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La vie de campagne

Dans un canton boisé du Bourbonnais, non loin de ce Bourbon-l'Archambault, qui fut le berceau de la dynastie, par une aprèsmidi de seplembre, une voiture dite patache — dont on voit encore de loin en loin des échantillons oubliés au fond des hangars du pays, — roulait assez gaillardement dans une allée sinueuse de la forêt de Champroux.

Attelée d'un vigoureux limousin et conduite par un vieux domestique, elle conte-

nait quatre promeneurs d'un âge mûr, deux messieurs et deux dames.

Les châtelains d'Avreuil, le comte et la comtesse de Valigny, faisaient à leurs hôtes, M. de Crosne et sa sœur M""" Damiret, les honneurs de leur propriété.

La vieille putache avait été requinquée pour la circonstance ; son dôme de cuir, presque dépassé par les roues, tant elles étaient hautes, était soigneusement noirci ; sa caisse jaune à bandes rouges était bien lavée.

Deux paniers quadrangulaires, où, dans la paille fraîche, descendaient, plus bas que l'essieu, les pieds des personnages inclus, étaient d'un osier neuf.

Les harnais reluisaient au soleil; enfin, par, une coquetterie de bonne humeur, un rameau de chêne, cueilli dans une halte, se balançait à la têtière du cheval.

Trois cavaliers faisaient cortège à l'équipage.

En avant, et dirigeant la marche, Jacques.

de ^'aligny, écuyer de belle mine et d'allure élégante, trottait à la gauche d'une amazone de dix-huit ans, jN!"*" Marcelle de Grôsne.

Tout près d'eux, mais un peu en arrière, caracolait Ilodolphe de Crosne, un grand jeune homme au visage triste et sévère, l'œil perdu en de silencieuses pensées.

La petite caravane revenait de visiter la Dague, une propriété rurale, située à peu de distance d'Avreuil, et dont on annonçait la prochaine mise en adjudication.

M. de Grôsne, ancien magistrat, en villégiature depuis quelques jours chez ses amis, avait conçu le projet de s'en rendre acquéreur.

Le domaine présentait l'heureux assemblage d'une maison presque moderne, qualifiée château, et d'un parc planté d'arbres centenaires.

Le coquet manoir, qui pouvait être habité tel qu'il était, était entouré de bois amodiés en coupes annuelles et d'une quantité respectable d'hectares de bonnes terres arables.

MARCELLK

Peu à peu, et à mesure qu'il prolongeait son séjour, M. de Grôsne s'était enthousiasmé du paysage.

— Comme on serait bien, pensait-il, dans ce petit castel, au fond de ce fouillis de verdure... pour traduire Bocce!

Car traduire Boôce était, depuis qu'il avait quitté la toge, à peu près son unique préoccupation.

Et ce qui n'avait été tout d'abord chez lui qu'une intention vague, devint bientôt un plan arrêté.

Il était d'ailleurs vivement encouragé par M. de Valigny, qui trouvait un avantage énorme dans la réalisation de ce dessein : l'établissement dans le pays d'une famille aimable, avec laquelle il serait agréable de voisiner.

M'"° de Valigny voyait plus loin et elle pressait de son côté le candidat acquéreur avec d'autant plus d'insistance qu'elle caressait tout bas le rêve d'unir un jour son lîls Jacques à la jolie Marcelle, qu'elle jugeait

MAUCKLI.I-:

imo jeune fille accomplie et douée des plus rares qualités.

De plus, elle gagnerait à ce mariage la certitude de posséder son lils, auprès d'elle, la plus grande partie de l'année et l'on sait combien grande est la part de l'égoïsme dans presque tous les calculs maternels !

Cependant Marcelle et Jacques causaient absolument en tête à tête, malgré la présence en tiers de Rodolphe.

Le mutisme étrange, dans lequel ce dernier demeurait généralement enfermé, semblait l'isoler de la terre.

On eût dit qu'il n'entendait rien des bruits extérieurs, ni des paroles qui se prononçaient devant lui.

En proie à une sorte d'incompréhensible mélancolie, il marchait, abimé dans ses réflexions, comme s'il n'eût été qu'à demi de ce monde.

Bien que servant, pour la forme, de chaperon à sa sœur, plus jeune que lui de huit années environ, il laissait, en réalité, Mar-

celle et Jacques aussi libres que pouvaient l'être Paul et Virginie, dans leur idylle des tropiques.

Mais si Rodolphe se taisait, s'il paraissait absent complètement, il y avait de certaines heures où il prenait pied.

Observateur intermittent, il avait ses moments de sagace pénétration.

Or, un incident vint tout à coup le faire sortir de son rêve.

La causerie entre l'amazone et son cavalier sembla subitement toucher au tragique.

Rodolphe vit la jeune fille tourner bride d'un air de dépit, prendre un temps de galop en arrière et se ranger seule derrière la patache, tandis que Jacques suivait cette évolution d'un regard à la fois irrité et contrit.

Alors, pour effacer le pli soucieux éclos sur le visage du jeune homme, Rodolphe poussa son cheval et désigna du pommeau de sa cravache un site charmant qui venait d'apparaître entre deux massifs de verdure

et le signe d'entente par lequel Jacques lui répondit ramena un sourire sur les lèvres de ce dernier.

Mais ce sourire s'éteignit rapidement et le jeune de Valigny chemina un moment côte à côte avec Rodolphe, aussi taciturne que le frère de Marcelle, mais moins calme que lui.

De son côté, la jeune fille boudait évidemment.

Pour clore cet incident fâcheux, les deux cavaliers, sans s'être communiqué leur impression, retinrent leurs montures, afin de se retrouver auprès d'elle.

Mais la promenade continua sans que, d'une part ni de l'autre, on fît allusion aux causes de ce mystérieux différend.

Le soir de ce même jour les deux familles se trouvaient réunies dans la vaste salle à manger de l'antique château d'Avreuil.

Un grand lustre à vilraux prismatiques répandait les caprices de sa lumière multicolore sur les richesses d'une table à la fois élégamment et copieusement servie.

Des tentures de damas gros vert tombaient à plis droits le long des fenêtres, interceptant les derniers rayons du jour mourant.

Sur les murs, dans une agréable harmonie de formes et de couleurs, s'entremêlaient de vieilles faïences historiées, des ramures de cerfs, et quelques toiles de bonne école, représentant des sujets de chasse.

Au fond, en face de la porte d'entrée, apparaissait un vieux dressoir gothique, agrémenté de sèvres originaux et d'étains bizarres.

On était arrivé à ce moment du repas où la gaîté devient facile, où l'esprit pétille, où les yeux s'allument.

Chacun apportait à l'envi son tribut de bonne humeur et d'exubérante loquacité.

Deux figures pourtant faisaient ombre en ce joyeux tableau : celle de M""' Damiret, en ses éternels vêlements de veuve et celle de Rodolphe de Crosne, toujours énigmatique et morne, svnthèse vivante du René, de Cha-

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teaubriand, et du Guillaume le Taciturne, de l'histoire.

Jacques et Marcelle n'étaient pas les moins empressés à apporter leur écot de communicatif enjouement.

Toujours prompts à envoyer leurs répliques aux piquantes anecdotes dont s'émaillait la conversation, ils étaient le rayonnement de cette petite fêle.

Toutefois, pour M"^ de Valigny, qui faisait reposer sur ces jeunes têtes son doux rêve d'avenir, ces enfants étaient assurément en délicatesse.

Ils s'observaient mutuellement avec âpreté, sous le masque d'une apparente gaité, et la mère se demandait la cause de cette dissension intime.

N'était-ce qu'un de ces dépits passagers, qui marquent les étapes de l'amour naissant, ou bien, se connaissant mieux à présent, Jacques et Marcelle en étaient-ils déjà à la phase des désenchantements?

Jacques était en même temps qu'un cœur

dévoué, un fils excellent. Beau, bien fait de sa personne, instruit, distingué, il ne lirait vanité d'aucune de ses qualités qu'il connaissait assez pour avoir le sentiment de sa valeur personnelle et qu'il ignorait suffisamment pour ne pas dédaigner ceux qui lui étaient inférieurs.

Marcelle était une enfant gâtée; son égoïsme avait certainement ignoré la justice égale, dans un milieu où tout pliait devant elle, à commencer par son frère Rodolphe, à qui l'on avait dit, quand Marcelle vint tardivement au monde :

— Tu es l'aîné et tu es un homme! Tu protégeras cette petite lîlle et tu auras égard en tout à sa faiblesse. Quand elle te demandera tes jouets, tu ne les lui disputeras pas !

