LA VIE DE KOIIKMH
nn'iit uni a mis loute notre salle sens dessus dessous, et, quand je vous ai rencontré tout à l'heure, m'étanl rappelé vous avoir \u causer nier avec le numéro 10, j'ai pensé que vous pourriez peut-être connaître la cause qui l'a poussé à se suicider,
— Quoi! s'écria Claude en interrompant la jeune homme, Fernand ! C'est de lui que vous parlez?
— Fernand, oui, c'esl en effel lu nom que j'ai vu sur I . • pancarte. Éh bien I il vient de s'empoisonner avec du laudanum pris dans la bouteille destinée aux pansements; c'est justement une heure ou deux après que vous l'avez quitté, car la sœur de service m'a désigne un jeune homme avec lequel le numéro 10 a causé longtemps dans la journée, et, au portrait qu'elle m'a fait, jai cru vous reconnaître.
— Celait moi eu effet, rép lu Claude épouvanté. Est-ce
qu'il est mort?
— Pas encore, mais il n'en vaut guère mieux, dit l'interne avec l'insouciance des gens chez qui le spectacle journalier de la mort a presque anéanti toute sensibilité. Est-ce que vous s ivez pourquoi il a voulu se tuer?
— Non. balbutia Claude, je ne connais pas ce jeune homme;
comme il ne pouvait point sortir, il m'avait chargé d'une c -
mission dans la ville; je l'ai faite, et lui ai porté la réponse tantôt... Tout ce que je sais, c'est qu'il avait beaucoup d'ennui et de chagrin.
— Affaire de femme, hein? demanda l'interne.
— Je l'ignore, reprit Claude. Cependant, quand je l'ai quitté, il paraissait moins souffrir.
— Eh bien! avant peu, il ne souffrira plus du tout, sans doute.
— Quoi ! fit Claude, il n'y a véritablement pas d'espoir de le sauver?
— D'après les calculs de l'infirmier, qui savait à peu près le compte de ses gouttes, il a dû en prendre une dose capable d'assommer un bœuf. C'est dommage, c'était un garçon assez gentil. Je ne puis pas me rappeler où diable je l'ai vu avant de le rencontrer dans mon service; mais pour sûr sa figure ne m'était pas inconnue. Venez-vous avec nous prendre un verre de bière? ajouta l'interne en passant son bras sous celui de Claude; mais celui-ci se dégagea.
— Non, merci, dit-il; j'ai affaire dans le quartier.
— A demain donc, fil l'interne, qui s'éloigna tranquillement avec son ami.
Claude, resté seul, demeura tout étourdi de la nouvelle qu'il venait d'apprendre. Après avoir hésité un moment, il prit sa course et sortit du jardin. Dix minutes après, il était dans l'escalier de Mariette. 11 frappa à la porte, on ne répondit pas; il frappa plus fort sans qu'on lui ouvrît.
— Mariette, murmura-t-il en collant sa tète contre la serrure, c'est moi, Claude: ouvrez, — Mais celte fois encore il ne reçut
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pas do réponse. Comme il appelait de nouveau, une voisine ouvrit la porte et parut sur le carré.
— Qui demandez-vous? dit-elle à Claude.
— Mademoiselle Mariette.
— Je crois qu'elle ne loge, plus ici ; je l'ai vue descendre dans la journée avec un commissionnaire qui portait des malles. Le portier vous dira peut-être sa nouvelle adresse.
Claude remercia la voisine et descendit à la loge du portier. Mademoiselle Mariette n'a point dit où elle allait, lui fut-il répondu; mais la femme du concierge ajouta :
— Le commissionnaire qui est en lace, près du marchand de. vin, le sait peut-être; c'est lui qui a fait son déménagement.
Claude descendit dans la rue, aperçut l'homme qu'on lui avait indiqué, et qui fit d'abord la sourde oreille aux renseignements qu'on lui demandait ; mais une pièce de monnaie qu'il sentit couler dans sa main le fit parler. Mariette logeait actuellement rue de Vaugirard. Claude y courut. Mariette était chez elle. Cette fois Claude ne prit point la peine de frapper, il trouva la clef sur la porte et il entra. Mariette était seule, occupée à se tirer la bonne aventure avec un jeu de cartes étalé devant elle. Dérangée par le bruit que Claude avait fait en entrant, elle se leva brusquement et regarda le jeune homme avec surprise.
