Edouard. Je supposais qu'il était prés de moi, alors j'éclatais en repro lies amers el je me répondais à moi-même, comme si c'eût été lui qui eût parlé. Mais que pourrait-il me dire pour se justifier? Tenterait-il même une justification? et ne se bornerait-il point à me répondre : « C'est vrai ! »

Au milieu de mes pénibles anxiétés, une circonstance très simple d'ailleurs, une lettre de Paris à l'adresse d'Edouard, el dont le timbre portail le quantième du mois, vint me rappeler que ce jour était l'anniversahe de celui où j'avais quitté mes habits de village pour prendre ceux que j'avais gardés depuis Il y avait donc juste une année que j'avais commencé à cesser d'être Marianne pour commencer a devenir Mariette. Le rapprochement de ces i\c\w date-, dans la situation où jeme trouvais, m'inspira la singulière idée de reprendre peur cet anniversaire les habits que je portais autrefois, el que j'avais conservés parje ne sais quelle superstition: je voulais savoir quel sentiment jaillirait de la première surprise d'Edouard, quel accueil il ferait au costume de la petite paysanne, et comment répondrait son cœur interrogé à l'improviste. En me voyant ainsi sous ces vêtements grossiers, qui faisaient disparaître l'élégance de ma taille, peut-être comprendrait-il d'où j'étais partie et où j'étais arrivée pour lui plaire, tout ce qu'il m'avait fallu de persévérance et de soins; peut-être aurait-il une honte intérieure du rôle qu'il me taisait jouer depuis un an; peut-être un cri d'amour sincère lui échapperait-il ! Et puis, dans la lâcheté de ma tendresse, je commençais déjà à l'aire des concessions : je trouvais sinon des excuses à sa conduite envers moi, au moins des prétextes par lesquels je tâchais de le justifier. Les romans que j'avais appris à lire m'avaient montré des hommes qui avaient aimé deux femmes et dont le double amour était sincère. Ne voyant plus une exception monstreuse dans Edouard, je me disais que je pourrais peut-être m'habituer à celte bigamie son cœur ; qu'il n'aimait l'autre que comme un souvenir e qu'il m'aimait, moi, comme une réalité; qu'au fond c'était encore ma part qui était la meilleure; et, je ne m'apercevais pas que ce moyen conciliateur, dont ma faiblesse s'étu.it emparée était absolument le même raisonnement que je m'étais tenu '

moi-môme le jour où, lui ayant souhaité sa fête, il avait fait si peu d'attention à mon bouquet, préoccupé qu'il était par l'idée que c'était son ancienne maîtresse qui le lui avait envoyé. Je me rappelai que c'était aussi ce jour-là que j'avais entendu Edouard déclarer que je lui étais nécessaire, et je ne pouvais m'empêcher d'avouer qu'il en était de même pour moi, et que, par un sentiment différent du sien, je ne pouvais pas plus me passer de lui, quoi que je fusse à ses yeux, que lui ne pouvait se passer de moi. Je songeai aussi que ma métamorphose passagère de Mariette en Marianne fournirait peut-être une entrée tranquille dans l'explication que je désirais avoir avec Edouard, quand il serait de retour. Enfin je trouvai mon projet excellent, et je me hâtai de le mettre à exécution. J'étais habillée à peu près depuis une heure, quand j'entendis Edouard sonner à la porte de la maison. Malgré moi et malgré mes pacifiques résolutions, mon cœur bondit dans ma poitrine avec le farouche instinct de haine qui indique à un ennemi l'approche de son ennemi ; mais cette agitation tumultueuse s'apaisa soudainement et, quand Edouard monta l'escalier, mon visage avait déjà re pris le sourire de bon accueil avec lequel j'avais l'habitude de saluer son retour.

J'allai au-devant de lui pour le débarrasser de son chapeau, et je fus un peu étonnée en voyant qu'il n'avait pas remarque mon changement de costume.

— Votre servante, monsieur Edouard, lui dis-je en m'inclinant devant lui et en lui faisant une révérence à la mode de mon pays ; et j'ajoutai avec l'accent de ma campagne : Voici une lettre pour vous.

— Tiens, c'est toi, Mariette? me répondit-il d'un air soucieux en décachetant la lettre que j'avais reçue pendant son absence.

— Appelle-moi Marianne, lui dis-je, pour aujourd'hui cela me fera plaisir.

— Quelle est cette fantaisie? continua Edouard en froissant la lettre qu'il venait de lire ; et, s'étant alors aperçu de mon costume, il ajouta: Que signifie cette mascarade? Sommes-nous en carnaval? Tu ne regardes donc pas l'almanach?

— C'est toi, au contraire, qui ne le regardes pas, lui répondisje; sans quoi, tu saurais quel jour nous sommes: c'estune fêté pour nous;c'est le. lojuin. 11 y aunanaujourd'buiquetum'asappelée Mariette pour la première fois, et que tu m'as fait quitter re costume pour me faire mettre ma première robe de soie, comprends-tu maintenant, et te rappelles-tu ?

— Tu n'avais pas besoin de te mettre en Javotte pour m'apprendre quel jour du calendrier nous sommes. Je le savais bien.

— Tu le savais, vraiment? m'écriai-je, tu avais pensé à cet anniversaire?

— Ah! me répondit-il brusquement, je ne suis pas en train

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de faire du sentiment. Je l'ai SU par une assignation au tribunal de commerce, que j'ai trouvée a mon logement 'le Paris ; je l'ai su par cette lettre, qui me menace de nouvelles poursuites.

— Mais pourquoi ?

— Je te conseille de le demander, s'écria Edouard avec emportement. Ne portes-tu point des robes dont le prix égale ma pension d'un mois, et le bijou qui entoure ton bras tt'est-il pas. aluiseul plus riche que le modeste écrin de nies sœurs, qui sont pourtant d'honnêtes Biles !

— Eh bien ! et moi que suis-je donc ? m'écriai-je, indignée par cet odieux reproche, mêlé à cette injure indirecte.

— Parbleu I répondit Edouard, tu es ma maîtresse peut-être !

— Peut-être est le mot, car je n'en suis pas sûre.

— Est-ce que tu es folle aujourd'hui .'

— Non pas, au contraire, j'ai toute ma raison, et je n'ai plus que ma raison, car mon cœur est mort, vous venez de lui porter le dernier coup. Je ne suis plus Marianne, je ne suis plus que Mariette, et prenez garde à vous,

— Que veut dire ce ton de menace? explique-toi enfin! s'écria Edouard. Je ne te comprends pas.

— Je vais me faire comprendre, et ce ne sera pas long, m'écriai-je. Oui, je suis votre maîtresse, et j'en ai honte, non point parce que j'ai un amant, mais parce que mon amant est un menteur, un hypocrite, un lâche I

— Mariette! dit Edouard en faisant un pas.

— Un lâche ! je le répète et je le prouve. Ce que vous venez de me dire tout à l'heure est une lâcheté. Vous n'avez point le courage de supporter la mauvaise humeur où vous jette le mauvais état de vos affaires, et vous vous débarrassez sur moi de cette mauvaise humeur en me donnant à comprendre que je suis la cause des embarras que j'avais prévus, et qu'à toute force je voulais éviter. Malgré moi, vous avez fait des dettes, et vous venez me les reprocher; malgré moi, vous m'avez fait une vie de prodigalités, et vous venez me la reprocher ! Ne demandant de vous que vous même, j'ai voulu être laborieuse, vous ne l'avez point voulu ; vous m'avez empêchée d'être une ouvrière, parce que cela vous eût fait rougir, parce que mon labeur eût fait la honte de votre oisiveté, et aujourd'hui vous venez me reprocher d'avoir été à votre charge, et vous me faites rougir en me jetant comme un outrage le titre de votre maîtresse ! Dites donc que ce n'est pas une lâcheté ! dites-le donc ! Et vous le direz, ajoutai-je sans lui donner le temps de m'interrompre, vous le direz pourtant, parce que vous ne pouvez pas rester un seul instant sans mentir.