Jacques avait reçu d'autres leçons; ses parents lui avaient dit :

— Tu es fds unique et gentilhomme, mais le moindre des petits gamins que tu vois pieds nus sur la route est ton égal devant Dieu. Ce qui distingue l'homme civilisé du

sauvage, le chrétien du païen, c'est la bonté. Aime et sers tes semblables.

Mais la cause de la sourde animosité coi^latée par la mère de Jacques n'était point dans celte divergence de tempérament moral, dans cette façon différente de comprendre la vie et d'en apprécier les devoirs. Si tous deux avaient mis sans réserve à profit les leçons de leur enfance, ce n'était pas un motif suffisant pour amener le désaccord entre eux.

La nature vit de contrastes et la plus parfaite harmonie résulte presque toujours au contraire de l'opposition des caractères. L'essentiel, c'est que l'on s'entende sur le terrain du cœur. Tout le reste se fond et s'unit en une exquise et charmante synthèse, comme tous les rayons du prisme se fondent dans la lumière blanche.

Or, Marcelle et Jacques s'entendaient sur le terrain du cœur.

C'est à Paris que les familles de Crosne et de Valigny s'étaient connues. Leurs relations remontaient à quelques années déjà.

M, de Crosne élait conseiller à la Cour de Paris.

Au lendemain de la mort de sa femme, autant pour prendre un repos qu'exigeait le soin de sa santé que pour se consacrer à l'éducation de ses enfants, il s'était démis de ses fonctions. Il avait alors donné libre cours à un goût pour la littérature, qui s'était plus d'une fois trahi pendant qu'il était en charges et il s'était adonné avec acharnement à un travail ardu, la Iraduc-

tion en vers de la Consolation de Boéce, en même temps qu'il mettait la dernière main à divers ouvrages de jurisprudence.

Le baron de Valis^nv, suzerain de cette coquette propriété d'Avreuil, possédait également dans la capitale un petit hôtel où il venait passer avec sa femme et son fils les deux plus beaux mois de l'année parisienne.

Ce fut un pur hasard qui rapprocha les de Crosne des de Valigny ; les deux familles avaient un médecin comm.un, le professeur Meursault.

Ce dernier, membre de l'Académie de médecine, n'était pas seulement un savant émérite, très répandu dans la haute société, mais encore un écrivain distingué.

Dès la première conversation que le baron de Crosne eut avec M. Meursault, les sympathies réciproques s'affirmèrent et le médecin-auteur devint rapidement l'intime ami du magistrat-homme de lettres.

Le professeur Meursault, dans un but complexe, d'où la réclame n'était peut-être

pas tout à fait exclue, donnait chaque semaine des réunions ouvertes, où l'on causait art, littérature, et même un peu hypnotisme, le tout agrémenté de la jolie musique de M"^ Marcelle, qui déployait ses talents de virtuose dans ce salon hospitalier.

A Jacques de Valigny, dont la famille figurait parmi les hôtes assidus du docteur pendant les sept à huit semaines de son séjour à Paris, était dévolue la douce mission de tourner les feuillets, tandis que les doigts agiles de M"° de Grôsne voltigeaient sur le clavier.

Et telle fut la poétique origine du projet d'avenir caressé par M'"* de Valigny.

Les jeunes gens d'ailleurs ne paraissaient pas du tout rebelles à sa réalisation.

Marcelle était de ces natures libres, franches et enjouées, allant de caprice en caprice, se laissant aimer, se multipliant en agaceries folâtres, en provocations savantes et innocentes à la fois, puis se dérobant, une fois l'incendie allumé.

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Cette variété féminine, dont le prototype nous vint un jour de par delà les mers, est fort commun en France. Mais il arriva pour Marcelle ce qui arrive fréquemment, c'est qu'elle se prit un beau jour dans ses propres filets... c'est qu'à force de flirter, elle aima.

Quant à Jacques, il s'était, tout d'abord, volontiers abandonné à ces attirantes sollicitations, assistant, en spectateur plus charmé que troublé à toute cette brillante et compliquée mise en scène, mais une sorte d'inquiétude s'empara de son Ame, lorsqu'il vit le petit jeu des premières heures se changer graduellement en un sentiment sérieux.

Avant de s'engager définitivement, M. de Crosne voulut connaître à fond le pays.

Après avoir étudié la Dague, il désira pousser une reconnaissance dans les environs jusqu'à Limoise, Franchesse et Couleuvre.

D'x\vreuil à Couleuvre, il n'y a pas loin, il y alla en se promenant.

C'était jour d'assemblco et l'unique auberge regorgeait de paysans endimanchés.

M. de Crosne y entra; il entendit parler de la fabrique de porcelaine, la seule industrie de l'endroit et, comme il exprimait à haute voix le désir de la visiter, les bavards officieux, qui ne manquent pas en Bourbonnais,

lui indiquèrent, comme le meilleur guide à choisir, un homme jeune encore, mais de maintien grave, qui, assis seul dans un coin de la salle, lisait le journal de Moulins, en buvant un verre de bière.

On lui apprit que M. Yerchères (c'était le nom du guide) était un artiste de Paris, qui avait éprouvé des malheurs.

— Un homme bien connu des Messieurs d'Avreuil! ajouta un malin.

— S'il est bien connu de M. de Valignv, répondit naïvement l'ancien magistrat, je me risque !

Là-dessus M. de Crosne se leva et alla s'asseoir auprès de M. Yerchères.

Ce M. Yerchères paraissait âgé de quarante à quarante-cinq ans environ ; il avait un air modeste et fier, tout ensemble, songeur surtout. Des traits fins, qui faisaient penser aux figures des monnaies grecques, le teint pâle, un peu plombé, et d'admirables mains.

M. de Crosne crut lui faire un compliment en lui disant :

— Vous connaissez M. de Valigny et vous appartenez à l'état-major de l'usine? A ce double titre, je m'adresse à vous, monsieur, pour la visiter.

Yerchères répondit :

— Tout le monde ici connaît et vénère M. de Valigny. Quant à moi, je suis attaché à la fabrique de porcelaine, en etïet, mais sans être d'aucun état-major.

Il s'était levé, le chapeau à la main, et demeurait ainsi. Le baron le pria de se couvrir; ce qu'il fit quand celui-ci lui en eut donné l'exemple, et, sans attendre davantage, il se mit à sa disposition.

M. de Crosne visita la porcelainerie avec un intérêt qui croissait à chaque détail de fabrication, et il apprit ainsi, tardivement, comment il se peut faire que nous prenions notre potage dans des assiettes blanches, sonores, solides, aulieud'écuelles de terre ou de bois.

Mais ce qui le charma le plus, ce fut son cicérone. Il lui fit plusieurs questions sur lui-même et demeura frappé de sa réserve.

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de sa tenue, de l'élégance relative de ses expressions. Il apprit ainsi que, né dans la grande ville, au milieu de cartons de gravures, Verchères avait eu pour premier jouet un burin, et que ces cartons empilés avaient été son premier lit. Il lui avait fallu se nourrir et s'élever lui-même, « ce que, ajouta-t-il, avec un sourire mélancolique, j'ai peut-être assez mal fait... »

Cependant, à force de lire à ses moments perdus, il avait appris ce qu'il faut pour ne pas confondre le Pirée avec un homme.

Puis il était venu en province, attiré par la place de dessinateur que l'usinier lui offrait et qui, jointe au produit d'une boutique tenue par M'"" Verchères, lui avait permis d'élever ses deux enfants honorablement.

De retour au château d'Avreuil, M. de Crosne fît à table une relation aussi détaillée que fidèle de tout ce qu'il avait vu et appris dans la fabrique de porcelaine.

A un moment donné ses yeux tombèrent par hasard sur Jacques de Valigny, qui lui

sembla suspendu à ses lèvres et qui avait une larme dans le regard.

M. de Crosne, craignant tout à coup de s'être aventuré sur un sol dangereux, écourta ce qu'il voulait dire encore. Mais il tourna bride si vite que Jacques s'aperçut de cette halte en pleine course et rougit de nouveau.

Quanta Rodolphe, il n'assistait pas à l'entretien ; mais eût-il été présent, que cela n'eût en rien modifié la situation. Par malheur, Marcelle était là et elle jeta la voiture dans l'ornière, en ajoutant :

— Et les enfants de ce Verchères ont-ils eu, eux aussi, un burin pour hochet? Que sont-ils devenus, graveurs ou épiciers?