— C'est vous? lui dit-elle durement.
— C'est moi, fit Claude en s'asseyant sans qu'on l'en eût prié.
— Vous êtes sans gêne, fit Mariette; où avez-vous vu qu'on entrait chez une femme sans frapper? Les cartes ont bien raison, elles m'annonçaient tout à l'heure la visite d'un homme de campagne. Il faut en effet être bien paysan pour avoir si peu d'usage. Qui vous a dit que vous me trouveriez ici ? demandat-elle sur un autre ton.
— Qu'importe? fit Claude, je l'ai su.
— Et pourquoi donc me poursuivez-vous?... qui vous l'a permis? êtes-vous sûr de ne pas me gêner?
— Gêner! Comment? fit Claude.
— Enfin, dit Mariette, que savez-vous ?... que me voulezvous? ajouta-t-elle en frappant du pied. Est-ce que vous avez oublié quelque chose chez moi tantôt?... votre montre, votre canne?... Je n'ai rien trouvé, je vous en préviens.
— Marianne, fit Claude, j'ai à vous parler, asseyez-vous.
— Je ne m'assieds pas ; je suis lasse d'être assise... Un meurt de chaleur ici, reprit la jeune fille en allant lever sa jalousie.
— J'ai à vous parler, dit Claude gravement.
— Eh bien! vous avez une bouche, et j'ai des oreilles... je vous écoute. Soyez bref, j'ai à sortir.
— Et vous allez?...
— Je vais au bal.
— Marianne, reprit Claude, c'est impossible, vous n'irez pas au bal ce soir.
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— Ah ça! monsieur Iîertolin, «le quoi vous mêlez- vous, s'il vous plait? fil lit jeune fille avec une impatience souverainement impertinente. Est-ce que vous prétendriez me faire la loi chez
moi, où vous êtes entré aussi brutalement qu'un huissier qui vient saisir ?
— Depuis que je vous ai quittée, il s'est passé bien deschoses, reprit Claude, et c'est pourquoi j'ai cherché après vous; car, sans cela, quel prétexte aurais-je eu pour me présenter chez vous? ajouta-t-il naïvement.
— En effet, dit Mariette, c'est ce que je me suis demandé en vous voyant ... Que s'est-il passé? qu'est-il arrivé?
— Un grand malheur.
— Un malheur? répéta Mariette. Et. jetant un regard sur le jeu de cartes étalé sur la table, elle ajouta avec un àccenl de conviction: C'est donc cela qu'il y avait tant de pique dans mon jeu... Mauvaise nouvelle, apportée a la nuit, dans ma maison; par un homme blond... vous êtes châtain- clair, c'est vous.
— Ne riez pas, Mariette, vous vous en repentiriez, fit Claude gravement.
— Oh ! je ne ris pas, dit Mariette, qui était en effet très-sérieuse. Eh bien ! reprit-elle en levant les yeux sur Claude, parlez donc.
— Eh bien ! celui dont nous parlions ce matin n'a pas eu le courage de supporter la fausse nouvelle que je lui avais apportée.
— Fernand ! s'écria Mariette.
— Fernand, reprit Claude, il s'est empoisonné... dans la journée... je viens de l'apprendre tout à l'heure, et par hasard.
11 n'avait pas achevé cette révélation que Mariette était tombée à la renverse sur la chaise.
— Fernand, Fernand ! s'écria-t-elle en se cachant la tête dans les mains... Mon ami ! mon pauvre ami !
— Mais vous l'aimez donc encore ? fit Claude, qui se sentit troublé parcet élan de tendresse et le cri de douleur presque passionnée qui venait de s'échapper des lèvres de Mariette. Celle-ci ne répondit pas... elle était évanouie.
Presque au même instant, une jeune femme élégamment vêtue entra dans la chambre en sautillant. Comme la nuit était venue, elle n'aperçut point d'abord Mariette, qui était restée sans connaissance étendue sur sa chaise.
— Es-tu prête, Mariette? s'écria-t-elle, la voiture est en bas. ' Mais, s'étant aperçue de l'état où était sa camarade, elle s'arrêta
brusquement, jeta un regard rapide sur Claude, et l'aida, sans lui rien demander, à donner des soins à Mariette, qui, au bout de quelques instants, ouvrit les yeux et put articuler quelques paroles,
— Vous aviez raison, monsieurClaude, lui dit-elle à voixbasse, je n'irai pas au bal ce soir.