— Mariette ! Mariette ! s'écria Edouard, effrayé de ma vivacité ; écoute-moi. Quand on accuse les gens, on leur permet de se détendre au moins. Laisse-moi parler. Tu as raison, j'ai eu tort tout à l'heure en te parlant ainsi. Ces menaces de poursuites

1 mt. A

m'ont inquiété ; j'ai peur qu'on écrive à nia famille, que mon pèra ne se fâche, qu'il ne me rappelle près de lui. Il faudrait te quitter alors: c'est tout cela qui m'a inquiété. Tu as raison, je manque de courage pour les petits embarras île la vie. Pauvre Bile! tu l'avais bien prévu: sijet'avais écoutée, je n'en serais point là; mais, après tout je ne regrette rien, tu as été belle. - Eh bien! voyons, en supposant même qu'il y ait eu de ma parf un peu d'égoïsme à te vouloir parée, à te voir admirée, c'est vrai mon orgueil y trouvait son compte ; mais cet égoïsme-Ià, n'est-ce pas naturel au fond? n'y avait-il point de l'amour dans ce sentiment de vanité? et suis-jc impardonnable pour t'avoir aimée ?

Qui, voua êtes impardonnable, parce que vous mentez encore en ce moment même, parce que tout ce que vous dites là

est faux ! . . .■*■;'»

— Comment ! tu doutes que je t aie aimée, que je t aime !

— Non, je ne doute plus, car je suis sûre du contraire.

— Mais que se passe-t-il donc ? s'écria Edouard. Il est impossible qu'un mot de dépit échappé dans un moment d'ennui ait suffi pour te changer ainsi. Que se passe-t-il, encore une fois? que t'ai-je fait? Explique-toi plus clairement. Quelle est cette

énigme ! .."„... , •

— Une énigme! répliquai-je. Oui, c est une énigme, et j en

ai deviné le mot aujourd'hui.

— Eh bien! ce mot, quel est il? Dis-le-moi..

— Je ne vous le dirai pas, Edouard; je vous le chanterai.

— Mariette, ne plaisantons pas.

— Ah! je ne plaisante pas, continuai-je en allant m'asseoir au piano. Je vous le chanterai sur un air que vous aimez à entendre. Vous plaît-il que j'éteigne ces lumières? lui demandai-je avec ironie, et je frappai les premier accords de la mélodie des Adieux.

— Pourquoi? que veux-tu dire? balbutia Edouard. Ferme ce piano; cesse cette comédie.

— Chacun son tour, lui dis-je en continuant mon prélude. Il me plaît à moi de jouer la comédie, et vous allez voir que j'ai perfectionné mon rôle.

— Assez, Mariette! assez! s'écria Edouard.

— Vous m'entendrez, lui dis-je et pour la dernière fois car,

Voici l'instant suprême, L'instant de nos adieux...

Mariette! s'écria Edouard en s'approchant de moi; Mariette, qui t'a appris cette chanson?

— Que vous importe? Allons donc, soyez mieux en scène, et n'oubliez pas votre réplique.

Et je recommençai à chanter le couplet de la romance do

Schubert:

Voici l'instant suprême, L'instant de nos adieux...

WS***$

-tfTi

— Mariette, murmura Edouard en cherchant à s'emparer de mes mains, comment sais-tu?... Parle-moi donc... Tu me fais mourir.

Et moi, lui dis-je, je n'existais que par mon amour, eL mon amour est mort.

La mort est une amie Qui rend la liberté...

— Mariette !... Marianne!

— Marianne n'est plus.

Adieu doue pour la \i.'...

continuai-je à chanter en me levant et en me dressant devant Edouard, qui se traînait à mes pieds

— Mariette!... Mariette! s'écria-l-il, et je l'entendis pleurer.

Adieu doue pour la vie...

Et dans l'éternité.

Madame G... vous chantera le reste, ajoutai-je en allant

m'asseoit- dans un coin de la chambre.

Edouard vint m'y rejoindre, et me dit, en prenant dans ses mains, que je Sentis trembler mes deux mains que je lui abandonnai:

Voyons, Marianne, écoule-moi ;laisse-moi te parler, laissemoi l'expliquer ... Ah ! vois-tu, il y a d'étranges choses dans l'amour ! Je vais tout te dire. Tu me comprendras, tuas de l'esprit; mais crois bien ce que je vais te dire.

— Si vous voulez que je vous croie, Edouard, dites-moi le contraire de ce que vous pensez.

— Si tu savais ce que je souffre ! me dit-il en posant ma main sur son cœur.

C'est votre égoïsme qui souffre, lui répondis-je, et non

votre cœur. Vous avez deviné quel était ma résolution ; mais

ce n'est point moi que vous regretterez quand je serai partie,

car moi je n'ai jamais été rien pour vous. Ce qui vous épou- fx{S

vante et vous fait souffrir, c'est de perdre une seconde fois, en

me perdant, votre ancienne maîtresse, c'est de voir s'enfuir

l'ombre qui vous rappelait une réalité, et dans le moment où

vous vous traînez à mes pieds, c'est à ses pieds que vous êtes, et

c'est elle que supplie votre désespoir.

— Est-ce vrai ce que tu me dis là ? reprit Edouard en m'entourant de ses bras et en essayant de m'embrasser ; est-ce bien vrai? Tu vas me quitter, tu peux avoir aussi tranquillement la pensée de m'abandonner comme cela tout d'un coup?

— Moi, je n'ai jamais menti: je vous ai dit que je ne vous aimais plus ; c'est la vérité. Marianne qui vous a tant aimé est morte, et c'est à peine si Mariette a encore une larme pour la pleurer. La fille qui n'avait que du cœur vous aurait tout pardonné ; la femme que vous voyez devant vous, et qui n'a plus

Et si je détournais la tête, j'apercevais Edouard qui m'éeoutait tout rêveur, le front appuyé dans ses mains.

Propriété de M. Calnann Lévy

^âr^^SEBÉè^

que sa raison, est impitoyable, parce qu'elle sait que votre douleur est une hypocrisie. Vous pouvez vous rouler à mes pieds, vous pouvez m'embrasser etme dire tout ce que vousvoudrez ; je^ne vous crois pas et ne vous entends pas. Ah! vous êtes un "singulier Pygmalion, tenez! Vous aviez, une femme qui vous aimait de toute son âme, dont le dévouement aveugle aurait suivi vos caprices jusqu'où vous auriez voulu les conduire : de cette créature vivante, vous avez fait un objet d'art ; vous avez réglé les mouvements de son cœur comme on règle' une horloge ; vous lui avez dit : A telle heure tu seras gaie, à telle heure tu seras triste ; vous avez noté sa voix sur le rhythme d'une autre voix ; vous avez forcé son visage à prendre un sourire qui n'était pas le sien ; vous lui avez brisé le cœur, vous l'avez pétrifiée dans les propres larmes de sa douleur. Aujourd'hui, cet être vivant est une créature de marbre, insensible, sourde et froide comme une statue ; elle n'a plus d'humain que le mouvement ; elle n'est plus elle-même , elle n'est que son apparence ; toutes vos supplications sont inutiles : autant vaudrait essayer d'attendrir la Psyché qui est dans ce jardin.

— Eh bien ! Mariette, reprit Edouard en se calmant un peu, tu ne peux pas me pardonner maintenant?

— Ni maintenant, ni jamais.

— Pourquoi préjuger de l'avenir? Tu as beau dire, c'est moins ton amour qui souffre que ton amour-propre, atteint cruellement par ce que tu as appris. Tu es femme après tout ou plutôt avant tout ; c'est ton orgueil blessé qui se plaint dans ces emportements Ah ! je connais ces douleurs cruelles, et je lésai éprouvées, moi qui te parle; mais tôt ou tard on souffre soi-même de ne plus sentir dans son âme qu'un vide sonore où se lamente le regret du bonheur passé . Lorsqu'on fait de son cœur une prison dans laquelle on renferme la rancune et la haine, le cachot lui-même s'émeut et s'attriste des cris sinistres et des malédictions que poussent ces prisonniers; et quand on souffre de sa propre haine, on n'est pas loin de regretter le temps où l'on ne souffrait que de son amour. Peu à peu, moitié appelés, moitié venus d'eux-mêmes, les souvenirs de l'amour qu'on a chassé apparaissent lentement dans la rêverie, malgré tout ce qu'on a dit, malgré tous les serments de l'orgueil en révolte, on fait un pas en avant pour mieux voir les fantômes jadis adorés; on les repousse de l'esprit, on les attire du cœur; ils vous disent oubli, et vous leur répondez pardon.

