LA VIE DE HOJIKMR
lit soudain en voyant le visage bouleversé de Fernand ; mais, il ne tarda pasàse féliciter intérieurement de cequ'ilvenaitde faire et il commença à espérer que ce mensonge amènerai! le résultai que Mariette en avaii attendu. En effet, après quelques minutes de silence, Pernand sortit de l'accablemenl où l'avail plongé cette nouvelle, dont chaque parole, entombanl sur son cœur, lui avait causé la souffrance cuisante que peut causer une goutte d'acide en tombantsurune plaie vive 11 avail ressenti, en écoutàntlerécil de Claude, une douleur intraduisible; mais son désespoir, contenuparune certaine pudeur, n'avait point voulu s' exhaler devantun témoin. C'est, d'ailleurs, le propre de certains caractères et de certains, tempéraments, qui d'ordinaire s'émeuvent outremesure quand ils se heurtenl âdes incidents vulgairesuu à de puériles contrariétés, supporter le premier choc d'une grande douleur avec un stoïcisme factice qui a quelquefois les apparences du courage véritable, Ce phénomène, qui venait précisément dese produire chezFernand, contribua à maintenir Clam le dans sa dernière supposition, et il fut complètement la dupe de la tranquillité indifférente avec laquelle le malade lui repondit : — Jeregrettc bien que vous ne m'ayez pas dit la vérité plus tôt; jene saurais vous exprimer la brusque métamorphose que vos paroles viennent d'opérer en moi; c'est comme si un bandeau m'était tombé des yeux. Ah! vous aviez raion de me pré le coup a été dur. Ce que vous m'avez appris là pourrait se comparer à ces remèdes terribles que les médecins tiennent en réserve pour les cas suprêmes : ils tuent sur l'heure, ou ils guérissent à jamais. Je ne suis pas mort, dit Fernand en essayant de sourire, donc je suis guéri. N'en doutez pas, au moins; c'est bien fini, je vous jure. Depuis dix-huit mois, voici la première heure de repos que je goûte... Ainsi donc, reprit le malade avec la même tranquillité trompeuse, le jourmème où j'ai failli mourir, Mariette était à un autre ; les baisers d'un autre ont séché sur son visage les larmes qu'elle avait répandues envoyant s'éloigner le prêtre qui m'avait adminsitré. Cinq minutes après avoir crié ici même, avec toute sorte de convulsions : Fernand! mou Fernand! comme madame Stoltz dans la Favorite, elle allait dire un autre nom au milieu des éclats de rire, — Philippe ou Paul, non, c'est Charles qu'il s'appelle, mon voisin, — ci mime cela, sans transition. Je ne connais rien de plus fort dans les romans ou dans les drames; c'est quelque chose en dehors de ce qui est humain; c'est l'insensibilité et la cruauté devenues phénomènes. Ah! je vous le disais bien qu'elle était très-forte, cette tille-là; et, après tout, je ne suis pas fâché de l'avoir connue, car je crois bien que je pourrais faire le tour du monde sans rencontrer sa pareille. Quelle bonne affaire d'en être" quitte, et à si bon marché! Mais c'est pourtant vrai que j'ai été amoureux d'elle, ajouta Fernand après un court silence, amoureux à lier, etla preuve, c'estqueje le suis encore, dit-il en montrant lacamisolede force. Ah! je voudrais bien retrouver un
petit morceau de mon amour : ce doit être une étrange curiosité, quelque chose à mettre sur une étagère, entre des coquillages et des idoles chinoises.
Ce flot d'ironie qui venait de s'échapper des lèvres de Fernand sembla l'avoir épuisé. Il 'laissa tomber sa tête sur l'oreiller, ferma les yeux et garda le silence,
— Adieu, lui dit Claude au bout d'un instant.
— Vous partez ! reprit le malade en rouvrant les yeux. Où allez-vous.
— Mais, répliqua Claude en rougissant un peu, je suis resté longtemps près de vous. J'ai affaire. Ainsi, ajouta-t-il en regardant Fernand avec attention, vous me promettez de ne plus penser à...
— Ce serait promettre plus que je ne pourrais tenir, lui dit le jeune homme sans le laisser achever; mais je puis vous assurer qu'entre cette fille et moi, tout est dit.
— Bien sûr?
— Bien sûr. Je regrette de ne pouvoir vous donner la main, ajouta Fernand en indiquant du regard le fourreau de grosse toile qui tenait ses bras captifs.
— Vous me la donnerez demain, répondit Claude j'en parlerai au docteur, et si vous êtes calme, avant peu vous sortirez d'ici.
Et après avoir échangé encore quelques' paroles amicales avec lui, Claude le quitta et le recommanda aux soins de la novice, qui l'avait accompagné jusqu'à la porte de la salle.
Quand il se trouva dans la rue, après avoir quitté Fernand de Sallys, Claude prit sans hésiter le chemin qui conduisait chez Mariette. Pourquoi y vas-tu? lui disait en route un pressentiment inquiet; et Claude répondait intérieurement : Pourquoi n irais-je pas? N'ai-je point promis à Mariette d'aller lui rendre compte de la mission que j'ai acceptée? Et puisque tout semble terminé comme elle l'avait espéré, ne vaut-il pas mieux qu'elle le sache, pour en faire le point de départ de sa conduite future?
Il avait tellement pressé sa marche, qu'en moins de deux minutes il arrivait devant la maison de Mariette, qui demeurait, du reste, à peu de distance de la Charité. — Mademoiselle Mariette esl-clle chez elle? demanda-t-il au concierge.
— ■ Elle est sortie, répondit celui-ci.
Celte réponse causa à Claude un vif désappointement.— Après tout, se dit-il en lui-même, il n'est pas absolument nécessaire que je la voie; je lui écrirai pour lui apprendre
la résultat de mon entrevue avec Fernand. — Néanmoins, il s'éloignait avec un regret qu'il s'efforçait de se dissimuler, lorsque la femme du concierge courut après lui :
— Excusez-nous, monsieur, lui dit-elle : mon mari s'est trompé, mademoiselle Mariette est chez elle.
Celle réponse causa au jeune homme un sentiment de plaisir aussi vif que l'avait été sou mouvement de dépii en apprenant l'absence de Mariette. 11 monta rapidement l'escalier, la clef était sur la porte; mais, par discrétion, il s annonça par deux coups légers.
— Entrez, répondit-on de l'intérieur.
Lorsque Claude entra dans la ehaiulire. Mariette élail assise auprès d'un guéridon ; un énorme bouquet était posé devant elle et elle s'occupait à couper avec des ciseaux la tige de chaque fleur, qu'elle plaçait ensuite dans un vase rempli d'eau. Asseyez-vous dit-elle à Claude sans se déranger et sans presque lever les yeux sur lui.