— Ni l'un ni l'autre, répondit M. de Va- Jigny; ils ont quitté le pays.

. Marcelle, son père et sa tante, comprirent à cfes mots que leur hôte souhaitait de changer de conversation.

Quant à Jacques, il était de plus en plus troublé; peut-être il lui semblait, comme à tous les amants de son âge, que le nom de

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la femme aimée était écrit sur son front, en lettres de feu.

Aussi , pour dérouter les suppositions , essaya-t-il d'émousser l'angle un peu vif de la boutade de M. de Valigny, en répondant à Marcelle d'un ton uni :

— Les enfants de M. Verchères sont un garçon et une fille... Le garçon s'appelle Laurent et il est militaire... La fdle se nomme Marie-Louise ; elle est mariée et habite Moulins...

La fille de Verchères est mariée à Moulins!

Pour un psychologue tant soit peu exercé, la façon dont cette simple phrase avait été articulée par Jacques contenait le mot de l'énigme de sa vie.

Il aimait Marie-Louise.

Mais, habitué qu'il était à la tenir pour morte — puisqu'elle était mariée, — il avait accueilli Marcelle avec une sincère et complète ouverture de cœur.

Elle et lui s'étaient trouvés attrayants :

elle, flirtant d'abord, puis aimant d'amour, lui se laissant aimer...

Il était clair,après ces escarmouches, qu'une explication entre Jacques et Marcelle était prochaine et inévitable.

Un petit lac en miniature, enclavé dans le parc, s'étendait derrière le châtelet d'Avreuil, que dix toises à peine d'une cour sablée séparaient du talus couronnant la chaussée.

ha pelle qui débitait jadis les eaux de cet étang: au profit d'un moulin, attenant au manoir, avait été changée en une simple cascade, jasant gaiement au milieu des quartiers de roche.

Un esquif léger servait à la promenade sur ce petit océan de huit arpents, qui passait pour contenir les plus belles carpes du pays.

Des buissons gracieuv de roseaux aux

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baies de velours, des saules fantastiques accidentaient les bords de cette onde paisible, ({ui faisait, vue du château, l'effet d'un grand miroir d'argent.

Jacques y péchait seul, un vendredi malin, quand Marcelle, qui papillonnait sur le rivage, hèla tout à coup le nautonier.

Le jeune homme obéit diligemment et M™" de Valigny, installée dans le salon avec M""* Damiret, put voir de la fenêtre Marcelle prendre place dans l'embarcation et les deux enfants gagner le large en trois coups d'aviron.

Cette fois encore, ils demeuraient sous l'œil de leurs familles, mais profitant de la distance, comme elle avait profité l'autre fois de l'absence... morale de Rodolphe, Marcelle usa d'une entière liberté de langage pour dire à Jacques :

— Ce n'est ni pour vous voir tirer de l'eau, où elles sont si bien, ces pauvres carpes, ni pour traverser un bras de mer dont je ferais le tour à pied en cinq minutes, que j'ai pris,

monsieur Jacques, la licence de vous déranger : j'ai voulu vous poser une série de questions indiscrètes...

— Voilà un début qui promet, mademoiselle, répliqua Jacques en souriant et en reprenant sa pêche interrompue. Eh bien, si je puis vous répondre, je répondrai... Si je ne le puis pas, je me tairai...

Marcelle se recueillit un instant, puis :

— Avouez que je vous ai scandalisé l'autre jour?

— Oh! mademoiselle...

— Si! J'en suis sûr, car vous avez été depuis très froid à mon égard. Et depuis, j'ai pensé que mon accès de mauvaise humeur avait dû vous faire faire deux comparaisons qui n'étaient pas à mon avantage...

— Quelles comparaisons?

— La première : de mon caractère avec le vôtre.

— Le mien est bouillant, emporté, maussade même, à l'occasion...

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— Vous vous calomniez... Quant à l'autre comparaison...

Et ici Marcello fixa ses yeux sur ceux de Jacques :

— Parlez- moi franchement... N'avez-vous avant moi et ici même rencontré personne dont les grâces vous aient... captivé?

— Je mentirais sans utilité, si je niais...

— Alors, vous ne niez point?

— Nullement!

— Bien! Maintenant j'aborde un autre sujet. Qui est ce Verchères dont mon père, assez romanesque en voyage, a fait la connaissance à Couleuvre, le jour de Vussemblée ?

Ici Jacques, visiblement contrarié de ce retour à la question Verchères, affecta do tirer sa ligne, comme si un poisson avait mordu, bien que le flotteur de liège n'eût pas oscillé. Jacques, pour réfléchir à sa réponse, gagnait du temps.

— Mademoiselle, répliqua-t-il enfin, je vais vous contenter. Verchères est un exemple

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rare de la sévérité de la Providence envers un homme de bien, sans famille, sans protection. Il n'a eu à l'origine que l'hospitalité que l'on donne à un chien perdu. M. Verchères s'est initié à tout, en regardant les autres, en travaillant, en lisant. Doué d'une physionomie très expressive, il songea une minute au théâtre. Il n'aurait froissé aucune susceptibilité autour de lui ; il était seul an monde. Il ne le fit pas. Il préféra le coin d'atelier, où un graveur l'occupait, — quand il ne lui faisait pas faire des commissions par la neige avec des souliers percés, — à la vie des saltimbanques, dont il admirait les oripeaux, à la condition de ne pas s'en affubler luimême. Son ambition, à lui, était de s'instruire et de promener un burin sur une plaque de cuivre ou d'acier. Enfant abandonné, il avait appris, je ne sais comment, que son indigne père était célèbre artiste, un graveur en renom. L'amour du burin fut son seul héritage et cependant, si j'ai vu M. Verchères pleurer son

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père, je ne l'ai jamais entendu le maudire.

— Peut-être, interjeta Marcelle, aurait-il été moins indulgent, moins tendre s'il avait connu le personnage? L'indulgence est aisée à l'égard des absents...

— Je continue. Parvenu à l'âge mûr, cet être, que nul n'avait aimé, a aimé. Une femme honnête consentit à partager son obscur destin. Elle était digne de lui, sinon par l'esprit, qu'il a très cultivé pour un homme qui n'a pas suivi les écoles, du moins par le cœur. Ils travaillèrent pour vivre. Les ménages d'artisans sont pleins de vertus touchantes, du moment que l'ivrognerie n'y habite pas. Deux enfants naquirent de cette union. Pour eux, Verchères foula aux pieds ces espérances qui, justifiées ou non, font survivre les artistes à leur déconvenue et les galvanisent... Verchères se fit positil et calculateur, d'un peu rêveur qu'il était. CM effort, plus grand peutêtre que le sacrifice de sa vie, l'arracha au liOuvre dont il était l'hôte assidu les jours

fériés et le conduisit en province, à Couleuvre, clans ce trou de fabrique, où il dessine des profils d'écuelles et d'assiettes, et où il modèle des essais de cafetières, pour gagner trois mille francs l'an. Vous m'avez demandé ce qu'était Verchères; vous le savez à présent, mademoiselle.

— Toujours et partout des héros de Corneille ! murmura Marcelle sur un ton indéfinissable.

Jacques tressaillit, et son œil brun lança un éclair de dépit.

— Encore ce mot! Mais, mademoiselle, dites-moi donc une bonne fois ce que vous a fait ce pauvre Pierre Corneille?

— Pierre Corneille ne m'a rien fait, mais il m'intéresse moins que M. Verchères.

Passons, s'il vous plaît, au portrait de sa fille.

— Le portrait de sa fille? répéta Jacques. En quoi, de grâce, peut-il vous intéresser? Si je vous disais de prime abord que c'est encore une héroïne de Corneille, je pense

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que vous me dispenseriez de vous parler d'elle. C'est une maladie de famille chez les Verchères! Marie-Louise n'a connu son père que pour l'admirer^ l'aimer, l'imiter!

— Je vous le disais bien, répondit Marcelle; j'ai tout à perdre à la comparaison, moi qui ai tout perdu déjà, en un moment, dans votre esprit en parlant de mon père et de ma famille... avec quelque légèreté! Car notre brouille vient de là. Je me suis permise de remarquer que la Dague était un « cloaque », que je m'y ennuierais à mourir, que M. de Grôsne y gagnerait des rhumatismes, que Rodolphe y moisirait, que les visionnaires, les poètes faisaient trop bon marché des réalités de la vie pour que l'on pût les suivre à cheval sur des rayons, sans emporter avec soi des douillettes et des calorifères !... Et là-dessus vous m'avez tancée vertement; après quoi j'ai tourné bride... dépitée !... Et voilà que maintenant vous entonnez un dithyrambe sur les vertus de M"" Marie- Louise... C'est votre vengeance... Décidé-

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ment ces enfants Verchères sont des anges, et moi... je ne suis qu'un démon!

