‹ La vie de Ch. Paul de KockChapitre 10 sur 24 · HUBERT · texte numérisé non relu

HUBERT

Quel atfreux mystère!... Partout on croit à votre mort, j'ai vu la cour porter votre deuil... (Mettant un genou en terre.) Ah! Madame!... souffrez que je sois le premier à vous offrir l'hommage de mon respect.

Catherine, lui tendant la main.

Relevez-vous, Hubert. Les hommages ne sont plus faits pour l'infortunée Catherine : écoutez-moi, votre dévouement à me servir mérite toute ma confiance. Vous allez apprendre par quelle horrible perfidie, par quelle trame abominable je fus accusée d'un crime affreux, et traînée ensuite dans le fond d'une prison. Fille de Frédéric IV, le' sort qui m'appelait au rang suprême, me fit devenir l'épouse d'Adolphe de Ketler, grand-duc de Lithuanie; Léopold naquit bientôt de cette union fortunée. Deux ans s'étaient écoulés, lorsque je donnai le jour au jeune Ernest, mon second fils. Peu de temps après cette époque, mon époux mourut, et je restai tutrice de mes deux enfans. Je dois, avant tout, vous faire l'aveu de mes torts et de ma cruelle faiblesse. J'adorais Léopoldlla naissance de son frère pouvait diminuer sa puissance

future, j'eus la barbarie de l'éloigner île ma c •, et de le

contraindre à se vouer au célibat, en embrassant l'état militaire, parmi les chevaliers de l'ordre teutonique. Aveuglement funeste ! il a rompu tous les liens (pie la nature devait me rendre sacrés. Hélas! j'en suis punie. Il y avait dix ans que j'étais veuve, lorsque Ponioski, homme adroit, politique habile, et qui remplissait à ma cour les fonctions de premier ministre, osa me faire l'aveu des sentiments que je lui avais,

disait-il, inspirés : je démêlai facilement son véritable motif, le titre de grand-duc flattait son ambition; je rejetai ses vœux, et le perfide jura intérieurement de se venger de mes refus. Il commença par m'enlever le cœur de ce fils que j'adorais, et pour lequel j'ai sacrifié le malheureux Ernest : il lui inspira le désir de prendre une épouse à son choix. Quelles furent ma surprise et ma douleur, lorsque le jour de sa majorité, et sans m'en prévenir, il m'annonça son mariage avec Ethelvina, sœur du farouche Marleskoff, prince des Moldaves, et m'annonça de quitter à l'instant les rênes du gouvernement! Le ton qui accompagnait cet ordre m'apprit assez que je ne devais plus rien attendre de sa tendresse. Fatal exemple pour les mères! puissent-elles apprendre, par ma propre expérience, que les enfants qu'on a eu la faiblesse d'idolâtrer, dédaignent toujours la main généreuse qui les a comblés de bienfaits. La vengeance de Ponioski ne fut pas encore satisfaite. Déjà l'on avait fait courir le bruit que je voulais ressaissir la suprême puissance, et que je conspirais contre Léopold; mais il fallait des preuves pour achever de me perdre, On choisit le jour anniversaire de la naissance du grand-duc. Tandisqu'on se livre à la joie, au milieu des danses et des plaisirs, un bruit confus se fait entendre, des hommes armés pénètrent dans le jardin en faisant retentir le palais des cris de vive Catherine! à bas Léopold! Un soldat, le poignard à la main, parait prêt à frapper le grandduc; effrayée de son danger, je me précipite dans ses bras. Ponioski,'dui-mèine, arrête le meurtrier : «Scélérat, lui dit-il, qui a pu te porter à ce crime abominable? confesse la vérité, ou le supplice le plus affreux... — Je voulais venger une mère outragée, répond ce misérable, et ce poignard m'a été

donné par Catherine elle-même. » A ces mots, jugez de ma surprise et de mon effroi ! Mon fils que je tenais encore embrassé, s'arrache de mes bras, me repousse avec horreur; je n'ai pas la force de me disculper; je tombe sans connaissance, et c'est dans le fond d'un cachot que je reviens à la

\ie!

Cette pièce, Catherine de Courtaude, arriva en 1814; et bien qu'elle fût interprétée par les idoles du jour, par les rois du mélodrame : par Frenoy, le Talma du boulevard, et même, dans un rôle secondaire, par Stokleit, qui devait devenir une illustration de la scène, les événements politiques contrarièrent un succès qui devait être fructueux et durable.

J'ai voulu visiter le lieu occupé par Paul de Kock durant un grand nombre d'années.

C'est, nous l'avons dit, un entresol du boulevard Saint- Martin.

Le romancier n'aimait pas à monter des escaliers.

« Autant gravir le Mont-Blanc, disait-il ; au moins on a la satisfaction, après l'ascension, d'écrire son nom dan? un album. »

Il montait bien à Romainville pour rejoindre son bois, mais la pente était douce, et puis un bois sur une élévation, c'était une rareté à laquelle il convenait de faire quelques concessions.

Je me suis donc remlu au n° 8 du boulevard Saint-Martin, et j'ai demandé à visiter le célèbre local*

Le concierge m'a répondu :

« [1 est occupé.

— Par la famille do Kock ?

— Non.

— Par un étranger?

— Oui.

— Il se nomme?

— Monsieur S**"*.

— Est-il artiste, écrivain, musicien?

— Non, il est boursier.

— Eh bien, on dit que les gens du même esprit se succèdent, comme par un effet magnétique, dans les appartements de Paris. Ce n'est pas ici que ce phénomène peut être constaté, car Paul de Kock n'a jamais acheté cinq francs de rente de sa vie. »

Puis, m' adressant de nouveau au concierge : « Priez M. S***"* de me laisser visiter à nouveau l'appartement.

— Oh ! c'est un original qui ne veut recevoir personne.

— Dites-lui mon nom. »

Et je donnai ma carte.

Cinq minutes après j'étais dans le local où l'auteur de Sœur Amie a passé un tiers de sa vie.

On a parlé souvent de cet homme de lettres qui avaitdeux porte-monnaie : l'un, mal garni, contenait des francs et des sous, qu'il montrait aux gens faisant appel à sa charité;

l'autre, rempli d'or, et qui servait à la satisfaction de ses besoins personnels.

On a comparé ces deux porte-monnaie aux deux domiciles d'un célèbre démocrate :l'un meublé, pour les besoins delà cause, était garni d'un mobilier de noyer, d'une pendule de zinc, d'un bureau de bois blanc; l'autre, mystérieusement caché dans un quartier aristocratique, était un nid de satin et de velours, d'or et de bronze.

Paul de Kock n'avait pas deux appartements à Paris. Ce petit local de quatre pièces suffisait à sa vie simple et laborieuse.

Ici fut son lit. Là était son bureau.

On montre aux visiteurs du palais de Fontainebleau une plume d'oie, noircie par l'encre, jaunie par le temps.

C'est la plume qui servit à l'abdication de Fontainebleau.

Le concierge du n° S du boulevard Saint-Martin a une relique d'un autre genre, mais tout aussi précieuse.

C'est la plume avec laquelle son illustre et regretté locataire écrivit Mon voisin Raymond.

J'entends parler souvent de récompenses données à des établissements utiles.

Je vois décerner des médailles d'or, d'argent, d'aluminium et de bronze aux diverses expositions.

Je vois des jurys s'assembler, des journaux discuter, des programmes traces, pour arriver à récompenser une ma-

chine agissante, une gélatine réconfortante, une substance utile.

Pourquoi cet entresol du boulevard Saint-Martin n'a-t-il pas été transformé en musée commémoratif?

Ce qui s'est fabriqué là depuis quarante ans a été plus utile au pays que les chartes les plus compliquées et les discours les plus éloquents,

On n'y a pas entretenu les haines de l'esprit de parti. On n'y a pas attisé les feux du communisme, afin que le pétrole, quand devait venir son heure, ne fût pas difficile à embraser.