Ce serait peut-être ici le moment de tracer le portrait de la bizarre et charmante tille que Claude venait de surprendre clans une si gracieuse attitude. J'en suis bien tâché pour les amoureux des types grêles qui n'aiment que les roseaux vivants etse plaisent à comparer leursinaitresses aux plantes blanches et longues, comme si leur amour n'était que de la botanique : — Mariette n'était point maigre ni pale ; c'était véritablement une bien belle fille et une vraie femme. Un statuaire eût admiré les proportions de son ensemble et la magnificence de son buste, solidement assis sur des hanches taisant une saillie décente. Ses mains n'étaientpoint d'albâtre ; elles étaient de chairfraîche et vivante, d'une blancheur possible, rompue par un réseau de petites veines où l'on sentait courir un sang vif et fluide Je n'affirmerais point qu'elle eût couru sur les blés sans en courber la cime, comme la Camille du poète; mais à coup sûr l'empreinte de ses pieds n'eut point effrayé Robinson dans son île. Sa démarche n'était point de celles qui révèlent au flâneur que la femme qui passe devant lui en faisant bruire les plis de sa robe de soie est venue au monde dans un lange de toile bise. Quand le hasard l'amenait dans les beaux quartiers, on regardait passer Mariette, et si on la suivait ce n'était que du regard: on ne la poursuivait pas. Rue de la Harpe ou rue Dauphine, sur son terrain même, le sans-gêne proverbial des étudiants se tempérait de formes polies quand ils l'abordaient, et elle était peut-être, dans ce quartier, la seule femme qui leur rappelât de temps en temps que leur chapeau n'était pas cloué sur leur tète. Au bal, où sa présence faisait faire recette, comme on dit en terme de coulisses, sa manière de danser ne participait point du tour de force; elle dansait pour son plaisir et non point pour celui d'un cercle de badauds blasés, comme en rassemblent autour d'elles telles et telles célébrités ridicules dont la chorégraphie semble un programme
de libertinage. — Non point, cependant, que Mariette fût ce qu'on appelle une bégueule ; c'était, au contraire, une franche épicurienne, qui s'efforçait de ramener parmi les jeunes gens au milieu desquels elle vivait les traditions, oubliées par eux, de cette galanterie où, sans que le plaisir y perdît rien, l'esprit pouvait toujours gagner quelque chose. Elle était charmante dans un souper, et plus charmante après, disaient les indiscrets. Pas une ne savait mieux qu'elle choisir la chanson qui mettait les convives en gaieté, pourvu toutefois que ce ne fut point une de ces abominables gravelures comme en produit l'accouplement dune ivresse brutale avec l'argot des bouges; refrains honteux, qui sont pourtant populaires, et que je n'ai jamais pu entendre sur les lèvres d'une femme sans me rappeler cette fille de roi ensorcelée par une fée bancale, et condamnée à ne pouvoir ouvrir la bouche pour parler, sans qu'on en vît sortir des scorpions, des crapauds et autres hôtes vilaines. Mariette parlait un langage tour à tour naïf et maniéré, semé d'aphorismes qui eussent fait songer un philosophe. Pas une ne savait, avec plus de retenue provocatrice, mêler les subtiles llammes du désir au vin qu'elle versait à la ronde, en faisant, pour la satisfaction des érudits,des citations d'Anacréon en pur grec du Portique. Elle devait cette petite science à un poëte païen dont elle fut la muse quelque temps, et qui avait la manie de faire baigner ses maîtresses dans l'Eurotas. Mariette avait une jolie figure; la couche du hâle parisien n'avait point effacé entièrement le teint de son visage, dont les belles couleurs avaient fait pendant quelques mois l'admiration de tous les habitués de la Bonne-Cave; mais sa physionomie, qui d'ordinaire était avenante et douce, variait selon les sentiments qui l'agitaient, et prenait quelquefois une expression d'énergie qui faisait douter si c'étaitvéritablement la même femme qu'on avait vue un instant auparavant. Quand elle était dans ses heures de mélancolie, elle avait des attitudes penchées et des sourires pensifs qui rappelaient la Mignon regrettant ses orangers. Tout cela était peut-être un peu étudié, mais ne manquait point de charmes auxquels les plus indifférents souhaitaient intérieurement pouvoir se laisser prendre. Sa chevelure était magnifique, et ses deux mains avaient peine à tordre les nattes lourdes dans lesquelles le peigne entrait ses dents comme dans une chair grasse ; son coiffeur trouvait cette chevelure tellement admirable, qu'il lui fit crédit pendant fort ongtemps, pour ne point renoncer à ce qu'il appelait l'honneur de soigner cette belle tête. Depuis l'aventure qui lui était arrivée au temps d'Edouard, ells avait, les parfums en horreur. Elle ignorait donc les poudres, les pâtes, les onguents et toutes les productions chimiques qui, souvent, font qu'on sent approcher certaines femmes avant de les voir. Elle estimait que la meilleure odeur était celle delà jeunesse dans un corps sain, — et elle avait peut-être raison; — une femme est une femme; —
les roses ne mettent point d'eau «le Cologne. Le malin où Claude vint la trouver, elle était vêtue «l'un joli négligé prinlanier; ses cheveux étaient si bien lissés sur son iront, qu'on eùl d'il une plaque d'acier sur laquelle courait un rayon lumineux; des manches flottantes de son peignoir sortaient ses beaux bras, dont la blancheur mate élail mise en valeur par de petits bracelets formés d'un ruban de velours noir serré au poignet. Elle paraissait en belle humeur et pas le moins du monde préoccupée de la réponse que Claude venait lui apporter. Attendant peut-être qu'il parlât le premier, elle continuait l'arrangement de sesfleurs sans prendre garde au jeune homme, qui se tenait debout, les mains sur le dossier de la chaise, dans une altitude très-embarrassée.
— Voulez-vous que je vous embaume? dit tout à coup Mariette, et relevant les yeux sur Claude, elle lui offrit un œillet. Approchez-vous, dit-elle, je vais le mettre a votre boutonnière.
Claude hésita un instant ; mais il songea qu'un relus serait une grossièreté et il se laissa faire. — Je VOUS fais chevalier de Tordre du Printemps, ajouta la jeune fille en riant. Et se penchant pour mettre la fleur à sa boutonnière : — Eh bien ! dit-elle en restant un moment dans cette position qui mettait son visage à une distance si rapprochée de celui du jeune homme, quand on t'ait un chevalier, l'usage est de donner l'accolade; est-ce (pie vous ignorez les usages?
Claude avait hésité à prendre la fleur, mais l'offre non équivoque de ce baiser si gentiment quémandé le fit plus qu'hésiter, elle le remplit de contusion. 11 devint subitement plus rouge que la fleur dont Mariette semblait lui demander le payement en une monnaie dont un jeune homme n'est point ordinairement avare, quand c'est la joue d'une jolie lille qui fait la quête. Cette familiarité paraissait étrange a Claude, et surtout dans les circonstances où il se présentait. 11 ne devina point que ce n'était de la part de Mariette qu'un pur enfantillage, et qu'elle n'avait d'autre arrière-pensée que de le taquiner un peu. Il se décida à faire semblant den'avoirpas compris et détourna brusquement la tète en se félicitant de son action, qu'il considérait comme héroïque; car en lui-même il ne se dissimulait pas qu'il avait dû lutter contre le furieux aimant qui semblait malgré lui attirer ses lèvres sur ce charmant visage, et encore n'était-il pas bien sûr que le baiser n'y fût pas allé tout seul. En tout cas, Mariette ne le tint pas pour reçu, et, relevant la tête avec un air étonné et dépité, elle se regarda en jouant une maligne inquiétude, dans la petite glace d'une boîte à ouvrage ouverte devant elle.
— Eh bien! ma pauvre fille, murmura-t-elle avec un demisourire, et comme si elle se parlait à elle-même, il paraît que tu es devenue laide à faire peur, ou bien c'est qu'il y a des gens qui ne s'y connaissent pas. — C'est pour vous que je dis cela, ajouta-t-elleen regardant fixement Claude; mais je comprends
ÔUf LIVRAISON.