— Ce mot-là ne sortira jamais de ma bouche, répondis-je froidement.

— Si tu savais, reprit Edouard combien je t'aime ! Il me semble qu'un bandeau tombe de mes yeux. Oui, j'ai été lâche et ingrat, vaniteux et sot; mais comme l'avenir expierait le passé... situ connaissais tous mes projets !... D'abord je renoncerais à la vie que nous avons menée jusqu'ici. Puisque

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3nr-ese -,

tu désires travailler, tu apprendrais un état, el ta vigilance serait un éperon qui activerait mon propre travail.

— Je n'ai plus les mêmes idées Edouard; j'ai horreur des grisettes. Je ne veux être ni une aiguille ni une paire de ciseaux. Je suis Mariette la bonne-à-rien-faire, el mes mains u'auront jamais d'autre occupation que de ressembler à des lis.

— Je vais être forcé de mener une vie plus simple cl plus réglée, reprit Edouard ; je restreindrai mes dépenses. Tu t'habilleras à ta guise, avec ces robes modestes qui te faisaient tant envie, quand tu les voyais aux étalages.

— Regardez -moi donc, lui dis-je en me dressant devant lui dans une pose de théâtre, et croyez-vous que je ferais à ma beauté l'affront du guingan etde l'indienne bonnes pour les femmes de chambre et les Jenny l'ouvrière, qui se contentent de peu? Je sens maintenant que c'est à peine si je me contenterais de trop. Vous m'avez donné le goût du luxe, et j'entends ne pas changer mes habitudes. De quoi seniblcz-vous étonné? ajoutaije: si je suis ainsi, c'est votre ouvrage; soyez-en lier. Et d'ailleurs est-ce que je crois à vos bonnes résolutions ? Elles fondraient demain, comme la neige au soleil, sous le balcon de madame G....

— Ah! cette femme! murmura Edouard avec amertume, en tout temps elle sera donc le malheur de ma vie? Mariette, je t'en supplie, ne parle pas ainsi... Ecoute-moi... je t'aime!

— Mais, ce matin, vous étiez sous ses fenêtres... Vous ne l'aimez donc plus?

— Non, je ne l'aime plus, ni ce matin, ni depuis longtemps. Ma conduite est inexplicable.je le sais; mais c'est pourtant vrai ! ce que je te dis... c'est pourtant bien vrai! ajoula-t-il avec un accent si désolé, que je ne pus m'empêcher d'en être émue.

— Vous ne l'aimez plus; mais qui aimez-vous donc alors? Il faudrait s'entendre.

— Mais c'est toi, fit Edouard, c'est toi seule. ..Ne t'en va pas... tu verras... Nous retournerons dans notre hôtel, tu sais, la-bas, où tu es venue pour la première fois. ..Mariette, ne t'en va pas. ..dis que tu vas rester,

— Est ce bien votre cœur qui parle cette fois?

— Mais écoute-le donc. — Et il prit ma main qu'il mit sur sa poitrine.

— J'ai vu au théâtre des acteurs dont le cœur battait trèsbien : c'était une émotion factice empruntée aux accessoires avec le rouge et le blanc

— Mais comment faire pour te convaincre ? Indique-moi un moyen.

— Ecoutez, lui dis-je, j'ai un moyen pour m'assurer si vous êtes sincère en cemomentoù vous paraissez l'être tellementque mon insensibilité m'abandonne. Pour une minute, je vais re devenir ce que j'étais, profitez-en.

— Parle... parle vite... Que faut-il faire? s'écria Edouard

— Vous dites que vous m'aimez et que vous n'aimez plus madame G ...

— Oui, je le dis à toi comme je le dirais à elle .

— A elle... vous lui diriez cela?... Mais si elle vous aimait encore ... Vous pâlissez, Edouard .

— Moi! dit-il en me regardant avec étonnement. Mais pourquoi faire cette supposition?

— Si la chose était vraie, que serait-ce donc puisque la supposition seule vous cause tant d'émotion?

— Mariette, il ne s'agit pas de madame G.... il s'agit de nous, de notre bonheur. Que voulais-tu dire tout à l'heure? quelle est cette expérience que tu voulais tenter?

— Je l'ai commencée, Edouard, lui répondis-je.

Il me regarda un instant avec ce coup d'œil qui cherche à pénétrer la pensée. — Je t'assure que je ne comprend pas, me dit-il après un moment de silence.

— Laissez-moi linir. Vous êtes bien sur, dites-vous, que votre passion pour cette personne est complètement éteinte? Et si des circonstances que vous ne soupçonnez pas amenaient entre elle et vous la possibilité d'une réconciliation? si vous étiez placé visà-vis de cette femme dans la même situation où vous étiez avant de me connaître, entre elle et moi, ce serait moi que vous choisiriez, dites-vous, parce que c'est moi que vous aimez, et que madame G... vous est indifférente? Vous êtes bien sur de cela? C'est ce que vous venez de dire ; est-ce bien aussi ce que dirait votre cœur ?

— Oui, répondit Edouard.

— Eh bien! alors, sachez donc la vérité ; et moi, je vais la savoir aussi, ajoutai-je en le regardant attentivement . Il y a un an, quand vous avez été blessé, madame G... ne vous avait pas oublié ; elle vous aimait encore . En recevant la lettre que vous lui aviez adressée, et qui neluiest parvenue qu'un peu tard, elle est accourue.

— Non, interrompit Edouard, elle m'a laissé dans le plus cruel abandon ; elle n'a même point écrit.

— C'est moi qui vous ai trompé. Elle est venue, attirée autant par son amour que par sa pitié. Je connaissais votre amour pour elle, qui était chaque jour le martyre de celui quej'avais pour vous. Elle est venue; j'ai deviné sur-le-champ qui elle était, et j'ai compris ce qu'elle venait faire chez vous. Elle venait prendre à votre chevet la place que j'occupais depuis quinze jours, ma vie suspendue à un souffle de la vôtre. Je n'ai point voulu que ce fût elle que votre premier regard rencontrât, et, pour porter le dernier coup à son amour renaissant, je l'ai renvoyée avec un seul mot : je lui ai dit que j'étais votre maîtresse.

— Elle l'a cru! s'écria Edouard.

— Elle a cru ce qu'elle avait déjà deviné en voyant briller à mon doigt la bague qui jadis avait été la sienne, et que vous m'aviez donnée lorsque, dans votre délire, vous me preniez

^vh***!

pour elle. Quand vous êtes revenu à la raison, votre premier cri a été pour elle; mais déjà elle était perdue pour vous: je vous avais à tout jamais séparés l'un de l'autre, car die n'a pu vous pardonnerde l'avoir appeléeà votre chevei pour qu'elle s'y rencontrai avec une rivale aussi indigne d'elle, et vous ne pouvie/, lui pardonner L'abandon où vous supposiez qu'elle vous avait laissé quand vous étiez en danger de mort.

— Malheureuse! s'écria Edouard, l'œil plein d'éclairs.

— Ah! m'écriâi-je à mon tour, aussi terrible et aussi menaçante que lui, vous voyez bien que vous mentiez tout à l'heure; vous voyez bien que c'est elle que vous aimez encore, que vous aimerez toujours !

— Oui, c'est elle, ce n'a jamais été qu'elle, et toujours ce sera elle !

— Non, Edouard, celle que vous aime/, maintenant, c'est moi; c'est moi que vous aimerez demain. Cette fureur même, qui en effrayerait une autre que moi, c'est la plus franche déclaration d'amour que vous m'ayez faite. Vous m'aimez, parce que vous êtes ainsi fait, que vous voulez avoir ce qui ne veut pas de vous, que vous courez après ce qui vous fuit. Les amours faits de haine sont les plus tenaces, et c'est un de ceux-là que vous avez pour moi.