On y a fabriqué un sentiment, le meilleur pour l'hygiène de l'esprit comme pour L'hygiène du corps.

On y a préparé la gaieté, elle s'est répandue dans toutes les classes de la société.

Les échos de la mémoire publique ont porté le rire de département en département, de ville en ville, de maison en maison.

Et ceux qui ont ri, je le soutiens, sont devenus meilleurs.

Il m'a été donné de recueillir un très-sérieux exemple de l'efficacité des œuvres de Paul de Kock.

Qu'on ne conteste pas mes assertions : J'ai toutes les pièces à l'appui, et je les fournirai à la première réquisition.

Durant le siège de Paris, on établit dans la capitale de nombreuses ambulances.

Il y en eut une dite Sainte-Cécile.

Le vénérable vicaire de l'église voisine eut la charge spirituelle des malheureux blessé*.

Dans les autres ambulances ils périssaient en nombre effrayant.

La mortalité était excessive. Il fallait trouver un remède; il fallait surtout ramener l'espoir, la bonne bumeur, la gaieté clans ces esprits affectés non-seulement par leurs propres douleurs, mais aussi par les douleurs de la patrie.

Que fît le vénérable ecclésiastique? Il donna des romans de Paul de Kock à lire à ses malades.

C'était récréatif, comique, intéressant. Cela occupait doucement l'esprit.

L'abbé ne perdit presque pas de malades.

Paul de Kock, mort en 1871, n'a pas posé devant celui qui devait être un jour son biographe.

Nos amis communs m'ont annoncé qu'il avait quelque estime pour moi.

11 trouvaitque je savais dire simplement ce qui n'exigeait pas de grandes phrases.

Il estimait que je n'employais pas de gaieté de cœur des adjectifs qui n'étaient pas sortis depuis vingt ans du dictionnaire, et que je n'avais jamais insulté personne sciemment, pas même la langue française.

Il n'a donc pas posé, je le répète devant moi.

J'ai dû chercher ses inclinations, ses préférences, ses sentiments sur toutes choses..., dans ses ouvrages.

J'ai cherché Paul de Kock, son esprit, son humeur, ses goûts, ses préférences, dans quelques-uns de ses romans les plus célèbres.

J'ai voulu retrouver le moi dans ces productions qui datent de l'éclat le plus complet du talent de notre illustre auteur.

C'est là faire, pour ainsi dire, une opération de chimie morale.

Mais cela est facile, car je crois qu'il est impossible à un écrivain de valeur de tenir la plume durant le narré d'une grande action.

De faire promener ses personnages nombreux à travers plusieurs volumes.

Sans se mêler quelque peu, de sa personne, à la conversation.

C'est ainsi que, dans ses romans les plus justement célèbres, Paul de Kock se révèle peintre de petits tableaux de chevalet accrochés à l'action, et la relevant par l'exactitude du dessin et la vérité du coloris.

Mes lecteurs vont en juger par les extraits suivants :

Il a à peindre la première représentation d'un mélodrame nouveau.

« Mesdames, serrez-vous un peu sur la gauche... Et vous, messieurs, appuyez sur les dames... Il y a encore une place... On doit tenir dix, et vous n'êtes que neuf. Il faut que le compte y soit.

« — Le compte ! Est-ce qu'on vient au spectacle pour être encaissés comme des sardines?... Vous voyez bien que nous sommes déjà gênés; où diable voulez-vous placer encore quelqu'un? D'abord, moi, je ne me dérange pas.

« — Allons, l'ouvreuse, laissez-nous en repos. Il n'y a plus de place...

« — Je vous dis, monsieur, qu'on doit tenir dix... Ne voyez-vous pas que ce monsieur et ces deux dames qui tiennent le coin peuvent compter pour quatre au moins?...

« — Ça ne me regarde pas, monsieur...

« — Madame, entrez donc... Il y a une place... Si ces messieurs ne veulent pas se déranger, je ferai venir l'inspecteur... Passez donc, madame; si vous ne la prenez pas, j'y mettrai une autre personne...

« En disant ces mots, une vieille femme maigre, à la voix nasillarde, et que l'on a déjà reconnue pour une ouvreuse déloges, sans s'inquiéter des murmures que faisaient entendre les personnes placées sur la première banquette du balcon, poussait vers nous une jeune femme qui semblait hésiter pour prendre la place que l'ouvreuse lui indiquait »

C'est là une critique d'ouvreuse obligée à faire se serrer les spectateurs.

Mais ce n'est pas un parti pris du romancier. Les ouvreuses le connaissaient et l'aimaient beaucoup.

Quand on en arriva à les assujettir à un costume uniforme, elles se plaignirent à Paul de Kock.

Les Folies avaient des ouvreuses coiffées de rubans bleus; la Gaité avait des ouvreuses coiffées de rubans rouges.

« —Il est abusif, disaient ces dames, de coiffer des femmes autrement qu'à leur goût particulier. Elles savent mieux que personne ce qui leur va bien.

« — Mes enfants, leur dit Paul de Kock, il y a un moyen d'arranger tout cela.

« — Et lequel ?

«—Les blondes, auxquelles le bleu sied fort, ouvriront les loges des Folies-Dramatiqaes.

« — Et les brunes?

«—Eh bien, les brunes, que les rubans rouges avantagent fort..., ouvriront les loges de la Gaîtè. »

Il existait autrefois à l'Ambigu une ouvreuse qui avait vu des temps meilleurs. Elle était la veuve d'un artiste nommé Frénoy.

Son mari avait été une étoile du théâtre au temps du premier empire.

La pauvre femme avait connu Paul de Kock débutant dramatique. Il allait la voir aux troisièmes loges.

« — Eh bien ! lui disait-il, il y a du monde, les petits bancs donnent!...

« — Oui, mais cela ne vaut pas les pièces de M. Caillez.

« — C'est autre chose.

« —Et M. de Pixérécourt donc ! Vous rappelez-vous Amazampa ?

«— Oui, c'était bien, disait le romancier; mais ceci n'est pas mal du tout. M. Dennery n'est pas le premier venu. »

De sa demeure du boulevard St-Martin. Paul de Kock

était voisin des omnibus. Il avait une station de départ à la porte de son logis. Il s'en servait souvent.

D'ailleurs, il a vu, pendant trente ans, de sa fenêtre, passer les voitures à six sous.

Il ne dédaignait pas les véhicules publics, et les conducteurs le connaissaient bien.

« — Monsieur Paul de Kock, disaient-ils, il y a au fond, disponible, votre place favorite. »

Quand il voulait entrer, il levait de loin cette vieille canne qu'il a portée, toujours la môme, durant un demi* siècle.

Je trouve dans Un bon enfant les lignes suivantes sur l'équipage en commun :

« Connaissez-vous rien de plus drôle qu'une personne courant après un omnibus qui a déjà trois ou quatre cents pas d'avance, et qui s'éloigne de plus en plus, parce que le conducteur, occupé à regarder à droite, à gauche, ou à compter sa monnaie, ne dirige pas ses regards du côté du voyageur retardataire ?

« Si c'est un homme, il court, puis s'arrête, lève la main en l'air, lève sa canne, lève son parapluie s'il en a un, agite son bras, comme s'il voulait faire le tambour-major; pousse

des eh ! eh! h!... conducteur! hum!... hum!... puis

.court encore un peu, et marche dans la crotte pour rattraper la maudite voiture, qu'il prend afin d'arriver propre à son rendez-vous.