Propriété do M. C&lraunn Levy
vous vous êtes sans doute réconcilié avec votre maîtresse? — Et Mariette se remit à ses fleurs.
— Certainement, répliqua Claude d'un ton bourru; n'est-ce pas vous qui me l'avez conseillé?
— Sans doute, et c'est plaisir de vous donner des conseils, puisque vous les suivez si vite et si bien! Et quand l'avez-vous revue? Est-ce hier soir?...
— Oui, c'est hier en effet, répondit Claude avec l'accent impatienté d'un homme qui aurait souhaité parler d'autre chose; mais Mariette, qui devinait son impatience, semblait prendre plaisir à la prolonger.
— A propos, reprit-elle, qu'est-ce que vous aviez donc hier? J'ai cru un moment que vous alliez me demander la permission de m'enfermer à clef chez moi I
— En tout cas, dit Claudebrusquement, vous ne me l'eussiez pas donnée.
— C'est probable.
— Et vous aviez vos raisons pour cela, continua le jeune homme en s' animant peu à peu.
Mariette appuya sa tête sur son coude et regarda l'étudiant en face.
— Qu'est-ce que vous me chantez là? dit-elle.
— Je dis, reprit Claude, que vous aviez vos raisons pour ne pas rester enfermée.
— Ne suis-je donc pas libre de sortir de chez moi quand il me plaît, et d'aller où il me plaît ?
— Au bal, par exemple?
— Au bal ou ailleurs, répliqua Mariette tranquillement.
— Vous avouez donc que vous y êtes allée, s'écria Claude avec une vivacité qui parut surprendre Mariette.
— C'est vrai, dit-elle, j'ai été au bal" hier; mais comment l'avez-vous su? Vous avez donc une police à vos ordres?
— Je l'ai su, dit Claude, et, puisque vous l'avouez, on ne m'avait pas trompé.
— Eh bien ! fit Mariette, qu'est-ce que cela vous fait au surplus?
Claude avait espéré un moment que Mariette le démentirait ou qu'elle tenterait de se justifier; mais son sang-froid l'irrita. — Cela ne me fait rien, dit-il. Et que voulez-vous que cela me fasse? Vos actions ne me regardent pas.
— 11 parait que si, puisque vous y prenez garde.
— Je n'y prends point garde.
— Vous me faites presque des reproches
— Je ne vous fais pas de reproches. Seulement, puisque vous n'aviez pas l'intention détenir votre promesse, il était plus simple de ne point promettre.
— (Jue voulez-vous ! reprit Mariette. On s'engage quelquefois étourdiment, et puis cela paraissait vous faire plaisir, que je n'allasse point dans cet endroit.
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— Quel plaisir vouliez-vous que cela pût me faire? murmura Claude d'un ton indifférent.
— Eh bien ! alors pourquoi me l'avigz^-wous demandé et pourquoi me faites vous la i le?
— Mais, repril Claude en éludant laquestion, quelle idée vous .1 prise d'aller à ce bal? Quel motif si impérieux nous y attirait... si tard?...
— C'est bien simple, dit Mariette en observant le jeune homme, qui venait de s'assëok? auprès d'elle. En rentrant hier, j'ai trouvé sur mon lit une robe neuve que ma couturière m'avait apportée pendant nu m absence. J'ai voulu l'essayer; elle m'allaita ravir : quand je me suis vue dans la glace, je n'ai pas pu résister au désir d'aller faire voir comme j'étais belle, el au plaisir de faire enrager lin peu Estelleet Maria, qui fonl tant leurs embarras à cause de leurs méchants volants en- dentelle de coton. J'ai mis
i i chapeau et j'ai couru au bal ; je suis arrivée à temps pour la
dernière polka... J'ai eu un succès d'enfer ... Estelle ei Maria étaient vertes comme des feuilles.
— ICI c'est pour si peu que vous avez manqué à votre parole? dit Claude.
— Tiens ! s'écria Mariette, faire crever de jalousie deux amies, vous appelez eela peu de chose, vous ! Mais à propos, interrompit la jeune fille, je suis encore bien bonne de vous répondre, moi! Qu'est-ce que ce métier d'inquisiteur que vousfaites?Etès-vous comme eela avec votre maîtresse?
— Ma maîtresse n'est point coquette; c'est;..
— Ne me faites point le détail de ses perfections, interrompit Mariette sans pitié pour Claude et comme fatiguée de la réserve qu'elle s'était imposée la veille. (Test une fille sage et modeste, quia des engelures aux mains pendant l'hiver, un pot de réséda sur sa fenêtre durant l'été, et qui ne met pas de cachemire, parcequ'ellen'en a pas.
— Au moins elle m'est fidèle.
— C'est qu'elle est laide à faire casser son miroir.
— Elle est très- jolie, au contraire.
— Alors, ma foi, ce n'est pas une femme, c'est un objet d'art.
— Et j'en suis très-amoureux, ajouta Claude.
— Ce n'est point vrai, répliqua Mariette en achevant d'effeuiller une marguerite qu'elle avait prise dans son bouquet, vous n'en ôtes pas amoureux du tout : c'est le dernier mot delà marguerite.
— Vous croyez encore à cela? fit Claude embarrassé.
— Toujours. Et vous, vous n'y croyez plus?
— Ce sont des niaiseries.
— Vous dites cela maintenant que vous êtes un grand monsieur de Paris; mais, quand vous étiez un petit garçon de la campagne, vous n'étiez pas si incrédule; je me rappelle bien vous avnir vu jadis questionner les sorcières des champs, et si elles vous répondaient non, vous poussiez de gros soupirs qui
taisaient bien rire quelqu'un dont j'ai précisément le portrait
— Où cela? lit Claude naïvement.
— Là, dans mon miroir, ajouta Mariette en se retournant vers la glace de sa cheminée.
— C'est bien loin de nous, ce temps-là! — dit au bout d'un instant Claude, dont l'attitude devenait de plus eu plus embarrassée. II y eut quelques minutes de silence entre les deux jeunes gens. Mariette s'était remise à ses fleurs, et ne levait pas les yeux. Claude regardait vaguement autour de lui.
— C'est là cette belle robe qui vous a fait oublier votre parole hier au soir? dit-il tout à coup en désignant une robe jetée négligemment sur un fauteuil.
— Oui, dit Mariette. Est-elle à votre goût?
— Je ne m'y connais pas. — Mais, reprit Claude après un nouveau silence, comment se fait-il que vous puissiez chercher du plaisir quand vous savez qu'il y a un être dans la peine à cause de vous?
Mariette tressaillit et releva la tète. — C'est vrai, dit-elle lentement, et vos paroles me font songer que vous êtes venu ici pour me parler d'une autre personne. Je ne sais pas comment cela se lait, je n'y pensais plus, et vous non plus, au reste, ajouta la jeune lille.
— C'est vrai, dit Claude; nous avons parlé d'autre chose.
— Nous avons parlé de nous, répliqua Mariette, et rien que de nous! Eh bien ! comment avez-vous trouvé Fernand? ajoutât-elle avec un air d'intérêt véritable.
— Mal, dit Claude, et la nouvelle de voire présence à ce bal hier au soir avait contribué à rendre son état plus inquiétant.
— Pourquoi le lui avez-vous dit alors? s'écria Mariette.
