DES
GUITTARDS
Au commencement du siècle, en 1810, existait encore dans le fond de l'Auvergne, à une lieue de la ville de Thiers, une colonie de paysans, issue d'une même famille, — les Guittards, — qui depuis un temps immémorial n'avait jamais connu, pour toutes lois, que ses traditions.
A rebours des compagnies puissantes, des ordres religieux, des dynasties de Mirzas, de Pharaons et de califes, cette obscure fourmilière avait traversé, calme et laborieuse,
les invasions du moyen âge, les guerres fanatiques de la Renaissance, les luttes de la Révolution, — courant au point menacé comme le castor à la trouée qui entame son humble digue, et ne gardant de son passé, avec ses souvenirs d'heureuse médiocrité, que deux trophées :
L'épée sanglante qu'elle arracha des mains de ce farouche lieutenant du baron des Adrets qui s'appelait Merle, et qui rôda trop près des meules du clan des Guittards ;
Le ceinturon aux armes de France dont l'avant-dernier chef du Ghanteau porta les fleurs de lys sous sa chemise plutôt que d'abandonner l'antique relique aux mains profanes des hommes de la Terreur,
Le clan des Guittards devait d'avoir conservé son autonomie à mille ans d'obéissance au Monistre (chef de famille), d'abnégation pour le service commun, d'efforts soutenus pour maintenir et améliorer l'ordre établi.
Par une belle après-midi d'octobre, un dimanche, les routes qui conduisaient au
Chanteau des Pignons, chef-lieu de la communauté, étaient sillonnées de paysans.
Les membres du clan, parsoniers et parsonières, marchaient par petits groupes.
Le type de ces Auvergnats de race pure, robustes et grands, dont le visage carré était uniformément encadré de cheveux roux, rappelait celui des anciens Gaëls. Les hommes en jaquette longue et en larges pantalons de laine blanche avec le col et les poignets de leur chemise bordés de bleu, portaient le vaste feutre noir à ailes rondes, serti d'un ruban ; les femmes étaient vêtues de la même robe de laine bleu clair relevée par derrière jusqu'à la taille par une forte agrafe et ornée de brassières en pièces brodées descendant jusqu'au coude.
Il y avait ce jour-là grand conseil au Chanteau. On devait s'occuper de l'union des jeunes Guittards en âge d'être pourvus.
Une sévère tradition réglait le cérémonial des fiançailles.
La communauté se composait de quatre branches ayant fait des apports successifs au clan, mais des apports inégaux, source de jalousies secrètes et de récriminations possibles auxquelles la loi en vigueur dans la colonie, et appliquée d'âge en âge par le Monistre, remédiait, en combinant les mariages au bénéfice de l'égalité.
Dans ces combinaisons économiques, les affections, les prédilections, s'il en était, se trouvaient sacrifiées au bien public, et l'article mariage comportait assurément le plus épineux des devoirs que le patriarche eût à remplir.
Ces unions entre cousins avaient été l'objet d'une dispense générale de LéonX, dans une bulle octroyée expressément aux Guittards ; mais entre autres bizarreries, il arrivait souvent qu'une cousine de vingt-huit ou trente ans épousât un cousin de vingt ans.
Il n'y avait pas d'exemple qu'un parsonier jeune ou vieux ne se fût pas déclaré très satisfait du décret souverain en vertu duquel
il tirait sa carte du jeu, bonne ou mauvaise, laide ou jolie, à l'aveuglette.
Du reste, les braves Gaëls du clan des Pignons s'occupaient beaucoup Irop de sarcler, de battre en grange, de charronner et de faire de l'huile, pour avoir du temps de reste au service de fantaisies électives en matière amoureuse.
Ils tenaient des fourmis ou des Spartiates ; et lorsque l'intérêt est presque partout de nos jours l'unique motif des alliances, surtout chez les paysans, il n'était guère surprenant que par un intérêt souverain, celui de leur indivision dont ils connaissaient tout le prix, ces rudes hommes acceptassent pour compagne une quelconque des femmes honnêtes et laborieuses qui les avaient toujours assistés dans leurs travaux et qui leur portaient aux champs, dans le houtissou recouvert d'un linge, la soupe de huit heures et la réfection de midi.
Du reste, un article de la charte des Guittards prévoyait le cas d'un refus. Le rebelle
était banni de l'association et du territoire avec six cents livres et un gourdin pour toute fortune et était poussé dehors avec la redoutable formule traditionnelle :
Tu zaïi passaras pu ! (Tu n'y repasseras plus!)
La cérémonie qui allait s'accomplir faisait l'objet de toutes les conversations, et notamment d'un couple marchant le dernier sur la route, à quelque distance du reste de la compagnie.
Yseure et Gharlouis Guittard venaient d'avoir vingt ans.
— Mais enfin, que ferais-tu, Gharlouis, disait la jeune fille, si le Monistre te disait aujourd'hui : Garçon, faut épouser 7^ tsabri?
Gelle que la belle Yseure en son patois appelait la Tsabri était une Guittard delà plus laide venue, en âge d'être mariée et qui se trouvait disponible pour l'heure.
Ge surnom de Tsabri, en français la chèvre, lui venait d'un caractère rétif et d'un aspect bizarrement osseux.
A quoi Charlouis répondit tristement, en homme qui prenait l'hypothèse au sérieux, sans doute à cause de sa vraisemblance :
— Je dirais à mon père : « Je vous ai toujours bien servi, je ne vous ai jamais rien pris, et pourtant vous ne m'avez jamais fait cadeau d'une bouteille de vin : ne me donnez pas la Tsahri par force !
— Et alors, répliqua Yseure en regardant son cousin du coin de l'œil, que demanderais-tu à ton père, en lieu et en place de la Tsahri ?
— Je sais bien ce que je demanderais, dit le beau Gaël en baissant la tète. Et toi, Yseure, que lui demanderais-tu? ajouta-t-il après un silence plein de rêveries.