« Si c'est une femme qui vent rejoindre L'omnibus, alors elle ne courra pas du tout ou courra toujours : les dames ne savent point faire les choses à demi ; elles sont plus promptes à se décider que nous, et d'ailleurs elles émirent

avec plus de grâce; elles ont encore l'adresse de choisir les pavés, tout en faisant des signes au conducteur; elles se retroussent un peu haut, il est vrai, mais quel mal après tout de montrer sa jambe, surtout quand elle est bien faite, et en général ce ne sont guère que celles-là que l'on fait voir.

« C'était un jeune homme qui courait après la voiture à six sous. Un assez beau garçon, de taille moyenne, mais bienfait; d'une physionomie franche et assez douce, bien mis et de bonne tournure : il venait enfin d'atteindre l'omnibus qui se dirigeait vers la Madeleine en suivant les boulevards; il y avait déjà beaucoup de monde dans la voiture.

« — Avez-vous de la place, conducteur? — Oui, monsieur, à droite... au fond... Messieurs de droite! serrez un peu, s'il vous plaît.

« Le jeune homme entre, tâche de se faufiler à travers des jambes qu'on ne dérange pas, des genoux qu'on avance, des parapluies mouillés, des pieds crottés et des figures de mauvaise humeur ; car, si vous avez jamais été en omnibus, lectrice ou lecteur (ce qui est probable si vous habitez Paris), vous avez dû remarquer, lorsque la voiture est déjà un peu garnie, que l'arrivée d'un nouveau voyageur fait toujours faire la moue à tout le monde : d'abord, cela est cause qu'on s'arrête, ensuite on pense qu'on va être gêné, pressé; le nouveau venu est donc fort mal reçu, et personne ne fait un mouvement pour lui faire place. Je suis étonné que les entrepreneurs de ces voitures n'aient point encore songé à les diviser en stalles, comme l'orchestre de nos théâtres; alors du moins les places seraient visibles, et l'on n'aurait pas

parfois son voisin sur ses genoux... Quand c'est une voisine gentille, passe encore. »

Comme tout cela vous est leste et pimpant! On lit, et malgré soi on se croit acteur de la scène qu'on parcourt. On trotte soi-même après la voiture.

On arpente le bitume en imagination, on est presque à court d'haleine, quand le héros du roman a atteint son strapontin.

Il faut ici rendre justice à Paul de Kock. Ce n'est pas un si m pie amuseur. Il ne vise pas uniquement à distraire et à faire rire.

Il signale les lacunes regrettables; il dévoile les abus.

Ce n'est pas un pédant politique, savetier d'idées, proposant de mettre des pièces à toutes les constitutions.

Ses visées sont moins hautes, — sans que sa mission soit moins utile.

Aussi, dans ces quelques lignes sur les omnibus, il dénonce un inconvénient. A cette époque, rien ne séparail les places des omnibus.

Les entrepreneurs avaient jugé que l'établissement de séparations dévorerait un terrain précieux.

Paul de Kock dévoile l'abus. Rien ne sépare la jeune Qlle timide du jeune homme audacieux.

i ii" frontière esl nécessaire, obligatoire, moral .

Il faut établir, dans l'omnibus, des stalles comme au

théâtre, écrit-il ; et l'idée est adoptée, malgré les avis contraires des administrateurs.

On le voit, le romancier avait sa légitime et efficace influence.

Une des gaies solennités de Paris devait plaire à l'aimable auteur de Sœur Anne.

J'ai nommé la fête de Saint-Cjpud.

Je sais ce que vous allez dire.

Saint-Cloud n'a pas de lilas comme Romainvillc.

Mais Saint-Cloud a encore la dernière grisette, attirée par la mélodie du mirliton.

Paul de Kock le sentait bien quand, dans Madeleine, il traçait un croquis du joyeux divertissement.

Il rédige tout d'abord un programme : il dit que pour s'amuser à une fête champêtre, il faut trois choses :

Une bonne santé,

De l'argent dans la poche,

Et n'être pas amoureux.

Puis il promène son lecteur à travers tous les bruits de la foire célèbre.

Mais où l'on retrouve le Paul de Kock jeune, naïf, débutant dans la carrière, c'est dans l'introduction de Georgctte.

Voici, raconté par Paul de Kock en personne, son entrée dans la vie littéraire dont nous avons parlé plus haut :

« Je place Georgette en tête de mes ouvrages, car je regarde ce roman comme mon premier ; du moins est-ce à lui

que je dois mes premiers succès dans uue carrière à laquelle j'étais presque décidé à renoncer.

« J'avais cependant déjà fait Y Enfant de ma femme. Ce roman, ouvrage de ma jeunesse et presque de mon adolescence, puisque je le composai à; dix-sept ans, devait naturellement manquer de force, de plan, de style; c'était un essai, cet essai de première tragédie que l'on fait presque toujours en terminant sa rhétorique.

« Comme on brûle de se faire ou plutôt de se voir imprimé, je désirais ardemment qu'un libraire se chargeât de faire paraître VEnfant de ma femme, ne demandant rien pour mon manuscrit que les honneurs de l'impression.

« Mais trouvez donc un libraire qui imprime l'œuvre d'un romancier de dix-sept ans ! Aucun d'eux ne voulut de l'Enfant de ma femme, que j'offrais cependant gratis; beaucoup, j'en suis certain, le refusèrent sans le lire, et ils eurent tort; ceux qui n'en voulurent pas après l'avoir lu eurent raison.

«Mes parents, suivant l'usage, se moquaient de moi et de ma prétention à faire des romans. Je jure bien qu'il n'y avait aucune prétention dans mon fait; j'écrivais par goût, par plaisir; je ne pouvais pas voir une main de papier blanc sans pousser un gros soupir, en songeant à tou que l'on pouvait écrire dessus !

« Au bout de deux ans, je me décidai à faire imprimer mon roman à mes frais. C'était un grand effort; car j'étais dans un âge où l'on n'a jamais trop d'argent i ■ sea plaisirs, et quoique l'Enfant de ma femme n'eût que deux volumes, c'était encore une somme assez ronde à avancer..., mais je me flattais qu'elle me rentrerait.

« M. Pigoreau éditait alors presque tous les romans nouveaux; je mis le mien chez lui. Il m'en plaça d'abord quelques douzaines, mais bientôt cela se ralentit, puis cela cessa entièrement. Je n'écoulai guère que le quart de mon édition, c'était bien loin de me rendre mes frais ; mais j'étais imprimé!... Un journal avait fait un feuilleton sur mon roman; dans ce bienheureux feuilleton, mon nom était rép ité jusqu'à huit fois !... c'était alors du bonheur.

« Cependant, je ne tardai pas à m'apercevoir que la gloire, quelque mince qu'elle soit, ne nous fait pas d'amis; ceux que j'avais ou que je croyais tels saisissaient toutes les occasions de lancer des épigrammes sur mon roman. Ils ne manquaient pas de me rapporter le mal qu'on en avait dit ; quant aux choses agréables qui auraient pu me consoler, ils ne les entendaient jamais ou ne s'en souvenaient pas. Depuis cette époque, j'ai rencontré dans le monde beaucoup de ces gens-là : empressés à vous rapporter ce qui peut vous être désagréable, mais ignorant toujours le bien que l'on dit de vous. Je me rappelle aussi une femme galante à laquelle je faisais la cour lorsque mon premier roman parut. Je m'empressai de le lui porter, me flattant que cela m'avancerait dans ses bonnes grâces. Elle reçut mes deux volumes d'un air nonchalant, et se contenta de me dire : — « Par exemple!... vous êtes bien bon de vous donner la peine d'écrire ainsi des volumes !... »

« Ce vous êtes bien bon ! me sembla si bète, que mon amour n'y résista pas.

« Pendant que l'on vendait les premières douzaines de l'Enfant de ma femme, j'écrivis Georgette; je fis quatre volumes , j'en aurais fait six si je ne m'étais pas retenu.