— C'est lui, au contraire, qui me l'a appris, répondit Claude. Et il raconta à la jeune tille tout ce qui s'était passé le matin
entre lui et le malade. Quand il eut achevé, il aperçut quelques larmes couler sur les joues de Mariette.
— Mais quelle étrange fille êtes-vous donc? s'écria Claude. Quoi ! vous pleurez, et vous m'avez chargé de porter à ce jeune homme une nouvelle qui pouvait le faire mourir de douleur! vous pleurez, et vous n'avez jamais eu la moindre pitié pour lui ! vous pleurez, et vous ne pouvez pas lui faire le sacrifice d'une satisfaction de vanité ou d'un quart d'heure de plaisir ! Où les larmes que je vous vois répandre prennent-elles donc leur source? Serait-ce dans le regret que vous éprouvez en apprenant que la nouvelle de votre trahison a produit sur Fernand l'effet que vous vouliez produire ? Votre mensonge a réussi, Mariette: à cette heure, Fernand a pour vous tout le mépris que vous souhaitiez lui voir, et si vous l'aviez entendu l'exprimer comme je l'ai entendu moi-même, vous en seriez certainement convaincue. Est-ce pour cela que vous plein ex?
— Vous ne me comprenez pas, dit Mariette, et vous ne con-
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naissez pas Fernand. Ce qu'il souffre à cette heure doil être horrible, et si je ne le savais, pas surveillé, j'aurais des inquiétudes. C'est la pensée de sa souffrance qui cause nies larmes. Je ne suis point barbare comme vous le pensez; Pauvre Pernand ! Dieu veuille qu'il persévère dans son mépris! Dieu veuille qu'il m'oublie et qu'il me pardonne I Moi, je n'oublierai pas son dévouement ni mon ingratitude, et ce souvenir sera longtemps mon châtiment, Mais, après tout, s'écria Mariette, dont le visage prit une soudaine expression de violence, pourquoi m'apitoyer? Ce que Pernand a souffert ave,' moi, ne l'avais-je pas autrefois spufferl avec un autre? N'esl ce pas la peine du talion, en amour, appliquée par une destinée aveugle? Je ne l'ai point choisi, e'est lui qui e^l venu à moi. Suis-je donc coupable, et n'est-ce pas plutôt le hasard? D'ailleurs, je l'ai aimé tant et aussi lougtemps que je l'ai pu. Pourquoi, lorsqu'il avait prise sur mon cœur, sVsl-il reposé avec une sécurité aussi téméraire sur un amour qui voulait être gardé à vue? Pourquoi m'a-t-il crue une autre femme que ee
que j'étais réellement ? Me suis-je parée de vertus absentes i r
le séduire ?Non , il peut m'accuser de tout, hormis d'hypocrisie : je ne lui ai point demandé qu'il me fît l'honneur d'une passion de roman dontje me savais parfaitement indigne. C'est la manie de certains très-jeunes gens de prendre pour une Marion la iemnie la plus vulgaire, etde vouloirlui refaire une virginité. Cette pensée que tous les cœurs enthousiastes et naïfs adoptent pour devise est de la poésie, mais rien que de la poésie. On ne refait -pas ce que Dieu lui-même serait impuissant ii recréer. Le cœur d'une fille comme nous autres ressemble à une hôtellerie mal lamée, où le passant honnête qui s'y aventure par hasard attire sur lui toutes les railleries des hôtes ordinaires. Quand un bon sentiment nous vient au cœur, les mauvaises passions maîtresses du logis l'en chassent bien vite.
A mesure qu'elle évoquait ainsi les souvenirs de sa liaison avec Fernand, Mariette se sentait entraînée à compléter par de nouvelles confidences celles qui déjà, la veille, avaientporté le trouble dans l'âme de Claude Bertolin. Seulement elle ne s'accusait plus, elle s'interrogeait tout haut, elle semblait se parler à elle-même plutôt qu'à Claude. — Et d'ailleurs, repritelle, Fernand était-il bien l'être qui aurait pu ranimer en moi tout ce que le désordre, la paresse et pis encore y avaient détruit ? 11 a souffert et souffre encore sans doute à "cause de son amour pour moi; mais n'ai-je pas moi-même souffert autant que lui, sinon plus? Entre deux êtres, dont l'un est aimé par 1 autre, qui ne l'aime pas, croyez-vous que tout le mal soit pour celui qui aime? Celui-là qui ne peut rendre l'amourdont il est l'objet n'éprouvc-t-il pas une douleur aussi grande que celui qui ne peut obtenir l'amour qu'il demande? Au milieu de son chagrin, le premier a du moins la consolation de sentir quelque
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chose de vivant s'agiter dans son cœur; mais celui qui met la main sur son cœur et qui le sent froid comme la pierre d'un tombeau, le pensez-vous exempt d'angoisses, et n'est-ce point un pénible état que de se survivre à soi-même? Ah! que de fois me suis-je sentie dévorée d'envie en voyant souffrir et gémir ce pâle jeune homme, et que n'aurais-je pas donné pour partager la moitié de ses douleurs! Moi aussi j'ai eu mon martyre, et la vie que j'ai menée avec Fernand était le plus souvent intolérable! Tous les jours, avec ou sans motif, j'avais à subir une scène de jalousie, et quelle jalousie encore! La pire espèce : une tempête de soupirs surun ruisseau de larmes, un reproche monotone et placide; jamais l'attaque vive qui permet la riposte. 11 n'y avait rien à dire, il fallait se taire. Ah! combien m'a-t il impatientée, ce Bartholo élégiaque dont le pas était toujours sur mes talons, et qui savait me trouver, les yeux bandés, en quelque endroit que je fusse! On eût dit véritablement que le hasard s'était mis comme un alguazil au service de sa jalousie; c'est au point qu'il m'est arrivé dix fois pour une de le tromper, uniquement pour voir s'il ne me serait pas possible de faire perdre la piste à cette défiance magique, qui avait le flair du plus fin limier. C'était, entre ses soupçons et mes ruses pour les déjouer, une lutte où Fernand a toujours été le vainqueur. Et cependant rien n'a pu lasser cet amour où l'imbécilité se mêlait à l'héroïsme. Un beau jour, il voulut prendre une grande résolution, et tenta, pour savoir si je l'aimais ou non, l'expérience suivante : à cette époque, il était venu loger chez moi ; il m'écrivit une lettre dans laquelle il m'annonçait très-durement qu'il fallait en finir et qu'il allait me quitter; puis il alla se cacher sur une terrasse qui était de plain-pied avec ma chambre, attendant mon retour pour épier l'impression que me causerait sa lettre. Je rentrai très-tard, bien après minuit, et je fus d'abord assez surprise de ne point trouver Fernand. Son billet me tomba sous les yeux: j'en pris lecture, et le jetai froidement dans les cendres. Fernand, qui me guettait sans que je le susse si près de moi, dut voir avec quelle indifférence j'accueillais sa rupture; mais ce ne fut pas tout. Me croyant libre, je me disposai à retourner d'où je venais; rien n'était plus net et plus précis, ce me semble. Cependant, comme j'ouvrais la porte pour m'en aller, Fernand sortit de sa cachette, se roula à mes pieds, et me demanda pardon de ce qu'il avait fait. Et dix aventures du même genre ! Quand on aime une femme indigne de soi, et qu'on se sent trop fliiblepour la quitter, on a le courage de sa faiblesse: on sefait aveugle et sourd; c'est ce que Fernand aurait dû faire: il se fût épargné bien du chagrin, et à moi bien de l'ennui, sans compter le remords qu'on éprouve toujours en voyant qu'on fait le malheur de quelqu'un. C'estfini, dites-vous : c'est mon vœu le plus cher. J'embrasserai Fernand de bien bon cœur le jour où je le retrouverai n'ayant pour moi qu'une indifférence sincère, qui
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lui permettra do me serrer lamain sans avoir la Qèvre. Je ne me lie pas du tout il sa haine et àson mépris : car au fond de ces sentiments-là, qui sont comme la lie que dépose l'amour, il reste toujours quelque chose qui est de l'amour encore.
