TROISIEME PARTIE
Une besacière de la commune de Lurcy, une de ces mendiantes circulantes qui vont, de porte en porte, quêter, sou par sou, la dîme que leur fait la charité privée, et livrer en pâture à la curiosité des nouvelles que l'on ne trouve dans aucune gazette, abordait, le lendemain de ce jour, le château d'Avreuil, tandis que Rodolphe de Crosne dormait encore. Elle rencontrait M"' de Valio-nv dans sa cour, où la dame s'occupait, dès le grand matin, de soins domestiques, et en échange de la pièce de dix centimes et du morceau de pain blanc, qu'elle prélevait sur ses clients,
la mendiante disait de son ton dolent et douceâtre à la châtelaine :
— Ah ! notre bonne dame, que le monde est venimeux! Faut être des personnes comme vous, ou comme vos deux messieurs, notre ibonne dame, pour être épargné par les méchantes langues ! Croirait-on que ces malotrus de Billot, les meuniers (oh! je ne dis pas cela, parce qu'ils ne me donnent jamais rien) répandent à présent dans le pays, le bruit que M. le Parisien, le jeune qui est ici, donne, la nuit, dans Soussarin, des rendez-vous aux nies de Couleuvre... Mais ilyafdles et filles à Couleuvre, comme partout. Et n'ont-ils pas inventé, ces malandrins, que la personne de cette nuit à Billot était M"' Verchères, la veuve à M. Chabagnot, tous si braves gensi Et que la petite dame était bien court vêtue, pendant que M. le Parisien lui causait dans la bruyère!... C'est-il pas des horreurs? Je suis sûre que M. le Parisien n'a pas seulement mis les pieds hors d'Avreuil hier au soir! N'est-il pas vrai, notre bonne dame?
M"* de Valigny savait justement que Rodolphe, comme d'autres fois d'ailleurs, avait passé en promenade la soirée précédente et qu'il était rentré tard.
Évidemment la mendiante, qui tenait aux libéralités d'Avreuil, n'introduisait cette perfidie au château que par zèle et pour se faire acheter son silence. Elle semait bonifacement pour recueillir :
— M. de Grôsne que vous appelez le Parisien, répondit la baronne, avec une feinte assurance, ne nous a pas quittés de la soirée! Les meuniers n'ont par conséquent pu le voir à Billot. Quant à M'"* Ghabagnot, elle est à l'abri de la calomnie, je pense!
— C'est ce que je disais bien aussi, notre bonne dame ! Aussi quand ils ont prétendu que cette boîte d'allumettes et ce chiffon noir provenaient de Marie-Louise Verchères et du monsieur, je les ai pris pour vous les montrer et pour confondre les mauvaises langues !
— Mais si vous n'avez pas de rapports avec le meunier de Billot, comment ces objets trou-
vés par eux sont-ils entre vos mains? demanda M"* de Valigny, en examinant sans y toucher ce que la mendiante lui présentait.
— Je ne leu-z-y demande rien, à ces malandrins. Mais comme je passais sur la chaussée de l'étang, contre le moulin, sachant que je tiens pour Avreuil et pour tout ce qui vous intéresse, notre bonne dame, ils m'ont reluquée et, se gaussant de moi, ils m'ont dit : « Connaissez- vous ça, la vieille?... Voilà ce que sèment sur la grève de l'étang les dames en deuil de Couleuvre et les beaux messieurs d' Avreuil... »
— Ces objets, dit froidement la baronne, me sont aussi inconnus que les autres guenilles qui peuvent se rencontrer sur la chaussée de Billot. Et puis une boîte d'allumettes ressemble à toutes les boîtes d'allumettes...
Elle s'efforçait de sourir de pitié, en prononçant ces mots, mais si la boite était une découverte insignifiante, le lambeau de crêpe noir plissé provenant d'un fichu fit songer la baronne au costume de Marie-Louise, en
grand deuil de l'agent voyer Chahagnot.
Ah! s'il était vrai, contre toute vraisemblance, que Marie-Louise donnât des rendezvous à M. de Crosne, un mois après la mort de son mari^ tandis qu'elle renouait avec Jacques, cela dénotait une rouerie bien propre à dégoûter à jamais Jacques de la personne qu'il avait lant aimée! Mais comment Jacques prendrait-il la conduite de Rodolphe, quand il viendrait à la découvrir? Et pourrait-il l'ignorer quand, au bout de quelques heures, les malandrins de Billot en parlaient déjà?
11 n'y a pas de fumée sans feu. L'aventure pour avoir été dénaturée, devait avoir un point de départ quelconque.
En somme, il aurait été bien moins étonnant que ce fût Jacques, et non Rodolphe, mais Jacques ne s'était pas absenté la veille, et d'ailleurs elle et M. de Valigny avaient laissé leur fils sur une rupture indignée à la suite de la lettre de M"<= Verchères.
Jacques n'était pas homme à jouer double
m MARCELLE
jeu. Il n'était donc pour rien là-dedans.
M"'^ de Valigny laissa tomber la sotte conversation de la[mendiante et elle attendit que le hasard élucidât cette bizarre affaire.
Mais la bombe lancée devait finir par éclater.
Rodolphe ne parla point de cette aventure. Marie-Louise l'avait charmé à première vue. Le service qu'il lui avait rendu l'avait intéressé davantage à la jeune veuve. Il ne savait si elle avait tenté de se suicider; mais il le craignait. Cependant ce n'était pas à lui de révéler une tentative propre à désoler la famille Yerchères. Pour être discret, il n'avait d'ailleurs qu'à continuer le rôle muet qu'il avait si bien joué jusqu'ici.
C'était au reste affaire à Marie-Louise ^'expliquer à ses parents sa disparition d'un soir. Peut-être les regrets que lui inspirait son défunt mari avaient-ils amené la jeune femme à maudire l'existence? Piodolphe n'aurait pas été positivement désolé d'être choisi pour consolateur; mais il était trop fier, et
trop délicat pour réclamer à l'amoui' le salaire du sauvetage; dévoûment si désintéressé qu'il aurait faiL la même chose pour sauver le premier venu, un mendiant, voire même un chien !
Il ne voulait prendre la parole que si quelque sotte délation des meuniers ou du charbonnier l'y forçait. Il attendit, comme M"^*" de Valigny attendait, et avec d'autant plus de quiétude, qu'il en était encore à apprendre le roman d'amour de Jacques avec M""" Yerchères.
Le meunier de son côté mit autant de grossièreté native que de perfidie dans le récit de ce qu'il avait vu : une femme en noir en conversation très particulière avecM. le Parisien d'Avreuil, le même qui avait voulu habiter le moulin Billot, rapport à ce qu'on loge à pied et à cheval et que Ion donne à boire et à nmncjcr. Il ajoutait en riant que la conversation avait dû donner lieu à mille tirées, puisqu'on en avait retrouvé les morceaux !
Le charbonnier fut plus discret. Il ne te-
nait pas à ce que M. de Valigny, propriétaire du bois de Soussarin, vint à apprendre qu'une douzaine de mulets tondaient nuitamment ses regains.
Cependant le bonhomme en savait plus long que le meunier, car il avait vu Rodolphe tirer Marie-Louise de l'eau, s'il n'y avait pas vu tomber la jeune veuve. Lui pouvait dire qu'il s'agissait non d'une aventure galante, mais d'une bonne action.
Toutefois comme il n'avait pas à jaser sur les propriétaires de la forêt de Soussarin, Rodolphe était à la fois compromis par ce silence, et garanti contre la calomnie de ce côté.
Somme toute, dans ces conditions, le petit bruit rasant la terre pouvait faire beaucoup de chemin à Lurcy, Couleuvre et les environs.