— Nous irons un autre jour, dit son amie.
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Propriété de M. Calmann Lévy
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— Jamais, murmura Mariette en regardant Claude avec des yeux noyés de larmes.
Claude la quitta au bout de quelques instants, en lui promettant de revenir le lendemain.
Un soir du mois de septembre, environ trois mois après la scène que nous venons de raconter, Claude Bertolin, surpris par un orage violent qui venait d'éclater, s'était réfugié dans un café du quartier latin, où il demeurait toujours. Près de la table où il était assis, deux jeunes gens causaient, et quelques mots de leur conversation éveillèrent la curiosité de Claude, qui écouta leur entretien tout en feignant de lire un journal.
— Oui, mon cher Edouard, disait l'un d'eux, j'étais sûr que cela te paraîtrait incroyable, et cependant c'est comme cela.
— Et depuis quand ? demanda l'autre jeune homme sur le ton de la plus profonde surprise.
—Depuis environ trois mois. Au reste, ladernière fois que )i> l'ai vue, elle semblait déjà méditer quelque grave résolution. 11 courait alors une assez méchante histoire sur son compte : on prétendait qu'un jeune homme, nommé Fernand, avait failli s'empoisonner dans l'hôpital où il était, en apprenant que Mariette s'était sauvée avec un de ses voisins, deux heures après l'avoir vu au moment de rendre le dernier soupir.
— Ah! fit Edouard, sansçœur! c'est bienla mèmefemmeque j'ai connue jadis! .â
— C'est égal, répliqua l'autre jeune homme, c était une réjouissante créature. Quand elle était en face d'une bouteille vide ou, pleine elle faisait des professions de loi à donner la chair de poule à Satan lui-même. Au reste, elle ne nous aimait guère, nous autres étudiants, et elle ne se gênait pas pournous le dire.
En ce moment, un jeune homme tout ruisselant de pluie, entra dans le café, s'approcha vivement des deux personnes, dont Claude écoutait la conversation, en manifestant une grande surprise.
— Comment, Edouard! c'est toi? s'écria-t-il en serrant la main de l'un des jeunes gens, est-ce que tu reviens à Paris ? nous restes-tu longtemps?
— Je repars dans deux jours, répondit Edouard ; je suis venu accompagner mon futur beau-père et ma prétendue.
— Tu te maries? .
— Hélas 1 et quand je dis hélas, j'ai tort : une jeune fille charmante, dont je suis parfaitement amoureux. Je l'épouse dans un mois, dans deux je serai notaire, et on m'appellera mon cher maître. Depuis trois jours que je suis ici, je paye mes
LA VIE DK BOHKMK
dettes. Le premier jour, cela m'a amusé de voir toutes ces additions vivantes saluer les écus du sac paternel. Ah! c'est dommage de s'en aller, quand on a encore une fois vingt mille francs de crédit à l'horizon.
— Et tu ne vas pas faire un peu tes adieux à la vie de garçon avant d'aller t'asseoir à perpétuité au foyer conjugal? Ah! mais.au fait, je savais bien que j'étais venu ici pour quelque chose, s'écria le jeune homme qui venait d'entrer : je viens de faire une rencontre qui te concerne, Edouard; devine un peu qui je viens de rencontrer.
— Qui donc? parle ! demandèrent à la fois Edouard et l'autre jeune homme.
— Mariette, mes enfants, la belle Mariette elle-même! et quand je dis elle-même, j'ai tort, car ce n'est plus elle.
Claude écouta avec plus d'attention.
— Mariettel s'écria Edouard.
— Ah 1 dit l'autre, tu penses encore à elle. Au fait, c'était ton élève, elle t'a fait honneur.
— Eh bien ! demanda l'autre étudiant, lui as-tu parlé? Que devient-elle et que fait-elle ? Pourquoi nous a-t-elle abandonnés si brusquement! Est-elle baronne, marquise ou duchesse?