Cette fois je commençai à écrire d'après nature; le chapitre intitulé : Soirée au Marais, n'était que letableau fidèle d'une réunion dans laquelle je m'étais trouvé souvent. Presque tous les personnages existaient, je n'avais changé que les noms.

« Je sentais bien que Georgette valait mieux que Y Enfant de ma femme, mais je ne voulais plus faire imprimer à mes frais; les nombreux exemplaires qui me restaient de mon premier roman ne m'encourageaient pas à recommencer.

« Je promenai Georgette chez les libraires comme j'avais promené mon Enfant. J'éprouvai les mêmes refus , les mêmes ennuis, les mêmes dégoûts!... On ne voulait pas seulement lire mon manuscrit!... ou lorsqu'on daignait le recevoir, c'était comme pour se débarrasser de moi; puis on me faisait revenir huit ou dix fois, on n'avait pas eu le temps de le lire, et souvent, fatigué de ces lenteurs, je reprenais ma pauvre Georgette en me donnant le plaisir d'envoyer au diable monsieur le libraire.

« J'étais découragé. Je jetai mon manuscrit dans le lias d'une armoire, en me promettant de ne plus m'en occuper, et surtout de ne plus faire de romans; mais, hélas !... trahit sua quemi/ue volwptas !

« Quatre années s'écoulèrent. Georgette était toujours dans le bas d'une armoire; plusieurs fois, en apercevant ce malheureux manuscrit, je m'étais promis de le jeter au feu... je ne sais ce q'ui me retint.

« Pendant cet espace de temps, j'avais travaillé pour le théâtre. Un beau jour, en vendant à M. Barba le manuscrit d'un mélodrame que je venais de faire jouera L'Ambigu- Comique, je me rappelai mou infortuné roman, el .je le pi

posai à ce libraire. M. Barba prit mon manuscrit en me disant qu'il le lirait. Quelque temps après, j'allai lui demander ce qu'il pensait de ma Georgette ; M. Barba me répondit : — J'ai donné votre manuscrit à Hubert, il vous imprimera cela; moi, je ne veux plus faire de roman.

« Me voilà de nouveau en course; je vais chez M. Hubert, qui était alors libraire au Palais-Royal, sous les anciennes galeries de bois. Là, je trouve un homme aimable, poli, obligeant, qui me dit mille choses flatteuses sur mon roma.n. J'en restai tout stupéfait!... messieurs les libraires m'avaient si peu habitué à cet accueil! Depuis ce temps, je n'ai gardé nulle rancune à ceux qui m'ont jadis causé tant d'ennuis ; mais j'ai conservé pour M. Hubert un éternel souvenir de reconnaissance; j'aime mieux me rappeler le bien que le mal.

« M. Hubert m'acheta Georgette en m'engageant'à lui faire bientôt un autre roman, et en effet, au bout de quelques mois, je lui portai Gustave ou le Mauvais sujet, puis Frère Jacques, puis Mon voisin Raymond, et alors M. Hubert m'acheta même l'Enfant de ma femme! Et voilà comment je devins romancier.

« Je demande pardon au lecteur de l'avoir ennuyé de ces détails, qui lui sembleront bien puérils ! mais il y a un grand charme dans les souvenirs, et nous croyons souvent le faire passer dans notre plume, tandis qu'il reste au fond de notre cœur. »

Rien n'est touchant comme cet examen de conscience ; Cette sévérité pour soi-même, cette indulgence pour lin-

justice d'autrui, cette sévérité de ses contemporains, aussi facilement constatée que pardonnée ;

C'est d'un bonhomme, comme Rabelais, d'un philosophe, comme Béranprer.

J'ai parlé plusieurs fois, dans le cours de mon récit, du domicile de Paul de Kock à Paris, de son bienheureux entresol, de ce fauteuil d'où il pouvait voir passer tout Paris, et dans lequel il a assisté, spectateur ému, aux grandes péripéties de ce dernier demi-siècle.

Mais il existe dans l'œuvre de Paul de Kock un petit pastri placé à la fin d'une livraison.

Le romancier s'y montre tout entier. Il ouvre sa porte à deus battants et initie les lecteurs à sa vie intérieure.

« D'abord, il faut vous dire que ma fenêtre a vue sur le boulevard; non pas sur cet élégant boulevard, rendez-vous des dandys el de toute la gent fashionable, où se tient tous les jours une seconde bourse; où l'on décide la nouvelle que l'on répandra le lendemain, afin d'obtenir sur la rente une hausse ou une baisse, tout en admirant un nouvel attelage qui vient de sortir de la rue Laffitte ou du pâté des Italiens.

« N'allez i>as croire non plus que je sois relégué sur les boulevards du Marais, devant les rues de la Roquette ou St- Sébastien, u'ayanl pour perspective que de vieux arbres fort beaux, mais fort tristes ; que des contre-allées souvent désertes, et dans lesquelles apparaissent de loin en loin

quelques respectables habitants <!<■ la r lu Pas-ds-ta-Mufe,

ou des TroiS'Pistolets. Ce quartier deviendra très-gai, très-

vivant peut-être, lorsque le nouveau théâtre Saint-Antoine sera en pleine activité; mais jusque-là vous trouverez bon que je ne m'y arrête pas.

« Prenez le milieu entre ces deux positions, et vous serez positivement sur le boulevard St-Martin ; vous n'aurez ni le dandysme delà Chaussée-d'Antin ni la tristesse du Marais; mais vous verrez un peu de tout : vous aurez un petit Paris fort gai, fort animé, très varié, un peu bruyant le dimanche, mais très-supportable dans la semaine. C'est une espèce de lanterne magique dont j'ai le spectacle, et dont je vais vous décrire 'quelques tableaux, en supprimant toutefois monsieur le soleil et madame la lune, parce que je ne les regarde jamais ni l'un ni l'autre, pour ne point me faire mal aux yeux.

« Plaçons-nous à la lanterne, ou plutôt à ma fenêtre, à sept heures du matin. C'est le premier tableau.

« Alors le boulevard est presque calme ; ies boutiques ne sont pas encore ouvertes, car quelles sont en général les boutiques du boulevard? Des magasins de nouveautés, des marchands d'estampes, de gravures, de livres, de jouets, de bonbons ; des fabricants de billards et autres objets que l'on va rarement acheter à sept heures du matin; c'est pourquoi tous ces marchands ne se pressent point d'ouvrir leur boutique : ils savent que les personnes qui leur achèteront ne se mettent pas en route de si bonne heure.

« Vous remarquerez que les épiciers et les marchands de vin sont fort rares sur cette promenade; les coins de rue sont spécialement affectés à ce genre de commerce, ce qui est fort heureux pour les boulevards.

« En revanche, cette promenade a une multitude de cafés.

Pour ma part, j'en ai un sous moi, un en face, un à ma droite, deux à ma gauche; j'en aperçois encore deux un peu plus loin. Sans sortir de mon boulevard, je puis entrer dans dix cafés. On peut juger, d'après cela, du grand nombre de ces établissements dans Paris. Voilà qui donne un nouveau démenti au pronostic de madame de Sévigné, qui annonçait que le café passerait comme Racine, ou que Racine passerait comme Je café.

« Comme ces établissements deviennent chaque jour plus brillants, plus élégants, plus riches... (à la vue du moins); comme les yeux y sont fatigués par l'éclat des glaces, des dorures et du gaz, vous comprenez que les propriétaires de ces fameux caravansérails ne se lèvent pas comme le marchand de vin et l'épicier, qui vendent le petit verre au commissionnaire. Les garçons, fatigués d'avoir veillé tard, suivent l'exemple de leur maître; c'est pourquoi à sept heures du matin les cafés ne sont pas ouverts.