— Je ne t'ai jamais aimée, jamais, entends-tu bien? Tu avais raison tout à l'heure. Non, tu n'étais pas ma maîtresse; tu n'as été que la servante de ma fantaisie, que le jouet de mon caprice. Paroles ou baisers, ma bouche t'a toujours menti. Sache-le donc de moi-même, et que ce soit ton châtiment!

— Au temps où je vous aimais, une seule de ces paroles m'eût tuée, lui dis-je; mais maintenant que voulez-vous que cela me fasse? Je ne sens plus rien, ajoutai-je en frappant sur mon cœur. Là est mon amour que vous avez tué, et, pas plus que vos supplications, vos injures ne sauraient émouvoir le mort ou le tombeau.

— Va-t'en, me dit Edouard d'une voix étouffée, va-t'en.

— Oui, je m'en vais, lui répondit-je; je m'en vais sous les pauvres habits dont j'étais vêtue quand ma destinée a voulu que je vinsse placer entre vous et la mort qui vous menaçait ma pitié, qui devait être de l'amour; mais je n'aurai point fait un pas hors de cette maison, que votre pensée s'élancera sur ma trace .Où est-elle? que fait-elle ? vous écrierez-vous en mordant vos poings avec rage, et ces deux jalouses interrogations deviendront le supplice de votre insomnie. C'est à compter de cette heure seulement que votre amour pour moi commence, et toutes les souffrances que le mien a endurées, vous allez les connaître à votre tour. Pour vous désormais je suis morte et perdue. Morte et perdue, en effet, à la tendresse sincère et aux charmantes délicatesses de l'amour dévoué; mais aussi née, de cette heure où je vous quitte, à l'existence vagabonde qui m'effrayait tant jadis, et que tous mes désirs éveillés par vous convoitent

aujourd'hui, résolue à tout, proie atout, armée par vos déplorables maximes contre toutes les tentations de ce qui est honnête et bon, déchue et avilie, mais fière de l'opprobre qui sera devenu mon seul patrimoine, et chaque jour étalant en spectacle à votre désolation l'insolente ironie de mes prospérités et 1 inconstance de mes amours, dont votre jalousie saura le compte mieux que moi. Ah ! Edouard, Edouard ! comme je serai cruellement vengée de tout'le mal que vous m'avez fait par le mal que vous vous ferez vous-même, et comme vous allez souffrir, resté seul au milieu de vos regrets inutiles !

— Va-t'en! va-t'en! s'écria Edouard, qui se leva en faisant un geste de menace.

— Adieu donc, lui répliquai-je en le regardant en face; dans huit jours, vous serez à mes pieds.

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En racontant à Claude les douloureux accidents de sa liaison avec Edouard, Marianne Duclos avait en quelque sorte révélé au neveu du curé Bertolin le secret de toute sa vie. Les aveux qu'elle venait de faire montraient assez ce qui se cachait de larmes et d'angoisses secrètes sous l'insensibilité apparente de la jeune fille. Connaissant les causes de la transformation qui s'était opérée chez Marianne, Claude pouvait encore la juger sévèrement, la condamner peut-être, mais non la mépriser. C'est contre ce mépris d'une âme honnête que Marianne avait voulu ■ se défendre par une confession sincère et courageuse. Arrivée cependant aux derniers, aux plus tristes souvenirs de sa vie, elle sentit la force lui manquer. Elle aurait voulu jeter un voile sur les années de vertige qui avaient suivi sa rupture avec Edouard ; mais elle comprit qu'elle devait à Claude une franchise entière, et, après un assez long silence, elle reprit d'une voix ferme le récit interrompu.

Une heure après avoir quitté Bellevue, Mariette descendait à Paris, chez une jeune femme de sa connaissance. Elle quitta ses habits de paysanne pour prendre des vêlements de ville, et pria son amie de l'accompagner au bal : elle avait besoin de bruit et de distraction. A peine entrée dans le bal, sa présence et la nouvelle de sa rupture, qui s'était déjà répandue, attirèrent autour d'elle un grand nombre déjeunes gens. Parmi eux, elle retrouva l'étudiant ami d'Edouard, et leur voisin à l'époque où ils avaient habité le quartier latin.

— Eh bien! c'est donc vrai la nouvelle? lui dit-il en abordant la jeune fille .

— C'est fini, lui répondit Mariette. Et elle lui raconta tout ce qui s'était passé entre Edouard et elle.

— Eh bien! qu'allez-vous faire maintenant? — Est-ce que vous comptez rester longtemps veuve?

— Ah! que non pas! répondit Mariette; et elle ajouta, en lui désignant l'orchestre : — Tenez, voici les violons de mes noces.

— Comment ! déjà ! — sitôt ! Marianne, fit l'étudiant avec un accent étonné. Et le futur?...

— Le futur, répondit-elle sur le même ton de légèreté, — mais il doit être quelque part, — par i' i.

— Qui est-ce? — sans indiscrétion.

— Ma loi! je n'en sais rien encore. — J'ai l'embarras du choix ; — et vous devriez m'aider à fixer le mien.

— Mais, répondit l'étudiant en riant beaucoup, — puisqu'il en est ainsi, Marianne, — je me porte candidat, — et je me choisis moi-même.

— Oh ! non, dit-elle sérieusement, — pas vous.

— Mais pourquoi pas nini? insista le jeune homme. — Tenez Marianne, je ne vous en ai jamais rien dit, parce qu'Edouard était mon ami; — mais, la, bien vrai, j'ai toujours eu du goût pour vous, — un goût sérieux, Marianne, quelque chose qui était plus qu'un caprice. — Je me suis fait maintes fois violence pour me taire.

— Mais, aujourd'hui que vous voilà libre, si vous le vouliez.... je n'aurais qu'à remettre un instant mon amour sur le feu, — il ne serait pas long à bouillir. — Passez-moi ce style de romance;

— mais vous est la femme que j'ai rêvée, et je suis sûr que je vous aimerai de tout mon cœur.

— C'est justement parce que j'en suis sûre aussi, mon ami, lui répondit Mariette, que je refuse.

— Est-ce parce que j'ai été l'ami d'Edouard?

— Non, lui répondit-elle : l'amour que vous m'offrez, je ne pourrais vous le rendre. — Vous êtes un de ces amoureux de ballade allemande qui aiment à cueillir des myosotis au bord des fontaines, une espèce de Werther du quartier du Luxembourg, dont l'amour égoïste et jaloux voudrait posséder à lui seul le cœur de sa Charlotte. — Mon cœur à moi bat maintenant dans le corset de Prétillon. — Vous ouvrez de grands yeux, et vous semblez douter si c'est bien Marianne qui vous parle ainsi. C'est elle, en effet. — Seulement la rustique élégie que vous avez jadis entendue soupirer l'amour léchante aujourd'hui dans une gaudriole joyeuse. Et, avec un cynisme qu'elle était encore au fond bien loin d'avoir, Mariette montra du doigt les femmes qui se trouvaient là, et répondit: Je ferai comme les autres!

— Est-ce bien vrai ce que vous dites là? fit le jeune homme. Est-ce bien vous que j'entends parler ainsi?

— Que voulez-vous ? répondit Mariette tristement, je suis maintenant pareille à toutes les femmes qui sont ici. Elles ont peut-être souffert comme moi, et sont venues demander au plaisir l'oubli de leurs tourments. Je ferai comme elles.

— Ah! Marianne, reprit l'étudiant, réfléchissez bien avant de vous jeter dans l'abîme, et mesurea-en toute la profondeur.

Et je ne tardai pas à reconnaître le prélude de l'un des airs qu'Edouard nie faisait jouer si souvent.