— Mon Dieu! mademoiselle, ne peut -on faire le portrait de quelqu'un, sans intention de blesser les gens? Si vous aviez vu, comme moi, il y a dix ou douze ans, la façon donl Marie-Louise et Laurent enlaçaient dans leurs quatre petits bras leur père assis sur un banc devant la porte de la boutique de sa femme, quand il attendait, après son repas, la cloche qui allait le rappeler à l'atelier, vous auriez été touchée ! On aurait dit que l'àme lendro de ce père rayonnait sur les enfants! Qu'y a-t-il làde blessant pour vous? Plus tard, quand Marie-Louise fut une jeune fille, et Laurent presque un homme, cetle sympathie ne diminua point. La mère en était jalouse sans pourtant s'en plaindre. Laurent polissonnait comme tous les adolescents de son âge. De là quelques escapades; mais, au retour, il disait à Verchères, les yeux baissés et en tournant sa casquette entre ses mains : « Papa, je viens de

faire le mauvais sujet! — Raconte! » lui répondait le père ; Laurent se confessait alors et, quand la fredaine était trop grave, Verchères ne l'embrassait pas... C'était tout à la fois la réprimande et le châtiment !

— Et Marie-Louise faisait encore mieux que Laurent? demanda Marcelle. C'est sûr!

— Marie-Louise n'avait jamais de pardon à solliciter.

— C'était une nature... comment dirai-je, monsieur Jacques?... supérieure et exceptionnelle!...

Puis sans attendre la réponse du jeune homme :

— Eh bien, tenez! vous aviez raison de vous refuser à faire le portrait de ces héros de roman. Ils ont le don de m'ennuyer... Et pourtant j'avais encore à vous parler d'eux... Mais cela ne sera pas long.

— Voyons donc la suite de l'interrogatoire! dit en soupirant Jacques de Valigny, qui en avait décidément assez, lui aussi.

— Pensez- VOUS que M"'' Verchères ait fait un mariage de raison ou un mariage d'amour?

— Elle ne me l'a naturellement pas dit, répliqua Jacques d'un ton d'absolue indifférence.

— Ah! vous ne la connaissiez que de vue? Vous ne causiez jamais avec elle? C'est singulier.

— Mademoiselle, dit tout à coup le jeune homme en éclatant, je ne continuerai à répondre à vos questions que si vous daignez répondre à une seule des miennes : quel motif avez-vous de vous occuper de ces pauvres gens ?

— Un motif bien simple, riposia Marcelle ; c'est l'intérêt si vif, si profond que vous leur portez vous-même!

Ce coup de pistolet arrêta court la réplique de Jacques :

— Voyez-vous, continua Marcelle, d'un ton animé, je suis jalouse de cette perfection, car je ne comprendrais pas que, devant une

jeune fille aussi sympathique, vous eussiez gardé voire sang- froid, surtout si, avec cela, elle était jolie, charmante, ainsi que je l'ai ouï dire...

Jacques répondit avec la délicatesse et la droiture d'un honnête homme :

— Mademoiselle Marcelle, petite j'ai aimé Marie-Louise, grande je l'ai aussi aimée. Et puis, j'ai quitté le Bourbonnais. Plus tard, quand je suis revenu, je l'ai trouvé mariée ailleurs. Depuis lors, je ne l'ai jamais revue. Mariée, elle ne pouvait plus rien être pour moi!... Et c'est tout!

— Oii, mais au fond du cœur vous l'aimez encore?

— Je ne veux pas le savoir, et je l'aurais d'ailleurs oubliée en vous voyant, si vous n'aviez mis une sorte de malin plaisir à vous peindre à moi, sous des couleurs... uéilitaJresel matérinlistos, qui, je le veux croire, ne sont qu'un masque facile à détacher encore et à jeter dans l'eau de cet étang, si vous le voulez !...

— Où VOS carpes le croqueront! ajouta Marcelle avec un rire forcé qui couvrait des larmes.

— C'est cela ! acquiesça Jacques en riant aussi.

— A la bonne heure, vous avez ri ! Vous voilà désarmé.

Mais après le silence pendant lequel Jacques tira de l'eau délicatement la première carpe ayant répondu à l'appel de l'hameçon, Marcelle reprit :

— Ni iililitaire ni matérialiste, monsieur Jacques. J'accepterais l'accusation si je croyais la mériter. Je suis allée au-devant d'une explication, au risque de m' en tendre dire des vérités dures; mais vous vous trompez et je n'ai pas de masque. Je viens de vous le prouver; au surplus ne vous ai-je pas confessé ma jalousie? C'était, contre toutes les régies établies, vous avouer que vous no m'êtes pas indifférent... Je vais même pousser l'humilité plus loin et la sincérité aussi, en vous racontant ma vie, ce

qui ne sera pas long. Consentez-vous à l'entendre ?

— De tout mon cœur, répondit le jeune châtelain.

— Quand ma pauvre mère mourut, commença Marcelle, j'étais encore petite tille. La tante Damiret fut appelée par mon père à la remplacer... Rodolphe et moi, nous étions des enfants gâtés et indisciplinés. M"^ Damiret nous prit en horreur. Mon frère fut mis au collège et moi au couvent. Mon père n'y fit aucune objection. Il ne voyait que sa douleur et ses affaires. Nous ne lui étions plus rien I

— Vous êtes dure envers M. de Crosne objecta Jacques. Mais continuez, je vous prie. Souffrez seulement que je vous dise : « A l'âge où l'on met les enfants en pension, ils sont aussi mauvais juges de cette opportunité que

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celle dos médecines à prendre, quand ils sont malades. »

— Accordé en ce qui louche l'eau de Sedlilz et l'huile de foie de morue : mais une petite çései've quant au reste... Bref, j'étais tempétueuse. Mes institutrices me policérent. Je devins liypocrite, quitte à mè déchaîner u-n jour. L'hypocrisie est une nécessité sociale, surtout au couvent. Mais je n'y ai souscrit ([ue là, n'étant pas de force à soutenir la lutte.

— J'en appelle de celle sentence! dit Jacques d'un ton douloureux. La devise do Piousseau et do la famille de Staël est vraie partout, même au couvent : Vilain impondere vero.

— C'est justement la mienne aujourd'hui, reprit Marcello, quoique je ne sache pas le latin; mais j'en ai appris ce ({u'il faut pour comprendre ce vieil adage... Je reprends. Mon frère Rodolphe qui tout d'abord s'était destiné à l'état militaire, commettait sottises sur sottises et M. de Crosne en prenait plus

souci que de raison. La guerre et la révolution survinrent. Rodolphe renonça à Sainl- Cyr et s'engagea pour la durée de la guerre. Je me réjouis de le voir en uniforme, tout en me désolant des risques si grands qu'il allait courir. Il partit pour l'armée de la Loire. Quant à moi, je fus transférée à Bourges, dans la succursale du Sacré-Cœur, où je ne devais pas demeurer longtemps, car peu de semaines après, les jeunes filles furent rendues à leurs familles. Je rentrai sous la loi de la tante Damiret. Nous iious étions réfugiés à Tours. Mon père passait sa vie au milieu des anxiétés de la place publique. Ma tante maudissait un état de choses qui troublait ses habitudes. Il n'y a rien d'égoïste comme ces vieilles filles, et ma tante en était une, n'ayant été mariée que peu de temps. Plutôt casanière que dévole, elle allait aux offices et m'y conduisait : mais elle fuyait les messes en musique, parce que la musique fait trop de bruit, et les sermons des prédicateurs célèbres, parce qu'ils sont trop longs.

Il est vrai qu'alors des émotions d'autre sorte, et des plus palpitantes, ne manquaient pas... Puis, la guerre et la Commune terminées, Rodolphe las de la vie militaire donna sa démission, bien que sa récente promotion au grade de lieutenant eût pu faire espérer pour lui un brillant avenir. Il revint vivre auprès de nous, et dès lors commença pour nous une existence grise, monotone, insupportable... La gaîté ne luisait pas plus sous notre toit que le soleil dans nos fenêtres de la rue de l'Université. Celait une vie au pôle Nord . . . Une étrange évolution s'était en même temps produite chez mon frère. De bruyant et dissipé qu'il était avant la guerre, il était devenu tout à coup silencieux, taciturne, rangé. Cela ne rendait pas la maison plus pimpante. M. de Crosne était au comble de la joie de voir Rodolphe redevenu sage. Je cherchai ailleurs un aliment à l'activité qui me dévorait : je me mis à lire nuit et jour. Je lisais, le jour, les livres permis et, la nuit, ceux qui ne l'étaient pas.