— ]\Joi, dit la jeune fille non moins gravement que son interlocuteur, plutôt que d'épouser un Guittard qui ne serait pas de mon goût, je demanderais mes six cents livres et la permission du père pour m'établir ailleurs...
— Alors, Yseure, je me ferais conduire à
la porte le même jour et j'entendrais prononcer sur moi la malédiction : Tu zau passaras pu !
Yseure en fut émue et, voulant vider la question :
— Ce serait bien terrible, cousin, lui ditelle à son tour; il y a pourtant au Clianteau des Pignons d'autres femmes que la Tsabri.
— Mais, répliqua le jeune paysan, Yseure partie, il n'y aurait plus au Ghanteau une seule femme pour moi.
— Là, vraiment?
— Sur mon àme, cousine!
— C'est bien terrible! répéta la jeune fdle qui avait peine à dissimuler sa joie. Depuis la création du monde, pareille chose n'est pourtant arrivée aux Pignons que deux fois !
— Bah ! fit Charlouis, les Monistres prétendent ça; mais qu'est-ce qui prouve qu'ils n'en cachent pas la moitié? J'ai peine à croire que depuis le temps du père Adam, il n'y ait eu que deux parsoniers ayant mieux aimé abandonner leur droit pour six cents
livres que d'épouser une Tsahri contre le penchant de leur cœur. D'ailleurs, il y a d'autres Chanteaux que le nôtre ; il n'y a pas que les Pignons au monde.
— Mais tu sais bien, Gliarlouis, que, dans la coutume, il est défendu de recevoir un Guittard chez les Dunand, chez les Bourgade, chez les Baritel, comme il est défendu chez les Guittards de recevoir des étrangers?
— Et qui est-ce qui parle d'aller au Ghanteau des Dunand, des Bourgade et des Baritel? Où irais-tu, toi, Yseure, en quittant les Pignons?
— Et toi, Gharlouis?
— J'irais après toi, Yseure!
— Et moi après toi, Gharlouis!
— Alors, autant dire que nous nous en irions l'un quant- et-l'autre.
— Mais que ferions-nous pour vivre?
— Moi, dit très bas le beau Gaél, je tâcherais d'entrer au service de M. de Magnol comme piqueur.
— Et moi, répondit Yseure, j'aurais
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graRd'peur de me trouver chez M. de Magnol. Quant son lils me rencontre, il me dit toujours des choses...
— Quelles choses? demanda vivement Charlouis, qui changeait de couleur.
— Ah ! j'aurais mieux fait de ne pas t'en parler, Charlouis!
— Pourquoi donc?
— Parce que...
— Parle donc, Yseure !
— Si c'était toi qui me dises de ces choseslà, ça ne me ferait approchant rien!... Mais lui!...
— Voilà qui est trop fort! murmura Charlouis en frappant de son sabot neuf les cailloux de la traîne. Ah! il te parle comme je pourrais te parler! Il n'est pas gêné M. de Magnol fds!
— Bien moins que toi, pour sûr! N'a-t-il pas voulu m'embrasser l'autre soir, comme je revenais de faire de l'herbe pour les lapins?,..
Charlouis, de rouge qu'il était, devint tout
pâle et considéra Yseure de la tête aux pieds.
— Tu l'as souffert? lui demanda-t-il d'une voix altérée.
— Ah! mais non... car j'étais la plus forte!
— Eh bien! s'écria Gharlouis, en forme de conclusion et en brandissant son bâton, qu'un n'importe qui s'avise jamais de toucher à une Guittard !
Ce furent les derniers mots de cette conversation, tenue, chemin faisant, par le couple qui fermait la marche.
La bande arrivait en ce moment au milieu des chênes et des châtaigniers séculaires à travers desquels la tête de la colonne découvrait déjà le petit village, si riant d'aspect, qu'on appelait le Chanteau des Pignons,
Le milieu était formé par une habitation vaste, au fond d'une cour immense, ilanquée d'autres maisons régulièrement alignées.
C'était la demeure du Monistre, un patriarche blanchi par l'âge, reconnaissable au ceinturon donné par le roi, à ses souliers
ferrés, et à sa montre d'argent, ornée d'une grosse chaîne.
Il se tenait devant la porte, attendant ses invités, assisté de la Monistresse, vieille aussi, mais toujours droite et dont les cheveux gris étaient relevés en chignon sous la canette blanche traditionnelle, à larges revers.
Un instant plus tard, la même table réunissait la nombreuse famille des Guittards, rangés par générations depuis le Monistre jusqu'aux marmots de cinq à dix ans, tous servis, en tant qu'hommes, par les femmes qui demeuraient debout.
Avant de s'asseoir, la colonie assemblée entendit la prière du patriarche appelant la bénédiction du ciel sur les mets rustiques, parmi lesquels figuraient ce jour-là du vin et de la viande. Tous répondirent en faisant le signe de la croix, tournés vers la niche enfumée du mur ou était placée, depuis les temps légendaires de la communauté, une statue à peine dégrossie de la Vierge.
Puis le festin commença.
Les pauvres de la contrée, hôtes envoyés ■de Dieu, eurent leur part de liesse et d'auiaine, e( la belle Yseure servit double rasade au beau Gharlouis, son cousin, pour dissiper les nuages de son front.
Après souper, on fit rapidement disparaître les reliefs du repas, et le patriarche se leva. Il s'installa dans un fauteuil de paille sous la niche de la Vierge, assura ses besicles et réclama le silence :
— M'est avis, prononça-t-il, que Gharlouis Guittard est en âge d'être marié.
D'une commune voix, il fut répondu :
— Oui, Gharlouis Guittard est en âge d'être marié.
— Gharlouis, lève-toi et avance au milieu de nous.
Et quand le jeune homme eut obéi :
— Quel est ton état, garçon? demanda le Monistre.
— Bûcheron, tondeur de moutons dans la maison, percheron et au besoin musaton!
Il tournait son chapeau clans ses mains en récitant ce chapelet, et son attitude profondément inquiète contrastait avec l'hilarité légère excitée par la nomenclature quasi rimée de ses professions.