Propriété de M. Calmann Lévy

Avez- vous pu réellement songer au suicide volontaire de tous les instincts honnêtes qui existent en vous? Je ne puis le croire Ecoutez-mOi donc. Vous vous calomniez en voui disant pareille aux créatures qui nous entourent. Ne vous fiez pas non plus à leur insouciance apparente : cette animation, ces rires que vous prenez pour delà gaieté, tout cela est faux. Parce que vous les voyez bondirsous les lustres comme les phalènes qui voltigent autour des lampes nocturnes, vous pensez qu'elles s'amusent: elles travaillent , les malheureuses ! car pour elles le plaisir est devenu une nécessité d'existence. Parmi ces femmes, il en est qui ont déjà vu tomber dix fois les feuilles des arbres sous lesquels elle se promènent, et il n'en est pas une seule qui ose sans frémir songer au lendemain. Depuis longtemps il n'y a plus en elles aucun sentiment qui soit resté vunérablc à une émotion sincère : elles ne se donnent même plus, — elles se laissent prendre. La nécessité, qui estl'entremetteusedela débauche, a jeté les unes dans cette voie, où elles mourront, ne laissant d'elles, après elles, que leur nom inscrit sur un registre infâme; la coquetterie y attira les autres. Quand à ces jeunes gens, vous ne les connaissez pas encore assez. Moi, qui ai vécu parmi eux, j'ai pu apprécierla précoce caducité de leur jeunesse ; et c'est un spectacle navrant, je vous jure, que de les voir et de les entendre employer le peu d'esprit qu'ils ont à calomnier le peu de cœur qui leur reste; car la corruption est tellement active parmi eux, que les plus jeunes ont à peine touché le pavé de ce quartier; qu'ils rivalisent avec les vétérans de débauche. Chez les hommes comme chez les femmes, le cynisme est devenu le principal moyen de séduction, et l'adolescent dont le visage est encore mouillé par les pleurs de l'adieu maternel parle d'amour dans un langage qui souvent même fait monter le rouge au front pour qui la honte n'a plus de rougeur. Et c'est à eux que vous songez à abandonner votre jeunesse ! Oh! Marianne! Marianne!...

— Ma vengeance n'existera, répondit Marianne, que le jour où Edouard me verra devenue aussi banale que cette femme qui danse là-bas, et autour de qui s'amasse un cercle d'admirateurs. Avant un mois, je veux que ma renommée efface la sienne, et que mon portrait s'étale aux vitres des marchands d'estampes. Pourquoi me plaindre? Après tout, cette destinée n'a rien qui m'effraye. J'ai dans mon jeu les meilleurs atouts qu'une femme puisse désirer pour réussir : la jeunesse, l'esprit et la beauté, le suis mûre pour le plaisir, et d'ailleurs la philosophie épicurienne qui prend pour devise : «Courte et bonne!» a bien son charme, et dès aujourd'hui je l'adopte.

— Marianne, lui dit l'étudiant en lui serrant la main, vous aimez encore Edouard. Avant de mettre à exécution un projet de vengeance dont vous seriez la seule victime, attendez.

Mariette ne lui répondit pas et le laissa s'éloigner; mais ces paroles la firent réfléchir. A la fin du bal, elle se retira seule

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avec son amie, qui lui avait offert l'hospitalité pour quelques jours. La nuit qu'elle passa fut horrible. Une secrète pensée lui faisaitnéanmoins supporter sa douleur avec une joieégoïslc, car au milieu de son insomnie elle croyait voir Edouard en proie aux angoisses qu'elle lui avail prédites. Elle s'endormit enfin avec l'espérance que, le lendemain, elle aurait de ses nouvelles, ou que peut-être elle le venait lui-même; mais, le Lendemain, cette espérance fut déçue, et pendant quatre ou cinq jours, elle ne le rencontra point, bien qu'elle fréquentât les lieus b il avait l'habitude d'aller. Elle le guetta aux heures des cours à la porte de l'École, et ne le vit m entrer ni sortir. Un des amis d'Edouard lui apprit enfin que depuis plusieurs jours, celui-ci n'était pas même venu à son logement de Paris.

Le silence d'Edouard donnait un démenti aux prédictions de Mariette : il ne songeait plus à elle il l'avait oubliée! Un grand combat s'engagea alors entre l'orgueil de la jeune fille humiliée par la déception qu'elle subissait et l'amour qui lui restait encore pour Edouard. Un instant elle fut sur le point de retourner auprès de lui, mais elle fut arrêtée par cette idée qu'elle ne le trouverait peut-être pas seul. Elle pensa qu'après sa rupture avec Edouard, celui-ci avait sans doute revu son ancienne maîtresse, et que l'explication qu'il lui aurait donnée avait pu décider madame G... à renouer avec lui. A la supposition que son départ venait d'ouvrir la porte d'Edouard à sa rivale, Mariette sentit se réveiller toute ses colères, et sa douleur, envenimée par la jalousie, rêva les plans d'une vengeance odieuse. Elle forma le dessein d'acquérir la preuve de ses soupçons, se promettant, s'il se réalisaient, d'écrire au mari de la maîtresse d'Edouard pour lui apprendre tout ; mais, le soir même du jour où elle avait médité cette vengeance, elle rencontra Edouard au bal. A l'instant où elle y entrait, elle l'aperçut au milieu de trois ou quatre jeunes gens qui parlaient très-haut et avec une grande animation. L'amie de Mariette, qui avait précédé celle-ci au bal, vint à sa rencontre et lui expliqua ce qui se passait. Un jeune homme qui faisait la cour à Mariette depuis le retour de celle-ci au quartier latin avait, devant Edouard qu'il ne connaissait pas, donné à entendre qu'il était le seul favorisé parmi tous ses rivaux, et l'ancien amant de Mariette lui avait répondu par un démenti. La querelle en était là, lorsque celle qui en faisait l'objet pénétra dans le groupe. — Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, Et Mariette, en s'efforçant de contenir l'émotion que lui causait la présence d'Edouard, essaya de deviner l'effet que sa vue produisait sur lui.

— Ah ! te voilà, dit le jeune homme ; tu arrives à propos, Mariette. Voici monsieur qui te calomnie, continua-t-il en désignant l'étudiant que l'arrivée de Mariette rendait tout interdit, et qui le fut encore bien davantage quand il vit la jeune fille s'approcher de lui et s'emparer de son bras avec une

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inquiétude presque tendre. Edouard, que l'action de Mariette avait paru surprendre, reprit en la regardant fixement : — Il prétend que tu es sa maîtresse.

Quand il prononça ces paroles, son air, son accent, son regard plein d'anxiété impatiente qui semblait demander un démenti à Mariette, révélèrent à celle-ci tout ce qui se passait dans le cœur d'Edouard, dont l'amour s'accusait par le douloureux dépit que lui avait causé le mensonge d'un fat. Tout ce que j'ai souffert, pensa-t-elle, il l'a soufiert aussi; dix fois sans doute depuis notre séparation, il a eu l'idée de revenir à moi; aux mêmes instants où j'avais espéré son retour il a espéré me revoir. Toutes ces réflexions furent, pour Mariette, l'affaire d'une seconde; mais ce peu de temps avait suffi pour achever une métamorphose dans ses sentiments. La démarche que venait de faire Edouard lui indiquait assez que les soupçons qu'elle avait formés quelques jours auparavant n'étaientpas fondés, Edouard n'avait pas revu son ancienne maîtresse. Cette découverte fil sortir la jalousie du cœur de Mariette, et l'orgueil y rentra aussitôt. Ce qu'elle avait prédit à Edouard le jour où elle l'avait quitté se réalisait. En effet, il était en ce moment môme presque à ses pieds. Un démenti ajouté par elle à celui qu'il venait de donner lui même, et il y était tout à fait.

Mariette hésita une seconde. — Si je dis non, pensa la jeune fille, il est évident que je vais retourner avec Edouard. Cette simple syllabe, elle la sentit un moment sur sa bouche; elle entr'ouvrait ses lèvres, elle allait lui échapper; mais la raison prévoyante lui fit comprendre qu'une réconciliation avec Edouard ne pouvait être que passagère, qu'avant peu ils auraient l'un et l'autre à subir la douleur d'une nouvelle rupture, et qu'il valait mieux en finir résolument. Et d'ailleurs, si elle affirmait le démenti qu'Edouard venait de donner, n'était-ce point lui dire clairement que, n'étant pas à un autre, elle n'avait point cessé d'être à lui? Et cet aveu ne produirait-il pas sur Edouard la même impression qu'elle venait d'éprouver elle-même en découvrant qu'il était resté fidèle à son souvenir? Une dernière fois cependant sa pensée descendit au fond de son cœur pour lui demander la réponse qu'elle devait faire; mais ce fut son amour-propre, enivré de son triomphe, qui la lui dicta. Et comme Edouard lui demandait encore, en désignant le jeune homme dont elle avait pris le bras :

— Est-ce vrai, oui ou non? es-tu sa maîtresse?