— Lesquels? demanda Jacques de Valigny.

— J'étais sûre de vous horripiler, s'écria gaîraent Marcelle. Les classiques, monsieur, rien que les classiques ; mais il y en a, dans le nombre, qui ne me paraissent pas mériter positivement ce nom, si dans les livres classiques il ne doit pas être question de l'amour. Après tout, la question est difficile. Certains livres de Montesquieu sont moins bienséants que VAmour de M. Michelet, n'est-ce pas? Mon père, depuis sa démission, n'avait plus songé qu'à la confection de ses ouvrages de jui'isprudence. Il avait, dans ce but, amoncelé des extraits, des notes de toute espèce, mais il s'agissait de tailler et d'asssembler en édifice cet énorme butin. Tout le dérangeait à Paris; la nécessité de sortir de son cabinet pour donner aux domestiques le temps de balayer, l'invasion accidentelle d'un vitrier ou d'un ramoneur le mettait sur les épines. Il conçut le dessein de nous exiler tous, pour concilier la différence de nos goûts... Tandis que Rodolphe, qui venait de s'éprendre d'une

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belle ardeur pour l'agricullure, serait aux champs, je formerais à la campagne, sous les auspices de M'"* Damiret, des relations de voisinage, qui m'affranchiraient un peu de sa tutelle. Enfin M, de Crosne envahirait deux, trois pièces de notre habitation, plus vastes que celles de Paris, avec ses paperasses étalées sur une douzaine de tables; il pourrait enfin travailler à sa guise, c'esl-à-dire au sein d'une respectable poussière!

Jacques de Valigny était rêveur en écoutant les doléances de Marcelle. Ce qu'il y avait à répondre était si difficile à dire qu'il hésitait à reprendre la parole ; mais Marcelle l'y contraignit par ces mots :

— La cause est entendue, n'est-ce pas, monsieur du tribunal? Maintenant vous allez prononcer votre sentence sur le crime de celte petite Marcelle de Grôsne convaincue, de son aveu, d'aimer à rire, à bouger, et même à danser... à dix-huit ans...

— Ce n'est pas là ce que vous reprocherait mon cœur, s'il vous reprochait quelque chose,

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dit Jacques. A votre âge, il y a place pour un peu de frivolité. Mais ce qui me surprend, c'est que jamais vous n'ayez deviné le caractère de M. de Grôsne. Dépeint par vous, sa fdle, on ne le voit pas, 11 est un étranger pour vous. Depuis si peu de jours que je le connais, je l'ai jugé tout autrement. Ce qui domine en lui c'est une sorte de jeunesse, d'effervescence longtemps contenue soit par des obligations de force majeure, soit par des chagrins que vous n'avez pas su partager. Vous ne vous êtes associée à lui en rien. Vous n'étiez pas là, quand il a pleuré votre mère. Vous lui en avez voulu de ne pas la pleurer toujours, quand vous-même n'y songiez plus. Vous ne lui pardonnez pas de s'adonner à des travaux intéressants qui l'absorbent. Vous auriez trouvé M. de Crosne adorable, s'il avait passé sa vie à vous promener et à vous conduire dans le monde. Croyez-vous toutefois qu'il ne se préoccupait point de votre bonheur? 11 ne songe qu'à cela et son voyage en est pour moi la preuve.

Mais avant tout, pour comprendre votre père, il faudrait l'aimer... Vous frondez agréablement ! Vous avez de l'esprit, beaucoup d'esprit! C'est peut-être seulement un peu plus de maturité qui vous manque... Je vous fais un sermon, mais je ferais mieux de m'occuper de moi-même... Pardonnez-moi une franchise dont vous m'avez donné l'exemple... Ce n'est pas votre sincérité que je blâme, c'est votre manière de voir qui m'effraie pour votre bonheur...

— Vous m'impressionnez en me parlant de mon indifférence pour les sentiments secrets de mon père, répondit Marcelle, dont les yeux s'étaient remplis de larmes. Si j'ai mal vu jusqu'ici, je ne demande qu'à mieux voir. Vous m'ouvrez, par vos sévères paroles, un monde inconnu. Je m'y attendais, en vous abordant comme je l'ai fait. Je voulais être grondée par vous, sans m'en rendre bien compte. Mais de quoi me servirait-il désormais, en m'amendant, de vous plaire? Cela n'irait jamais jusqu'à vous charmer! N'y

aura-l-il pas toujours entre nous deux, une tierce personne, un spectre charmant, celui de Marie-Louise veuve?... Mais vous palissez, Jacques? Qu'avez- vous donc? Répondez, je vous prie!...

— Veuve? répéta Jacques, en s'appuyant des deux mains au bord de la nacelle. D'où le savez-vous? En êtes-vous bien sûre?

— Parfaitement sûre! répondit la jeune fille confuse et attristée.

La très touchante intimité que Jacques presque enfant avait eue avec Marie-Louise Verchères s'était soutenue en dépit des séparations résultant des absences et des études du jeune châtelain et à la faveur de ses séjours passagers à Avreuil.

Le mariage de Marie-Louise avait été le moyen de mettre un terme à une liaison qui ne pouvait avoir de suites. Verchères l'avait adopté avec empressement.

AL de Valiççnv avait salué celte union comme une délivrance. C'était même dans cette circonstance douloureuse pour les jeunes gens, que les deux pères avaient appris à s'estimer. ALais Verchères avait

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pleuré toul bas une nécessité qui brisait le cœur de sa fille. La mort presque soudaine de son gendre, qui s'appelait Ghabagnot et qui était agent voyer, replaçait Marie-Louise libre en face de son ancienne affection pour Jacques, et renouvelait tous les périls.

Aussi Verchères avait-il tenu le veuvage de sa fille secret pour les propriétaires d'Avreuil, qui rapprirent seulement par la voix publique et qui n'en parlèrent point à leur fils.

Cependant, sans la présence à Avreuil d'hôtes parisians qui prenaient à Jacques de Valigny tout son temps, il se serait assurément présenté à celui-ci, dans ses excursions à gauche et à droite, quelque bavard, curieux de l'informer de la mort de Ghabagnot, rien que pour voir quel accueil il y ferait.

Marcelle, autour de laquelle il n'existait pas, comme autour de Jacques, une sorte de cordon sanitaire, préservatif des nouvelles intempestives, surprit une allusion à ce décès dans le bavardage d'une servante.

C'est ainsi qu'elle sut ce que l'on cachait à Jacques; elle le lui dit sans se douter qu'il l'ignorait et fut consternée de la révolution que lui causait cette nouvelle.

Pour un homme ayant les principes religieux de Jacques, Marie-Louise épouse était Marie-Louise morte ; mais Marie-Louise veuve était Marie-Louise ressuscitée.

Marcelle fut si effrayée de l'altération des traits de son compagnon, qu'elle saisit les rames et manœuvra pour regagner la rive.

— ^ Pardon, mademoiselle, fit Jacques, comme le bateau allait toucher la terre, je me suis senti un éblouissement. La faim sans doute.... ou le grand soleil...

— Non, répondit Marcelle, mais c'est ce dont j'ai eu la sotlise de vous parler!

Le jeune homme ramassa la corbeille où il avait déposé sa pêche, descendit sur la berge, assujettit la nacelle et gravit la pente de l'étang, sans parler.

Marcelle le suivait, l'œil à terre.

En cet instant résonna la cloche qui con-

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viait au déjeuner les hôtes d'Avreuil. Jacques souhaitait d'être seul. Le cœur lui battait trop fort.

— Serait-ce abuser de vos jolies mains, dit-il à Marcelle, que de vous confier l'anse de ce panier jusqu'à la maison? Je vais vous y rejoindre.

— Volontiers, répondit la jeune fille. Tenez, voici un petit carnet, que vous avez bissé tomber dans la barque, en vous baissant.

Jacques regarda le carnet.

— Oh! merci! fit-il en saisissant l'objet perdu, et l'enfouissant dans sa poche.

Marcelle s'enfuit avec la corbeille, tandis que Jacques prenait, pour rentrer^ un sentier plus long.