Il en fit.
Verchères connut-il la vérité vraie? Il était à la source pour l'apprendre. Il n'avait qu'à la demander à Marie-Louise. Reste à savoir
si la pauvrette s'était résignée à la dire entière !
Sa mère avait écrit à M"" de Yaligny à l'insu de Verchères. La réponse de Jacques avait fait perdre l'esprit à Marie-Louise et l'avait poussée au suicide.
Si elle ne voulait pas en convenir, son sauvetage n'en avait pas moins été l'œuvre de M. de Grôsne! •
Peut-être n'avoua-t-elle qu'une chute par accident. En tout cas elle le fit.
Dès lors Verchères tenait à remercier Rodolphe : c'était une de ces dettes de cœur dont l'acquit ne s'ajourne pas. Ne pouvant aller à x\vreuil, il épia i\L de Crosne le long des chemins.
Il ne tarda pas à le rencontrer.
— }donsieur de Grôsne, lui dit-il, fort ému et chapeau bas, j'ai appris et retenu votre nom. Au péril de votre vie, vous avez sauvé ma fille. Je veux vous en remercier!
— Monsieur, répliqua Rodolphe, je comprends le sentiment que vous éprouvez, et je
VOUS en suis profondément reconnaissant.
Veuillez croire que j'accepte vos remerciements, quoique je les mérite bien peu, car j'aurais fait la même chose pour une personne qui m'eût été tout à fait inconnue. J'avais rencontré chez vous, à la Dague, M"'° votre fille... et je me plais à croire, ajouta-t-il en souriant, qu'elle n'ira plus se promener au bord de l'eau sans vous!... Voulez-vous me permettre de prendre de ses nouvelles avant mon départ? demanda Rodolphe.
— De grand cœur, répondit Verchères.
Là-dessus, ils se séparèrent.
Piodolphese promit de profiter de cette autorisation courtoise, et il vit là, outre le plaisir de rencontrer une dernière fois Marie-Louise, cette jolie veuve crue par lui inconsolable, le moyen de la venger des mauvais propos, en la visitant en présence de ses parents et de leur aveu.
Le jour qu'il choisit pour cela, il se rendit en plein jour à la Dague par le grand chemin. La famille Verchères s'y trouva réunie. La
jeune femme, dolente et pâle depuis le drame de l'étang Billot, était installée dans un fauteuil rustique, contre un mur d'espalier, où brillait un des derniers soleils d'automne. Une petite table était devant elle. Marie-Louise et sa famille étaient complètement vêtues de noir.
La cruelle déconvenue de Delphine Yerchères, les horribles angoisses qui étaient résultées de sa sotte lettre à la baronne de Valigny, avaient laissé des traces dans son maintien et sur son visage. Le vieux jardinier annonça bruyamment M. de Crosne.
Marie-Louise, subitement empourprée à la vue de Rodolphe, balbutia quelques paroles de remerciement ému.
Rodolphe, avec la permission du père et de la mère, embrassa au front la jolie noyée — si heureusement repêchée!
Puis on se promena dans le parterre. Il n'y avait plus que quelques roses du Bengale et des chrysanthèmes.
iMarie-Louise, tout en marchant, en cueillit
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un bouquet, qu'elle offrit à M. de Crosne, au moment du départ.
Ce qui acheva de donner à cette entrevue un faux air de fiançailles, c'est qu'au mioment de se séparer, les trois Verchères et Rodolphe se jetèrent dans les bras les uns des autres.
Quand la grille fut refermée, Rodolphe salua encore ses hôtes d'une heure, en agitant son mouchoir. 11 était attendri. Les charmes secrets de Marie-Louise lui étaient restés gravés dansl'àme. Il y a quelque chose de saignant dans les souvenirs, qui ont des ressemblances avec la volupté. Le jeune homme n'avait-il pas innocemment pressé Marie-Louise, demi-nue entre ses bras, quand il la croyait mourante?
Il avait eu sur lui l'empire nécessaire pour ne pas même effleurer ce corps charmant de ses lèvres. Il avait respecté la jeune femme.
M. de Crosne était plein de ces sentiments et de ces pensées, quand il rencontra Jacques au détour d'un chemin.
Jacques était immobile et sa figure, ordi-
nairement douce et affectueuse, était pâle et décomposée.
A portée de la voix, il porta la main à son chapeau.
— Monsieur de Crosne, dit-il à Rodolphe d'un ton saccadé, vous êtes mon hôte, puisque vous êtes l'hôte de mes parents!
— Je le sais, Jacques, répliqua Rodolphe, surpris de ces paroles et de ce ton si douloureux pour lui.
— Il n'est pas admissible, aussi longtemps que vous dormirez sous le toit de ma famille, que vous et moi nous nous coupions la gorge ! Mais après...
— Pourquoi nous couper la gorge? N'êtesvous plus mon ami?
— Non, je ne le suis plus. Et comment le serais-je? J'ai entendu, j'ai vu, j'ai compris. Tout est fini entre nous...
— Eh! morbleu, qu'avez-vous compris, monsieur?... C'est bien l'e moins que vous me parliez sans énigmes...
— Monsieur, risposta Jacques, il y a par-
tout ici des meuniers et des charbonniers prêts à redire ce qu'ils entendent... Parlons donc bas, je vous prie. Vous savez qui vous a donné ce bouquet? Alors, vous savez aussi le reste. Cette histoire serait trop pénible à raconter pour moi.
— Alors, qui me la racontera, si ce n'est vous-même? Ce bouquet? Mais, monsieur de Valigny, vous êtes fou...
— Trêve d'insultes... Ce qui s'est passé veut du sang. Vous aurez le mien ou j'aurai le vôtre. J'attendrai seulement que vous ayez cessé d'être l'hôte de mes parenls. Je laisse le délai à voire volonté. Vous aurez choisi d'ici là vos témoins; les miens vont être à la disposition des vôtres.
— Cela est entendu, monsieur, puisque vous le voulez, répéta Rodolphe d'un air navré, mais avec une dignité parfaite. Un seul mot et je vous quitte pour ne plus vous revoir que sur le terrain : vous avez été abominablement trompé!...
— Trompé abominablement l répéta amè-
rement Jacques de Valigny. Oui, il est vrai!
Il retournait ainsi contre Rodolphe le mot dont celui-ci, pour se justifier, venait défaire usage.
Puis il porta de nouveau la main à son chapeau, et les deux jeunes gens suivirent d'un pas rapide deux directions opposées.
Du coteau de Franehesse qui domine la Dague, Jacques avail vu R.odolplie se rendant chez les Verchères et il avait trouvé dans cette démarche la confirmation de l'histoire, qui courait le pays : les amours de Marie-Louise et de Rodolphe.
Il avait vu les châtelains de la Dague accompagnant leur hôte jusqu'à la grille et lui prodiguant des marques non équivoques d'une sympathie inattendue.
Rodolphe, de son côté, venait d'apprendre, par l'éclat de cette jalousie furieuse, que Jacques aimait Marie-Louise et que cela datait probablement de loin!
Peu après, M. de Valigny père trouvait
sur la table de son cabinet un billet ainsi conçu :
« Bien cher Monsieur,
« Je m'absente inopinément d'Avreuil par force majeure, sans môme avoir pu mettre aux pieds de M'"" la baronne les hommages et les remerciements que je lui dois. Je saurai plus tard réparer envers elle et envers vous ce manque apparent de politesse. Il s'agit pour moi de dissiper avant tout un nuage formé sur ma tête par un malentendu déplorable, dans lequel je ne suis pour rien.