— Rien de tout cela. Devinez ce qu'elle est actuellement? C'est fabuleux : elle est sauvage. Quand je vous disais que c'était à ne pas y croire ! Figurez-vous qu'elle n'a pas voulu me reconnaître. Mon Dieu ! oui ; elle a eu l'aplomb de me dire qu'elle ne me connaissait pas. En voilà une qui n'a pas la mémoire du cœur, car enfin ce n'est pas pour te faire de la peine, Edouard, mais j'ai été aussi l'un des saints de son calendrier.
— Et tu ne soupçonnes pas ce qu'elle peut faire? demanda Edouard.
— Je ne soupçonne pas, répondit l'autre, je suis sûr.
— Eh bien?
— Mariette travaille.
— Comment sais-tu cela, puisque tu ne lui as pas parlé?
— Je l'ai rencontrée rue Richelieu; elle sortait d'une maison toute pleine d'ateliers de lingères, de marchandes de modes C'était l'heure où les ouvrières quittent leur ouvrage, et Mariette avait sous le bras le petit cabas de tradition qui signale la grisette.
— Il fallait la suivre, dit l'autre étudiant.
— Tu aurais su où elle demeure, ajouta Edouard.
— J'y ai pensé; mais la petite finaude aura sans doute deviné mon intention en voyant que je la suivais: arrivée à la Bourse, elle est montée dans un coupé qui stationnait sur la place, et je n'ai plus rien vu. Qu'est-ce que vous pensez de cela?
— Pourrais-tu m'îndiquer précisément la maison d'où tu as "vu sortir Mariette? demanda Edouard au jeune homme.
C'est à côté d'un grand magasin de nouveautés, et juste en ace l'Hôtel des Princes.
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— C'est bien, dit Edouard. Messieurs, ajouta-t-il, vous me demandiez tout à l'heure si je ne comptais point faire mes adieux à la vie de jeune homme ; je n'y songeais pas, mais ce que je viens d'apprendre m'en donne presque le désir. J'ai passé jadis , vous le savez, pour un irrésistible; mais depuis si longtemps que je n'ai pratiqué, je me serai rouillé sans doute. Je veux savoir où j'en suis, et c'est Mariette elle-même que je choisis pour faire cette épreuve. Cette conversion mystérieuse me pique au jeu; ce sera ma séduction de retraite.
— Mais, dit l'un des jeunes gens, en supposant que tu réussisses, qu'est-ce qui pourra nous le prouver?
— Comment ty prendras-tu? ajouta l'autre.
— Que vous importe? répliqua Edouard. Si demain soir vous me voyez arriver au bal avec Mariette à mon bras, me croirezvous?
— Oui, mais prends garde à toi, dit en riant l'un des jeunes gens. Mariette est fille à te faire glisser sur le bord de ton contrat de mariage.
— Oh! n'ayez point peur, répondit Edouard, c'est une expérience que je veux faire.
— C'est que tu n'as pas été heureux jadis dans les expériences que tu voulais faire avec elle.
— C'est moins pour moi que pour vous que je travaille, Messieurs, dit Edouard. Je m'engage à ramener toute une soirée Mariette au milieu de vous ; quand elle s'y trouvera, ce sera à vous de la retenir.
— Au succès de ton entreprise ! répondirent les jeunes gens en choquant leurs verres.
— Claude appela le garçon, paya ce qu'il devait et sortit brusquement du café. Dix minutes après, il était rentré chez lui. Depuis trois mois, l'étudiant n'habitait plus le triste hôtel de la place Saint-Sulpice; il logeait dans une des rues tranquilles du quartier Vaugirard, où il avait trouvé à louer en garni une petite chambre dont les fenêtres s'ouvraient sur le magnifique horizon des campagnes voisines. Comme il mettait la clef dans sa serrure, une jeune femme parut sur le seuil d'une chambre voisine de la sienne. C'était Mariette.
— C'est vous, mon ami. Entrez donc chez moi ; j'ai de bonnes nouvelles à vous donner.
— Moi aussi, Mariette, répondit Claude, j'ai à vous parler. — Et il entra dans la chambre de la jeune fille.
— Comme vous rentrez tard ce soir ! lui dit-elle ; il est presque dix heures.
— J'ai été retenu par le mauvais temps, répondit Claude d'un air embarrassé ; mais vous, Mariette, que vous est-il donc arrivé? Vous paraissez toute joyeuse ce soir. Est-ce que vous avez fait une bonne rencontre? ajouta-t-il en observant la
eune fille.