— De quelle lignée es-tu? demanda derechef le patriarche en feuilletant un gros registre.
— Charlouis, fils de Thibault, fils d'Annel, fils de Nazaire, fils de...
— Je sais bien, fit le Monistre en l'interrompant, et là est le diable! Il n'y a que des hommes d'âge dans ta branche, et c'est la moins nombreuse. Et voici, ajouta-t-il, une autre des quatre branches où il n'y a que des femmes...
— Dans, ma branche, peïre, objecta timidement Charlouis, il y aune femme, ma cousine germaine, en âge aussi d'être pourvue...
Tous les yeux se tournèrent vers la belle Yseure, qui rougit dans son coin. Elle était haletante. Son amoureux ne l'était pas moins.
— Nous avons bien la dispense du saint-
père, reprit le Monistre ; mais on ne peut raisonnablement pas laisser s'éteindre une branche des Guittards, ce qui arriverait si celle où il n'y a que des femmes disponibles ne nous donnait plus d'enfants. Au surplus, parlez, Guittards, par rang d'âge, les premiers à ma droite. Allez!
— M'est avis, dit alors un vieux paysan, que l'opinion du Monistre est la bonne, et que des femmes à pourvoir dans cette branche, il n'y a présentement à marier que la Tsahri.
Ainsi parlait le parrain de la Tsabri.
— Je ne vois pas ça, dit un autre. J'ai une fille de quatorze ans qui sera bientôt à marier et dans la même branche. Gharlouis n'est pas majeur. Il peut attendre encore une couple d'années pour s'établir.
Cet opinant croyait bien par cette ouverture mettre Gharlouis et ses proches dans son parti.
— Ma sœur Louise, dit un troisième, toujours de la même branche, n'a pas renoncé
encore à se marier. Je ne vois pas pourquoi on ne la met pas aussi sur les rangs.
Il y avait au moins ceci de bon dans le système politique et financier des Guiltards que les frères ne craignaient pas de voir leurs sœurs s'établir.
— Quel âge a-t-elle? demanda le patriarche,
— Elle est dans ses... quarante-cinq ans!
— Si faire se peut, dit la Louise de sa place, je demande à ne pas épouser un jeunet comme Gharlouis.
La sage fille ne se souciait pas d'un époux si disputé, ni surtout aussi vif dans ses penchants.
Cependant on continua d'opiner à la ronde.
Quand la consultation fut terminée, le Monistre se leva et ôta ses lunettes pour annoncer à Gharlouis Guittard que, selon ses prévisions, il constatait que la femme à lui destinée pour le bien de la commune était la Tsabri.
Puis il lui demanda, suivant la règle éta-
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blie dans beaucoup de pays à l'égard des condamnés avant le prononcé de la sentence, s'il avait quelque observation à faire.
Charlouis répondit d'un air doucet :
— La Tsabri est une fille bien respectable, mais avant de la prendre pour femme je voudrais qu'elle fût guérie.
Le traître Gaél mettait, sans crier gare, le doigt sur la plaie.
La pauvre Tsabri était louche et légèrement bossue.
— Guérie de quoi ? demanda le patriarche pour lequel un regard à la Montmorency n'était pas un vice rédhibitoire et qui se connaissait moins en femmes qu'en chevaux.
— J'entends par là, dit Charlouis, qu'elle regarde Thiers d'un œil et Courpière de l'autre, et qu'elle a, à révérence parler, le col un peu tordu.
— Garçon! s'écria de sa place le parrain indigné de la Tsabri, tu veux railler! Il n'y a pas au Chanteau de femme mieux regardante ni plus droite!^
— C'est vrai! dit Charlouis, pardon, c'est moi qui rae trompe ! Eh bien, c'est qu'un de nous deux est trop jeune pour l'autre... et enfin, c'est que je n'aime point cette Tsabri pour femme ! . . .
— Tout me paraît dit sur ce sujet, reprit le patriarche qui redoutait les suites possibles de la trop grande franchise un peu narquoise du beau Gacl, sauf les observations que la demoiselle elle-même pourrait avoir à présenter. Ensuite on avisera par assis et levé.
Le vieux paysan présumait bien qu'au moment juste où l'on accusait un peu trop publiquement la fille d'être vieille, louche et bossue, si elle était aussi vieille, aussi louche el aussi bossue que le disait Charlouis, elle se garderait d'entrer en scène; que si, au contraire, elle se sentait capable de réfuter l'assertion rien qu'en se montrant, elle arriverait au milieu de la salle du Conseil au plus vite.
Ce fut justement ce dernier cas qui se présenta.
Du milieu des femmes qui formaient à l'extrémité de la salle un groupe considérable, demeuré debout par respect pour la délibération des Guittards, leurs seigneurs et maîtres, l'infortunée Tsabri se fit jour et s'offrit à tous les yeux.
Elle était fort bien attifée, tenait son col bien droit, avait peut-être usé d'un peu d'artifice et de balle d'avoine pour établir un équilibre apparent entre ses deux épaules; mais elle était trop émue pour lever franchement les yeux.
— Père, dit-elle au chef du Chanteau, je ne suis pas comme Charlouis que j'aime et que j'estime autant qu'il est en moi. Mais je ne voudrais pas être sa femme malgré lui, »i je ne dois pas le rendre heureux, tout en y travaillant de cœur et d'àme. Que la sainte volonté de Dieu soit faite!
Puis elle salua et rentra dans la foule des parsonières.
Cette manière de traiter la question concilia beaucoup d'esprits à la Tsahri^ beau-
coup plus que ne l'aurait fait quelque verte parole à l'adresse du détracteur de ses charmes. Au Chanteau, comme ailleurs, paraît-il, les laides mettaient à lutter, contre la défaveur de Vénus, infiniment d'art.
Les Guittards sortirent, ainsi que les deux parties intéressées.
Quand la porte fut rouverte et que les Guittards firent de nouveau irruption dans la salle des séances, le Monistre annonça que le conseil des anciens avait opiné pour le mariage de Charlouis avec la Tsahri.
