‹ La vie de bohème (volume 2)Chapitre 55 sur 66 · CL^>^L · texte numérisé non relu

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— Tiens, Mariette, — j'aurais peur de ce duel maintenant. Le soir môme, l'affaire était arrangée ; le lendemain, Edouard

avait quitté la maison; huit jours après, il avait quitté Paris. — Depuis ce temps, reprit Mariette, je ne L'ai jamais revu et sans doute il sera resté dans son pays.

Pendant deux années, je menai une existence pour ainsi dire quotidiennement improvisée, sans attachement sérieux, existence de hasard et de caprice, égrenant les plus beaux jours de ma jeunesse au milieu de plaisirs dont l'habitude me lit bientôt une fatigue, n'osant plus regarder derrière moi et osant moins regarder en avant, ayant parfois de soudains et d'amers dégoûts pour celte vie déplorable et ne me sentant pas le courage de faire une tentative pour en sortir, le cœur prompt aux bonnes résolutions et l'esprit trop faible pour les mettre à exéculiôtfj indolente, paresseuse, et disant toujours demain quand il aurait fallu agir le jour même et sur l'heure.

Ce fut alors que je rencontrai Ferdinand de Sallys. Quand je le connus, c'était presque un enfant ; il sortait de chez ses parents, et je fus la première femme qu'il aima. Après Edouard, il fut aussi le seul pour qui mon cœur retrouva quelquefois le juvénile enthousiasme des premières tendresses. La bonne nature de Fernand avait presque réagi sur moi, et, tout joyeux et tout fier, le pauvre enfant s'écriait déjà: — Tu vois bien, Mariette, tu vois bien que je suis parvenu à te sauver de toimême, à t'arracher à cette vie de désordre ! — Mais ce ne fut là que le rêve d'un instant. Pour me faire persévérer dans la bonne voie où j'étais rentrée il eût fallu que l'amour de Fernand eût dès le principe exercé sur moi la domination qu'il me laissa prendre sur lui : sa tendresse soumise, au contraire, n'avait d'autre volonté que la mienne : il sentait bien que peu à peu les mauvais penchants rentraient dans mon cœur par les brèches de l'oisiveté et de la coquetterie, mais il n'osait point me faire de remontrances, et son chagrin silencieux voyait mon amour s'éloigner de lui sans rien tenter pour le retenir; aussi ne tarda-t-il point à souffrir avec moi tout ce que j'avais jadis souffert avec Edouard. Jeme reconnaissais dans sa douleur muette ou doucement plaintive, qui n'excitait plus chez moi qu'une pitié impatiente, et l'égoïsme brutal avec lequel je traitais Fernand me lit plus d'une fois justifier celui avec lequel Edouard m'avait traitée jadis. Dix fois j'ai voulu rompre avec Fernand, qui, pour moi, compromettait sérieusement son avenir; mais cela n'a pas été possible, il est toujours revenu à moi. Si une seule fois il avait paru accepter tranquillement ces projets de rupture, peut-être eût-ce été moi qui sérias retournée à lui; mais son amour naïf ne comprenait pas toutes ces ruses de la passion expérimentée; il ne pouvait point se passer de moi, il le disait franchement et il le prouvait de même, en fermant les yeux sur ma conduite. Cette patiente indulgence, cette tendresse obstinée et si peu méritée ne contribuèrent pas peu à me rendre impitoyable avec

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Adfou donc pour la \ ie et i.ms l'été

Propriété de M. Calnmnn Lévy

lui. .1: m'indignai de la persévérance de Fernand. Prompte à oublier toutes les lâchetés de mon premier amour, j'accablai de mon mépris toutes les faiblesses du sien.

Cependant, quand il revenait à moi, quand il me criait: Ne t'en va pas, je t'aime quand même, — je finissais par lui céder, et une banale promesse tombait de mes lèvres; niais l'indiflerente aumône d'amour que m'arrachait sa douleur ressemblait aux charités forcées que l'on accorde plutôt à l'obsession d'un pauvre qu'à sa.misèrc. 11 y a un mois, il a passé vingt nuits de suite pour achever je ne sais quel travail en dehors de ses études, et dont le produit devait être employé à m'acheter une nouvelle toilette d'été. Le jour où j'ai mis cette toilette pour la première fois, nous devions aller ensemble à la campagne: c'était pour me procurer ce plaisir et pour le partageravec moi qu'il avait travaillé aussi longtemps. Ehbien! ce jour-là même, pour satisfaire je ne sais quel caprice de vanité, j'ai manqué le rendez-vous que j'avais donné à Fernand, et c'est avec un autre ipie j'ai été à la campagne, c'est avec un autre qu'il m'a rencontrée le soir au bal, où son instinct de jalousie ramenait toujours dans les moments où il devait acquérir la preuve que je le trompais. Et cependant le même soir il se roulait encore à mes genoux et me suppliait de ne pas le quitter. Ce fut le lendemain même que se déclara la maladie qui l'a conduit où vous l'avez rencontré, monsieur Claude. Les fatigues du travail nocturne, le mauvais régime qu'il s'imposait pour satisfaire de son mieux les insatiables fantaisies de ma coquetterie avaient déterminé cette fièvre dangereuse dont il a failli périr. Comme il est depuis longtemps brouillé avec sa famille à cause des dettes qu'il a contractées pour moi, il n'avait point même de quoi se faire soigner chez lui, et il s'est fait transporter à l'hôpital. Tous savez le reste, monsieur Claude.