« Votre très dévoué serviteur,
« Rodolphe. »
]y[me j-JQ y.^iigny trouvait, de son côté, sur le guéridon de son salon le bouquet que Rodolphe venait de rapporter de sa dernière promenade, mais sans indication d'origine.
Quand M. de Vahgny lut la missive d'adieu de R.odolphe, il n'y avait déjà plus trace du séjour de ce dernier au château d'Avreuil.
Parti sur l'heure en chargeant ses effets sur une carriole du voisinage, il avait distribué quelques libéralités aux domestiques et il avait pris à pied le chemin de Lurcy.
M. de Valigny fit appeler Jacques, mais le jeune homme n'était pas rentré. Le père marchait avec agitation, sans pouvoir détacher ses yeux de la lettre incompréhensible de Rodolphe.
M™^ de Yaligny vit le baron dans le jardin et descendit auprès de lui pour lui demander l'explication du bouquet. Réciproquement son mari lui tendit sa lettre.
Tous deux étaient muets et consternés quand Jacques arriva.
Il vit ses parents assis sur un banc du jardin. L'altération de ses traits semblait indiquer, que lui aussi, il savait la disparition de M. de Crosne et qu'il pouvait en avoir pénétré le motif :
— M. de Crosne est parti. Vous a-t-il fait ses adieux?
— Nous ne l'avons même pas revu, ré-
pondit le baron ; mais j'ai trouvé ce billet chez moi... Il s'excuse de la brusquerie de son départ et il en ajourne l'explication.. .
— C'est ce qu'il pouvait faire de mieux, répliqua Jacques d'un ton d'amertume profonde. Quand on viole l'hospitalité, on s'en va.... Il aurait dû le faire beaucoup plus tôt !
— En quoi donc a-t-il violé l'hospilalité? demanda doucement M'" de Valio-nv.
— Je répondrai à votre question, ma mère, dès que je serai renlré en possession de moimôme. Pour aujourd'hui...
— Nous ne saurions ignorer une heure de plus la cause d'une rupture qui nous concerne, justement parce que tu te crois l'offensé! Ne sommes-nous pas tes parents et n'avons-nous pas été les hôtes de ce jeune homme?
— Il est vrai. Eh bien, qu'il vous suffise de savoir que, si j'ai rompu à tout jamais avec Marie-Louise, selon ma promesse, ce n'était pas une raison pour souffrir que M. de Grôsne alla sur mes brisées! Les assiduités de ce
monsieur auprès des Verchères étaient devenues insoutenables. Voilà le motif de ma rupture !
Sur ce mot, Jacques s'éloigna en rongeant son frein.
Rodolphe arriva à Lurcy au déclin du jour, Il entra chez la mère Sylvestre, à l'auberge où M. de Crosne, sa sœur et ses deux enfants étaient descendus lors de leur arrivée dans le pays. Il paya le voiturier et il demanda de quoi écrire, après s'être informé de l'heure des courriers.
Aussitôt il adressa la lettre suivante à M. de Crosne;
« Mon père,
« Vous savez ce qu'est un duel inévitable. Vous n'êtes plus dans la magistrature, je désire que vous soyez un de mes témoins. Voulez-vous me faire le sacrifice de venir à Lurcy (Allier) dans le plus court délai? De hautes convenances m'interdisent de m'adresser à un autre que vous ; je vous rendrai, du reste,
juge de la situation et vous connaîtrez la nécessité de votre intervention, je vous le jure ! « Je vous embrasse tendrement ainsi que Marcelle.
« Rodolphe. »
Le temps n'était plus où Rodolphe impliquait par ses folies M. de Crosne en de sottes aventures. Il fallait que l'affaire fût bien sérieuse pour que le jeune homme eût écrit une pareille lettre.
M. de Crosne alla trouver sur-le-champ le docteur Meursault.
— Mon ami, lui dit-il, voici le nouveau chagrin qui me tombe sur la tête.
Et il lui raconta l'obligation où il était de se rendre à Lurcy, si peu de temps après en être revenu, et quoiqu'il eût échoué dans l'acquisition de la Dague.
— Il se peut, continua-t-il, que ma présence, mon intervention conjure encore ce duel prétendu inévitable; mais, dans le cas contraire, pour soigner les blessés, c'est vous qui serez
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là, je l'exige! Docteur, ne me refusez pas! Don nez-vous un congé de quarante-huit heures et partons !
— Et mes malades? objecta Meursault.
Mais eniln ce sera pour moi une occasion de serrer la main à mes amis d'Avreuil. Je vais prendre mes dispositions. Il y a là quelque chose de bien étrange... Votre tils écrit de Lurcy et non point d'Avreuil; il a donc quitté le château! Je devine; Jacques sera son second témoin : mais M. Rodolphe n'aura pas voulu compromettre M. et M""" de Valigny, dans une dispute avec des personnes delà localité... Enfin je serai, je le sens, utile à des amis de longue date!... J'irai!
— Donc à ce soir huit heures, train de Lyon par le Bourbonnais?
— Oui, comptez sur moi!
Cinq minutes après le départ de la voiture qui conduisait M. de Grôsne à la gare de Lyon, un fiacre s'arrêtait, rue de l'Université, à la porte de l'hôtel.
Marcelle de Crosne, en costume de voyage, le visage couvert de ces voiles épais qui rendent plus méconnaissables qu'un loup, sautait dans ce coupé de louage, avec sa femme de chambre munie d'une légère valise. Les deux femmes s'évadaient pour ainsi dire de l'hôtel par l'escalier de service, à l'insu de M"'^ Damiret, pour laquelle un billet de Marcelle fut laissé au concierge. Par ce billet, la jeune lille informait sa tante de son départ
pour le Bourbonnais et cherchait à la rassurer par cette considération, qu'elle rejoignait son père au départ du train.
II n'en était rien. Informée par certains détails qu'elle avait surpris que M. de Grôsne partait pour une affaire grave concernant Rodolphe, elle se glissa dans le compartiment des Daines seules, à la faveur de la nuit, après avoir congédié sa servante, et elle roula à l'insu de son père et du docteur Meursault, dans le train qui les emportait de Paris à la Guerche. Elle-même avait pris son ticket, non pour la Guerche, mais pour Saint- Pierre- le-Moutier.
Saint-Pierre-le-Moutier n'est qu'à quatre lieues d'Avreuil. Elle comptait presque arriver la première, vu la lenteur du service public de La Guerche à Lurcy. Ce n'est pas pour rien qu'elle avait passé un mois dans ce canton; elle en connaissait tous les détours.
Elle vit descendre àla GuercheMM. Meursault et de Grôsne, bien éloignés de penser
MARCELLE lO'J
que M"" de Crosne fût si près d'eux. Puis le train roula vers l'Allier, emportant avec lui l'aventureuse Marcelle.
Que savait-elle, en somme, du but de ce voyage inattendu? Presque rien; mais ce rien avait suffi pour mettre le feu aux poudres de la curiosité et de l'amour réunis. Avant tout elle était inquiète de son frère, mais elle trouvait, dans son escapade, un prétexte pour revoir Jacques, à qui, mentalement, elle n'avait pas dit un éternel adieu.
Arrivée à Saint-Pierre-le-Moutier, elle loua une patache avec l'aisance d'une personne familière avec les routes et les prix du pays, et, ayant déjeuné à l'hôtel, où elle se fit servir à part, elle traça elle-même au patachon, son itinéraire, Livry, le Veurdre, Limoise, Avreuil, par la traîne, sans pousser jusqu'à Couleuvre.
— Madame est donc... une dame de Valigny, hasarda le patachon.
— Vraiment non! répondit Marcelle en riant.
Mais elle continua à intriguer le vieux paysan, qui la conduisait, en lui nommant jusqu'aux métairies qu'on rencontrait sur le chemin.