— Que voulez-vous
un
dire? fit Mariette. Je n'ai fait aucune
lah^s
rencontre ni bonne, ni mauvaise. Je suis joyeuse, c'est vrai, mais c'est parce que j'ai une heureuse nouvelle a vous apprendre.
— Qu'est ce donc ? demanda CI, unie.
— Eh bien, dit Mariette, voici ce qui arrive. L'une des premières demoiselles du magasin où je travaille quitte la maison, et on m'a proposé de la remplacer. Une telle place était lebul de mon ambition, mais je n'espérais pas sitôt la réaliser. Ai-jc
••'■'■ Â, assez de bonheur en aussi peu de temps I
I ' .'!' i\ — Et vous acceptez? demanda Claude.
, , • RS — Si j'accepte ! pouvez-vous me le demander, mon ami?
1 '; vl Mais songez donc, c'est une position qui assure mon avenir,
un avenir sur, honorable, (|iie je puis espérer, grâce à vous, qui
m'avez retirée de l'abîme où j'étais,
— Mais, demanda Claude, les exigences de cette place vous forceront sans doute à quitter cette maison?
— Certainement, répondit Mariette, sans remarquer l'inquiétude visible avec laquelle Claude attendait sa réponse, je serai logée au magasin. Oh! on me l'ait des conditions si belles., que j'avais d'abord peine à y croire. Figurez-vous, je l'ai déjà calculé, je pourrai mettre décote trois ou quatre cents francs par an, et je serai augmentée. Mais qu'a\ez-vous donc, mon ami? vous paraissez triste. Moi qui espérais vous voir si heureux du bonheur qui m'arrive, et dont vous êtes l'auteur ! Voyons;, Claude, quel chagrin avez-vous?
— Que voulez-vous? dit Claude. Je me fais difficilement à cette idée, que vous allez quitter cette maison et que j'y resterai seul. J'étais habitue à vous entendre chaque malin, quand vous alliez à votre ouvrage; j'étais habitué à vous voir un instant chaque soir.
— Mais, mon ami, reprit Mariette, ce n'est point une séparation. J'aurai tous les quinze jours une journée de liberté qui vous sera consacrée. N'ètes-vous pas mon seul ami, maintenant? ne vous dois-je pas d'être redevenue une honnête fille? Et d'ailleurs voici l'époque qui arrive où, de toutes façons, nous eussions été forcés de nous quitter. Tous allez retourner dans votre famille : le temps que vous passerez là-bas vous sera un apprentissage de notre séparation, et quand vous reviendrez, étant déjà habitué à ne plus me voir tous les jours, votre solitude vous sera moins pénible. Ah! moi aussi, je m'ennuierai bien dans les commencements : votre bonjour du malin et votre bonne nuit de chaque soirme manqueront; mais je penserai à vous. Ah! mais, à propos, s'écria Mariette, étourdie que je suis, j'ai une lettre pour vous, que le portier m'a remise en montant, car il s'obstine à me donner vos lettres. C'est de votre oncle sans doute, acheva Mariette en remettant la lettre à
audc.
— Non, répondit le jeune homme après avoir lu.
— De qui donc alors? fit Mariette.
— Lisez, lui dit Claude en lui mettant la lettre ouverte dans les mains.
— Pourquoi? — fit Mariette étonnée. Elle prit néanmoins lecture de la lettre sur une nouvelle invitation de Claude. — Ah 1 «lit -elle en riant, après avoir achevé, je ne m'étonne plus maintenant <jue vous soyez si sage, mon ami; vous aimez là-bas, et là-bas on vous aime. Pauvre Angélique! elle va être bien hfcureiise quand elle vous verra arriver! Je me rappelle l'avoir vue à l'époque où son père soignait ma pauvre mère défunte : c'était une ravissante petile iille. ce doit être une belle personne. Mais savez-vous, dit-elle, que c'est fort mal à vous d'obliger voire fiancée à se rappeler à votre souvenir ? Cette lettre m'a émue moi-même. Je croyais que vous écriviez tous les quinze jours à votre oncle et au docteur.
— Depuis trois mois, répondit Claude, j'ai écrit trôs-raremen t.
— Il faut répondre à cette lettre, dit Mariette d'une voix un peu troublée; le père d'Angélique vous le demande presque dans les quelques lignes qui accompagnent les tendres reproches de sa fille, inquiétée par votre silence. Vous avez été bien discret avec moi, Claude, ajouta Mariette, j'ignorais, cette passion. Il faut répondre à Angélique.