« Les fiacres, les cabriolets sont encore rares,-ce qui donne à ce moment un calme qui étonne même ceux qui passent. Déjà l'ouvrier matinal court à son travail en tenant sous son bras le tiers d'un pain de quatre livres, qu'il mangera à son déjeuner, et avec lequel l'homme du monde ferait six repas. Mais les gens qui se lèvent de bonne heure ont ordinairement bon appétit.

« Voyez cette grosse paysanne, à la mine joufflue, aux joues vermeilles et rebondies ; elle arrive tous les matins de Noisy-le-Sec avec son àne charge de boîtes de fer-blanc pleines de lait, et de quelques petites cruches dans lesquelles on veut nous persuader qu'il y a de la crème. L'àne esl plan'' chez un gardien, car les Anes n'ont pas la permission

i02 VIE DE PAUL DE KOCK.

de stationner au coin des rues ou des boulevards : on a craint l'affluence.

« La laitière est établie contre une maison voisine; elle est entourée de ses boîtes et de ses cruches. Il y a un moment de presse où elle ne sait à qui répondre : toutes ces jeunes fdles, toutes ces bonnes veulent être servies en même temps.

« — Mon lait, Thérèse, je suis pressée.

« — Mon lait, Thérèse, j'ai travaillé très tard cette nuit, et j'ai besoin de prendre mon café.

« La laitière J vous ne m'avez pas donné ma mesure.

« — Et moi donc, je n'ai pas eu ma petite goutte.

« — Moi, mon lait a tourné hier, ça m'a rendue bien malheureuse !

« La laitière, toujours calme au milieu de ce déluge de paroles, n'en va pas plus vite, sert chacune de ses pratiques en assurant que son lait est toujours excellent (quand il tourne, c'est la faute des vaches), et après s'être débarrassée de la foule qui l'assiège, donne un sourire à un assez beau garçon, en costume très-léger, qui s'est arrêté devant elle.

« C'est le garçon boulanger qui vient de porter du pain aux pratiques de son bourgeois. Vous saurez que le garçon boulanger aime beaucoup à rire, qu'il a ordinairement un faible pour les laitières, qu'il se croit très-séduisant, et qu'il fait des calembours.

« Les laitières ne comprennent pas les calembours, mais elles rient de confiance, et le mitron a toujours sa petite cruche particulière, lorsque par hasard il veut prendre du café.

« Mais le tableau devient plus animé. Paris s'éveille; les

boutiques s'ouvrent; les jeunes marchandes se montrent sur leur porte, encore en papillotes, en fichu du matin, et déjà curieuses de voir si leurs voisines ont étalé quelques marchandises nouvelles.

« Les portiers et les portières se dessinent de distance en distance, comme les réverbères. Appuyés sur leur balai, ils écoutent les bonnes et leur distribuent les nouveaux cancans qu'ils ont pu recueillir. Le portier de Paris est essentiellement cancanier, mauvaise langue. J'en sais un qui s'amusait à écrire des lettres anonymes aux locataires de sa maison; et comme il voyait bien des choses, il mettait la discorde dans les ménages, au lieu de balayer le devant de sa porte.

« Mais l'heure s'avance : le garçon boulanger reprend son panier plein de pains, et qu'il a déposé près des cruches de la laitière. Il fait à la grosse marchande un de ses sourires les plus séducteurs, elle lui répond avec gaieté, et puis ils se séparent, lui pour porter son pain, elle pour rassembler ses cruelles vides.

« La laitière est partie; elle va reprendre son une et retourner à Noisy-le-Sec ; la laitière ne connaît de Paris que la route qui mène à la place où elle vend son lait.

« Maintenant, ce ne sont plus les ouvriers, ce sont les employés que nous voyons passer.

« L'un marche vivement, son petit pain dans sa poche, l'habit boutonné jusqu'au menton, et parlant tout seul comme un vaudevilliste.

« L'autre se dandine, Qàne, regarde dans chaque boutique, s'arrête quand deux chiens se battent, et devant une mais [u'on bâtit, età ghaque colonne-affiche.

« Il yen a qui filent comme des fusées, sans regarder ni à droite ni à gauche, l'air très-affairé, des rouleaux de papier sous le bras, toujours bien brossés, bien cirés. Généralement l'employé est bien tenu.

« Mais le moment de l'employé passe vite. Voici maintenant les personnes qui sortent pour leurs affaires, leur commerce. Mise négligée, buttes crottées, cela se reconnaît tout de suite. S'il fait mauvais temps, ces personnes-là seront sans parapluie; tandis que le commis de bureau ne marche pas sans cela, pour peu que le ciel soit nébuleux.

« Les petites boutiques viennent étaler sur le boulevard.

« Là, c'est de la porcelaine, tasses, théières, assiettes, tout semble à très-bon marché ; mais vous ne faites pas attention que ces pièces sont de rebut, et qu'elles ont toutes quelque défaut.

« Les voitures, les cabriolets se croisent; les omnibus, les algériennes passent presque à chaque instant. Il devient si facile et si peu coûteux de faire ses courses en voiture, que je suis étonné de voir encore autant de piétons dans Paris.

« Il est deux heures, le tableau est à son apogée. Quel mouvement, quelle variété, quels contrastes dans ces figures, dans ces personnages! Là, de jeunes et jolies femmes, élégantes, gracieuses, sortent pour se promener, pour faire admirer leur figure et leur toilette; ici, la pauvre rentière, s'enveloppant avec peine dans un vieux chàle usé.

a Puis un jeune homme moyen âge, ayant de belles moustaches qui rejoignent d'énormes favoris, une royale au menton, un chapeau dont la forme est un peu pointue du bout, et sous lequel flottent des cheveux bouclés et frisés avec

soin. Là-bas, un particulier en veste de velours, pantalon pareil, pas de gilet et très-peu de boutons de mis au pantalon et à la veste; avec cela une chemise ouverte, qui laisse voir la poitrine de ce monsieur, et qui nous apprend que cet individu a beaucoup de ressemblance avec un ours, connaissance dont nous nous serions bien passé.

« Et ce personnage débraillé, dont la figure est avinée et la démarche chancelante, parle tout haut, chante même assez souvent en marchant, et il affectera de tenir les propos les plus libres, de faire entendre les paroles les plus indécentes, lorsqu'il passera près d'une femme qui aura l'air honnête, ou près d'une jeune fdle au maintien modeste; et il ne se trouve personne pour arrêter un tel misérable ! Est-ce que ces gens qui veulent nous souffler au visage leurs vices, leur infamie, leur haleine empestée, ne sont pas aussi punissables que ces petits marchands non patentés? En France, on n'est pas assez sévère pour ce genre de délit, qui devient extrêmement commun depuis que nous avons le bonheur d'avoir la liberté que tant de gens traduisent par la licence.

« Mais quel est ce vieux couple qui débouche par le coin du boulevard, et qui semble vouloir tout renverser sur son passage?

« La femme est fort laide; mais en revanche elle a l'air très-désagréable. Elle est grande, maigre, longue, sèche et jaune; elle a un immense chapeau sur lequel il \ a des fleurs, des plumes, des marabouts, de la blonde et de gros nœuds de rubans. Ce chapeau-là doit bien fatiguer la personne qui le porte, et lorsque le vent s'engouffre dans tout cela, il faut nécessairement que cette damé ait quelqu'un

qui la retienne à terre, sans quoi son chapeau lui ferait faire une ascension.

« Mais nous n'avons pas encore tout vu. Sous le chapeau il y a un bonnet, et ce bonnet est orné de fruits artificiels. Vous savez que la mode a pendant quelque temps remplacé les fleurs par les fruits; cette dame aura probablement trouvé que cela allait très-bien à sa physionomie, car elle a sur chaque côté des joues une grappe.de raisin, et sur le front un paquet de groseilles rouges. Figurez-vous maintenant cette vieillaet maigre figure jaune entourée de raisin, de groseilles, couverte de plumes et de fleurs, et vous ne serez pas étonné si tout le monde se retourne en passant près de cette dame, et si quelques personnes s'écrient :

« — Qu'est-ce que c'est que cela ?... avez-vous vu ce grand corps qui vient de passer? »

J'ai dit que Paul de Kock était casanier. Il abhorrait les voyages.