Partie de Saint-Pierre après midi, elle était avant la nuit devant la grille d'Avreuil. Aussitôt elle se fit annoncer à M""'' de Valigny qu'elle trouva dans sa chambre, où elle pleurait, prosternée.
La baronne l'accueillit en lui faisant le signe du silence, et, en effet, Marcelle entendit des voix d'hommes, dans le salon conlicru. Ces voix étaient sévères et tristes. Une portière en tapisserie que l'on avait laissé tomber séparait seule les deux pièces.
Marcelle prêta l'oreille.
— En me rendant au désir de mon fils, disait M. de Crosne, j'ai cru prendre position dans un différend où je n'aurais pas eu M. de Valigny comme adversaire. Ce n'est donc pas comme témoin d'un duel impossible, c'est comme ami sincère et médiateur que je suis ici. Tous les miens et moi avons reçu ici
une hospitalité charmante. Je suis obhgé de parler en faveur de R.odolphe, parce que je crois que Rodolphe n'a rien à se reprocher. M. Jacques de Valigny a interprété avec une aveugle passion des faits d'une complète innocence. Il convient également à notre ami commun, le docteur Meursault, d'intervenir dans ce même sens. Je ne demande grâce pour personne, ou plutôt je demande grâce pour nos malheureux enfants!
— Un duel entre Jacques et Rodolphe!
s'écria Marcelle, entendant ces paroles attristées de son père.
Et, sans plus consulter les convenances qu'elle ne l'avait fait en quittant Paris, seule, et sans la permission de personne, elle dégagea vivement ses mains des mains de M""® de Valigny, et se précipita dans le salon comme un ouragan.
— C'est moi, mon père, dit-elle, en saluant à peine les personnes présentes à ce solennel entretien. C'est la Providence, qui m'a inspirée en me conduisant ici!... Je saurai
désarmer les combattants! Oui, dussé-je les suivre jusque sur le terrain! Je ne suis pas de trop ici, vous le verrez bien... Gela paraît surprendre tout le monde. Mon père me blâme, je le vois dans ses yeux sévères, et, en principe, il a raison; mais dans le cas particulier, il a tort ! Je ne suis plus une petite fdle, moi !
Cette boutade indiscrète désarçonna un j)eu l'aréopage présidé par M. de Yaligny père et composé de M. de Crosne et du docteur. Ni Jacques, ni Ilodolphe n'étaient là, naturellement. Ces messieurs étaient assis devant le guéridon même où Rodolphe, en jDartant, avait laissé, pour M'"" de Yaligny le bouquet de la Dague. Le bouquet avait été remplacé par une lampe assez rnornc. Tout semblait sinistre jusqu'au moment où, comme . une alouette, Marcelle, au risque de déplaire, fît dans la salle une apparition inattendue comme un coup de théâtre.
— Je te blâme sévèrement, ma fille, dit alors M. de Crosne, de la démarche inconsi-
dérée qui t'as fait quitter Paris sans mon aveu, et venir à Avreuil demander à j\I"'® la baronne l'asile que désormais tu ne peux accepter d'elle. Tu ne savais pas d'ailleurs m'y rencontrer, et tu te serais trouvée ici la commensale du jeune homme, qui est à la veille de croiser l'épée avec ton frère, si, dans un moment, je n'allais l'emmener d' Avreuil avec moi!...
— Il est vrai que je ne m'en doutais pas, mais, par suite de mon étourderie même, ma rencontre fortuite avec M. Jacques aurait encore été utile. J'ai d'excellentes choses à dire pour désarmer les colères de ces deux hommes dont l'un est mon frère et dont l'autre, j'ose le dire, est mon ami!
— Un peu plus de modestie, insista M. de Crosne, te ferait sentir l'excès delà confiance que tu mets en toi. Si M"'° la baronne de Yaligny n'est point des nôtres, c'est qu'apparemment les dames seraient de trop dans notre conseil. Retire-toi donc et attends l'issue de notre conversation sans y prendre
20i MARCELLE
part. Nous avons des choses graves à nous communiquer.
Marcelle se tourna vers le baron, et se mettant à 2:enoux :
— Monsieur, lui dit-elle, vous seul pourriez lever la défense de mon père, puisque vous présidez ici. Je vous jure que je n'y suis pas de trop ! Vous ne pouvez imaginer, n'est-ce pas, ce que j'ai à dire? De grâce, obtenez que je demeure, comme si j'étais un homme, comme si j'étais l'un des témoins de votre fils!
M. de Yaligny était trop attendri par celte insistance, hardie et généreuse, pour y résister. La jolie bouche de Marcelle donnait une éloquence irrésistible à ses paroles.
— J'y souscris, quant à moi, chère demoiselle, dit le baron; une inspiration du cœur tient souvent lieu de longues recherches et aboutit plus vite ! Parlez donc !
— Oh ! merci, s'écria la jeune fille, en couvrant de baisers les mains que M. de Valigny lui avait tendues pour la relever. Maintenant
un mot, un seul mot : M. Jacques est un noble cœur et Rodolphe ne le cède pas en loyauté à Jacques. Si donc chacun d'eux s'explique séparément sur ce qui s'est passé, et s'ils le font devant nous, je sens qu'il en jaillirait des lumières et une réconciliation que je leur arracherai, oui, moi! Oh! que mon père ne m'accuse pas encore de manquer à la modestie; c'est par mes larmes tout simplement que j'obtiendrai ce que les deux antagonistes refuseraient à votre autorité collective. Une enfant qui pleure, c'est une puissance.
Ce mélange de souplesse féminine et de lucidité d'esprit gagna le docteur Meursault. Il n'avait connu jusqu'alors, chez Marcelle, que l'aimable enfant gcàtée :
— J'accueille pour ma part, dit-il enfin, cette étrange proposition. Je suis l'ami des deux familles, et je demande que R.odolphe soit entendu sur-le-champ.
— Dans la maison de M. de Valigny?
objecta M. de Crosne. Vous n'y pensez pas, docteur?
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— Permettez, monsieur, riposta Meursault, j 'ai le droit ancien, un droit de quarante ans,
de tenir la maison de Valigny pour la mienne. Je demande Rodolphe, je le cite à notre barre, en l'absence de Jacques, qui, ensuite, aura son (our.
— Où le trouver? demanda ]M. de Valigny. Il n'est pas à Avreuil, apparemment. Vous l'avez laissé à Lurcy?
— Je consentais à faire ici une démarche purement officieuse, reprit le doclcur, non point comme témoin, naturellement, mais comme médecin. La neutralité de ma fonction me laissait toute liberté. J'en ai profité pour voir Rodolphe avant d'arriver à Avreuil... Pensant que je pourrais avoir à le consulter, je l'ai prié de se tenir à ma disposition et à ma portée. Je sais où le trouver; je sors et je reviens.
Le docteur sortit en effet à ces mots, laissant MM. de Crosne et de Valigny plongés, ainsi que Marcelle, dans une angoisse inexprimable.
Bientôt des pas retentirent au dehors et le docteur reparut, accompagné de Rodolphe.
Ce dernier était pâle, mais une résolution calme se lisait sur sa physionomie.
A la vue de Marcelle, dont Meursault venait de lui révéler l'arrivée par un autre chemin, il marcha vers elle et l'embrassa, puis, debout et tête nue, se tournant vers ses témoins, il attendit.
— Veuillez vous asseoir, lui dit M. de Valigny avec dignité, mais avec bonté.
Et il lui désigna un siège d'un geste courtois.
— Mon ancienne aphasie a complètement disparu, dit alors Rodolphe en souriant. Je
suis à même de prendre part à une conversation, aussi facilement que vous tous.