— Non, dit Claude.
— Non ? pourquoi ?
— Parce que je ne sais pas mentir, dit le jeune homme.
— Pourquoi mentir? demanda Mariette.
— Je n'aime pas Angélique, dit le jeune homme en prenant dans ses mains la main de Mariette.
— Mais vous l'avez aimée?
— Je n'en sais rien véritablement; en tout cas, je ne l'aime plus.
Il y eut un moment de silence entre les deux jeunes gens : Mariette n'osait les yeux, et Claude avait baissé les siens. Penr dant ces cinq minutes de silence, ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire.
— Claude , mon ami , il est tard , dit la jeune fille en retirant sa main, que le jeune homme avait gardée dans la sienne : rentrez chez vous ; nous. nous reverrons demain.
— Mariette, dit celui-ci, avant de vous quitter, j'ai quelque chose à vous dire, et c'est précisément à cause de ceto que tout à l'heure je vous ai demandé si vous n'aviez rencontré personne
— (Joe voulez-vous dire? dit Mariette en rougissant un pou.
— Vous m'avez répondu non, et cependant je savais le contraire.
— Comment avez-vous su ? dit la jeune fille avec curiosité. Claude lui raconta ce qu'il avait entendu au cale. Au nom
(1 Cdmiard, il avait remarque que Mariette avait tressailli.
— Je vous remercie de m'avoir prévenue, dit Mariette, j'agirai en conséquence. Demain et après, je n'irai pas à mon travail.
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— Mais pourquoi n'aviez-vous pas voulu m'avuuer que vous vaiez rencontré ce jeune homme que j'ai vu au café?
— Je craignais que cela ne vous forçât à songer au passé, pondit Mariette à voix basse.
— Vous aviez donc deviné? s'écria Claude...
— Avant vous, répondit-elle avec une charmante coquetterie. Ils se serrèrent la main une dernière fois, et Claude rentra
dans sa chambre. 11 ne pouvait dormir, et passa une partie de la nuit à regarder les étoiles : ce fut seulement au jour levant qu'il se mit au lit, attendant avec impatience l'heure où il reverrait Mariette. Celle-ci non plus ne s'était pas couchée ; elle avait passé debout toute une partie de la nuit. Elle relut plusieurs fois la lettre que la fille du docteur Michelon avait écrite à Claude, et demeura rêveuse après chaque lecture. Un grand combat s'engagea alors dans elle-même. L'aube naissante, qui vint éclairer sa petite chambre, la surprit dans la même attitude oùClaude l'avait quittée; elle essuya quelques larmes qui avaient coulé le long de ses joues, et se leva brusquement en faisant un geste de résolution douloureuse. — Elle avait pris son parti.
Quand vint l'heure oùelle se rendait chaque jour à son ouvrage, elle sortit comme d'habitude, malgré la promesse qu'elle avait la veille faite à Claude de ne pas travailler. Celui-ci, fatigué de sa longue veille, dormait quand Mariette quitta sa chambre avec, toutes sortes de précautions pour n'être point entendue. Contre son habitude, elle s'était mise en toilette. En passant devant la porte du jeune homme, elle s'arrêta un instant comme si elle hésitait.
— Comme il va souffrir ! dit-elle ; allons, du courage ! —Et, après avoir murmuré un adieu étouffé à celui qui ne pouvait l'entendre, elle descendit rapidement l'escalier.
En approchant de la maison où était son magasin, elle aperçut de loin un jeune homme qui se promenait devant la porte.
— C'est lui ! dit-elle en reconnaissant Edouard ; heureusement qu'il est venu ! Elle ralentit le pas un instant, comme arrêtée par de nouvelles hésitations, puis elle reprit brusquement sa marche. Une minute après, elle était en face d'Edouard. Elle feignit une grande surprise en le voyant.
— Mariette, lui dit le jeune homme, je savais te trouver ici. Dans deux jours je quitte Paris. Je vais me marier ; nous ne nous reverrons plus jamais. Avant de nous quitter, veux-tu oublier pour un jour le mal que nous nous sommes fait l'un et l'autre, et revivre ensemble pour quelques heures, de la vie d'autrefois, quand tu t'appelais Marianne ?