Charlouis entendit sa sentence avec le calme apparent enseigné dans sa tribu par le respect de la tradition et l'habitude de la vie publique.
Il remercia, suivant l'usage, la respectable assemblée; mais il demanda que la célébration du mariage fût ajournée jusqu'à ses vingt et un ans révolus. La future appuya la motion pour ne point avoir l'air trop pressée.
On ne pouvait y faire difficulté, les ma-
riages entre mineurs n'étant admis, dans la famille des Guit tards, qu'autant que les parties contractantes en étaient aises, ce qui était, au reste, le cas ordinaire. Là où rèi^nent des mœurs austères, les mariages devancent toujours l'époque à laquelle, dans le reste du monde, on est tacitement convenu de les ajourner.
Mais, outre l'affaire Gharlouis, l'ordre du jour du conseil était chargé de questions analogues, qui se vidèrent, séance tenante, sans trop d'encombre, et la séance aurait été close d'assez bonne heure, si ce même ordre du jour n'avait porté, pour dernier article, la question du mariage de la belle Yseure Guit tard.
Si même la question avait été écartée jusqu'alors, c'était que les prétendants promettaient d'être nombreux et que l'on avait espéré, par d'autres unions, éliminer du rôle un certain nombre de jeunes parsoniers. Une fois pourvus. Dieu et le travail aidant, jamais on n'avait vu les Guittards témoigner
par aucun écart le regret de l'union contractée.
A l'appel de son nom, à l'évocation de son affaire, la jeune fille avança à la barre, muette, recueillie, respectueuse.
— Quel est ton état, fille?
— Je fais des chapelets, je tricote et je suis couturière !
— Tu es fille de Thibault, fils d'Annet, fils de Nazaire...
— Cousine germaine de Cliarlouis!... répliqua-t-elle finement.
Mais le Conseil, que la protestation du beau Gaél avait déjà fort embarrassé, ne feignit point de s'arrêter à cette considération, que d'ailleurs le consentement apparent de Charlouis à ses fiançailles avec une autre fille rendait désormais inutile.
— Eh bien, reprit le chef du Chanteau, Pierre et Claude Guittard, de la branche de feu Martin Guittard, sont du même âge, et, comme il importe peu lequel se mariera le
premier, tu as le choix, fille, entre Claude et Pierre Guittard.
Claude et Pierre Guittard étaient deux vaillants parsoniers qui se regardèrent, à l'appel de leur nom, comme des chiens de faïence. Tous deux avaient de secrètes prétentions sur la belle Ys€ure, qui, pour n'avoir jamais témoigné de préférence à l'un ni à l'autre, n'avait rendu que plus obscure la solution de l'énigme posée par le chef du Chanteau,
— Ni Claude, ni Pierre, avec votre permission, peïre ! dil résolument Yseure. J'aimerais mieux m'en aller des Pignons !
Ce vœu fit courir dans l'assemblée, et surtout chez les jeunes parsoniers, un murmure qui tenait de la colère. Yseure tressailHt, et, pour la première fois, maudit tout bas le Chanteau qui l'avait vu naître.
— Tu es mineure, fille! dit le Monistre. Et, par ainsi, tu ne peux courir le monde avant ta majorité, ni revendiquer à cette heure tes six cents livres de quote-part.
2 '4 LE CLAN DES GUITTARDf
— J'attendrai ce qu'il faut attendre, repartit Yseure; mais je n'épouserai ni Pierre ni Claude.
— Tu as donc aussi des caprices ? ne put s'empêcher de s'écrier le vieux paysan avec humeur.
— Péïre, dit l'enfant avec douceur, si je n'étais plus de celles d'ici, il ne vaudrait que mieux, et on ne saura peut-être que trop tôt pourquoi!...
La séance levée, l'assemblée s'écoula, commentant les incidents de cette journée mémorable. Le cœur rempli de tristesse, Gharlouis partit seul; il marchait devant lui, sans but, tout à ses pensées.
Cependant, la nuit, brillamment constellée aux approches des premiers trimas, recouvra bientôt son majestueux empire; et des hauteurs boisées de Courpière au fond de la vallée de la Dore, on n'entendit plus que le saut des moulins au déclin des pentes, et que le zézaiement des grillons dans les prés endormis.
Tout à coup le jeune Gaël leva les yeux et tressaillit. Le hasard de sa promenade et peut-être je ne sais quelle attraction l'avait conduit devant la chaumière qu'habitait Yseure avec sa vieille mère.
Un instant il reposa son regard sur la demeure de sa bien-aimée, et il allait regagner le toit paternel, quand il aperçut une forme humaine surgissant de l'ombre qui entourait la maison et s'éloignant précipitamment...
Il s'élança en quelques bonds, rejoignit l'inconnu, qu'il saisit brutalement par le bras, puis, sans se soucier de la condition du personnage, il le traîna jusqu'à d'extrémité de la ruelle, à l'endroit où le roc formant l'aire du Chanteau des Pignons s'arrête, s'escarpe et surplombe.
Là, en plein clair de lune, il reconnut le fils du châtelain voisin, le jeune comte de Magnol !
— C'est vous, Charlouis! A qui en avezvous donc?
— A vous, monsieur, répondit le pâtre.
Que faisiez-voiis là, sans vous commander?
— Mon ami, je n'ai pas l'habitude de répondre aux gens qui me questionnent en me secouant le bras comme vous le faites !
— Eh bien, parlez donc! dit Gharlouis en repoussant le bras du jeune homme.
— Que vous importe? dit le fils du marquis d'un ton dédaigneux.
— A qui est le Chanteau?
— Aux Guittards.
— Et vous venez de nuit chez les Guittards? Vous faites donc mal, puisque vous vous cachez ?
— Je fais ce que je veux!' Demandez, Gharlouis, à la belle Yseure si je fais mal d'y venir, dit le jeune noble d'un ton narquois. Là-dessus, adieu!