11 n'avait pas plus que moi confiance dans l'absolue sécurité des chemins de fer.

Il comprenait qu'on fit son testament pour aller de Paris à Rouen.

J'ai trouvé quelques lignes qui ont la bonhomie et la finesse des voyages de Bachaumont.

Cela se nomme Le voyage à Beaugency et le retour.

« Je n'avais jamais quitté ma ville natale que pour faire

quelques excursions dans les environs; je n'ai point la manie des voyages, et lorsque je poussais jusqu'à Versailles, ce qui ne m'arrivait que les jours où les eaux jouaient, je me croyais à cent lieues de mes pénates. J'éprouvais un certain malaise, un vide, une inquiétude qui troublaient mes plaisirs ; le mal du pays me poursuivait sur le Tapis- Vert, et me forçait à prendre bien vite une place dans une petite voiture retournant à Paris. Ce n'était qu'en apercevant la barrière que je commençais à respirer plus librement ; et lorsque les roues de mon modeste équipage roulaient sur le pavé de la capitale, je sentais renaître toute ma gaieté.

« Dans de semblables dispositions, on doit penser si je dus être contrarié en me voyant forcé, pour terminer une affaire d'intérêt, de me rendre en personne à Beaugency. Moi!... faire trente lieues à peu près! m'éloigner pour plusieurs jours de Paris!... de mon boulevard du Pas-de-la- Hule, de mon café Job et de l'Ambigu-Comique!...Moi, qui tous les soirs fais ma partie de dames entre cinq et sept heures, et vais ensuite acheter une contre-marque pour voir les deux derniers actes d'un mélodrame dont je n'ai jamais vu le premier !

« Je fus longtemps à me décider ; l'intérêt, ce mobile de toutes les actions des hommes, l'emporta enfin. Il étouffa pour un moment dans mon cœur l'amour de la patrie!... J'allai retenir ma place à la diligence et je ne m'occupai plus que des apprêts de mon voyage, qui me semblait devoir être éternel. Je fis en soupirant ma valise, mes paquets; je versai quelques larmes sur mon sac de nuit. — Puisses-tu, lui dis-je, revoir bientôt l'oreiHer domestique! Enfin, je tâchais de m'étourdir, de reprendre courage; mais,

iOS VIE DE PAUL DE KOCK.

malgré moi, mille histoires effrayantes arrivées à des voyageurs me revenaient à l'esprit. Je voulus dormir un moment pour me calmer, je rêvais de voleurs, de cavernes, de précipices, d'auberges tenues par des brigands; enfin, j'eus un cauchemar affreux.

« En me réveillant, je vois qu'il est l'heure de me rendre aux Messageries; je pars le cœur gros, j'embrasse ma femme de ménage, mes voisins, et jusqu'à mon portier; je donne une dernière caresse au chat de mon épicière; je jette un regard humide sur mes persiennes entr'ouvertes et sur un pot de jonquille que j'ai mis à ma fenêtre à l'insu du commissaire; je suis le commissionnaire qui porte mes paquets, et je me dis tout bas : — Qu'il est heureux! dans une heure il sera encore à Paris; et moi, où serai-je alors!... Hélas ! je n'en sais rien, car je ne connais pas très-bien ma géographie.

« Nous voici arrivés; le conducteur me presse, je monte comme quelqu'un qui ne sait plus où il en est, et, dans ma précipitation, je m'assieds sur les genoux d'une dame qui tenait sur elle un petit carlin. Le chien aboie et me mord; la dame crie, je me confonds en excuses et vais me jeter sur une autre personne : c'était un monsieur d'une cinquantaine d'années dont le ventre dépassait les genoux.

« Il crie que je l'étouffé et me repousse brusquement sur la banquette vis-à-vis, où je me cogne le nez contre une nourrice qui donnait le sein à son poupon. L'enfant pleure, la nourrice me dit des injures, et je ne sais plus où donner de la tète, et je vais redescendre par l'autre porlière, lorsque je me sens retenu par le pan de mon habit. C'était un militaire qui était assis près de la nourrice, et qui me dit, en

me poussant rudement par les épaules : — Eh ! mille escadrons, mettez-vous donc à votre place et tâchez de vous tenir tranquille.

« Je ne me fais pas répéter deux fois cette invitation ; ma place était entre le gros monsieur et la dame au carlin. Je m'y blottis et m'y tiens pendant plusieurs lieues sans oser lever les yeux; j'étais tellement serré que je pouvais à peine respirer et qu'il m'eût été impossible de fouiller à ma poche pour prendre mon mouchoir. Au moindre mouvement que je faisais, le gros monsieur m'enfonçait son coude dans l'estomac en s'écriant:— Qu'on est mal dans ces voitures publiques! Je le sentais mieux que personne; car lorsque j'essayais de m'approcher de l'autre côté, le chien de ma voisine grognait et me montrait les dents. Quant à mes jambes, il m'était impossible de les allonger, sous peine de rencontrer les pieds du militaire, et j'ai toujours évité de marcher sur les pieds d'un homme qui se bat.

« C'est ainsi que je fis la route; on parlait beaucoup autour de moi, mais je n'osais me mêler à la conversation. Ma voisine causait avec son chien, le gros monsieur avec la nourrice, et le militaire contait ses campagnes à un vieil abbé qui ronflait les trois quarts du temps.

« Quant à moi, n'osant ni remuer, ni tousser, ni parler, ni me moucher, je me contentais de lancer de temps à autre un regard timide du côté de la portière, pour tâcher d'apercevoir quelque site pittoresque; mais toutes les fois que je voulais regarder sur La route, mon voisin étalait devant mes yeux un grand mouchoir à tabac, qui me masquait la vue, ou ma voisine bouchait.l'autre portière avec son .carlin, auquel elle voulait faire admirer la campagne.

« Que l'on juge du plaisir que j'ai goûté en diligence; je suis cependant arrivé à Beaugency sans accident. Mais qui me répondra que je reviendrai de môme à Paris? J'avoue d'ailleurs que je suis un peu dégoûté des voitures publiques. Lorsque je me mettrai en route pour revenir, j'aurai l'honneur de vous donner quelques détails sur mon retour.

« Vous m'avez laissé à Beaugency, cher lecteur, après un voyage en diligence qui n'avait eu rien d'agréable pour moi. Aussi éprouvai-je un sentiment de plaisir en sortant de cette maudite voiture où je n'avais pu remuer ni hras ni jambes. Pour me dédommager, aussitôt que je fus à terre, je me mouchai par trois fois de suite ; je pris du tabac et je tapai des pieds comme un cheval impatient de prendre le galop.

« Cependant, comme il faut toujours être poli, surtout lorsqu'on veut éviter en voyage toute affaire désagréable, je saluai jusqu'à terre le militaire qui m'avait si rudement mis à ma place; je fis un gracieux sourire à la nourrice, je serrai la main au marchand de bœufs qui avait failli m'étouffer, et je dis un adieu bien tendre à la vieille dame dont le chien m'avait si souvent mordu les jambes : puis je m'éloignai, envoyant in petto au diable tous mes compagnons de route. Ce que c;est que les voyages! comme on apprend à dissimuler !