— Oui, répondit Mariette tranquillement, en serrant le bras de son cavalier. Une pâleur mortelle se répandit sur le visage d'Edouard.

— C'est vrai? demanda-t-il tout bas à l'oreille de Mariette.

— Ne suis-je donc pas libre ? répondit-elle tout haut.

— Le jeune homme dont Mariette avait pris le bras vit sans doute une déclaration d'amour dans celte réponse, qui justifiait le mensonge échappé à un moment de fatuité, et, se retournant

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vers Edouard : — Je pense, monsieur, lui dit-il, que vous allez rétractes ce que vous avez dit.

— Je vous ai donné un démenti, répondit Edouard; je ne reprends jamais ce que j'ai donné.

Mariette entendit le coeur dfl son cavalier bondir sous cette nouvelle insulte. Il arracha son gant de sa main et le jeta aux pieds d'Edouard en lui disant: 11 y a un souffle! dedans. Des amis s'interposèrent alors entre les deux jeunes gens. Un emmena Edouard d'un Côté tandis que son adversaire disparaissait avec Mariette. Celle-ci comprit bien vite qu'une rencontre était devenue inévitable cuire les deux jeunes gens, etee duel, qui était la seule chose à laquelle elle n'eût point songé d'abord, la rem' plit d'épouvante et la rendit odieuse ù elle-même. Le jeune homme qu'elle avait suivi voulut l'emmener souper chez lui arvec quelques amis. Après l'aveu qu'elle venait de taire, Mariette ne pouvait refuser de l'accompagner. 11 fut très-gai et très-aimable durant tout ce souper, et comme un de ses amis lui avait dit tout bas :

— Ecoute, Léonce, sans vouloir t'intimider, je t'engage à faire un tour chez Grisier ou chez Lepage avant de te présenter sur le terrain, si tu dois te battre avec Edouard; on le dit très-adroit...

— C'est égal, répliqua l'étudiant en portant à ses lèvres la main de Mariette; quand le moment sera venu, mon cieur ne battra pas plus fort que maintenant.

Entre les deux adversaires, Edouard avait d'abord été le seul pour qui Mariette eût tremblé ; mais ce qu'elle venait d'entendre dire à propos de son habileté la rassura un peu, et ses craintes se tournèrent alors du côté de l'étudiant, chez qui elle était venue dans la seule pensée de le décider à retirer sa provocation. Ce jeune homme était brave, et elle devina qu'il lui serait impossible de le faire renoncer à un combat dont le résultat pouvait être dangereux pour lui. Ce fut alors qu'elle songea à voir Edouard le soir même ; elle voulait lui avouer le mensonge qu'elle avait fait, et le motif qui l'avait poussée à le faire, à la condition qu'il ne se battrait pas. Aussi, dès que les jeunes gens qui avaient assisté au souper l'eurent laissée seule avec Léonce, Mariette prit son châle et son chapeau, et dit à l'étudiant, qui la regardait faire tout étonné:

— Il est lard, je m'en vais; vous allez me reconduire.

— Comment! fit Léonce avec une véritable stupeur, vous partez ?

— Sans doute. Après ce qui s'est passé au bal, je ne pouvais pas refuser de vous accompagner, devant tous vos amis surtout; mais vous savez bien que ce que j'ai dit ce soir n'est pas et ne peut être....

— Pourquoi l'avez-vous dit, alors? interrompit Léonce.

— Je voulais seulement vous tirer de la situation pénible où vous vous étiez mis si légèrement. J'espérais que ma réponse,

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qui a dû vous surprendre, je le confesse, amènerait une solution pacifique ; le contraire est advenu, je ne saurais vous dire combien j'en suis désolée. Mais rassurez-vous, ajouta Mariette étourdiment, ce duel n'aura pas lieu.

— (Jue je sois tranquille, Mariette! s'écria le jeune homme en se redressant ; quel sens donnez-vous à ces paroles? Entendezvous dire par là que j'ai peur depuis qu'on m'a présenté mon adversaire comme redoutable, ou lui faites-vous l'injure de supposer qu'il ne relèvera point le gant que je lui ai jeté? Quel rôle jouezvous donc dans tout ceci? Encore une fois, pourquoi désavouezvous maintenant ce que vous avez dit tantôt? Dans un moment d'étourderie vaniteuse, s'il m'est échappé devant Edouard un propos qui n'avait aucune intention offensante pour lui, car j'ignorais ses relations avec vous. N'étiez-vous pas un peu la complice de ma légèreté ? le oui que vous ne m'aviez pas encore dit entièrement, ne m'aviez-vous pas permis de l'espérer? et le sourire avec lequel vous aviez accueilli l'aveu de mes sentiments n'était-il point, pour ainsi dire, comme la première lettre de voire consentement ? Cependant, bien qu'un démenti soit chose grave, comme je méritais celui que l'on m'avait donné, me sachant dans mon tort, il m'eût été possible encore de le confesser loyalement, et l'affaire alors aurait pu s'arranger; mais après m'avoir publiquement donné raison de votre propre mouvement, après que vos paroles, en m'empèchant de revenir sur les miennes, ont amené la provocation que j'ai dû adresser à ce jeune homme, par quel moyen espérez-vous empêcher la rencontre qui doit avoir lieu demain!

— Quoi! déjà? s'écria Mariette; c'est pour demain?

— Sans doute, répondit Léonce; j'ai prié mes témoins de presser l'affaire, et je crois que ceux de M. Edouard seront du même avis.

— Demain? répéta Mariette, et vous êtes si tranquille pendant qu'on déliât à combien de distance vous serez placé de la mort ?

— Je ne fais point de vantardise, reprit Léonce. Dans les circonstances où je me trouve, les hommes les plus courageux ne peuvent s'empêcher de ressentir l'émotion qu'on éprouve aux approches de l'inconnu. Toutes les chances sont contre moi, je le sais, et cependant mon duel n'est inscrit dans ma mémoire qu'à l'article affaires et non point à celui d'événements; l'événement. Mariette, c'était vous. N'attribuez donc pas ma sécurité à un héroïsme que je n'ai pas ; je suis très-superstitieux. Par suite d'une longue expérience que j'ai acquise à propos des petites choses comme des grandes, j'accorde une pleine confiance aux pressentiments, et, à l'heure où nous sommes, je n'en ai aucun qui soit de nature à m'effrayer; voilà tout le secret de ma tran quillité.

Comme Mariette partageait la même crédulité au sujet des .j%

pressentiments, la déclaration de l'étudiant lit renaîtr* son épou-

vante, et de nouveau elle se reprit à trembler pour Edouard, — C'est lui qui sera tué, pensa-t-elle.

— Et puis, continua le jeune, homme en prenant les mains de la jeune 0.11e dans les siennes, moi qui ne suis coupable d'aucune action méchante et qui jusqu'ici n'ai point été gâté par le bonheur, quand vous m'avez laissé croire un moment que je l'amenais chez moi avec vous, je ne pouvais seppéser que le hasard eût préparé tout exprès celte sanglante ironie de m'arracher sitôt de vos bras pour me placer en face d'un danger mortel.

— Mais, répondit Mariette avec vivacité, ne sera-ce point plutôt l'autre personne qui va courir ce danger? Quelle que soit m m adresse, les armes ne seront point égales entre elle et vous. Cette prescience de l'avenir que vous dites posséder à un aussi haut degré, et qui vous donne tant de sécurité en ce moment môme, est pour vous comme un talisman, et j'en appelle à votre loyauté, est-ce un combat véritablement loyal que celui où l'un dés deux adversaires arrive en face de l'autre cuirassé par la certitude de sa victoire?

— Oh! oh! interrompit le jeune homme en riant doucement, Ceci n'a pas été prévu par les tribunaux d'honneur. Vous êtes un casuiste trop subtil, Mariette; mais je devine où vous tendez avec toutes ces finesses.