— Pas si vite, monsieur! reprit avec emportement le pâtre, qui saisit de nouveau le bras de son interlocuteur. Oui, vos visites ennuient et compromettent Yseure!... Je suis chargé de vous le dire... et si je vous reprends par ici à ces heures, foi de Guittard,
tout marquis que vous êtes, je vous fais faire le saut! ajouta Gharlouis en désignant l'abîme.
— Vous savez, Gharlouis, que nous serions deux, dit M. de Magnol dont les yeux étincelèrent dans l'ombre. Je suis d'Auvergne, moi aussi!
— Quand vous voudrez ! . . . A la prochaine rencontre !
— A la prochaine !
Le jeune châtelain tourna le dos après un dernier regard de défi.
Gharlouis le suivit des yeux descendant le penchant abrupte de la côte ; et, quand il eut vu son ombre disparaître sous les premiers buissons du prochain taillis, il reprit en soupirant le chemin de sa maison.
Huit jours plus tard, Gharlouis fut de garde près des troupeaux à mener au pacage.
Il gagna, dans la brume matinale, la lisière des forêts prochaines en poussant vaches et bœufs devant lui.
A peine le soleil avait -il percé le brouillard que le piqueur de MM. de Magnol parut dans le voisinage, au milieu d'une verte avenue.
il faisait le bois avec un limier tenu en laisse.
A l'aspect de l'habit rouge du piqueur, Gharlouis se dirigea de son côté lestement, ses sabots à la main, de peur de troubler la quête.
— Pas de loups? demanda-t-il au veneur à voix basse.
Le piqueur fît signe que non ; mais il montra au jeune Gacl un pas frais de la nuit, de la grandeur d'un pas de génisse.
— Rembuché là après la grandée! dit Charlouis, en désignant du geste un canton de la forêt. C'est le pigachel
Un pigache est un sanglier qui a une défense plus longue que l'autre.
A en juger par l'empreinte, le pigache en question était de ces grands vieux solitaires dont les ravages dans les cultures avoisinantes font désirer vivement leur mort aux cultivateurs, tandis que, au point de vue de leur meute, les chasseurs sont peu pressés de les détourner.
— Mauvaise besogne! soupira le piqueur tout en continuant son inspection à pas lents.
Cet homme aimait ses chiens.
— Bonne pour nous autres des Pignons, dit Charlouis, en songeant aux dommages que ce nouveau sanglier de Calydon causait
aux Guittards, depuis qu'il avait quitté les bois du Forez pour venir habiter un ermitage des environs de Thiers et de Courpière.
— C'est bien pour vous autres qu'on m'a mis en campagne ce matin. Une idée de notre jeune monsieur.
— Il nous aime donc bien, votre jeune monsieur? demanda le pâtre avec une secrète amertume.
— Je crois, Dieu me pardonne, qu'il se ferait Guittard, s'il n'était pas marquis !
Charlouis secoua la tête de l'air de dire : « Je ne comprends que trop ! »
— Et vous n'êtes pas à cheval? demandat-il encore au piqueur.
— Il ne faut que de ça pour aujourd'hui! reprit le vieux Nemrod, et tournant et retournant sa trousse à aiguilles et ses pelotes de soie rouge.
— Ça doit être un beau spectacle tout de même ! dit Charlouis en se mordant le bout du doigt.
Mais Charlouis, sans en avoir congé du
Monistre ou sans être pressé par le piqueur, n'osait point quitter son troupeau.
Il avait enfourché d'un air pensif l'échalier qui séparait les taillis du pacage où flânaient en broutant ses vaches ; et il avait depuis un moment perdu de vue le piqueur, lorsqu'une batterie de quarante-cinq voix canines fit explosion dans le bois à une portée de fusil du pâtre, et le lancer fut suivi d'une pointe longue, menée par le solitaire et par la meute de MM. de Magnol à fond de train.
Nul n'ignore l'effet prodigieux du jappement continu des chiens courants dont l'intensité et les intonations disent toujours s'ils chassent à vue, et où ils en sont de leur ardeur, de leur fatigue, de leurs espérances. Le cœur du profane ne peut se défendre d'une vive émotion à ce bruit de guerre; à plus forte raison celui d'un aspirant chasseur comme l'était le pâtre Gharlouis !
Les échos des divers cantons de bois brûlés par la course du sangher monstre, apportaient au jeune homme des notes écla-
tantes, puis des notes plus sourdes, plus lointaines; le cor sonna sur les confins de l'horizon, et une sueur de fièvre perla sur les mains crispées de Gharlouis.
Tout à coup un éclair lui traversa l'esprit.
La forteresse de prédilection du solitaire était un roncier à perte de vue, dans le langage du pays une rouesse, où, sur une largeur de vingt-cinq pas au plus, il y avait, en dehors d'un unique sentier fait à la sape par les gardes du marquis, tant de buissons épineux enchevêtrés à franchir, que, pour parcourir cette distance de vingt-cinq pieds, il aurait fallu cinq bonnes minutes à un piéton.
C'était là que le solitaire, à en juger par le demi-cercle qu'il faisait décrire à la chasse, viendrait se rembucher, quand il s'agirait pour lui de faire face aux assaillants.
Gharlouis fit à son chien de berger une recommandation muette que l'inteUigente bête parut nettement saisir; et il s'enfuit dans la direction du Ghanteau des Pignons.
Sans révérence pour la majesté du lieu ni pour la sainteté de la relique, il pénétra dans le réfectoire commun des parsoniers à une heure du jour où il était rare qu'il s'y trouvât des Guittards, et décrocha l'épée de feu l'hérétique Merle, qui dormait horizontalement dans sa rouille, au-dessous de la niche de la Vierge, depuis 300 ans.
Puis il revint, toujours courant, dans la direction de la rouesse.
— Ah! du moins, s'écria-t-il en enjambant l'échalier du pacage, les messieurs de Magnol n'auront pas été seuls à combattre le pigache !
Il n'avait pas fini d'aiguiser son.épée sur une pierre du ruisseau le plus voisin, lorsque les voix de la meute, un moment perdues, se retrouvèrent à portée de sa fine oreille de montagnard.