« Mes affaires me retinrent six jours à Beaugency. Combien le temps me parut long ! Quelle ville que Beaugency pour un homme qui a toujours habité la capitale ! Je trouvai tout triste, mesquin, laid, jusqu'aux habitants, qui cependant sont, à ce qu'on m'a dit, faits tout comme les Parisiens. Les figures me semblaient bizarres, les tournures ridicules ;

je médisais en parcourant la ville :— Ah! ce ne sont point là les visages et les manières de mon boulevard du Temple! on ne porte pas de semblables chapeaux à l'Ambigu et à la Gaité. Mais je me disais tout cela en moi-même, et je faisais force saluts et compliments à tout le monde; fidèle au système de dissimulation que j'ai puisé à l'école des Cuvelier, des Victor et des Léopold.

« Je ne savais comment passer mes soirées : à Beaugency on se couche et on se lève de bonne heure; tandis cpje moi, comme tous les habitants de Paris, je me lève et me couche fort tard. Point de café Job, point de contre-marque à acheter, point de mélodrame à voir. Je périssais d'ennui; et s'il eût fallu rester quelques jours de plus, le mal du pays m'aurait tué. Enfin je pus regagner mes pénates! avec quelle joie je fis mes paquets ! Je payai sans compter le mémoire de mon aubergiste. Mais il s'agissait de me décider sur la Manière dont je ferais la route pour revenir. J'avais juré de ne plus remonter en diligence ; mais faire trente lieues à pied, c'eût été une folie, une imprudence, c'eût été tomber de Charybde en Scylla.

« Je me décidai à me rendre à pied jusqu'à Orléans, la distance n'étant que de trois petites lieues, et à Orléans je comptais prendre le courrier de la malle, afin d'être plus vite arrivé et pour n'avoir point de compagnon dé Voyage.

« Ne voulant pas m'aventurer seul dans un pays qui m'était inconnu, je demandai un guide pour m'accompagner jusqu'à Orléans. Il se présenta un jeune Villageois, fortj Pobuste et très-grand. Je le jugeai capable de me défendre si l'on nous attaquait, je lui donnai à porter mon sac de nuit, ma valise, et nous nous mîmes en route.

« Le temps était froid , mais assez beau. Mon guide marchait devant en chantant et en remuant un énorme bâton qu'il tenait à la main. Je le suivais en admirant non pas la verdure, il n'y en avait point, mais les sites pittoresques qui s'offraient à mes regards. Tout à coup, à l'entrée d'un petit bois, mon guide s'arrête et regarde autour de lui. Ne voilàt-il pas qu'il me vient dans l'idée que cet homme avait de mauvaises intentions, et que je n'étais pas en sûreté avec lui! Probablement que ma physionomie n'annonçait pas la tranquillité; car ayant jeté les yeux sur moi, le drôle se mit à rire et me dit d'un ton goguenard : — Qu'avez-vous donc, monsieur? votre figure est toute retournée !

« A ces mots, je tâchais de sourire aussi; puis, parlant un peu de la gorge pour me donner un air d'assurance, je lui dis : — Mon ami, pourquoi nous arrêtons-nous dans ce petit bois? — C'est que je suis fatigué, monsieur; d'ailleurs, nous sommes à moitié chemin, il faut bien faire une halte. — Mais cet endroit est-il bien sûr?

« Le coquin me regarde encore en ricanant, puis reprend: — C'est toujours ici que je m'arrête, j'y rencontre ordinairement des amis.

« Je ne me souciais pas du tout de voir arriver ses amis. Je tâchais de me rassurer pendant qu'il tirait un morceau de pain de sa poche; mais que devins-je en le voyant sortir de son gousset un grand couteau à lame brillante ! Je m'adossai à un arbre pour ne point me trouver mal ; ce fut bien pis lorsque le drôle se mit à siffler et que j'aperçus trois autres gaillards arriver par le chemin de Beaugency. La peur me rendit mes forces ; abandonnant mon sac et ma valise, je pris ma course à travers champs pendant que mon

guide avait le dos tourné. Je marchais dans les terres labourées, tantôt sur des échalas, tantôt sur de l'oseille ; il

me semblait toujours être poursuivi. Enfin, j'arrivai à Orléans tout en nage, le courrier allait partir, je me plaçai près de lui, et ne fus rassuré que lorsqu'il eut pris le galop.

«Mais bientôt j'endurai des souffrances d'un autre genre; ma nouvelle voiture me cahotait horriblement. Peu habitué à être secoué ainsi, je fis toute la route en me cognant alternativement la tète et la partie qui retombait sur la banquette.Il était temps que j'arrivasse; j'étais tellement étourdi, que je ne pouvais plus ni parler, ni crier, ni me retenir à rien, et qu'en arrivant à Paris je roulai sur le pavé comme un homme pris de vin. Mais j'étais dans la capitale; tous mes maux furent oubliés, et je me relevai en m'écriant :

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère !

« Qu'avec ravissement je revis mes boulevards, mon café, mes théâtres ! Je pouvais à peine marcher, tant la voiture m'avait moulu; néanmoins je m'arrêtai devant l'Ambigu : mon cœur avait besoin de lire l'affiche, et je pleurai de joie quand on vint m'offrir une contremarque.

« Enfin, je suis chez moi, j'ai revu mes voisins, j'ai repris mes habitudes. J'ai été fort étonné en recevant hier par la diligence mou sac de nuit et ma valise : il paraîtrait que mon guide n'était point un voleur ou qu'il a craint de se compromettre. N'importe, je ne veux plus faire de voyages; celui-ci m'a causé trop de tourments. Que d'autres aillent courir le monde et chercher des aventures! Je suis allé à

Beaugency, cela me suffit, je m'en souviendrai toute ma vie. »

Voilà bien la note sincère, naturelle," émue de Paul de Kock.

Cela est si vrai, qu'on croit l'avoir entendue.

C'est le vrai musicien, celui-là dont l'auditeur achèverait au besoin, sans la savoir, la mélodie.

C'est le vrai poëte, celui dont on devine, à une seule rime, la rime, conduite par la raison, qui lui doit succéder.

C'est le vrai peintre de mœurs, celui dont on dit, après avoir parcouru son amusant tableau :

— Comme c'est cela !

Paul de Kock, comme tous les écrivains en renom, était accablé de demandes de secours.

Il serait impossible de supputer le nombre de suppliques que la poste lui apportait et que lui remettait son concierge :

C'étaient des chanteurs qui avaient perdu leur la ;

Des acteurs qui avaient perdu leurs plaees ;

Des écrivains qui n'avaient pas trouvé de ressources dans les libéralités de la muse.

Tantôt c'était un prétendu roman de mœurs qu'on déposait chez son portier;

Tantôt c'était une supplique en vers aussi libres que

la demande.

Paul de Kock donnait, donnait toujours.

Toutefois, il connaissait par expérience les ennuis inhérents à la profession des lettres. Il dit quelque part :

« Il y a des personnes qui se figurent que la carrière d'un homme de lettres est toute semée de roses, de lauriers et de plaisirs; mais avant d'avoir cette réputation à laquelle aspire celui qui se sent animé d'une véritable vocation, que de liégoùts, d'ennuis, de peines, de travaux et de pas perdus ! que d'injustices à supporter, de petites intrigues à combattre, de lourdes critiques à dédaigner! Puis, lorsque vous êtes arrivé à une position honorable, que les succès récompensent vos travaux, que les suffrages du public vous dédommagent des grossières injures de quelques envieux, n'allez pas croire que vos jours s'écouleront dans une douce quiétude, que vous pourrez tout à votre aise, au fond de votre cabinet, vous livrer à vos pensées, à ces travaux qui font le charme de votre existence; non vraiment : on ne vous laissera pas suivre en paix la carrière où vous êtes entré. Si mille désappointements attendent les réputations qui commencent, des nuées de fâcheux, d'ennuyeux, d'importuns, d'intrigants, de sots, de niais, s'attachent aux réputations bien établies. L'homme qu'un peu de renommée environne les entend sans cesse bourdonner autour de lui, comme les frelons bourdonnent autour de la fleur dont ils convoitent le suc.