— Mariette, qui tout en parlant s'était promenée à grand* pas dans la chambre, vint, quand elle eut achevé, se rasseoir auprès de Claude, qui l'avait silencieusement écoutée.
— Eh bien ! lui demanda-t-il, maintenant que vous voiHj libre tout à fait, qu'alléz-vpus faire?
— pute voulez-vous queje 1.^^'.' répondit-elle. Mon chemin est tout tracé; je n'ai qu'à le suivre : c'est tout droit, et au bout...
— Au bout! fit Claude avec quelque inquiétude, eh bien!
— Dame, répondit la jeune fille, quand j'aurai vécu encore une dizaine d'années de cette vie-là, il est probable que je ne serai pas loin de la fin. Notre existence, à nous autres, est un roman banal pour lequel la destinée a toujours lé même dénoûment, la misère dans la honte et la mort dans l'oubli. Un réchaud de charbon dans un grenier, ou les dalles de l'Ecole pratique.
Un frisson d'épouvante lit tressaillir Claude en écoutant cette belle créature évoquer aussi tranquillement la lugubre image de son avenir.
— Et vous ne tenterez rien pour sortir de cette route périlleuse ? vous savez quel abîme est au bout, et vous continuerez votre chemin ? lui dit-il.
Mariette fit un geste de résignation.
— Ecoutez-moi, reprit Claude en essayant de lui prendre la main ; mais la jeune fille la relira doucement et lui répondit:
— Je sais ce que vous allez me dire, du moins je crois le deviner. Par un sentiment qui indique un cœur humain, vous souhaiteriez me voir renoncer à cette existence où je ne sais pas la veille le nom de l'amant du lendemain, où je ne sais plus le lendemain le nom de l'amant de la veille. Mon avenir paraît vous effrayer pius qu'il ne m'inquiète moi-même, car aujourd'hui je mets en pratique les maximes d'indifférence qu'Edouard me conseillait jadis en me disant : ne regarde jamais devant toi plus loin que le lendemain. Cette existence est horrible, je le sais... ce n'est pas par goût que j'y veux rester, mais c'est à cause des efforts qu'il me faudrait tenter pour en sortir. D'ailleurs, j'ai derrière moi un passé que personne ne pourra jamais oublier et que je n'oublierai jamais moi-même, c'est le rocher de Sisyphe qui me retombera toujours sur la tète. 11 est trop tard, je ne suis plus maîtresse de ma destinée. Le courant qui m'emporte est plus fort que tout, il faut que je m'y abandonne.
— Mais si l'on essayait de vous arracher à ce courant?fit Claude.
— Ce serait inutile, répondit Mariette; celui qui le tenterait
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ISO1' LIVRAISON.
Propriété •!<» M. Calmanc Lévj
courrait le risque de se perdre lui-même et ne me sauverail pas. Voyez Fornand !...
— Fernand était votre amant.
— Eh bien! reprit Mariette, quel autre qu'un amant tenterai! ce que vous dites?
— Ce pourrait être un homme qui vous aimerait assez pour n'avoir point, d'amour pour vous.
— Quel nom donnez-vous à ce sentiment-là? dit Mariette en regardant Claude avec curiosité.
— Vous l'appellerez comme il vous plaira, répondit le jeune homme. Pensez-vous qu'il existe?
— C'est selon; mais en tous cas je ne m'y fierais point.
— Pourquoi:
— J'ai assez d'expérience acquise, répondit Mariette, pour apprécier ce que valent ces sortes de sentiments neutres. Les sympathies vagues finissent ordinairement par se préciser dans une passion absolue. D'ailleurs la vanité d'une femme, et d'une femme comme moi surtout, aurait de la peine à se persuader que le dévouement qu'elle exciterait pourrait rester longtemps désintéressé, et il est probable que tôt ou tard l'homme qui aurait entrepris cette tâche dont vous parlez me poserait des conditions ou du moins me les laisserait deviner.
— Quelles conditions? fit Claude préoccupé.
— Ah! répondit Mariette, vous m'avez bien comprise: je veux dire que dans un temps donné cet homme-là voudrait être mon amant.
— Mais, continua Claude, si c'était un homme si peu semblable aux autres qu'il lui fût impossible d'aimer une femme qui vous eût ressemblé?
— Encore une fois, quel sentiment le guiderait alors? fit la jeune fille en rougissant légèrement. Si, à défaut d'un amour sérieux que je n'accepterai plus de personne, l'homme dont vous parlez était même exempt de désir, il froisserait peut-être ma vanité; mais, en s'intéressant à moi par pitié seulement il froisserait à coup sûr ma fierté. Ce ne serait ni un ami ni un amant; ce serait quelque chose comme un philanthrope, et je le refuserais. Si vous connaissez cet homme-là, vous pouvez le lui dire, acheva Mariette en relevant la tête devant Claude.
— Vous venez de lui parler vous-même, répondit celui-ci, et ayant remarqué un sourire sur les lèvres de Mariette, Claude ajouta: — Vous l'aviez deviné sans doute. Eh bien! oui, cet homme-là, c'est moi. Vous connaissant comme je vous connais, par vous-même, et sachant que vous êtes désormais incapable d'amour comme je le comprends, vous auriez pu vous fiera moi sans craindre que je vous imposasse des conditions, du moins de celles dont vous parliez tout à l'heure.
— D'ailleurs, vous avez une maîkresse, répliqua Mariette avec le même sourire.
— Quand à votre fierté, à qui toute pitié répugne, reprit le jeune
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homme avec un Ion presque dédaigneux, je regrette de vous entendre parler de ce sentiment ; vous avez perdu le droil de
l'invoquer: la fierté est la pudeur de l'inforl ; mais, dans la
situation où vous Blés el de laquelle vous ne voulez point sortir, la fierté est presque du cynisme.
— Voilà de belles paroles, dil Mariette froidement, mais où cela mèhe-t-il? Que puis-jc entendre à toutes ces subtilités? En vérité, vous m'embarrassez beaucoup; mettez-vous un instanl à ma place, et supposez qu'on vous parlât comme vous venez de le faire : quelle serait votre pensée? A quoi voulez-vous qu'une femme dans ma position attribue l'intérêt que vous lui portez? La confession franche, mettons même cynique, puisque le mol vous plaît, que je vous ai faite, les scènes pénibles auxquelles vous avez assisté n'ont pas dû, je le comprends, vous donner de 1111 • i une idée bien haute : commenl expliquer alors cette sympathie sans nom que vous éprouvez pour une femme qu'avec vus principes il vous est impossible d'estimer? Que suis-je pour vous? Une étrangère.
— Ah! lit Claude, vous avez été jadis la compagne démon enfance; vous ries la fille d'un homme qui m'a sauvé la \ie.