— Oui, je le veux bien, répondit celle-ci en détournant les yeux.
Une voiture passait, Edouard la fit arrêler et y monta avec Mariette.
dit le cocher.
Propriété de M. Calmunn I.évy
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— Je vous prends pour la journée, répondit Edouard; nous allons à Fontenay-aux-Roses.
Deux heures après, Claude Bertohn venait demander Mariette à son 'magasin. .
— Nous ne l'avons pas vue aujourd hui, répondit la maîtresse, très-étonnée de voir un jeune homme.
Toute la journée, Claude fut comme un fou. A huit heures du soir, il se rappela le pari qu'il avait la veille entendu faire par Edouard, et il se rendit au hal, dans un jardin fréquenté par les étudiants, et où il n'était jamais allé. Il n'avait point l'ait dix pas dans ce jardin qu'il aperçut Mariette ; elle dansait visà-vis d'Edouard. Claude voulut s'approcher ; mais une muraille humaine s'était formée autour du quadrille où dansait la jeune lille. De tous côtés, Claude entendait les étudiants qui se disaient les uns aux autres : — Tu ne sais pas, Mariette est revenue !
A la fin de la danse, un grand tumulte s'éleva dans le bal et Claude fut forcé de se retirer dans les contre-allées. Tout à coup il vit passer devant lui, au millieu de cris et d'éclats de rire, un groupe de jeune gens, parmi lesquels se trouvaient ceux qu'if avait vus la veille au café ; ils portaient Mariette en triomphe; les bouquets pleuvaient sur elle de toutes parts. Au moment où elle passait devant Claude, elle l'aperçut collé contre un arbre, et partit d'un grand éclat de rire: l'éclat de cette joie insolente, qui ne respectait pas sa douleur, porta une blessure profonde au cœur du jeune homme. Il jeta un dernier regard sur Mariette, que tout le bal poursuivait de ses acclamations, et disparut en murmurant : — perdue encore une fois !
Après avoir erré comme un fou, Claude rentra chez lui ; il avait hâte de se retrouver en face de Mariette ; mais, en prenant sa clef chez le concierge, il ne put s'empêcher de pâlir en remarquant que la clef de Mariette était encore accrochée au clou qui lui était destiné, ce qui lui indiquait qu'elle n'était point rentrée. Il monta dans sa chambre, s'assit sur le pied de sonl it, immobilisé dans une douleur affreuse. A minuit et demi il entendit des pas sur son carré. — C'estelle, s'écria-t-il en allant ouvrir ; mais il se trouva en face d'un garçon de café qui tenait une lettre à la main.
— Monsieur Bertolin?
— C'est moi, dit Claude.
Pour vous, dit le garçon en tendant la lettre, il n'y a pas
de réponse ; — et il disparut.
Claude ouvrit rapidement le billet ; il était à peine cacheté, écrit au crayon, et ne contenait que ces mots :
« Oubliez-mai : j'ai revu Edouard, il reste à Paris. Adieu. »
Mariette.
Claude passa la nuit à faire ses malles. Le lendemain de grand matin il arrivait à [a./'oule-i\'oire. Le buraliste lui annonça qu'il n'y aurait point de place avant deux jours.
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LA VIE DE Bon KM h
Le jeune homme couru) aux messageries. II obtint place
d'impériale pour le départ du soir. Pendant toute la journée, H erra dans le quartier latin, regardant à toutes les Fenêtres il' s
hôtels, entrant dans Ions les cafés ; mais il ne rencontra pas
celle qu'il voulait, sans doute revoir encore une fois.
Asixheures du soir il était en route pour la Bourgogne, et, le lendemain de grand malin, il arrivait à Joigny. La diligence de Lyon s'y arrêta un instant pour relayer. En prenant ses malles, Claude entendit une voix qui le m tressaillir. Il détourna la tête et aperçut à la portière du coupé Edouard, qui appelait le con ducteur pour lui demander quelque chose.
— Lui? pensa Claude en reconnaissant l'ancien amant de Mariette, avec qui il avait lait le voyage sans s'en douter. Il quille Paris ... alors Mariette est libre... je la retrouverai !
Claude entra brusquement dans le bureau de la diligence de Lyon.
— Quand passe la voiture pour Paris ? demanda-t-il.
— Dans une heure, répondit l'employé.