Le pigache, précédant les quarante-cinq valeureux vendéens qui glissaient et roulaient avec lui comme les divers projectiles de la même charge de mitraille, traversa tout
à coup l'avenue en soulevant des tourbillons de poussière.
A peine eut-il fait sa trouée dans la rouesse, que, choisissant la partie la plus fourrée du roncier, il s'y enfouit sous le regard de Charlouis qui, debout sur l'échalier, une main sur la croix de l'épée, ne pouvait plus suivre la bête qu'au balancement des cimes de branches dont le pigache fauchait les pieds.
Tout à coup, ayant atteint un endroit déblayé, au pied d'un chêne deux ou trois fois séculaire, le pigache, l'œil sanglant, la lèvre blanche d'écume, soufflant à pleins naseaux d'un air de défi, se retourna en s'acculant.
Il acceptait enfin la bataille.
Les limiers engagés à peine deux de front dans sa trouée et sur sa trace, arrivent, remplissent l'espace restreint où les attend le monstre ; il fond sur eux et fait voler autour de lui les chiens comme un taureau d'Espagne. Ils jonchent de leurs entrailles les buissons voisins sur lesquels ils retombent éventrés. Le boutoir invincible ouvre
partout un sillon aussi profond que le soc de la charrue.
En vain les griffons de la Vendée se flattent encore du généreux espoir de coiffer la formidable bête. Ils s'élancent; et c'est la double dent de silex du sanglier qui les reçoit empalés.
Mais les habits rouges sont là. MM. de Magnol père et fils, impatients le second de braver le danger, le premier de le conjurer pour son enfant s'il est trahi par la témérité qui l'emporte, sont descendus de cheval et s'avancent dans le fourré. Le marquis trébuche avec ses éperons dans les lianes croisées qui lui barrent le passage. Le jeune gentilhomme, qui l'a devancé, arrive au milieu de l'arène que rougit le sang de ses chiens. Il ajuste aussi froidement qu'il le peut à l'œil gauche, et s'apprête à traverser la cervelle du pigache.
Mais, si l'arrivée du maître a rendu cou-, rage à la meute, comme l'intervention du général dans un assaut fait retrouver des
ailes à ses soldats, l'ennemi n'a pu voir l'habit rouge le défier à son nez et à sa barbe, sans juger cet adversaire plus digne de lui que les chiens. Il fait un bond de ce côté. Le coup part, effleure le rude crâne du pigache sans y pénétrer; et la bête est sur le jeune gentilhomme avant qu'il ait eu le temps de se détourner. Mais de tous les chasseurs conviés par MM. de Magnol à cette fête, de tous les valets du marquis, pas un, bien que tous accourent le plus vile possible, la dague ou le fusil au poing, pas un n'est à portée de tirer ni de frapper, avant que le pigache, enfin coiffé par deux vaillants chiens, mais toujours terrible, ait fendu de la cheville au genou la botte du tireur malheureux dont le couteau même, dans sa chute, va devenir inutile.
En ce moment suprême, et tandis que le marquis, enfin relevé, s'avance en criant : « Sauvez mon fils, sauvez mon fils! » deux mains, deux bras nus s'allongent, armés d'une lourde épée par-dessus les cadavres de
chiens amoncelés autour du pigaclie. C'est Charlouis qui s'est glissé comme un renard ou comme un chat, sur les pas des chiens, dans la trouée qui a livré passage au sanglier.
Charlouis, le pâtre de vingt ans, le franc Guittard, a rampé jusque-là... La bonne épée du huguenot pénètre profondément dans la gorge du solitaire, enfoncée par de bons poignets catholiques... Le pigaclie tombe...
Il était temps... Une minute de plus et M. de Magnol fils, déjà blessé, était perdu...
Trois minutes de plus, il ne restait plus un chien vivant de toute la meute.
Cependant, le marquis, à force d'enjambées, arrivait enfin auprès de son fils, et le vieux piqueur comptait, la larme à l'œil, ses. limiers morts...
Sur quarante-cinq, sept ne respiraient plus et quinze étaient blessés, quelques-uns très grièvement.
Le bonhomme avait déjà la main à l'aiguille.
— Qui donc a abattu le pigache? demanda le marquis, dès qu'il se fut assuré de l'état de ■son fils.
Le jeune gentilhomme avait tordu son mouchoir autour de sa jambe pour arrêter le •sang et, bien qu'il en perdit beaucoup, il ■affectait la tranquillité en demandant d'autres mouchoirs, voulant par là rassurer son père.
Gharlouis Guittard avait retiré simplement •son épée de la gorge du monstre, et après en ■avoir essuyé la lame aux feuilles du roncier, il se relevait avec une simplicité héroïque, lardant à répondre par un mélange de fierté sauvage et de rustique gaucherie.
Il serait peut-être retourné à son troupeau, •comme il était venu, sans articuler une parole, si le marquis ne lui avait dit en lui sairsissant le bras :
— C'est vous, jeune homme, qui venez de sauver la vie à mon fils?
— Je crois bien que oui! répliqua le Guittard avec un naïf sourire et rougissant comme une jeune fille.
— Messieurs ! s'écria le père attendri en se tournant vers les autres chasseurs, je vous présente le roi de la chasse!
Un hourrah d'admiration et de sympathie partit simultanément de toutes les bouches. Plusieurs s'approchèrent, se disputant les mains de Gharlouis pour les lui serrer. Il rendit politesse pour politesse.
— C'était bien le moins, dit simplement le Gaël, de tailler le pain dans la soupe, puisque, dit-on, c'est pour les Guittards que ces messieurs l'ont mise aujourd'hui sur le feu !
— En effet, dit le jeune de Magnol, c'était pour délivrer en particulier le Ghanteau des Pignons d'un voisin imcommode, que mon père et moi avons voulu détourner aujourd'hui ce maudit sanglier !