— Soit, dit Mariette, cela peut au besoin passer pour une raison de reconnaissance; mais véritablement, est-ce l'unique raison qui vous guide? Réfléchissez ; chi rchez dans votre esprit ou cherchez ailleurs, ajouta lajeunc fflle en soulignant pour ainsi dire le mot par l'accenl singulier avec lequel elle le lança.
Claude resta silencieux; Mariette reprit : — Vous ne trouvez pas? Alors voulez-vous me laisser chercher pour vous? peutêtre serai-je plus habile. Vous êtes jeune, monsieur Claude.
— J'ai vingt ans, répondit celui-ci.
— Ce n'est point cela que je veux dire, reprit Mariette. Moi aussi, je n'ai guère plus de vingt ans, cl de ma jeunesse il ne reste plus que les apparences. Je voulais dire que vous aviezpeu l'expérience de certains sentiments, l'amour, par exemple. Vous avez une maîtresse, nie dites-vous; mais cela ne prouve rien : lesétudiants ont une maîtresse avant d'avoir un code: ils l'aiment ou ils ne l'aiment pas; le plus souvent c'est une fantaisie, ce qui vaut le mieux; quelquefois c'est une passion, ce qui est pis : voyez plutôt Fernand. Etes-vous sur d'aimer votre maîtresse, vous, monsieur Claude?
L'espèce d'obstination avec laquelle Mariette revenait à ce sujet impatienta le neveu du curé. — Ne me parlez plus de cela, dit-il. Je vous ai menti hier : je n'ai point de maîtresse el n'en veux pi iin t avoir.
— J'ignore pourquoi vous m'avez menti hier, dit Mariette.
— Je. ne voulais point vous paraître un niais.
— Il n'y a point de niaiserie là dedans, répondit Mariette.
— A vos yeux, cela pouvait, en être une.
— Eh bien ! en l'admettant, en quoi cela pouvait-il vous tou-
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cher? que vous importait mon opinion? Valait-elle qù on lui lit l'honneur d'un mensonge... assez compliqué... ajouta la jeune fille, puisque tout à l'heure vous m'avez dit que vous étiez réconcilié avec cette maîtresse de votre imagination, puisque vous aviez même entrepris la statistique de ses vertus? Qu'estce que toutes ces diplomaties... de mensonges et de démentis? Uni m'assure que ce n'est pas maintenant que vous mentez en désavouant cette maîtresse.
— Ah ! je vous jure!... s'écria Claude.
— Pourquoi la solennité de ce serment? continua Mariette impitoyable.
— C'est pour vous convaincre.
— Et que voulez-vous faire de ma conviction?
A celte réponse posée devant lui comme un point d interrogation,Claude ne put s'empêcher de rougir. 11 sentit cette rougeur qui lui couvrait le visage, et son embarras ne lit que redoubler. 11 chercha une réponse dans son esprit, mais il n'y trouva que le trouble où l'avaient jeté les paroles de Mariette. Celle-ci le tenait sous son regard et riait toujours de ce même sourire un peu railleur. Claude, ne sachant que dire, employa la ressource des gens timides, il fut impertinent et crut se tirer d'affaire en répondant aigrement : — Il n'y a qu'une fille comme vous qui puisse trouver du ridicule à ce qu'un jeune homme se tienne àl'éeart îles mauvaises liaisons.
— Qui vous parle de cela? répondit Mariette sans paraître offensée. Vous me trouvez étrange, mais vous êtes assez singulier vous-même : vous vous efforcez de me convaincre d'une chose, parce que vous supposez qu'elle ne m'est pas indifférente, en quoi votre supposition a bien tort, par parenthèse; je vous demande la raison de votre insistance; vous ne voulez pas la donner, parce que vous craignez d'en dire trop long. Vous êtes libre; cela ne m'empêcherait pas de deviner, si je voulais deviner. Mais, ajouta-t-elle en prenant la main de Claude, un conseil pour l'avenir : quand vous ne voudrez pas qu'on voie votre jeu, cachez donc mieux vos cartes.
— Je ne comprends pas, fit Claude, réellement déconcerté par ces façons de langage.
— Voulez-vous un dictionnaire? dit Mariette.
— Je vous assure que je ne sais pas,... balbutia Claude de plus en plus embarrassé; je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Quelle innocence! s'écria Mariette en frappant dans ses mains ; dirait-on pas Chérubin? Gageons que vous cachez quelque part les rubans de la comtesse! Décidément, repritelle, vous ne voulez point parler; une fois, deux fois, non? Eh bien! soit; d'ailleurs vos paroles ne m'apprendraient rien que je ne sache déjà.
— Que savez-voùs? fit Claude vraiment inquiet.
— Au fait, reprit Mariette à voix basse, vous n'en savez
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peut-être rien vous-même, de ce que je sais. Eh bien ! si vous l'apprenez, ne me le dites pas; d'ailleurs il serait trop tard, car avant peujene pourrais plus vous entendre. Sans vous en douter, monsieur Claude, vous venez de me l'aire une visite d'adieu.
— D'adieu ! s'écria le jeune homme frappé par ce mot.
— Oui, répliqua Mariette, je pars pour quelque lemps. IVinand sera sans doute bientôt guéri; j'aime autant qu'il ne me reneonlre pas. S il apprenait le mensonge que j'ai inventé pour le débarrasser de moi, il redeviendrait pins amoureux que jamais, ce dont Dieu le préserve, et moi aussi! Dans un mois, et peut-être auparavant. Fernand ira en vacances, et m'oubliera au milieu de sa famille, qu'il n'a point vue depuis Ion-temps à cause de moi: quand je le saurai loin de Paris, j'y reviendrai.
— Mais où irez-vous?... demanda Claude.
— J'ai à Dieppe une ancienne amie qui est allée prendre les bains; elle est avec le comte de G... Ils m'ont invitée à aller passer quelques jours avec eux; j'irai les joindre.
— C'est loin, Dieppe? demanda Claude machinalement.
— Assez loin, répondit Mariette sur le même ton; mais on y arrive.
— Alors je vous souhaite un bon voyage.
— Merci, dit la jeune fille.
— Et quand partez-vous? demanda Claude.
— Le plus tôt possible; d'ailleurs, ayant rompu définitivement avec Fernand, je ne puis plus rester dans sa chambre; il faut même que je m'inquiète d'en trouver une pour deux ou trois jours.
— Mais, si j'avais à vous parler, reprit Claude, où vous trouverais-je donc alors?
— Q'auriez-VQUS à me dire? Parlez tout de suite, fit Mariette.
— Je veux dire que j'aurais peut-être à vous parler de la part de Fernand, que je reverrai demain.
— Fernand ignore que vous m'avez vue, et que vous pouvez me voir, puisque vous êtes censé ne m'avoir pas trouvée ici; et puis, je vous le répète, c'est fini entre lui et moi, et je vous remercie, avant de nous séparer, de m'avoir aidée dans cette rupture.
— Allons, dit Claude avec un effort, adieu.
— Adieu, lit Mariette en se levant comme pour le reconduire. Quand ils furent près de la porte, Claude se retourna et
voulut prendre la main de Mariette.
— Non, ce n'est point la peine, lui dit-elle.
— Pourquoi? fit Claude fâché, c'est l'usage quand on se quitte entre amis.
— Sommes-nous des amis?
— Je l'avais espéré.
— Non, répliqua Mariette, restons des inconnus l'un l'autre, cela vaudra mieux.
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- — Et vous ne voulez pas me donner la main? insista Claude.
— Je me souviens d'hier, vous serrez trop fort.