— Comment! Vous parlez? s'écria Meursault, plus surpris que les autres, car il avait, comme médecin, déclaré que le mutisme inexplicable de Rodolphe devait- tenir à une cause physique ignorée et serait fort longue à guérir.
L'étonnement de M. de Crosne n'était pas moins grand que celui du docteur.
— Peux-tu donc nous dire, avec la franchise d'un soldat, demanda enfin l'ancien magistrat, ce qui s'est passé entre M. Jacques et toi? Songe que tu parles devant son père... et devant ta sœur!
— Cela me sera pénible, mais possible, dit Rodolphe. Seulement, je dois faire précéder mon récit d'une sorte de confession... que je ne puis éviter! Il le faut bien, car demain je puis mourir!
Un frisson douloureux passa sur l'auditoire. Marcelle essuya deux larmes, mais elle demeura ferme et attentive.
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— Messieurs, poursuivit Rodolphe, je ne suis pas le fils de M. de Grôsne, et je ne suis pas le frère de Marcelle. Avec une générosité fort rare, pour exaucer le désir d'un mourant, il a recueilli, de concert avec mon excellente tante M""" Damiret, un enfant qui étaitorphelin et abandonné... Marcelle n'était pas née encore. Je ne me suis pas toujours montré digne de ce bienfait, mais je n'ai pu lasser la bonté de mon père adoptif à mon ésrard. J'ai mesuré la hauteur de son caractère, le jour où j'ai appris que je ne lui étais rien. Mes sentiments ont alors changé...
Ici M. de Grôsne interrompit par ces simples mots le récit du jeune homme :
— Rodolphe se trompe ; ses procédés envers moi sont inattaquables.
— Vous connaissez. Messieurs, reprit Rodolphe, par les mots que vous venez d'entendre, mon bienfaiteur tout entier! Charitable jusqu'à l'oubli des offenses... généreux jusqu'à l'héroïsme... J'étais obligé de dire cela, pour expliquer comment j'ai pu m'adres-
ser à M. de Crosne, pour le prier d'êlre mon témoin. On ne demande pas un pareil service à son vrai père! On se bat à son insu et devant d'autres témoins! Puis, étant en danger de mourir, je n'ai pas voulu sortir de cette vie, sans avoir reconnu les bontés de la famille de Grôsne pour un malheureux!
Marcelle et son père ont été excellents à mon égard. Tout a été de leur volonté partagé également entre elle et moi. Et notez qu'ils ne me devaient légalement rien. Aussi, quand j'ai vu poindre le désir d'acheter la Dague, comprenant bien que, vu mon apparente infirmité, M. de Grôsne, entre autres desseins, avait conçu celui de me faire de l'agriculture une sorte de carrière, une façon de retraite, j'épousai ce projet avec ardeur; devenir le régisseur, l'administrateur de la Dague me semblait un moyen de m'acquitter envers mes bienfaiteurs. Je concevais l'espoir de donner à la longue une plus-value à la Dague, pour en faire profiter Marcelle un jour... Tout cela s'est évanoui en fumée,
quand la Dague fut adjugée à M, Verchères.
— Noble cœur! murmurèrent ensemble M. de Crosne et le docteur Meursault.
— Marcelle, tu n'as jamais rien su peutêtre de ce que je viens de dire ; mais je te devais la vérité, la voilà ! Je mourrai ton débiteur, après avoir rêvé de vivre ton créancier!
— Ce que mon père a fait pour toi est bien fait, répartit Marcelle, l'œU étincelant. Frère, je t'ai aimé; tu resteras mon frère! Tu ne me dois rien que ton amitié!
— Voilà les sentiments de mes enfants! dit M. de Crosne attendri et souriant avec un légitime orgueil.
M. de Valigny porta son mouchoir à ses yeux.
— Maintenant, reprit Rodolphe, j'ai rendu mes comptes, et je puis mourir!... J'arrive aux faits qui nous ont réunis ici.
J'ai offensé mortellement, quoiqu'involontairement, M. Jacques de Valigny. Il est très persuadé que j'ai compromis une personne
àlâ MARCELLE
de ce pays, qui ne lui est pas indifférente, paraît-il. Je l'ignorais, mais quand je l'aurais su, ma conduite aurait été la même, dans le cas tout particulier où je me suis trouvé. Je n'ai donné aucun rendez-vous à la jeune veuve dont il s'agit. Un pur hasard m'avait conduit au bord de l'étang Billot, le soir où je l'ai trouvée. J'ignorais son nom, n'ayant pas vu son visage. Est-elle tombée ou s'estelle jetée dans l'étang ? Je ne sais. Seulement quand j'ai vu un corps de femme, à quelques pas du rivage, dans cette eau encore sillonnée à la surface par les derniers convulsions de la mourante, j'ai fait... ce que tout homme aurait fait <à ma place.
Elle était sans connaissance. Vous savez, messieurs, quels sont les premiers soins à donner aux noyés? Je les connaissais aussi ! Pouvais-je en conscience perdre des instants précieux à appeler inutilement du secours, dans un lieu désert?... Je fis mieux : je déchirai ses vêtements, je lui insufflai l'air de mes propres poumons. J'allais, sans plus hé-
siter, lui brûler la chair avec des moxas, pour la faire revenir, quand elle a soupiré, remué... J'étais donc victorieux. Ranimée, je la couvris de mon manteau, que j'avais abandonné avant de me jeter dans l'étang.
C'est alors que nous avons été vus par des passants attardés qui, au lieu de m'offrir leur assistance, ont continué leur route en riant de ce que je faisais là... Les misérables!... Ainsi est née la légende qui, racontée méchamment sans doute à M. Jacques de Valigny, a dû me noircir à ses yeux... Il s'est cru, dès lors, fondé à vouloir me tuer,. II veut venger l'honneur de Marie-Louise Verchères... Comment ne s'est-il trouvé personne pour lui dire que j'avais simplement repêché une pauvre femme qui se noyait?... C'est parce que ni la noyée, ni le sauveteur n'ont parlé du fait à personne... Cependant la famille Yerchères l'a connu, puisque c'est chez elle que j'ai reconduit Marie-Louise Verchères, ce soir-là même...
Messieurs, j'ai rencontré la famille Ver-
chères en tout trois fois. A la suite du sauvetage de leur fille, ils ne pouvaient venir me remercier ici, puisque c'aurait été rendre officiel un accident dont ils font mystère.
En effet, que la jeune veuve soit tombée volontairement ou non, ce n'était pas aux parents à divulguer l'aventure ! A la prière de M. Vercliôres, j'allai donc à la Dague; c'est la troisième et dernière fois que je vis ces personnes. Il y eut entre eux et moi, en plein jardin, une scène fort expansive dans laquelle un spectateur invisible crut peut-être voir... ce qu'il n'y avait point! Ce spectateur était, paraît-il, M. Jacques de Valigny. En a-t-il conclu que j'exploitais ma situation de sauveteur, en vue... que sais-je?... d'une intrigue aboutissant à un mariage riche? Car il est public que les Verchères sont à présent fort riches. Je ne sais. Mais j'ai blessé en lui un sentiment dont sa provocation même m'a révélé l'existence. Eh bien, s'il me croit son rival, je suis à la disposition de M. Jacques de Valigny ! Mais que M. le baron se ras-
sure; je sais manier une épée, ayant été militaire, et je ne ferai au plus que blesser le fils de mon hôte. Plutôt que de faillir à ce devoir^ je me laisserais tuer!... Hélas ! la vie n'est plus rien pour moi!... Maintenant, j'ai tout dit.