— Que devinez-vous? Est-ce encore un pressentiment? lui demanda Mariette en riant aussi.

— C'en est un, et vous allez savoir jusqu'à quel point il dit vrai, reprit-il en la regardant de manière à lui faire presque baisser les yeux. Toute votre singulière conduite avec moi commence à m'être expliquée. Je comprends maintenant votre tristesse pendant le souper et votre brusque idée de départ dans un moment où la femme qui se trouve chez l'homme qu'elle a avoué pour son amant ne songe point ordinairement à s'éloigner. — Et en effet, comme s'il avait pu lire couramment dans sa pensée et dans son cœur, il fit à Mariette le tableau exact de tous les sentiments divers qui l'avaient agitée pendant la scène du bal, et depuis qu'elle était chez lui. — Vous avez voulu, lui dit-il, vous servir de moi dans une comédie ; mais vous n'avez point été maîtresse des événements, et vous avez peur à présent du tragique dénoùment qui menace de rougir votre pastiche du Dcpit amoureux. — Est-ce vrai, cela? conlinua-t-il avec animation et sans colère pourtant. Oui, n'est-ce pas? car votre sein s'agite, et vous tremblez à l'idée de ce qui peut arriver demain, et, depuis que vous êtes entrée ici, vous n'avez point songé à autre chose qu'à trouver le moyen d'empêcher un. duel que vous croyez dangereux pour celui que vous aimez; mais, je vous le répète, vous nous avez placés vous-même dans une situation où il est impossible à lui comme à moi de reculer. Cependant, Mariette, vous qui tout à l'heure me conseilliez la tranquillité, soyez plus tranquille vous-même. Ne vous alarmez pas outre

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Siins se douter de la terrible revanche qu'elle j.rena

Propriété de M. Calimum Lévy

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mesure à cause de ma sécurité, n'y voyez pas un pronostic fâcheux pour le sort réservé a mon adversaire, et rappelez-vous que, si les chances doivent être inégales, ce ne sera pas à mon avantage. Et puis tous les duels ne font pas porter le deuil : M. Edouard n'est pas un spadassin, et devant un homme qui n'est qu'un adversaire et pas un ennemi, il n'aura peut être pas l'adresse qu'il faut avoir devant un plastron d'escrime ou devant la plaque d'un tir. Quant a moi, je suis complètement inoffensif, lîassurez-vous donc, vous reverre? Edouard, et, si vous l'aimez...

Toutes ces paroles n'avaient aucunement rassuré Mariette ; son inquiétude était toujours partagée entre les deux adversaires, mais inégalement peut-être, car à son insu c'était maintenant pour l'étudiant qu'elle tremblait le plus: elle éprouvait un commencement de sympathie pour ce jeune homme en le voyant traiter avec tant de douceur une femme qui avait fait de lui le jouet de sa coquetterie, et s'efforcer de la consoler, au lieu de l'accabler des reproches qu'elle méritait. Après l'avoir d'abord inquiétée et embarrassée, il la charmait presque par sa conduite retenue, par les délicatesses de son langage. — Singulière influence que le romanesque exerce sur le caprice iéminin ! Elle commençait à s'en vouloir de n'avoir pas apprécie plus tôt sa sensibilité et toutes les qualités séductrices qu'elle venait de découvrir en lui. Après lui avoir pardonné le mensonge dont les suites la jetaient dans la perplexité, elle lui en voulut presque à lui-même en le voyant renoncer si vite à l'espoir d'en faire une vérité. Mariette savait bien que la passion de Léonce pour elle n'avait point de profondes racines, que la déception qu'elle lui faisait subir était plutôt une contrariété qu'un chagrin bien vif, et cependant sa vanité s'irritait un peu de la prompte obéissance avec laquelle il lui tenait sa porte ouverte; elle aurait souhaité le voir moins calme; elle aurait voulu, dans cet instant où elle se tenait près de la porte, qu'il se fît un droit de sa présence chez lui, et qu'il lui eût fourni un prétexte à revenir sur ses idées de départ, ou du moins à paraître les oublier.

— Eh bien, Mariette, demanda l'étudiant après un moment de silence, vous ne m'avez pas répondu, vous n'avez point dit non à ce que je vous ai dit tout à Thème.

— A quoi?

— Allons, continua Léonce, voilà qui prouve alors la vérité de ce que je vous disais : vous êtes ici, mais votre pensée est ailleurs. Allez donc, Mariette; je ne vous retiens plus.

— Vous ne m'accompagnez pas? lui dit-elle d'un ton un peu dépité.

— Que je vous accompagne où vous voulez aller? s'écria- t-U avec un commencement de colère dont Mariette lui sut gré; c'est trop de raillerie à la (in! Prenez garde que je ne me repente, Marianne! Vous êtes venue ici librement, et comme toute

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contrainte me répugne, vous en sortirez de môme. Si mes amis le savaient, je serais la fable du quartier; mais ménagez-moi aussi, et ne me demandez pas une chose ridicule

— Quel ridicule voyez-vous à me reconduire chez moi? Votre rébus n'est qu'une manière de me forcer à rester; car vous pensez bien que je n'irai pas seule dans les rues a cette heure-ci.

— Ah ça. Marianne, demanda l'étudiant, quel quiproquo jouons-nous? Etes-vous une femme ou un sphinx, décidément? Tout à l'heure je vous ai demandé si vous aimiez encore Edouard; votre silence était une affirmation : c'est ce qui m'a décidé à ne point vous retenir. Vous voyant si inquiète et si pressée de me quitter, j'ai dû nécessairement présumer que c'était chez lui que vous désiriez aller, et voilà pourquoi j'ai refusé de vous conduire. Cette demande, d'ailleurs, était une ironie : n'étiez-vous pas toute rendue?

— A votre tour, expliquez-vous. Je ne comprend pas ce que vous voulez me dire ; je ne songe pas à aller chez la personne dont vous parlez, dit Mariette.

— Vous n'y songez pas?

— Je n'y songe plus, au moins. Mais que signifient ces paroles : N'êtes-vous pas rendue?

— Est-ce vrai que vous ignoriez cela? lit l'étudiant. Voyez donc vous-même, ajouta-t-il en lui faisant lire un papier resté sur la table.

— Qu'est-ce que cela ?

— L'adresse que M. Edouard a donnée à mes témoins, et que l'un d'eux a oubliée ici.

Mariette prit le papier et lut : Edouard de M rue Mazarine,

hôtel de la Cùte-d'Or.

— Mais c'est une fausse adresse ! s'écria-t-elle : Edouard n'habite plus le quartier latin depuis longtemps; son domicile est dans la Chaussée-d'Antin.

— Cependant, reprit l'étudiant, je puis vous affirmer qu'il est mon voisin depuis environ huit jours.

— Votre voisin !

— 11 habite le premier, et nous sommes au troisième.

— Dans cette maison.

— Sans doute ; c'est ici l'hôtel de la Côte-d'Or.

Ce que Mariette venait d'apprendre fut pour elle une révélation. Depuis huit jours qu'elle croyait Edouard ;\ Bellevue, il habitait le même quartier qu'elle. Pourquoi? La jeune fille ne fut pas longtemps à chercher. Pourquoi, sinon pour l'épier, pour savoir si elle tiendrait les promesses que sa colère lui avait laissées comme adieux le jour où elle l'avait quitté? Dans cette maison, habitée par des étudiants, il pouvait, en effet, savoir par eux-mêmes des nouvelles de Mariette ; car, depuis qu'elle retournait régulièrement au bal, on commençait à s'entretenir d'elle dans le quartier. Edouard ne l'ayant jamais vue venir chez le jeune homme avec qui elle se trouvait seule

pour la première fois en ce moment, Mariette comprit le démenti qu'il avait donné à celui qui s'était vanté de lui avoir succédé, et si Edouard n'avait pas retiré son démenti, c'est qu'il avait, sans doute, deviné le motif qui avait poussé sa maîtresse à un aveu blessant pour lui. Après la provocation et après avoir vu Mariette partir au bras de son rival, l'amourpropre d'Edouard avait pu douter encore; mais il avait dû apprendre que Mariette avait suivi Léonce dans cette maison où, sans doute, il avait épié le départ de la jeune fdle. A cette heure avancée où l'on était, il attendait certainement encore; mais, cette fois, il attendait sur les charbons de la jalousie, car enfin il était bien près de l'évidence. Telles furent les pensées qui se présentèrent à l'esprit de Mariette en apprenant qu'Edouard habitait la maison où elle se trouvait. — Si Edouard me voit sortir maintenant, pensa-t-elle, il devinera tout, et demain orgueilleux d'avoir si bien deviné, il montera sans doute ici pour dire à Léonce : « Mariette n'est pas chez vous, vous voyez bien qu'elle n'était pas votre maîtresse. » Et la jeune fille se promit qu'Edouard boirait jusqu'au bout le calice amer de la jalousie. Comme elle restait toute pensive, appuyée contre une fenêtre, Léonce s'approcha d'elle.