— Je vous remercie au nom des Guittards dont je suis un... Gharlouis, pour vous servir, messieurs! Et là-dessus, je retourne pacager mes bêtes !
Puis, comme un des chasseurs faisait
mine de prendre l'épée des mains de Charlouis pour l'examiner, le défiant Auvergnat la retira vivement en disant :,
— Pardon, monsieur! C'est une relique du Chanteau ! Ça ne sort pas de la famille, ce joujou-là!
— Cette relique, puisque c'en est une, dit M. de Magnol père, a fait là un beau miracle ! Mais ce n'est pas tout que d'en remercier Dieu ; il faut encore en remercier son serviteur, Charlouis Guittard! Voyons, parle, mon garçon, qu'est-ce que tu aimerais le mieux dans ce monde?
— Deux choses, dit Charlouis après un moment de réflexion profonde : la première est que vous disiez à monsieur votre fils de ne plus venir chez nous cajoler les filles, la nommée Yseure en particulier...
Les spectateurs de cette scène s'entreregardèrent en souriant.
— Entends-tu cela? dit le marquis à son fils. Et la seconde?
— Ah! pour la seconde, répondit triste-
ment le Gaél, ce n'est pas de votre faute... Vous n'y pourriez rien... N'en parlons donc pas!...
Le jeune de Magnol se leva sur son séant, attira vers lui le pâtre et lui prenant la main :
— Gharlouis! lui dit-il à voix basse, j'ai compris! Nul plus que moi, après ce qui s'est passé entre nous... l'autre jour, n'apprécie le prix du service rendu... Vous avez sauvé un homme que vous étiez en droit de considérer comme un ennemi... Merci!...
Comptez sur moi... Je vous jure que je saurai reconnaître loyalement mes torts... Espérez! mais ne me demandez rien de plus pour l'instant!...
On donna la curée chaude aux chiens survivants capables d'apprécier cette faveur, c'est-à-dire ayant encore d'entrailles saines ce qu'il en fallait pour digérer.
Quant au marquis, il fit accepter à Gharlouis la hure et le pied droit de la bête.
Le soir, quand le jeune pâtre ramena son
LE CLAN DES GUITTARûS
troupeau à l'étable, le secret gardé par celle des Guittards qui lui avait apporté à midi le boutissoii de soupe aux raves lui permit de produire au Ghanteau toute la sensation dont il s'était promis le plaisir.
On allait se mettre à table pour le souper. Le Monistre, en faisant sa ronde et gagnant sa place au bout de la table, s'aperçut tout à coup de l'absence de la fameuse épée.
— Eh bien! dit-il d'une voix sévère, et l'épée?
A ce mot toutes les têtes se retournèrent.
A la première et muette stupéfaction causée par cette découverte, succéda un bruit confus de voix. Chacun se disculpait du reproche tacite contenu dans l'exclamation du chef des Pignons.
— Ce n'est pas cela, reprit le vieillard; il faut que l'épée se retrouve et sur l'heure. Holà! femmes, ne servez pas encore. On ne
soupera pas que l'épée ne soit retrouvée! Ce décret souverain contraria plus d'un estomac, mais ne surprit personne. La propriété commune avait été violée dans un trophée qui équivalait, pour les Guittards, au drapeau pour un régiment.
— L'épée? où est l'épée?
D'un bout de la salle à l'autre, hommes et femmes, s'interrogeant mutuellement, se racontèrent quand ils avaient vu ou touché l'épée pour la dernière fois.
L'épée y était la veille, car, la veille, la Monistresse se souvenait d'en avoir détaché les toiles d'araignée. Elle y était même le matin encore...
— Il n'y a plus qu'un moyen d'expliquer le fait, dit la Tsabri (la fameuse Tsabri tant redoutée de Gharlouis), il faut qu'un des chemineaux hébergés à la ladrerie ait profité de ce que nous étions dehors aujourd'hui pour entrer dans la salle et nous prendre notre bien...
Mais on se récria aussitôt contre l'hypo-
thèse de la Tsabri. Jamais on n'avait vu rien de pareil à ce forfait depuis que la ladrerie était la maison de la Part-Dieu et que le monde était monde.
Toutefois, pour la forme, le Monistre s'enquit auprès de la Monistresse du nom des mendiants que le Chanteau avait hébergés ce jour-là.
Plusieurs besaciers étaient arrivés la veille et repartis le matin, pleins et contents. Mais tous étaient connus dans la contrée. Et comment aurait-on osé toucher à cette chère ferraille après avoir partagé le pain et le sel de ses possesseurs? Une épée rouillée n'était d'ailleurs bonne à rien pour un mendiant, et pas un coutelier ne l'aurait achetée de Riom à Courpière. Chacun savait ce qu'était l'épée des Guittards !
Au milieu de cette anxiété, la grande cour s'emplit du bruit des mugissements et des clochettes. Peu après, dans la salle même, Charlouis parut, portant la hure du pigache et l'épée du huguenot.
2e8 LE CLAN DES GUITTARDS
Guittards et Guittarcles ne firent qu'un cri. Cependant Charlouis s'avançait vers le chef du Chanteau, vers son grand-oncle, le prince souverain des Guittards, au milieu d'une haie improvisée par la foule sur son passage.
Quand il atteignit le haut bout, il lâcha, n'en pouvant plus, la hure sur la table et il présenta le pied fourchu du pigache et l'épée au Monistre, d'un air assez penaud, doutant encore quel sentiment l'emporterait de l'admiration pour son exploit ou de la sévérité pour sa faute.
Et c'en était une colossale que d'avoir pris la relique sans permission; mais l'ennemi commun dont la tribu des Guittards se trouvait délivrée l'était bien aussi... colossal!
Le vieux Guittard se trouva dans la perplexité de tout prince régnant qui veut aUier le respect des lois à la clémence.
Ne sachant d'abord s'il devait gronder ou complimenter le pâtre, il lui demanda depuis quand les gens du Chanteau s'adonnaient à
la chasse et ce que diraient les gardes et les gendarmes quand ils sauraient qu'on chassait aux Pignons sans permis.