— Mon frère, s'écria IMarcelle, avec l'impétuosité ordinaire de son caractère, viens ra'embrasser! Tu es un héros, et je voudrais être digne de toi !
Celte exclamation correspondait si bien aux impressions du docteur et des deux autres messieurs, que sans la situation particulière que leur faisait l'absence de Jacques, tous trois auraient imité Marcelle et embrassé le pauvre Rodolphe.
S'étant arraché des Ijras de la jeune fille, Rodolphe salua ses juges et leur demanda la permission de se retirer.
Il sortit aussitôt.
— Il est de toute nécessité que Jacques s'explique à son tour, dit ensuite le docteur Meursault. M. de Yaligny et moi allons le
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convier à venir ici. Seulement, par respect pour certaines bienséances, que mademoiselle comprendra, je lui demanderai de se retirer. Nous la rappellerons plus tard !
— J'attendrai un ordre absolu pour le faire, répondit Marcelle, car ma présence est plus indispensable que jamais, J'ai à parler à M. Jacques de Valigny sur l'heure et je ne puis le faire que devant vous.
— Mon fils, objecta M. de Valigny, a des plaintes à articuler contre son adversaire, il lui faut toute liberté de s'exprimer. En présence de M"" de Grôsne, comment le pourrait-il? Une tierce personne, une femme est enjeu !
A regret, Marcelle se leva, subjuguée par le consentement visible des trois messieurs à la proposition du docteur Meursault. Elle se retirait lentement, lorsque Jacques, qui attendait dans sa chambre l'appel de son père, en sortit brusquement à la voix du docteur, et se présenta à son tour.
Il n'aperçut Marcelle près de la tapisserie baissée qui fermait la chambre de M"* de Valigny qu'arrivé au milieu du salon à peine éclairé.
A cette vue, il éprouva un sentiment de surprise si grand qu'il demeura muet. Puis ses yeux se reportèrent vers les assistants
avec une expression de reproche. Que faisait Marcelle à Avreuil, en un pareil moment? La jeune fille comprit et dit :
— Monsieur Jacques, je me retire!... Sachez seulement pourquoi j'étais ici : c'est l'œuvre de ma mauvaise tête! J'ai vu partir précipitamment mon père et le docteur Meursault pour Avreuil. Ils me cachaient le but de ce voyage. Je compris qu'il s'agissait d'une affaire, sans deviner aucunement laquelle. Je me suis cachée pour les suivre. Ici, j'ai tout appris. Mon frère est innocent. Je vous le prouverai! Adieu, ou plutôt, au revoir...
A ces mots, Marcelle souleva la portière pour disparaître :
— Je demande à entendre M"^ de Crosne, dit vivement Jacques de Valigny, ému de cette intervention courageuse.
Au moment de franchir le seuil, elle s'arrêta, leva sur chacun un regard solennel qui rencontra le regard attentif du jeune homme. De Jacques, les yeux de M"® de Grôsne se reportèrent vers M. de Grôsne, et alors, droite
et fière, elle dit à son père, après avoir passé la main sur ses yeux mouillés :
— J'aime M. Jacques de Valigny, j'ai entendu qu'il s'agissait de vie ou de mort entre mon frère et lui. Ces deux existences me sont également chères. De plus, la mienne est aussi en jeu, et voici pourquoi. Si le duel a lieu, tout est Uni entre la famille de Valigny et la famille de Grôsne. S'il n'a pas lieu, il me restera à apprendre dans quelle mesure mes sentiments pour AI. Jacques étaient partagés par lui. Il se peut qu'ils ne le soient point. Lui seul pourra résoudre cette question ; mais il l'aura résolue par avance, s'il insiste pour que je me retire. Je suis donc aux ordres de M. Jacques de Valigny.
Jacques se trouvait dans une position embarrassante. En face des conditions d'un duel à discuter, il était sommé par une personne charmante de renoncer au duel, s'il l'aimait, et M"*' de Grôsne, lui dictait un peu sa réponse, en lui déclarant devant témoins qu'elle l'aimait d'amour!
On pense quelle mercuriale le digne magistrat eût adressée à sa fille, si Marcelle eût été seule avec son père !
Cela passait tous les bornes, et pourtant ce que disait Marcelle était vrai : si le duel avait lieu, s'en était fait du lien qu'elle avait rêvé. Elle avait donc raison de sommer les arbitres du camp de ne pas oublier qu'il s'asrissait aussi d'elle.
Meursault vint en aide à Jacques, visiblement interdit :
— Tu hésites à répondre, et il y a de quoi, mon cher Jacques, dit le docteur sur un ton presque gai. Tu ne tiens pas à faire en ce moment l'aveu de sentiments secrets réservé d'ordinaire au plus intime tête à tète; j'avoue que M"^ Marcelle ne saute un peu à pieds joints par-dessus ces scrupules, encore plus féminins que masculins, que pour donner suite à son dessein généreux : reconcilier de force son frère avec toi ! Eh bien, abrégeons ; dis-nous devant M"" de Grôsne, avec la courtoisie et les ménagements que sait trouver
toujours un homme bien élevé comme toi, ce que tu reproches, en somme, à M. Rodolphe. J'ai quelque raison de croire à un déplorable malentendu, je ne le cache pas.
— Je vous obéirai, mon cher docteur, répondit Jacques. Aussi bien, si j'avais fait mystère à mes parents de mon différend avec Rodolphe, c'était pour leur éviter des émotions cruelles. Mais, puisque mon adversaire a convié toute sa famille et la mienne à s'ingérer dans une affaire d'homme à homme, ce n'est pas à moi que la responsabilité de cette indiscrétion incombe. Eh bien, il a plu à M. de Crosne fds de compromettre par des assiduités équivalentes à un défi une jeune femme, en qui je respectais mes plus chers souvenirs d'enfance. Il s'est montré auprès d'elle dans une intimité inqualiliable. Un scandale public a eu lieu. Elle et lui sont à cette heure la fable du canton de Lurcy. Cela m^a fait monter à la face le rouge de honte pour elle, de honte pour M. Rodolphe, de honte aussi pour moi! J'ai provoqué l'impru-
n-l MARCELLE
dent. J'attendais ses témoins, je les attends encore. Voilà toute l'affaire !
— A merveille, acquiesça le docteur. Eh bien, j'avais raison de dire : un malentendu, car le fait incrimé par toi n'existe pas.
— Permettez, docteur, interrompit Jacques, vous dites que mon grief n'existe pas. Sur quoi vous fondez-vous? Vous êtes un peu trop Tavocat de la partie adverse ! Mon adversaire se dira l'offensé : c'est contre cette prétention que je m'inscris!
— Erreur, mon enfant ! dit M. de Valigny. Le grief dont tu te plains est l'œuvre de la malveillance d'un paysan. Tu parais ignorer, et je n'ai appris que tout à l'heure, que M. Rodolphe de Crosne n'a fait autre chose à Billot que de sauver Marie-Louise qui se noyait!
— Pourquoi se noyer? demanda Jacques en pâhssant.
— Ni ces messieurs ni moi ne le savons, et M. Rodolphe pas davantage. Etait-ce même
un suicide? Ou un simple accident? Un mécompte amer pourrait peut-être expliquer...
Celte allusion de M. de Valigny, qui savait que son fils avait dû écrire à Marie- Louise, ne pouvait être comprise que de Jacques seul. Alors la colère du jeune homme se retourna contre lui-même et Rodolphe lui sembla déjà beaucoup moins odieux qu'auparavant.
— Tu tu rallies à notre opinion, dit le docteur. Tu le vois : Rodolphe de Crosne n'a rien fait qu'une bonne action !
— Et moi!... fit Jacques.