Avant qu'elle eût pu s'en défendre, Claude s'était emparé de sa main; il allait la porter à ses lèvres, lorsque Mariette la retira brusquement et lui dit avec sa petite moue railleuse :
— Non, vous avez refusé mieux ce matin ; je n'aime pas les caprices, et je prends ma revanche.
Claude la salua et sortit rapidement.
En quittant Mariette, Claude ne voulut point rentrer chez lui; il craignait de rapporter dans son intérieur, encore si calme avant sa rencontre avec cette jeune fille, le trouble qu'elle avait fait naître en lui depuis deux jours, et particulièrement dans cette dernière entrevue. 11 marcha au hasard, sans direction arrêtée, et s'aperçut seulement qu'il avait quitté le pavé des rues lorsqu'il entendit crier sous ses pas le sable des allées du Luxembourg. Il était trois heures de l'aprèsmidi , et ce jour-là véritablement on eût dit qu'à la suite d'un brusque cataclysme Paris avait été transporté sous le méridien de Calcutta : le jardin était presque désert et silencieux ; mais, en prêtant l'oreille, on aurait pu entendre le lion du Zodiaque rugir et bondir dans les plaines incendiées du ciel. Sur les murs et les toits du palais ruisselait une lumière incandescente dont l'éclat repoussait le regard, et les eaux du bassin semblaient un lac d'argent figé, où la blanche escadre des cygnes traçait à peine un léger sillage. Aucun souffle d'air ne traversait cette atmosphère embrasée à suffoquer une salamandre, et les feuillages immobiles rappelaient à l'imagination la forêt pétrifiée de la Belle au Bois dormant. Claude alla s'asseoir sous les marronniers d'où tombait une fraîcheur bienfaisante, et, avec l'inquiétude d'un homme qui, ayant le pressentiment d'une mauvaise nouvelle, n'ose pas ouvrir les lettres qu'on lui adresse, il hésita longtemps à regarder au fond de lui même pour savoir ce qui s'y passait.
Un fait bizarre, peu croyable en apparence, et cependant accrédité dans l'esprit de bien des gens, c'est qu'il existe certaines épidémies qui se gagnent pour ainsi dire par la peur qu'on en a, ou par les soins que l'on prend pour les éviter. Il en est peut-être de même à l'égard de certaines passions auxquelles on succombe à son insu dans l'instant où l'on s'en croyait le plus éloigné. C'était à peu près ce qui était arrivé à Claude Selun les caractères et les ciconstanccs, les passions éclaten avcr la rapidité du coup de foudre apoplectique, ou serévclen
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LA VIE DE Huin;.\i|.;
avec une lenteur contenue qui déj ■ la prudence de ceux qui
yeulent k's repousser.
Ainsi pendant cinq à six mois,ol tant qu'il n'avait été menacé par aucun danger, puisqu'il vivait en dehors de toute relation, Claude avait fait bonne garde autour de lui-même; mais sa vigilance, lassée parce perpétuel étal de qui^vive, s'était laisse mettre en défaut au moment môme où elle aurai! dû être |ilus active. La première lois qu'un hasard, qu'il n'avait pu prévoir, lui avait t'ait retrouver Mariette, il s'était présenté chez elle avec les préventions que Pernànd lui avait inspirées; mais, au lieu d'une créatûfe tout à fait vile, il avait vu une femme dont les manières et le langage modifièrent singulièrement l'idée qu'il s'était faite d'elle. A cela était venu se joindre ensuite l'intérêt qu'avait excité en lui l'histoire de la jeune fille. Nous avons l'ait connaître l'impression qu'elle lui avait causée: si, comme Mariette le lui avait dit, Claude avait eu plus d'expérience de certains sentiments, en découvrant la place quele souvenir et l'image de la jeune fille occupaient déjà dans sa pensée, il aurait compris sur-le-champ qu'il était temps <lc se défier de lui-même et d'elle-même; mais il en était déjà arrivé à raisonner avec ses scrupules. Comme nous l'avons vu faire, il imaginait que son intervention entre Mariette et Fernand était une occasion dont il devait tirer un utile profit d'enseignement, et si une voix lui demandait tout lias : N'est-ce point plutôt une occasion dont tu veux profiter pour revoir Mariette? il feignait de ne point entendre. Quant à ces agitations intérieures, qu'il ne pouvait nier, il les attribuait au contact des événements intimes auxquels il *e trouvait mêlé, et se persuadait qu'il les verrait disparaître dès l'instant où sa mission serait achevée. Le sophisme lui était devenu subitement familier, et il s'en servait en toute circonstance pour se démontrer qu'il ne courait aucun danger, et qu'en agissant comme il le taisait, il ne s'éloignait point de la ligne de conduite qu'il s'était primitivement tracée. Les places les mieux détendues offrent toujours un point où la résistance a été négligée. 11 n'est point de si solide muraille qui n'ait sa pierre tombée, et l'étroite tissure où l'hirondelle fait son nid peut, le jour du siège, devenir assez large pour laisser passer une armée entière. La forteresse de placidité derrière laquelle Claude se croyait si bien en sûreté n'en était plus même à sa première pierre tombée. Pendant qu'il essayait de se donner le change à lui-même, la brèche avait été ouverte, et la passion victorieuse avait pénétré dans la place rebelle.
Ce fut là ce que Claude découvrit dans son tête-à-tête avec lui-même, sous ces marronniers du Luxembourg où son cœur avait déjà une fois senti un vague éveil, où l'autre soir il s'était promené avec Mariette. Son orgueil se révolta d'abord à l'idée qu'il était amoureux de cette fille. Il essaya de douter encore. 11 tenta de donner un autre nom au sentiment dont il subissait
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Propriété do M. C&lmann I.évy
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déjàro.ppression tyrannique; mais l'évidence lui répondait. Que faisait-il en effet, à cette heure, sur cette promenade déserte, le front brûlant, le cœur en émoi, n'ayant qu'une pensée? Pourquoi n'était-il point chez lui, penché sur son travail, l'esprit libre, le front calme et le cœur tranquille? Alors Claude adopta tout à coup un nouveau système : il voulut parlementer avec sa passion naissante, il s'efforça de la réduire aux proportions banales d'un caprice ; il en était déjà arrivé à établir des nuances étales comprendre. Il se complut dans cette assurance fanfaronne et accepta du premier coup cette brutale pensée. Quatre ou cinq heures après voir refusé niaisement d'embrasser une femme sur le front, il sautait du haut en bas de l'échelle des concessions. Etrange faiblesse! amour-propre étrange ! il ne voulait point avouer un sentiment, et se réfugiait dans un désir. Mais un incident imprévu vint subitement troubler l'assurance fanfaronne au milieu de laquelle Use complaisait depuis un moment; son regard, qui errait vaguement, fut attiré par un nom qu'il venait d'apercevoir au milieu de diverses inscriptions faites au crayon, ou avec la pointe d'un couteau, sur le piédestal de la statue de Velléda, auprès de laquelle il était assis. Claude s'approcha et lut sur le marbre l'inscription suivante, inspirée sans doute par la rancune ou le dépit d'un galant évincé:
Pédante comme un docteur,
Sentimentale et coquette,
Frétillon maigre et sans cœur, Ecce Mariette.
Signé Georie. Mardi, juin 1«4...