Avant toutes choses, le compagnon d'enfance de Marie-Louise voulait se recueillir; il se demandait si, par la mort de l'agent voyer, la jeune femme lui était vraiment rendue. Elle avait appartenu à un rustre. Eût-elle appartenu à un grand seigneur, elle n'en était pas moins profanée pour lui! Le

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cœur de certains hommes est ainsi fait, qu'il sera éternellement froissé de ces sortes de partages. La différence est moindre qu'on ne l'imagine entre la femme infidèle et la veuve qui se remarie, bien que, dans le dernier cas, il n'y ait nulle atteinte portée à la morale officielle. C'est peut-être pour cette raisou, toute sentimentale, que la religion chrétienne, à son origine, interdisait à la veuve de se remarier. Il est vrai qu'à ce compte, et vu les sentiments qui avaient uni Marie-Louise à Jacques, c'est le mariage avec Chabagnot qui pouvait être considéré comme un adultère.

Sans alambiquer sur ces points obscurs, Jacques se représentait Marie-Louise libre, mais sortant des bras d'un autre homme, et il se demandait s'il pouvait encore l'aimer. Il l'aimait à n'en pas douter, mais il souffrait. Sa conduite lui semblait bien toute tracée par le respect dû aux vœux de sa famille ; mais il n'y avait souscrit que par force majeure; il avait ignoré le projet de mariage de Marie-

Louise jusqu'au dernier moment. Quand il avait, dans un transport de colère, voulu enlever la jeune fille et s'enfuir avec elle, les bans étaient publiés et les choses en étaient à ce point que même une extravagance n'était plus possible. Jacques s'était soumis sans se résigner...

C'est depuis ce moment que M""® de Valigny avait concentré sur son fils un redoublement de sollicitude. Elle avait douté, des mois entiers, de l'utilité du devoir accompli. Souvent, elle maudissait le sentiment qui lui avait commandé d'empêcher le mariage du futur baron de Valigny avec la fille de l'épicier Yerchères, et il avait fallu la haute raison, les exhortations tendres de M. de Yalignv pour la consoler de ce regret dicté, par la tendresse aveugle, à une mère d'une sensibilité trop vive.

Au demeurant Jacques n'avait pas assisté à ces luttes mentales de ses parents. Il n'avait point connu les doutes rétrospectifs de sa mère, qui n'auraient pu qu'accroître

les siens! Et, le travail aidant, le sentiment du devoir et le culte de la famille avaient jeté à la longue, sur ces déchirements, un manteau d'oubli.

Demeuré seul avec sa douleur, Jacques, sans regarder Marcelle, qui s'éloignait, s'assit un moment sur la mousse épaisse d'un chêne séculaire, et il y resta le front caché dans son mouchoir.

Entui il se releva, en murmurant encore :

— Elle est veuve et je l'aime !

Il assista au déjeuner d'un front qu'il s'était commandé riant et qu'il parvint à présenter tel à sa famille et à ses hôtes.

Marcelle, fort troublée aussi, Timita. Elle avait commis une imprudence en révélant à Jacques ce qu'il aurait dû toujours, dans l'intérêt même de Marcelle, ignorer!

M'^'^Damiret, qui n'était naturellement pas à la question, imagina que les deux jeunes gens avaient simplement flirté sur la pièce d'eau.

A l'issue du repas, Marcelle sortit avec sa

tante et son frère, pour retourner à la Dague, et elle, de son côté, dut subir un interrogatoire en règle de sa tante sur son rendez-vous du matin.

Jacques sauta à cheval sous le premier prétexte venu et vola à Couleuvre. Il voulait se faire parler, par n'importe qui, de la mort de Ghabagnot, sans questionner pourtant personne. Tout le monde à Couleuvre devait savoir que Marie-Louise était veuve et depuis quand !

Il croisa en chemin Verchères, en habit^ des dimanches, quoi que ce fût un jour ouvrable. Le dessinateur était accompagné d'un personnage inconnu, à figure chafouine, dont il écoutait les paroles avec un mélange d'étonnement et d'apparente impassibilité. Jacques ne sut si Verchères écoutait par politesse un hâbleur, ou s'il entendait un récit palpitant, en maîtrisant une émotion.

Ces deux hommes marchaient lentement sans but apparent, et comme s'ils eussent voulu simplement se trouver seul à seul.

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A l'aspect de Jacques à cheval, Verchères salua, sans lever les yeux sur lui. Le cavalier remarqua que le chapeau de Verchères était entouré d'un crêpe. Il lui rendit avec respect son salut. N'était-ce pas le deuil de Ghabagnot que Verchères portait?

L'acolyte du dessinateur paraissait appartenir à la catégorie des gens d'affaires; mais il était étranger. Son costume était trop noir et trop citadin pour la vie rurale. Ils s'engagèrent dans une trnînc (un mot du pays c[ui signifie sentier tracé par les bouviers à travers champs), et ils continuèrent à pas lents, s'arrètant parfois.

Sûr de ne pas renconlrer Verchères à la boutique, mais d'y trouver sa femme, Jacques s'arrêta bien ostensiblement à la porte du petit bazar et il demanda par la porte ouverte, mais sans descendre de cheval, si M™° Verchères avait reçu une balle de café qu'elle attendait.

^jme Verchères apparut; elle n'était pas positivement en deuil, mais les gens de la

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campagne ne sont pas très scrupuleux sur ce point.

Jacques faisait volontiers les commissions de sa mère, avec la simplicité et la bonne griàce des gens dévoués.

^^me "\^erchères, qui approvisionnait depuis quinze ans le château d'Avreuil, mais qui ne voyait point M. de Valigny fils depuis le mariage de Marie-Louise, se troubla un peu ; elle répondit en montrant un gros sac de sparterie :

— Le voici justement arrivé!

— Bien! dit Jacques. Ma mère pourra donc en faire prendre ; nous allions en manquer. A propos, je vais à Moulins. Avezvousdes commissions pour Moulins?

Cela se dit et se fait tout familièrement dans une contrée privée de chemin de fer; mais dans la bouche de Jacques, cela signifiait pour la mère : « N'avez-vous rien à faire dire à votre lîUe? » Or jamais Jacques ne l'avait visitée à Moulins, où la jeune femme tenait un maorasin de modes assez bien acha-

lande, rue d'Alger, au coin du Cours de la Préfecture.

— Mais alors, pensa M""* Verchères, M. Jacques ne manquera pas d'apprendre le veuvage de ma fille, s'il ne le sait déjà. Peut-être ne va-t-il à Moulins que dans la pensée de la retrouver veuve et libre... Que répondre? Par bonheur, Marie- Louise n'est justement pas à Moulins...

Elle hésita, puis, tout haut :

— Non, monsieur, répondit-elle avec embarras; je vous remercie, je n'ai pas de commissions...

— J'y verrai pourtant votre gendre, riposta le cavalier avec une feinte étourderie,et résolu à faire parler son interlocutrice. J'ai affaire à lui pour un tracé de route.

— Mon gendre?. . . balbutia la pauvre femme. Mais il lui fut impossible d'achever; elle s'affaissa.

Jacques, effrayé et contrit de son imprudence, sauta à bas de son cheval, pour aller à elle et la relever.

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Au même inslant, Marie-Louise parut au fond de la boutique. Elle était en grand deuil. Elle étaya le buste de sa mère sans oser regarder son ami; mais ses mains touchaient les mains de Jacques, soutenant, elles aussi, W" Verchères. Ce fut un choc prodigieux, pour tous trois, que celte rencontre.

La veille au soir, la jeune femme était arrivée à Couleuvre, de nuit et se cachant. Elle n'était là pour personne que pour son père et sa mère. Nul ne l'avait aperçue. Elle devait repartir pareillement, incognito. Enfermée dans l'arrière-boutique, lorsque Jacques avait paru à cheval, elle n'avait perdu ni un mot ni un geste du jeune homme, grâce à un petit carreau dissimulé derrière des bocaux de vanille et de sucres d'orge. Voir et entendre Jacques, après une séparation de deux ans, était pour Marie-Louise une amère volupté.

— Vous m'aviez caché votre présence comme votre deuil! lui dit le jeune homme,

MA1{(JELLI-: Gi

dès que M'"° Verclières eut repris couleur.

Alors seulement Marie-Louise regarda Jacques.

Elle fil — comme si elle était muette — le geste de l'impuissance désespérée, leva les yeux vers le ciel et s'enfuit.