Mais il ne put achever, car il avait désormais un remords. Il avait accusé et condamné deux innocents, sans les entendre!
La visite de Rodolphe aux Verchères s'expliquait d'elle-même, elles détails de cette visite à laquelle il avait assisté en espion, du haut de la pente qui sépare la Dague de la route conduisant à Franchesse, ces détails perdaient, en face de la reconnais-
sance des Verchères pour le sauveteur de leur tille, le caractère que Jacques leur avait prêté.
M. de Valigny comprit quel changement venait de s'opérer dans l'esprit de son fils, mais, ne voulant pas mettre son juvénile amour-propre à une plus longue épreuve, il se hâta de dire :
— Je remarque avec joie que Jacques reconnaît avoir été trompé par une fâcheuse apparence, par la méchanceté de propos abjects; il nous appartient donc d'en faire solidairement justice en arrêtant ensemble sur-le-champ les termes d'une sincère réconciliation. N'oublions pas que de légitimes susceptibihtés ont été froissées cruellement chez nos fils...
— Jacques, notre ami, dit alors Marcelle, avec un timbre de voix enchanteur, voulezvous me confier le soin d'annoncer à mon frère que vous lui tendez la main?
— Ce sont des excuses que je lui dois, répondit le jeune châtelain. Je les lui ferai
MARCELLE SilS
moi-même. Veuillez, docteur, informer M. Rodolphe de Grôsne de ce qui \ient de se passer. Je vous donne, quant à moi, carte blanche.
Le docteur Meursault se rendit aussitôt auprès de Rodolphe. Moins d'un quart d'heure après, ce fut Rodolphe, qui rentra le premier ; le docteur le suivait.
— Monsieur Jacques de Yaligny, dit-il en allant droit à Jacques, j'avais résolu de ne rien vous dire pour me justifier. Vous reconnaissez, me dit notre ami Meursault, que ma conduite avait été calomniée. Je vous en remercie. Voici ma main. Me tendrez-vous la vôtre?
— De grand cœur, monsieur Rodolphe de Grôsne, je regrette ce qui s'est passé entre nous!...
Cette déclaration mutuelle fit éclater, dans toutes les physionomies, un tel bonheur que jamais Avreuil n'avait vu peut-être pareille fête.
M""* de Valigny s'était' élancée de la porte
de sa chambre. Elle embrassa Jacques et aussitôt après Marcelle, dont elle avait admiré tout bas l'audace et la présence d'esprit, comme l'excellent cœur.
— Il ne m'appartient pas, mademoiselle, dit-elle quand elle put parler, de préjuger des sentiments de mon fils à votre égard; mais je puis parler de sa gratitude comme de la mienne, n'est-ce pas, Jacques?
— Mon seul chagrin, ajouta vivement Jacques, est de me sentir indigne du dévouement dont M"'' de Grôsne vient de me donner la preuve! Mais elle voudra peut-être m' aider à le mériter?
— Que pourrais-je faire dans ce but? dit Marcelle avec douceur, et revenue, par la joie d'avoir réussi, à la modestie de son rôle de femme. Je ne puis me flatter de vous inspirer jamais un sentiment pareil à celui que j'éprouve pour vous!... C'est là justement ce dontjenepuis répondre! Vous m'avez appris à méjuger sévèrement!...
Cette réminisceftce fit perler une larme
SOUS les paupières de Jacques; car il comprenait seul la partie de l'allusion.
— Je n'ai désormais qu'un droit, lui répondit-il, celui de méjuger sévèrement moimême en vous admirant.
— Vous ne sauriez l'admirer autant que moi, Jacques, dit Rodolphe à son tour, en serrant les mains de Marcelle dans les siennes; car elle a montré, par une parole que son grand cœur lui a dictée en votre absence, jusqu'où peuvent aller son désintéressement, son amitié!...
— Si vous m'en croyez, messieurs, répondit Marcelle, dont le naturel gai revenait au galop, vous allez laisser là mes vertus et songer au souper, que des circonstances de force majeure ont retardé et qui serait à présent tout à fait de mise! Je suis sûre que M"" la baronne est de cet avis? Pour moi, qui n'ai pas bu une goulte d'eau depuis mon départ de Saint-Pierre-le-Moutier, je trouve qu'un bouillon remplacerait avec avantage le verre d'eau sucrée traditionnel dû à tout
orateur! Donc alerte, si le couvert est mis! Et pendant ce temps-là, Rodolphe expliquera à la société, comment^ de muet qu'il était, il est devenu causeur aussi prolixe que distingué!
— Je demande au contraire la permission d'être muet jusqu'à demain, ma bonne Marcelle; je suis à bout de fatigue morale...
Par un accord tacite on souscrivit à ce vœu, et l'on affecta de parler de choses indifférentes, pendant que la châtelaine donnait des ordres à ses domestiaues.
Le baron ne permit ni à Meursault, ni à MM. de Crosne, de retourner ce soir-là à Lurcy; M"^ de Valigny fit dresser à Marcelle un lit dans sa propre chambre. Il y eut dans celte maison solitaire, ce qui est rare, beaucoup de monde et beaucoup de bonheur à la fois.
Quelqu'un pourtant dévorait encore une peine secrète.
Si Marcelle avait recouvré l'espérance de plaire à Jacques, celui-ci songeait à Marie- Louise qui avait failli, par une mort volontaire, répondre à la lettre cruelle que lui avait écrite son trop cher ami d'autrefois.
Le lendemain et les jours suivants, les
deux familles vécurent ensemble comme avant l'adjudication de la Dague, c'est-à-dire dans une affectueuse intimité.
Un sentiment délicat faisait éviter à Jacques avec soin de passer avec ses hôtes dans le voisinage des Verchères, afin de n'être pas vu par Marie-Louise avec Marcelle.
En somme la compagnie se tenait plutôt dans le parc et dans les lignes de la forêt de Soussârin, sans sortir des propriétés de M. de Yaligny.
Il y a une poésie charmante dans ces promenades forestières à l'automne. Formées en troupes, les couvées de l'année, en émigrant^ vont butiner dans les baies de toutes sortes et égayent de leurs romances les massifs et les haies. Par endroits, les fouillées éclaircies ouvrent aux regards du promeneur des horizons qu'elles voilaient naguère. Tachetés de feuilles mortes que teintent l'or et la pourpre, les gazons prennent l'aspect de tapis levantins. La nature, en un mot, pour reconduire l'année qui s'en va, se pare de tous les
atours qui lui restent. Couleurs et bruits offrent un mélange de gaîté et de mélancolie, de festoiement et de solennité.
C'est en s'échelonnant par deux et par trois au caprice d'une liberté paisible, que les hôtes d'Avreuil animaient chaque matin les avenues et les sentiers des alentours. Piodolphe et Jacques, le fusil sous le bras, escortaient le reste de la famille, un peu à la façon dont les suisses d'église, en hallebardiers légendaires, accompagnent sans coup férir la marche pacifique des processions dans les champs, pour la fête des rogations.
A la vue de ces chasseurs d'assez mauvais aloi, la pie en demi-deuil, cachée dans quelque peuplier, narguait de sa crécelle nasillarde le passage de la petite colonne, et elle s'envolait pour aller l'attendre et la narguer derechef un peu plus loin.
De ces battues de pure fantaisie, nos amis ne rapportaient guère que des baies de sorbier et de mûres sauvages, entremêlées de torsades de chèvrefeuille encore fleuries et
parfumées, tandis que, pour n'en pas perdre l'habitude, les chiens courants d'Avreuil levaient et lançaient quelque lièvre à qui nos Nemrods décochaient, à la passée, un coup de fusil.