— Eh bien, lui demanda-t-il, à quoi pensez-vous encore.

— Je pense, répondit Mariette, que voici le jour qui approche et que ce soir peut-être... Et elle se laissa tomber sur une chaise auprès d'une table, sur laquelle elle s'appuya dans une attitude méditative.

Son parti était bien pris : elle ne voulait plus s'en aller; mais elle ne savait pas comment le dire.

— Vous l'aimez donc bien? fit le jeune homme, qui venait de s'asseoir auprès d'elle.

— Qui?

— Celui qui est en bas, ajouta l'étudiant en indiquant du doigt l'étage inférieur.

— Eh ! si je l'aimais, serais-je donc ici? dit Mariette à voix basse.

— Puisque vous voulez partir.

— Suis-je partie? continua Mariette en retirant son chapeau qu'elle déposa sur la table. On étouffe ici, dit-elle un moment après en prenant ce prétexte pour retirer son châle.

Léonce se leva et ouvrit la croisée. Au même instant, Mariette entendit le bruit d'une autre croisée qui s'ouvrait à l'un des étages inférieurs delà maison. Elle présuma que c'était Edouard qui ne s'était point endormi et qui se mettait aux aguets pour découvrir un indice de sa présence chez l'étudiant son rival. Mariette s'approcha de la fenêtre ouverte, où Léonce la suivit. Il lui suffit d'un coup d'oeil pour se convaincre qu'elle avait deviné juste. La fenêtre qui venait de s'ouvrir était, en effet, celle de la chambre d'Edouard, et, à la clarté du bec de gaz qui

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montait au niveau de l'étage, elle le reconnut lui-même au monient où il quittait son balcon.

— Vous Oies cruelle, Mariette, lui dit Léonce : il va nous entendre et nous voir.

— Croyez-vous donc, lui répondit-elle, qu'il ignore ma présence ici?

I. a nuit était claire et ressemblait à celle où, un an auparavant, Edouard avait employé toutes les séductions pour convaincre Marianne de son amour, alors que celle-ci n'était qu'une petite paysanne. En cet instant où ce soin cuir traversait sa pensée, les regards de Mariette tombèrent sur la bague qu'il lui avait donnée dans cette même nuit. Ce bijou, qui avait été l'aHiaftce de leur amour, rappela à la jeune fille tout ce que cet amour lui avait lait souffrir, et une idée de vengeance infernale traversa son esprit. Elle voulut qu'Edouard sût l'heure exacte où elle allait cesser d'être à lui pour être à un autre, et, sans que Léonce pût s'apercevoir de ce qu'elle faisait, Mariette retira la bague de son doigl et la laissa tomber sur le balcon, au-dessus duquel elle plongeait. Le bruit que la bague avait tait dans sa chute attira l'attention d'Edouard, qui était rentré dans sa chambre, et Mariette l'aperçut comme il avançait le bras pour ramasser le bijou dont la présence lui signifiait une rupture définitive. Mariette n'en dit rien à Léonce ; mais elle connaissait le caractère d'Edouard, elle avait par expérience une grande confiance dans la justesse do ses instincts féminins, et elle commença à espérer que le duel n'aurait pas lieu.

Le lendemain, en effet, deux jeunes gens se présentèrent chez Léonce et demandèrent à l'entretenir en particulier. C'étaient les témoins d'Edouard.

— Pardon, messieurs, dit Léonce, je m'étonne de vous voir chez moi. J'ai deux de mes amis à qui j'ai donné mission de s'entendre avec vous, et dont M. Edouard a l'adresse.

— M. Edouard nous envoie chez vous particulièrement, reprit le jeune homme qui avait parlé.

— Et nous venions pour terminer vite un arrangemeut pacifique, ajouta l'autre. Mais, reprit-il en désignant Mariette du regard, il est utile que nous soyons seuls.

Sur un signe de Léonce, Mariette se retira dans la seconde pièce. Elle voulut écouter ; mais les trois jeunes gens parlaient si bas, qu'elle n'entendit qu'un murmure de paroles confuses. Au bout de vingt minutes, l'étudiant vint la rejoindre. — Est-ce arrangé? lui demanda-t-elle.

— J'ai renvoyé ces messieurs à mes amis; mais je doute qu'on s'entende.

— Pourquoi, si votre adversaire propose une conci'iation honorable?

— 11 me la propose dans des termes blessants pour vous, dit étudiant, et c'est pourquoi j'ai refusé.

— Ah! je devine, s'écria Mariette. Je n'ai rien entendu, mais

je suis sure que je devine les propositions d'Edouard. Voulezvous que je vous les dise?

— Ces prépositions, les voici, répondit Léonce: ayant acquis la preuve d'un fait qu'il croyait faux, il relire son démenti devant nos témoins.

— Et il demande que vous retiriez votre gant?

— Nécessairement.

— Eh bien! c'est très-acceptable, ce me semble, et au besoin cette démarche de sa part peut passer pour une reculade.

— Je n'y comprends rien; mais ce qui est moins acceptable, c'est le motif qu'il donne pour justifier cet arrangement; et comme ce motif est injurieux pour vous, je lui fais signifier que je considère l'affaire comme étant restée dans les premiers termes.

— Ecoutez-moi, je connais celui qui vous a provoqué. Mainnant qu'il me sait bien perdue pour lui, il aura dit, sans doute, que deux galants hommes ne devaient point se couper la gorge pour une personne comme moi.

— Vous avez donc écouté aux portes ?

— Non ; mais moi aussi j'ai des pressentiments, et si vous le voulez, je vous dirai l'heure où Edouard a pris cette résolution.

— Comment?

Mariette lui raconta l'épisode de la bague, et elle ajouta : Tant qu'Edouard a pu croire que je l'aimais encore et que je jouais avec lui une scène du Dépâ amoureux, il aurait voulu se battre ; mais maintenant qu'il nie sait votre maîtresse, il craindrait, en se battant avec vous à cause de moi, que j'attribuasse son duel à la jalousie. 11 ne veut pas, dans sa pensée, me donner la satisfaction de supposer que son amour a survécu à la perte du mien. J'avais prévu tout cela cette nuit, et j 'était sûre, en lui renvoyant ma bague, qu'il me renverrait votre gant. Vous n'avez qu'une chose à faire, c'est d'accepter ce qu'il propose. Pour mon compte, je n'y mets pas tant d'amour-propre. — Il peut dire du mal de moi tant qu'il voudra, — tous les homme en disent de la femme qui les quitte. — Ne vous embrassez pas. — mais que cela finisse. — Il y a un an je suis devenue amoureuse de lui, parce qu'il avait reçu un coup de bouteille pour moi ; si tu lui donnais par hasard un coup d'épée, — je serais capable de l'aimer encore. — Pour l'amour de Dieu. — préserve-moi de ce malheur-là.

— Vrai, lu ne veux plus l'aimer ?

— Non bis in idem — lui répondis-je en riant.

— Bah ! — tu sais le latin?

•— Et les beaux-arts, mon cher.

— Mais tu es un trésor.

— Dont tu seras le seul caissier

— Vrai — tu m'aimes un peu?

— Qu'est-ce que font donc vos pressentiments, — s'ils no vous le disent pas ?

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