Le long récit de l'histoire de Marianne avait plus d'une fois ému Claude très-vivement, comme la jeune fille avait pu s'en apercevoir.

— Eh bien ! Marianne, demanda-t-il, que prétendez- vous faire maintenant? Quelle sera votre conduite avec Fernand?

— Ne vous l'ai- je pas déjà dit assez clairement, et ne m'avezvous pas devinée? répondit-elle; je veux que notre liaison finisse. Je souffre peut-être plus que lui de ces perpétuels orages, et, puisque l'occasion s'en trouve,je veux empoisonner par le dégoût l'amour que Fernand a pour moi, et il faut que vous m'aidiez dans cette œuvre, qui est presque une bonne action. Vous le verrez demain, dites-vous ?

— Demain matin, répondit Claude, et je dois lui rendre compte de la mission dont il m'a chargé.

— Eh bien! répondit Mariette: il tant lui répondre que vous ne m'avez pas trouvée à l'hôtel.

— Fernand se doutait déjà que je ne vous y trouverait pas. aussi m'avait-il chargé de m'enquérit" de vous dans le quartier.

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— Ce n'est pas tout, reprit Mariette; vous ajouterez que voua avez appris par laroaîtresse d'hôtel que je suis partie, retenez bien ceci, il y a eu jeudi soir huit jours, avec l'étudiant qui était notre voisin. N'oublie/, pas la date, ajouta la jeune Bile.

— Mais ce jour-là, reprit Claude, si je me rappelle ce que Fernand m'a dit ce matin, c'était précisément le jour où vous Mes venue voir Fernand pour la dernière l'ois ; c'était le jour où l'on désespérait de lui

— C'est vrai, répondit Mariette, on ne croyait pas qu'il passerait la nuit, et c'est pourquoi je choisis justement cette date. Quand Fernand apprendra que, seulement quelques heures après avoir quitté son lit, dont approchait le dernier sacrement, celle qu'il avait vue mouiller son drap de ses larmes s'enfuyait avec un autre, j'espère que j'aurai atteint le but que je me propose.

— Mais c'est un mensonge, sans doute ? dit Claude.

— Ah ! merci, s'écria Marianne, merci de ne pas croire que j'aie pu commettre une telle action ! Oui, c'est un mensonge; mais, pour Fernand, il faut que ce soit une vérité. Si je n'avais jamais menti que pour de semblables motifs, Dieu ne m'en voudrait pas.

— En ce moment, ils étaient arrivés à la grille de l'Observatoire, pourchassés par les gardiens qui renvoyaient le monde à cause de l'heure avancée.

— Adieu, monsieur Claude, dit Mariette quand ils furent hors du jardin.

— Vous me quittez, fit le jeune homme; mais où donc allezvous... à cette heure? demanda-t-il après une courte hésitation.

— Je vais là, répondit Mariette, en indiquant la porte d'un bal dont on apercevait les lumières. Faites bien ma commission, ajouta-t-elle, et venez me dire l'effet qu'elle aura produit. Je vous attendrai toute la journée.

— Je ferai ce que vous me demandez, Marianne, dit Claude, mais à une condition.

— Laquelle?

— C'est qne vous n'irez pas là ce soir; — et Claude indiqua les portes du bal.

La jeune fille le regarda un moment avec étonnement.

— Soit, dit-elle d'une voix singulière, je n'irai pas, je vous le promets. Adieu, monsieur Claude. — Et elle allait quitter le bras du jeune homme quand celui-ci la retint.

— Je vais vous reconduire, lui dit-il.

— Mais puisque je vous promets de ne point aller au bal, reprit Mariette, dont la voix accusait le nouvel étonnement que lui causait l'insistance de Claude à ne point la quitter.

— C'est pour cela que je vous offre de vous remettre à votre porte.

— Comme vous voudrez, répondit Mariette en retournant sur ses pas. En effet, dit-elle, il est déjà tard, je vous ai retenu bien

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longtemps à vous conter mon histoire qui ne vous intéresse pas. Vous allez être grondé.

— Grondé par qui? fit Claude.

— Parcelle qui vous attend, sans doute, dit Mariette.

— Je suis fâché avec elle.

— Tiens, vous me disiez ce matin que vous n'aviez pas de maîtresse.

— Puisque je n'en ai plus, c'est comme si je n'en avais pas, répondit Claude en se demandant intérieurement pourquoi il venait de faire ce mensonge.

— Mais pourquoi vous êtes-vous fâcnés ? demanda Mariette.