Claude, après avoir lu ces vers, tira brusquement de sa poche son mouchoir, dont il mouilla l'un des coins avec de la salive, et effaça le quatrain. Il avait éprouvé une douleur réelle, envenimée encore par une jalousie rétrospective, en voyant le nom de Mariette livré ainsi au regard des curieux; mais, en réfléchissant, il ne tarda point à comprendre que l'action qu'il venait de faire lui donnait un démenti à lui-même, et en effet, s'il n'était point amoureux de Mariette et n'éprouvait pour elle que le sentimentde convoitise qui s'éteint avec la satisfaction du désir, que lui importait le passé de cette fille et que lui importait son avenir? Cette réaction eut pour résultat de démontrer à Claude qu'il était, au contraire, épris de Mariette justement dans les conditions qui lui seraient le plus défavorables pour se faire écouter d'elle, puisqu'elle lui avait déclaré ne vouloir plus accepter aucun attachement sérieux. Et lui-même, d'ailleurs, n'avait-il pas sous les yeux l'exemple de Fernand pourle faire reculer devant cet amour dont le début le menaçait d'une infortune peut-être pareille à celle de ce jeune homme, et n'était-ce pas le moment ou jamais de tirer de cet exemple même le profitable enseignement qu'il se donnait encore la veille pour prétexte? Claude y pensait bien : il rassemblait dans son esprit tout ce qui s'était
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passé entre lui et Mariette; mais il ne savait à quoi se résoudre, et demeurait comme anéanti devanl la révélation si prompte et si impérieuse d'un sentiment qu'il n'avait plus la force de combattre. Quoil c'était bien lui, Claude, qui était amoureux de Mariette après ce qu'il savait d'elle, aprèsee qu'elle lui avait dit elle-même! Eh bien! oui, c'était lui, et cela devait être. Dans l'ordre inoral aussi bien que dans l'ordre physique, toute compression détermine un éclat. Les passions les plus vives sont ordinairement les plus contenues. La résistance qu'on leur oppose leur donne des Forces nouvelles. Sages et prudentes peutêtre, si on les eût abandonnées à leur essor naturel, elles deviennent aveugles et insensées quand on les force de conquérir leur liberté parla violence. L'éducation quasi-monastique que Claude avait reçue, s'ajoutant a certains préjugés exagérés comme le sont presque toujours les appréciations des gens qui jugent les choses les hommes plutôt d'après le ouï-dire d autrui que d'après leur expérience personnelle, avait imbu son esprit de terreurs puériles. On se rappelle ses soins, ses précautions en arrivant à Paris : c'était là, aussi bien que dans la comédie, autant de précautions inutiles. Cette vie de solitude absolue, cette perpétuelle absorption de la pensée dans l'atmosphère d'une raison sèche était à la fois plus et moins que de la sagesse. C'était peut-être, sans que Claude s'en doutât lui-même, une révolte contre la loi humaine. Quoi ! il avait vingt ans, l'âge des rires, des désirs et de l'enthousiasme, l'âge rapide où le cœur dit si facilement credo à toutes les chimères et à toutes les illusions séductrices ; il avait devant lui cette vingtième année, terre promise des adolescents, et il refusait d'y entrer. Où la nature disait: amour, plaisir et bonheur, il répondait : devoir! il fermait sa fenêtre au soleil et son àmeà la rêverie, et ne trouvait pas de meilleur emploi de son temps, comme dit le poêle, que de donner à son front la couleur de son livre jaune. Fausse et dangereuse morale. — Non, ce n'est pas le devoir. — Non, ce n'est pas la sagesse, — ■ et ce n'est pas la religion. — C'est l'impiété, presque. La nature a mis dans tous les êtres des sentiments dont ils n'ont pas le droit d'arrêter le développement quand l'heure est arrivée. — Si le suicide est un crime, l'homme qui attente à l'œuvre divine en détruisant son corps n'est pas plus coupable que celui qui se met volontairement en marge de la vie en étouffant le germe des passions que Dieu a déposées en lui : l'attentat est le même et le sacrilège est égal. — Si c'était ici le lieu et le moment, on pourrait s'étendre plus longuement et démontrer tout ce qu'il y a de vicieux dans ces préceptes d'une orthodoxie hypocrite, et ce qui se cache d'immoralité réelle, au fond de cette morale de convention, — qui conseille à l'homme la négation de ses facultés natives et le dédain ou le mépris des sentiments qui sont sa seule raison d'être. — Malheureusement, ces étranges résolutions, qui ont leur source dans l'ignorance, dans la peur ou dans l'orgueil,
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cette espèce de refus d'impôt du cœur à des passions qui sont les ressorts de l'humanité, ne sont pas de longue durée. La nature méconnue prend sa revanche tôt ou tard, et en arrivant sous certaines latitudes de la jeunesse, — les tempéraments les plus inertes en apparence finissent par s'amollir sous la flamme de l'immortel rayon ; — de môme que la cire qui fond sur les vaisseaux qand ils approchent certaines régions de l'équateur. En adoptant ce singulier système de résistance, Claude ignorait une chose: c'est que le meilleur et le plus puissant préservatif contre la passion, c'est la passion môme. En s'enferment dans son isolement, s'il avait laissé plus souvent pénétrer entre lui et l'étude le souvenir de sa fiancée, au lieu de le consigner à sa porte comme il l'avait presque fait, nul doute que cet amour l'eût défendu contre tout autre ; mais, on se le rappelle, il s'était au contraire efforcé de l'oublier : il avait regretté de s'être abandonné un moment au charme enivrant de l'heure des adieux, aux chastes caresses qui avaient été comme le sceau du premier aveu, et, quand il y songeait, il se demandait s'il n'avait pas été un peu loin avec la fille du docteur, et s'estimait presque un séducteur, parce qu'il avait serré un peu tendrement la main de sa fiancée avant de lui avoir passé au doigt l'anneau qui devait la faire sa femme. Avec de pareilles idées, il était bien évident que Claude devait tomber amoureux de la première coquine avec laquelle il passerait seulement une heure. Ce. n'était que l'affaire du temps et de l'occasion, et, pour Claude l'occasion était venue.
Cependant la chaleur de cette journée torride était tombée peu a peu, et quelques promeneurs commençaient à se montrer dans le jardin ; l'horloge du palais, qui sonna tout à coup, lit lever la tôte à Claude et le tira pour un moment de sa rêverie. 11 s'aperçut que l'heure à laquelle on dînait ordinairement à son hôlel étaitpasséedepuis longtemps. Toute une demi-journée s'était presque écoulée depuis qu'il était plongé dans ses perplexités, faisant tous ses efforts pour détacher de son esprit la pensée qui s'en était emparée, et sans cesse y étant ramené. Comme il venait de se lever de sa chaise, tourmenté subitement par un besoin de mouvement, deux jeunes gens passèrent devant lui en se tenant par le bras, et l'un deux fit un geste comme pour saluer Claude. C'était l'interne du médecin dont Claude suivait la clinique à la Charité. Claude lui avait machinalement rendu son salut, et avait déjà été dépassé par lui, lorsque l'interne revint brusquement sur ses pas comme un homme qui se ravise, et s'approcha de Claude :
— Pardon, lui demanda-t-il, n'êtes-vous point venu à la Charité aujourd'hui?
— Oui, répondit Claude; seulement, j'avais affaire et je n'ai pu venir qu'un peu tard, aussi ai-je manqué la clinique. Est-ce que vous avez eu besoin de moi ?
Non, répondit l'interne; mais il est arrivé tantôtun événe-
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