Jacques se sentit de trop dans cette maison d'où le respect des convenances l'avait banni depuis deux ans et d'où le mutisme de Marie-Louise semblait le bannir de nouveau.

Il s'éloio:nait à reorret. et il venait de saisir les rênes et la crinière de son cheval, pour sauter en selle, quand Marie-Louise reparut sous la baie delà porte, par où elle venait de fuir, et dit au châtelain d'une voix contenue :

— Monsieur Jacques, au nom de notre vieille amitié, ne dites, je vous prie, à personne que vous m'avez rencontrée ici. Ce n'est que pour papa et pour maman que je suis à Couleuvre.

— Il sera fait selon votre désir, Marie- Louise, comptez sur moi !

Ils étaient si émus tous deux que, ne sa-

chant comment prolonger cet entretien, et ne pouvant le finir sur une note indifférente et froide, ils s'envoyèrent mutuellement l'œillade la plus brûlante et le plus tendre des baisers. La nature reprenait soudainement ses droits...

Du fond de la petite boutique maternelle, Marie-Louise suivit du regard le cavalier jusqu'au tournant du chemin. Quant à lui, redoutant le sournois espionnage des provinciaux, il ne se retourna qu'une fois, en arrivant au coude de la route; mais, à pareille distance, la maison Verchêres n'était plus qu'une silhouette trouée, par les fenêtres de l'unique étage, de quelques touches sombres. Personne devant la porte. Le pain de sucre en tôle et la couronne de chandelles en bois, qui composaient l'enseigne de l'épicerie, animaient seuls, d'une tache bleue et d'une hachure blanche, le mur gris de la maisonnette au grand toit, où semblaient devoir vivre et mourir ces naufragés que Jacques avait toujours aimés.

L'après-midi de ce jour-là, après le dîner, que les gens du peuple bourbonnais prennent encore à deux heures, Verchères, son acolyte et les deux femmes, demeurés à table jusqu'à trois heures et demie, quoiqu'à trois heures eût retenti la cloche de la fabrique, devisaient de choses banales, en achevant de prendre le café. Des flacons multicolores égayaient la nappe blanche à liteaux rouges. Verchères, qui avait paru à sa famille plus méditatif et plus soucieux que de coutume, depuis le commencement du repas, prit enfin son parti et dit tout à coup à Marie-Louise :

— Je ne puis, ma fdle, te laisser ignorer plus longtemps la circonstance extraordi-

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naire qui m'a mis en présence de monsieur. M. Gabin est un homme d'affaires. Il s'occupe des successions tombées en déshérence. On appelle ainsi les successions ouvertes dont on ne connail pas les héritiers. Mon père, sentant approcher sa fin, s'est souvenu du pauvre enfant que j'étais... et il m'a légué une fortune. Il y avait un testament. Les magistrats l'ont ouvert. J'y étais mentionné comme habitant Paris. A Paris, il y a des personnes du nom de Verchères, mais qui n'ont rien de commun avec moi. Bref, il s'agissait de la succession du graveur Villeroy mon père, qui ne m'avait pas reconnu, mais qui était devenu riche par une application de l'électricité à la gravure. Il a fallu du temps pour que M. Gabin me dénichât à Couleuvre. Il y est parvenu, comme tu vois. Il est ici pour vérifier mon identité et me faire des propositions relatives au règlement de mes affaires... Si je m'arrange avec M. Gabin, nous serons dans l'aisance et nous n'aurons plus besoin de travailler.

A cette déclaration de son père, Marie- Louise fut plutôt surprise qu'éblouie. Etre dans l'aisance lui semblait trop beau pour des gens, qui, comme les Verchères, n'avaient pcis de chance !

Quant à M""" Verchères, elle connaissait sans doute aussi bien que son mari lui-même les détails de l'alTaire, car elle ne manifesta aucun étonnement en l'écoutant parler. Seulement elle suivait le reflet des paroles de Verchères sur le visage de Marie-Louise.

— Combien nous coûtera la revendication de cet héritage inattendu? demanda la jeune femme à son père, avant tout autre chose; car elle n'était pas la fille de Verchères pour rien.

Elle se défiait par instinct des faveurs de la fortune !

M. Gabin vil dans la question de Marie- Louise l'indice d'une femme intéressée, comme le sont tous les besogneux, et cherchant le moyen de couper l'herbe sous le pied à l'intermédiaire.

Aussi, pour l'empêcher de s'égarer clans cette voie, il lui dit à son tour :

— Comprenez bien la situation, madame.

Une succession en déshérence est une sorte de dépôt, qui ne fait retour à l'État qu'au bout de trente ans. S'il se présente, dans ce délai, un ayant droit sérieux, l'État est obligé de restituer ce dont il n'avait que la possession provisoire. Mais il faut d'abprd que l'ayant droit sache qu'il a des droits! Sans l'intermédiaire, vous ignoreriez votre aubaine; enfin en vous révélant le secret qui vous intéresse, cet intermédiaire a déjà pris ses sûretés; j'ai les miennes. Ce sont les lettres que j'ai échangées dès l'origine avec M. Verchères. Par elles, il s'est constitué mon débiteur de trente-trois pour cent, s'il donne cours à la revendication...

— C'est cher, trente-trois pour cent, dit M"'* Verchères, mais, comme vous avez déjà la parole de mon mari, c'est une chose conclue ! Vous pourriez brûler ses lettres. M. Verchères est honnête homme !

— Je l'ai jugé tel, en le voyant, madame, et mieux encore en causant avec lui, répondit M. Gabin, qui se piquait à bon droit de connaître les hommes.

La pensée de Marie-Louise était à une grande distance de ces considérations financières; car le premier mot qu'elle articula ensuite fut cette simple question faite à M. Gabin :

— Est-ce que la succession était déjà ouverte il y a deux ans?

— Il y en a deux et demi! répondit Gabin, puisqu'il y a ce temps-là que M. Villeroy est mort.

M. et M"" Yerchères avaient déjà saisi la pensée de la pauvre Marie-Louise. Il y avait juste deux ans qu'elle avait épousé Chabagnot!..

Aussi parut-elle plus accablée de cette nouvelle. Que faire d'une si tardive fortune? Cependant, cessant de songer à elle-même :

— Eh bien, reprit-elle, c'est la richesse et, par conséquent, la possibilité pour toi, papa.

de suivre les goûts d'artiste, de voyager, d'al 1er aux eaux, ainsi que le médecin l'avait recommandé; pour maman de prendre une bonne et de fermer boutique; pour Laurent de suivre une carrière!... C'est donc du bonheur, et il faut en remercier Dieu.

Mais l'agent d'affaires, qui était fin comme l'ambre, avait entrevu dans la question de dates soulevée par Marie, le regret d'une alliance, qui lui avait été sans doute imposée par la misère, et il ajouta presque gaîment :

— Rien n'empêchera désormais madame, qui est veuve, d'épouser en secondes noces le marquis de Garabas en personne !

— Je ne songe point à cela, monsieur; je songe seulement que, désormais, je pourrai rester auprès de ma mère. Ce sont deux ans de bonheur que j'ai perdus! Voilà tout!

— Eh bien, répondit M. Gabin, l'aisance prolongera de dix ans votre vie à tous ! Maintenant, si nous sommes tous d'accord, il s'agit de régler à l'avance et par écrit tout ce qui regarde l'action judiciaire que je vais suivre

à Paris, sans retard, afin de réaliser, en espèces sonnantes ayant cours et en billets de banque, à votre profit et au mien, cette jolie petite succession !

Gabin, en songeant au profit qu'il allait faire, se pourléchait les lèvres, avec une volupté féline.

Aussitôt, avec l'assistance de M. Verchères, on se procura du papier timbré, et M. Gabin, ayant arboré une paire de lunettes vertes, se mit à griffonner avec une sage lenteur.

Cependant, Verchères relisait les pièces que Gabin avait apportées avec lui, et méditait surtout les termes du testament, y cherchant quelque trace d'un regret de feu son père, de s'être privé pendant une quarantaine d'années de la tendresse d'un fils...

Quant à M""* Verchères, elle regardait travailler M. Gabin, tout en faisant le guet, par le petit judas, pour aller au comptoir à l'appel des pratiques.

Et Marie-Louise tricotait un bas comme aux jours de son adolescence, en se rappe-

lant les charmants détails de sa vie d'alors et les épreuves cruelles qu'elle avait traversées depuis.