De temps en temps, Marcelle et Jacques se retrouvaient isolés, comme au temps de la pêche des carpes sur la pièce d'eau du château. Une fois, Marcelle profita de l'occasion pour dire à son jeune hôte, en tête à tête :
— J'ai voulu causer avec vous, Jacques, pour régler nos petits comptes personnels. Je vous ai dit, dans une circonstance grave, que je vous aimais. En général, ce sont les hommes qui parlent de cela les premiers; mais je n'adore pas les routes banales! Voici donc notre situation réciproque, et elle est vraiment assez piquante; au lieu de répondre à ma déclaration par une autre un peu corsée, et cela au plus tard dans les vingt-quatre heures, vous m'avez écouté amicalement, mais dans un respectueux silence. Je vais vous dire tout franchement pourquoi : c'esi
que VOUS songez toujours à Marie-Louise Verchères. C'est un veuvage de propos délibéré que le vôtre, puisque vous avez dit que vous ne songiez nullement à l'épouser, surtout depuis qu'elle est millionnaire; mais ce veuvage de raison n'implique pas le projet de vous remarier ! Vous ne pourrez en conscience vous donner comme ayant tout à fait le cœur libre. Vous m'estimez et je le mérite. Je vous suis sympathique, et c'est quelque chose, quoique le mot sympathique ne signifie pas encore une prédilection bien réelle. Voilà le mot de l'énigmatique réserve que vous gardez vis-à-vis de moi !
— Vous dites vrai! répliqua Jacques; je me sentirais plus à l'aise pour vous dire ce que je ressens pour vous, si j'étais dans un autre air que celui-ci. Vous avouerai-je que je ne voudrais à aucun prix me voir marié dans le pays où Marie-Louise a souffert à cause de moi?...
— Nous pourrions nous en exiler ensemble, mon ami! Reste à savoir si dans les con-
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ditions que j'ai dites, un exil avec moi vous sourirait? Votre famille a, dans ce pays, de vieilles et puissantes attaches et vous ne pouvez songer, l'aimant comme vous le faites, à quitter Avreuil pour toujours...
— Quitter Avreuil pour toujours me serait impossible, quand même j'aurais perdu mes parents. Le mot patrie n'est pas pour moi une chose que l'on entend et que l'on répète par habitude. J'aime Avreuil comme le refuge souverain de mes pensées, comme on dit que les cénobites aiment leur cloître, ou, plus vulgairement, comme les hirondelles tiennent à leur ancien nid !
— Vous avez des passions bien tenaces, Jacques!... Heureux ceux qui en sont l'objet!
Durant cette causerie, on s'était rapproché du château. Marcelle et Jacques y entrèrent les derniers. En y arrivant, ils se virent précédés dans la cour d'honneur par un jeune soldai ayant une badine blanche à la main. Arrivé à la porte, il demanda le plus simple-
ment du monde à présenter ses respects à M. et M"'" de Valigny.
M. de Crosne, Rodolphe et IVP' de Valigny étaient engagés dans la spirale de l'escalier gothique. Le baron occupé à déchirer les bandes de ses journaux, allait imiter sa compagnie en montant au salon; il se retourna.
— A qui ai-je l'honneur de parler? demanda-t-il au jeune visiteur en uniforme.
— A Laurent Verchères, répondit ce dernier qui avait mis le képi à la main.
Le sourcil de M. de Valigny se fronça; mais il dit, en ouvrant la porte de son cabinet du rez-de-chaussée :
— Entrez, jeune homme !
Laurent obéit.
— Monsieur le baron, dit le jeune soldat,. quand j'étais enfant, j'ai connu les bontés de M™^ de Valigny et les vôtres; je n'ai pas voulu passer par Couleuvre, ni surtout quitter pour toujours le pays, avec ma famille, sans prendre un dernier congé de vous !
— Ah! VOUS quittez le pays! lit le baron visiblement soulagé.
— Oui, monsieur le baron, répliqua Laurent; vous connaissez notre changement de position. Mon père avait d'abord pensé s'établir à la Dao-ue mais le désir de fmir ses jours à Paris, sa ville natale, l'a fait revenir sur ce premier dessein. Mon père, ma mère et ma sœur partout pour la capitale, où, une fois libéré, je compte les rejoindre.
— Mais alors M. Verchéres conserverat-il le domaine de la Dague?
— Dès à présent, monsieur, mon père le remet en vente?
Le visage du baron s'illumina tout à fait.
— Il se pourrait, dit-il, en songeant à M. de Crosne, qu'un de nos amis fût disposé à l'acquérir à l'amiable et que cet acquéreur ne fût pas loin d'ici.
— Ceci n'est point de ma compétence, répondit Laurent avec infiniment de tact, et fort attentif à la leçon qu'il avait reçue de son père. Moi, je ne porte qu'un burin dans
ma giberne, et point le contrat de vente d'aucune propriété. J'avais même pensé mourir sans être jamais propriétaire de quoi que ce soit...
— A la façon dont vous parlez, jeune homme, dit aimablement M. de Valigny, vous me semblez digne de votre père et de la fortune que Dieu lui envoie. Le cohéritier de pareilles richesses qui songe à travailler, à suivre la vocation première de son père, quand ce père était dans la médiocrité, n'est pas un homme ordinaire!...
— Trisle mérite ! ne put s'empêcher de dire Laurent Verchères, car la fortune ne nous a pas apporté le bonheur!
Cette allusion à des tristesses que M. de Valigny connaissait fît une impression douloureuse au père de famille; mais il ne pouvait rien y répondre. Il marqua même, par son silence, le désir d'abréger l'entretien.
Laurent regretta d'avoir dépassé un instant les bornes de sa mission. Son attache-
ment pour sa sœur Marie-Louise lui avait seul arraché cette plainte.
— Je crois, dit enfin le baron, en tendant la main au jeune militaire, la détermination de monsieur votre père on ne peut plus sage. Je ne puis douter des consolations qui l'attendent, ainsi que tous les siens, dans sa ville natale. Votre sœur et vous, Laurent, vous êtes jeunes; l'avenir est à vous ! . . .
— Il est vrai, répliqua Laurent du ton d'une feinte bonne humeur.
En ce moment. M""" de Valigny entra chez son mari. D'un coup d'œil rapide elle analysa les physionomies.
— Je viens d'entendre prononcer votre nom, dit-elle au militaire, et je venais voir si vous étiez encore le bon petit Laurent d'autrefois.
— Par le cœur, oui, madame!
— Eh bien, alors, votre mère doit être bien heureuse, reprit la baronne.
- Laurent m'annonçait, dit M. de Va-
ligny, que sa famille remet la Dague en vente et quitte le Bourbonnais!
— Ah ! fit la mère d'un ton dont la gaité fit souffrir le frère de Marie-Louise, — qui avait vu pleurer sa sœur et qui savait pourquoi !
Les trois interlocuteurs se séparèrent pour ne plus jamais se revoir.
M. de Crosne racheta la Dague à Verchères.
Rodolphe en fut le régisseur. Il conduisit peu à peu cette exploitation au plus haut point de prospérité et doubla la valeur de la propriété.
Marie-Louise Yerchères, en s' éloignant de Couleuvre, laissa au cœur de Jacques un long et profond sillage, pareil à celui que laisse sur un beau lac la barque qui s'enfuit...
Mais les sillages du cœur ne sont pas plus éternels que les autres.
Il ne resta bientôt plus en l'àme du jeune homme, de ses premières amours, qu'une
lointaine et souriante image, estompée par la brume de l'éloignement...
Si l'amour était né, en se jouant, dans le cœur de Marcelle, c'est en pleurant Marie- Louise que Jacques se prit à aimer Marcelle.
Et Jacques épousa Marcelle.