— Croyez-vous qu'il y ait des places?
— C'est probable; car à cette époque on s'en va plutôt de Paris qu'on n'y vient.
— C'est bien, dit Claude en donnant des arrhes; gardez-moi une place n'importe où, je repars pour Paris.
— Tiens, fitle conducteur, qui avait entendu Claude, mon voyageur qui s'en retourne à Paris?
— 11 aura oublié son mouchoir, répondit un palfrenier.
Il était grand matin, et les rues de la pei il- ville étaienl désertes. Claude ne craignait pasd'être rencontré et reconnu ; il avait une heure à lui. Avant de retourner à Paris où il serait le soir même auprès de Mariette, il voulut revoir au moins quelques instants les lieux où vivaient ceux qui l'aimaient tant et qu'il était au moment d'oublier. Bien enveloppé dans son manteau de voyage, qui lui montait jusqu'aux yeux, il se hasarda jusque dans lès environs delà maison du docteurMichelon,donttoutesles fenêtres étaient fermées. Laportedu jardin, qui donnaitsurunpetil clos était entr'ouverte : Claude y pénétra doucement et éprouva une singulière émotion en se retrouvant dans ces lieuxoù si souvent il s'était promené avec Angélique ; il reconnut le vieux banc où son oncle l'abbé Bertolin et M. Michelon s'asseyaient après le dîner pour la causerie du soir. Toutes les figures de ces êtres bienveillants et chéris qui lui avaient fait la vie si douce, entourée de tant de soins et de sollicitude, revinrent à sa mémoire; il les vit animer ce jardin tranquille, plein de frais murmures et de parfums qui l'enivraient. La lièvre qui l'avait agité pendant tout le voyage se calmait peu à peu, et une quiétude bienfaisante, qu'il semblait puiser dans l'air natal, rétablissait le calme de ses esprits troublés. Il s'assit sur le banc et y demeura pensif pendant quelques instants. Tout à coup le bruit de la cloche annonçant l'arrivée de la diligence de Lyon, qui
devait le remmener à Paris, se fit entendre au loin, Claude se leva pour regagner la station ; mais une force mystérieuse semblait le retenir, et il tomba sur le banc qu'il venait de quitter. Le galop des chevaux sur le pavé de la route vint de nouveau l'avertir qu'il n'avait plus de temps à • perdre; il se leva brusquement, et fit quelques pas dans le jardin;' mais, comme il tournait les yeux dans la direction de la maison, l'une des fenêtres s'ouvrit. Claude n'eut que le temps de se cacher derrière le tronc d'un gros arbre, et il aperçut alors Angélique, qui s'avançait sur le balcon. Claude hésita d'abord à la reconnaître, tant elle paraissait changée. La jeune fille regarda un instant autour d'elle ; puis, étendant la main vers la cime du platane qui montait au niveau du balcon, elle en cueillit une leuille qu'elle porta à ses lèvres.
Au même instant, la cloche du bureau de la diligence fit entendre un appel plus pressé et plus impératif; mais cette fois Claude ne l'entendit pas. Il regardait Angélique qui donnait ses soins à des caisses de Heurs, déposées sur le balcoi..
— Pauvre fille! murmura-t-il, pourquoi suis-je parti d'ici?
Puis, ayant cru entendre des pas, Claude fit un bond en arrière pour se réfugier dans un fourré d'arbrisseaux dont le feuillage épais pouvait mieux le cacher. Il se disposait à escalader cette espèce de haie formant clôture, lorsqu'il sentit tout à coup sa jambe prise dans une espèce de piège à loup. La douleur qu'il ressentit dans le moment lui fit pousser un cri. Il essayait de se dégager; mais il avait à peine tiré sa jambe hors du malencontreux engin, qu'une main vigoureuse l'empoignait au collet, et la grosse voix de M. Michelon s'écriait:
— Je vais donc enfin savoir quel est le maraudeur qui mange mes raisins ! — Et d'un revers de main il fit sauter le chapeau de Claude.
Quoi! c'est vous, mon gendre! exclama le docteur; que
faites-vous chez nous si matin?
Un cri partit de la terrasse. Angélique venait de reconnaître Claude. Au même instant, la diligence de Lyon partait pour Paris ; mais Claude ne se souvenait plus déjà qu'il avait donné des arrhes.
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