Elle attendait que M. Gabin fût parti, pour raconter Tincursion inattendue de Jacques, entrevu le matin de ce même jour sur la route de Couleuvre, par Yerchères, et pour connaître enfin le chiffre de cette fortune sur lequel ni Yerchères ni Gabin ne s'étaient expliqués devant elle.

En demandant à Jacques la promesse de ne pas révéler sa présence à Couleuvre, Marie-Louise avait été fidèle à la volonté exprimée par son père, comme aussi à la crainte de recevoir des visites de condoléances à l'occasion de son veuvage. Elle n'avait, à proprement parler, éprouvé jamais ni amour ni haine pour Chabagnot. C'était un brave garçon, dans le sens le plus effacé du terme. La vie de café et le travail obligatoire se partageaient son existence.

Il avait toutes les trivialités de sa caste et de son emploi. Une fille de village ordinaire

se serait fort bien accordée avec lui. Ce que Marie-Louise lui reprochait en. secret était justement ce dont elle ne pouvait se plaindre à lui; il n'y eût rien compris. Elle aurait passé, dans son esprit, pour une mijaurée et une prude. Il était impie à la façon de ses pareils, buveur sans excès, dur sans méchanceté, vantard sans réel orgueil. Il n'avait, en somme, d'autre tort que d'avoir épousé une fille d'artiste, mais d'un artiste qui n'aurait pas osé revendiquer cette qualité, vu l'humilité de ses fonctions. Dans les relations assez rares qu'il avait avec son beau-père, il le trouvait plutôt ennuyeux par son mutisme que supérieur à lui par ses connaissances et par la délicatesse de ses sentiments.

Verchères était un bien brave homme qu'il ne recherchait point. M""' Verchères, plus vulgaire et assez loquace en sa qualité de commerçante^ plaisait davantage à Ghabagnot. Quand ses tournées l'amenaient dans le canton de Lurcy, il trouvait toujours sur

le comptoir de l'épicerie Verclières, un grand petit verre... cassis, fine Champagne, kummel, ou parfait amour. Cela le bottait et ainsi du reste.

Une pleurésie l'enleva. Marie- Louise lui prodigua les meilleurs soins jusqu'à sa dernière heure. Elle le pleura, en songeant qu'il mourait jeune; mais elle ne pleura point d'être séparée de lui.

^jme Yerchères n'aurait pas été une fille du peuple, si la grande nouvelle donnée par son mari, avec la tranquillité songeuse d'un philosophe, ne lui avait porté à la tête.

Celui qui a été riche, et qui cesse de l'être, ne fait que rentrer chez lui, quand il le redevient: il retrouve une maison connue! Celui qui n'a jamais cohabité avec la fortune, mais dont la fibre est aristocratique, et qui admet d'autres supériorités sociales que les finances, n'éprouve point, à la vue d'un trésor, les palpitations tumultueuses d'un croquant prenant l'opulence pour le paradis terrestre. MaisTépicière de Couleuvre vit, dans l'émis-

saire Gabin, un de ces messagers celesles^ qui entraient chez les patriarches, porteurs de raUiance divine.

Ce fut, pour elle, une sorte d'asphyxie par les fleurs! Elle commença par être malade, de se sentir riche, et, quand elle revint à la santé, elle songea à venger Marie-Louise des mépris de la famille de Valigny. Elle rêva, sans en convenir vis-à-vis de Verchères, d'amener M. de Yaligny à solliciler la main de la veuve Ghabagnot pour son tils unique. Elle se voyait châtelaine à son tour et grande propriétaire, accueillant les hommages des prétendants avec réserve, par un mélange de malice et de dignité! Elle connaissait le chiffre de sa fortune, si Marie-Louise et Laurent ne s'en doutaient pas même encore .

Elle commença par proposer à son mari d'acheter la fabrique de porcelaine où il travaillait.

— La fabrique! s'écria Verchères. Il y a trente ans que mon patron gère la sienne

avec toute la prudence possible, et il s'y est endetté !

— Des biens-fonds, alors! reprit l'épicière. Avec la terre on a toujours de quoi vivre!

— C'est en effet un placement sûr. Mais qui nous dit que Laurent aimera cela ? Les rentes sur l'État rapportent davantage. Pour mon goût, j'aimerais mieux me faire enfin graveur, comme l'était mon père, relever son nom en faisant ce qu'il faisait : les gravures d'après les tableaux renommés; dans ce but retourner à Paris, au milieu des musées, des chefs-d'œuvre; vivre de la vie des artistes sérieux et sages, et léguer ainsi quelque chose de plus que des écus à nos chers enfants...

— Tu ne serais pas empêché de graver des tableaux parce que tu serais propriétaire de la Dague ! Six mois de l'année en Bourbonnais, six mois à Paris.

— Acheter la Dague !

Verchères laissa avec cette exclamation s'exhaler un demi-éclat de rire.

— Pourquoi ris-tu? demanda la femme un peu vexée. Tu en as le moyen 1

— On me rirait au nez, si je faisais cela. J'aime mieux prendre les devants en riant moi-même.

— C'est la modestie qui t'a perdu, toi, mon pauvre Hyacinthe ! Tu as toujours eu l'air de douter ! Ce n'est pas la peine d'être aussi distingué et aussi instruit que tu l'es! Essaie, maintenant que nous sommes tirés d'affaire, détenir ton rancf, et tout le monde te saluera chapeau bas! N'ai-je pas raison?

L'ambition de Verchères n'était pas tournée de ce côté. Il rêvait de louer un beau petit appartement au quai Bourbon ou au quai de Gesvres.

En imagination, il revoyait déjà sa chère galerie du Louvre. Il redevenait copropriétaire des Noces de Cnna, de Paul Véronèse; de la Descente de croix, de Jouvenet; du Zéphyr, de Prudhon , de la Sœui', de Piembrand. Il revoyait ses antiques!

Quant à la pensée de marier Marie-Louise

lu MARCELLE

veuve à Jacques de Valigny, il ne s'y attachait pas plus qu'à l'idée de lui faire épouser le Dauphin de France.

Gabin une t'ois parti, Verchères, qui se souvenait du temps où il dinail à son atelier avec vingt centimes de pommes de terre frites, ne se hâta pas d'informer Laurent, encore sous les drapeaux, que le jeune militaire était passé en quelques heures de zéro franc zéro centime à l'état de rentier. Il craignait que son lils n'en devînt un peu fou, ou que ses camarades ne le missent à contribution.

Finalement Laurent, enfant du peuple, habitué aux privations, s'était contenté jusque-là de la gamelle et des souliers du gouvernement. Verchères attendit la fin du service mihtaire pour initier son fils aux dangers de la fortune, en même temps qu'à la fortune elle-même.

11 fut réservé même avec sa fille, ajournant l'estimation de sa fortune, au moment où la liquidation serait achevée.

Mais il ne pouvait disconvenir de l'espèce de mirage qui lui causait la vue de la Dague. C4laude Lorrain et Poussin n'en auraient pas dédaigné les sites. Le sol riche de ce beau domaine promettait un fermage suffisant pour permettre à Verchères non seulement de vivre à son aise, mais d'économiser. Trois mille francs n'avaient-ils pas jusque-là suffi à ses besoins et à ceux de sa famille? Qu'importait le qucn dirn-t-on?

D'ailleurs Verchères ne passerait dans l'Allier que les beaux jours de l'année. Il emmènerait sa famille à Paris, pour reprendre la carrière de son choix. Marie-Louise y trouverait de nombreuses distractions. Jacques serait sans doute marié, quand les Verchères reverraient la Dague... et Marie- Louise, de son côté, ne resterait pas veuve, ayant désormais ce qu'il fallait pour s'établir à son gré et à son goût.

Que faire, cependant? La date de l'adjudication était prochaine. Jacques d'un côté, Marie-Louise de l'autre ne seraient pas ma-

ries d'ici-là. Libres tous deux, ils ne pouvaient sans danger rester en présence. Verchères devait renvoyer sa fille à Moulins, puisqu'elle y avait des affaires; mais il ne pouvait l'y laisser que fort peu de temps. Une veuve de vingt-deux ans, dans une ville de garnison, aurait fait étrange figure!...

L'homme de sens écarta donc d'abord, comme intempestive, l'idée d'acheter la Dague. Il résolut d'attendre que la position fût nette et claire, pour se lancer dans une affaire nouvelle. Il accompagna simplement sa fille à Moulins et y passa quelques jours pour l'aider à liquider les affaires de son magasin de modes.

Pendant cette absence, la cervelle de la pauvre M""' Verchères, demeurée seule dans sa boutique d'épicerie, continua à fermenter.

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