Et comme Gharlouis ne répondait pas :
— Eh bien! qu'as-lu à dire à cela, garçon? répéta le Monistre en dévisageant Gharlouis, tandis que les Guittards rassasiaient leur curiosité, autour de la hure menaçante du pigache et en touchaient avec précaution les boutoirs sanglants.
— Père, répliqua enfm le pâtre, j'ai à dire à cela que j'ai tué le pigache, mais avec la permission de MM. de Magnol, voire que le fils de Magnol était à l'article de la mort, quand j'ai saigné la béte, qui lui venait sus...
— Oh! oh! reprit le Monistre en secouant sa tête blanche d'un air sceptique, voilà qui est fort, garçon! Tu aurais eu comme cela le temps de venir quérir l'épée du huguenot, tandis que le pigache courait sus à M. de Magnol?
Gharlouis, l'oreille basse, répondit à voix aussi basse que ses oreilles :
290 LH CLAN DES OU ITT A RDS
— Père, voyant qu"il y avait chasse, je l'avais emportée au pacage! Là est le péché!...
— Ta vois bien, garçon, que lu n'es qu'un mauvais Guittard !
— Mais un luron tout de même! dirent en chœur plusieurs vieux paysans qui entouraient le patriarche. Pour avoir estafilé ce marcassin-là au vol, il faut avoir eu du coup d'œil... et du poignet... boun Diou!
Les Guittards étaient très fiers de Charlouis, et ils ne demandaient qu'à intéresser le Monistre en faveur du pâtre alerte et courageux.
— Tiens, garçon! dit tout à coup le vieillard désarmé, je te pardonne pour ce coup, à condition que tu ne recommenceras plus. Embrasse la Tsabri, car lu as prouvé, en tuant le pigache, que tu es de force et d'Age à entretenir un ménage.
Le pardon du Monistre avait éclairci la physionomie du beau Gaèl. L'octroi d'un
baiser à la Tsahri lui parut une piètre récompense.
Or la Tsahri, qui avait toujours eu du penchant pour son cousin Gharlouis, n'avait pas été la dernière à venir admirer sa chasse ; mais une autre cousine du jeune Guittard était fort près de lui à cet instant même, en sorte que, se retournant pour obtempérer à l'invitation du Monistre, Charlouis se trompa de cousine et embrassa Yseure à deux reprises, récompense dont la belle fillette doubla le prix en la lui rendant.
Puis, le pâtre radieux alla remettre l'épée du huguenot en son lieu et place.
La pauvre Tsahri eut la mine longue et la courte honte de cette préférence. Elle se cachait dans la foule, en maudissant sa propre laideur à l'égal de la beauté d'autrui, quand tout à coup la salle fut de nouveau envahie par une foule bruyante de chasseurs, ayant à sa tête M. de Magnol.
A la porte, sur une civière de branchages,
reposait le fils du marquis, la jambe entourée de linges sanglants.
— Monsieur le Monistre, dit le gentilhomme en tendant sa main au patriarche, avant de regagner le château, nous avons tenu à nous arrêter aux Pignons pour vous remercier... Aujourd'hui, l'un des vôtres, au péril de ses jours, a sauvé la vie à mon fils... Il n'est pas en notre pouvoir de récompenser Charlouis Guittard de son dévouement, puisque je ne puis lui donner la seule chose qu'il ambitionne au monde. Une indiscrétion, ajoutat-il en jetant un coup d'œil à la civière où gisait le jeune comte, m'a fait connaître que le vœu le plus ardent de votre parsonier était d'épouser sa cousine Yseure. Pour prix de son acte héroïque je vous demande de lui accorder cette faveur.
Tous les yeux se tournèrent vers Charlouis, qui, tout pâle, regardait la belle Yseure.
— C'est que, monsieur le marquis, dit le Monistre, Charlouis est déjà fiancé avec une aulre de ses cousines...
— Fiancé par vous! articula humblement le pâtre; mais le mariage a été ajourné !
Et, en même temps, il lançait à M. de Magnol un regard si suppliant que celui-ci poursuivit en souriant :
— Mais n'est-il pas de tradition dans la colonie, monsieur le Monistre, dans cette colonie dont je suis depuis de longues années le voisin et dont je connais par conséquent les usages comme un vrai Guittard, n'est-il pas de tradition d'accorder à ceux des vôtres qui se distinguent par une action d'éclat la récompense qu'ils désirent?... C'est votre façon d'encourager le mérite, et le fait doit avoir des précédents... Or, c'est aujourd'hui un père qui vous demande pour le sauveur de son fils la faveur de choisir lui-même et tout seul celle qui sera son épouse... et je mels dès aujourd'hui au nom de mon fils et au mien cinq cents livres dans la corbeille de celle qu'il désignera... Et encore nous ne nous considérons pas quittes envers lui...
— Mais je ne sais, répliqua encore le Mo-
nistre 1res ébranlé, si l'assemblée des Quitta rds, qui a décidé...
Mais une rumeur monta qui l'inteiTompit au milieu de sa phrase.
— Que Charlouis soit relevé de sa promesse et qu'il choisisse!
— Tu as entendu, garçon, dit le Monistre à Charlouis dès que le calme se fut rétabli. L'assemblée des Guittards te donne licence de choisir. Remercie M. de Magnol!
Le jeune Gaél, plus ému qu'il ne l'avait été en face du pigache, fut prendre Yseure par la main, et il la présenta toute rougissante au marquis, qui demanda la permission d'embrasser la future.
— Et moi? demanda le jeune de Magnol, qui appuyé sur son piqueur venait d'entrer dans la salle, me permettrez-vous de venir à la noce? Tout est oublié, n'est-ce pas?
Mais Charlouis ne put répondre, tant l'émotion le paralysait, qu'en serrant, à la broyer, la main que lui tendait le jeune gentilhomme.
Dans un coin, la Tsabri pleurait silencieusement.
Et c'est ainsi que fut rompue, pour la première fois depuis des siècles, la vieille tradition des Guittards.
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