— Pourquoi? fitClaude embarrassé, je ne m'ensouviens plus.

— Ah bien ! alors, ce n'était pas grave; vous vous raccommoderez.

— Je ne crois pas, répondit Claude machinalement.

— Oh ! que si. C'est si gentil le raccommodement, quand c'est l'amour qui fournit le fil et les aiguilles.

Au bout de vingt minutes, on arriva à la porte de Mariette.

— A demain, dit-elle à Claude. Voulez-vous me donner la main?

— A demain, répondit le jeune homme, dont la main tremblait un peu dans celle de la jeune fille.

Quand Mariette fut rentrée, Claude reprit tout rêveur le chemin de sa maison.

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Celte nuit-là, Claude ne dormit pas ; des sensations inconnues des réflexions toutes nouvelles troublaient son insomnie, causée comme il ne pouvait pas se le dissimuler, par le récit que lui avait fait Marianne. 11 était comme ces bonnes gens qui vont au spectacle pour la première fois de leur vie, et qui, se trouvant mis en face d'une action dramatique où se meuvent des passions étrangères à leur existence paisible, emportent du théâtre une impression qui se prolonge aussi longtemps que le souvenir. Claude n'avait jamais lu de romans, pas même Paul et. Virginie, ce livre charmant dont les pages arrosées de tant de larmes donnent aux cœurs adolescents le la de la rêverie et du chaste désir. L'histoire de Marianne avait donc produit sur lui ce qu'il eût éprouvé sans doute en lisant un roman d'amour, et cette impression avait été d'autant plus vive, qu'il ne pouvait y échapper, comme font certains lecteurs qui tentent de résister à l'émotion que leur cause unlivre attachant, en sécriant:»Ah! bah! cela n'est pas arrivé.» Autre chose estd'ailleurs la lecture à tête reposée et le récit, surtout quand le personnage qui le fait en est lui-même le héros, et que sa voix, son geste,

son regard, les battements de son cœur animent les sentiments qu'il exprime, et les rendent presque palpables pour celui qui écoute, Celle initiation indirecte à un sentiment dont le nom seul l'épouvantait eut d'abord pour résultat de maintenir Claude dans son système de prudence, qu'il trouvait moins que jamais exagéré. En eliet, comme tous les esprits où veille une logique permanente, après ce qu'il venait d'entendre, Claude ne pouvait manquer de faire ce raisonnement: que si, en arrivant à Paris, il s'était mis à vivre, comme la plupart des jeunes gens-, il serait peut-être à celte heure dans la même situation où se IrouvaitFernand deSallys. Néanmoins, il n'envisageait déjà plus avec autant d'inquiétude la mission dont ce jeune homme l'avait chargé; il ne regrettait pas de se trouver mêlé A une de ces intrigues de jeunesse dont les suites continuaient (oui ce qu'il avait pu en soupçonner; ce spectacle déplorable devenait pour lui un utile exemple dont le souvenir lui crierait: « Prends garde!» si jamais, plus tard, il se trouvait lui-même près de céder à la tentation. Au milieu de toutes ces pensées éveillées dans son esprit par l'histoire de Marianne, il en était une pourtant qui revenait par intervalles, et dont le retour intermittent semblait une interrogation faite par lui-même à lui-même; — 11 était donc bien puissant, ce charme de l'amour, puisque tous ceux qui le subissaient renonçaient aux joies sûres et tranquilles des autres sentiments, et leur préféraient une passion qui est une source de tourments certains '/Quelle étrange félicité pouvait ainsi les faire s'obstiner dans leur martyre ? et qu'y avait-il donc enfin au fond de ce mot, qui est à la fois le miel le plus doux et le fiel le plus amer que puisse effleurer une lèvre humaine?

Réveillé par celle interrogation, le souvenir d'Angélique vint alors traverser la pensée de Claude, et le jeune homme le retint plus longtemps qu'il n'avait coutume de le faire; il se reprocha même de ne songer que si rarement à celle qui songeait à lui toujours, et dont, malgré la distance, il lui semblait entendre battre le cœur fidèle. Une espèce d'attendrissement pénétra dans son propre cœur. Il se demanda si sa tranquillité, dans les rares moments où il pensait à sa fiancée n'était point de l'indifférence et cette indifférence n'était pas une infidélité. Pour la première fois peut-être depuis son séjour à Paris, Claude songea à l'époque des vacances et s'attrista subitement d'avoir encore plus de deux mois à attendre; il fut pris d'une attacpie de nostalgie soudaine; il aurait souhaité pouvoir partir à l'instant et arriver le lendemain même, à cette heure matinale où la campagne encore endormie commence à se réveiller aux appels des Angélus qui se répandent dans le ciel, traversé par l'alouette sonore qui monte au soleil comme une fusée partie d'un sillon. Ses regards venaient de s'arrêter sur les aquarelles qu'Angélique lui avait données le jour du départ, et qui représentaient, on se le rapelle, les sites du pays

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