« Un auteur a-t-il quelque succès, chaque jour il voit arriver chez lui des gens qui lui sont inconnus, pour lui proposer des collaborations. Ces gens-là font quelquefois dis cuirs en expliquant leur sujet, ou bien ils écrivent leurs pièces avec L'orthographe de M.Marie. Ils s'éloignent de fort

mauvaise humeur, parce que vous refusez de travailler avec eux, et ils vont crier partout que vous leur avez volé leurs idées.

« Puis arrivent les albums ! Un homme qui a quelque réputation est toujours certain en rentrant chez lui de trouver à son adresse des albums que l'on a déposés chez son concierge.

« L'album est la bête noir de l'homme de lettres et de tout artiste à réputation. L'album le poursuit sans cesse, à la ville, à la campagne, au fond de son cabinet ou de son atelier. Des gens que l'on n'a jamais vus, dont on ne sait pas même le nom, ne craignent pas de vous envoyer leur album avec une petite lettre sur papier ambré, dans laquelle on vous met au-dessus des plus grands hommes passés et même à venir, et tout cela pour obtenir de vous ou quelques lignes, ou un dessin, ou des vers, ou une aquarelle.

« Si vous ne satisfaites pas bien vite l'impatience des demandeurs, ils vous écriront tous les jours en vous priant de vouloir bien penser à leur album, qu'ils vous recommandent de leur renvoyer, car ils ne peuvent même pas prendre la peine de venir le chercher.

« Pour ne plus recevoir de lettres, vous cédez à l'importunité ; vous inscrivez quelque chose sur l'album, puis vous le renvoyez par un commissionnaire.

« On vous fait mille et mille remercîments en recevant l'album, mais on ne paye pas le commissionnaire, et c'est vous que "cela regarde, pour avoir perdji votre temps et fait une galanterie à quelqu'un que vous ne connaissez pas.

« Je connais un auteur de beaucoup d'esprit qui a pris le

sage parti de mettre régulièrement la même chose dans tous les albums qu'on lui envoie. »

Souvent la plume ingénieuse de Paul de Kock fait tenir tout un petit drame intérieur dans quelques lignes.

Comme ces calligraphes habiles qui font tenir le Pater, ['Ave, le Credo et le Confiteor dans le rond d'une pièce de quatre sous.

Je ne connais rien de plus frais que son tableau du Pied de Bœuf.

C'est un coin d'atelier dessiné à la sanguine.

Un atelier de jeunes filles, s'il vous plaît, un congrès de fines tailles et de frais minois.

Lisez plutôt :

« — Nous avons deux heures devant nous, dit la jolie Adeline à ses compagnes. On vient de commencer un boston dans le salon, il durera longtemps: madame de Bermont en est, et vous savez le temps qu'elle met à réfléchir si elle demandera ou si elle soutiendra. Faisons quelque chose... Jouons aux petits jeux.

« Les petits jeux sont acceptés: Les jeunes personnes s'asseyent, se rapprochent, les jeunes gens demandent la permission de prendre part aux jeux innocents; elle leur est accordée. On forme le rond. Mais il manque quelqu'un, une grande blonde qui cause avec un vieux monsieur dans un coin du salon.

« — Venez donc, Clarisse, lui disent les demoiselles. — Non, je vous remercie, je ne joue pas, répond mademoiselle Cla-

risse d'un air compassé. Aussitôt, toutes les jeunes tilles se regardent entre elles en souriant avec malice, et l'on entend ce petit murmure de chuchotement :

«—Qu'elle est ridicule!... Mais voyez donc ce caprice ! mademoiselle qui ne veut pas jouer aux petits jeux, ce soir!. ..Ah! c'est pour se distinguer!... pour se donner un air raisonnable!... Eh non! ne voyez-vous pas qu'elle cause littérature, poésie, avec ce vieux monsieur? elle fait la savante... Je suis sûre qu'il lui fait des compliments... Elle est enchantée... Voyez comme elle prend un air d'importance, elle se pince les lèvres. — Elle I parler littérature !... Oh ! ce doit être curieux à entendre!... elle n'y connaît rien du tout !... Figurez-vous que l'autre jour elle voulait me soutenir que le Solitaire était de lord Byron. Ah! c'est délicieux! Depuis que son père est monté en grade dans son bureau, mademoiselle se donne des airs... Ah! c'est trop drôle ! — Elle veut apprendre la géométrie. — Elle ferait bien mieux d'étudier son piano, sur lequel elle n'est pas supportable. — Et quelle voix criarde!... — Quand elle chante, on croit qu'elle pleure.

« Mais viens donc, Clarisse, viens donc, ma bonne amie! reprend la demoiselle qui vient de parler en dernier. — Non, mesdemoiselles, je ne peux pas... Voilà maman qui prend son chàle. Il faut que nous nous retirions de bonne heure, nous partons demain pour la campagne du chef de division de mon papa.

« Toutes les jeunes filles se regardent de nouveau en se mordant les lèvres pour ne point éclater. Enfin on se rappelle que l'on veut jouer aux petits jeux. Après avoir longtemps délibéré, on se décide pour le pied de bœuf, parce que

cela no dérange pas; il ne faut que se rapprocher. Et puis il y a certains jeunes gens qui ne seront pas fâchés de poser leurs mains sur celles de certaines demoiselles; on peut alors la serrer, la presser sans que cela paraisse... Les cœurs sensibles tirent parti de tout.

« Les mains se placent les unes sur les autres. Une, deux, trois... — Allez donc, monsieur, dit-on à un jeune homme dont la main est la dernière, et qui ne pense pas à la retirer, parce qu'il l'appuie avec plaisir sur le genou d'une des amies de Clarisse. C'est à vous de compter... A quoi pensezvous donc? — Ah ! pardon, mademoiselle, je ne savais plus le jeu.

« On compte: — Sept... huit... — Neuf, dit une jeune personne de douze ans, et la pauvre petite croit saisir quelque chose, mais elle ne tient rien; elle est désolée. On recommence; une jolie brune se trouve la dernière, et quand elle dit neuf... la main d'un jeune homme se retire si lentement qu'elle n'a pas de peine à la saisir... 11 est si doux d'être attrape par une jolie femme! Je retiens mon pied de bœuf, dit-elle d'un air triomphant.

« — Vraiment, c'est bien malin, dit la jeune fdle de douze ans; monsieur n'a pas été si complaisant pour moi.

« Patience, aimable enfant, tu promets d'être charmante; encore trois ou quatre ans, el tu seras aussi heureuse aux jeux innocents.»

Paul de Kock était, dans sa jeunesse, un charmant ca« valier.

Doux, insinuant, aimable surtout.

Mais s'il fut aimé des femmes, il leur conserva un charmant souvenir.

Il garda toute sa vie cette galanterie de galant homme qui fait le véritable homme de distinction.

Si, moi historien, je me permets de toucher ainsi à la vie privée de mon héros , c'est qu'il m'en a donné la per^ mission.

Il a publié quelque part la revue de son ancienne correspondance amoureuse, parade sentimentale où chaque femme passe tour à tour devant le général Souvenir, représentée par ses lettres.

Cela est mélancolique et suave comme l'éclat d'un soleil couchant, comme les feuilles tombées d'une fleur mourante.

Voici ces lignes, les seules peut-être où la marotte du joyeux conteur soit voilée par un crêpe rose.

« Dans un moment de désœuvrement on est souvent charmé de trouver de quoi chasser des pensées mélancoliques ou des réflexions qui ne sont pas toujours aussi philosophiques qu'on le voudrait. Je me sens dans cette situation : pour me distraire, visitons cette cassette que je n'ai pas ouverte depuis bien longtemps ; je ne sais plus ce qu'elle contient.

« Que vois-je!... Une foule de lettres de diverses écritures... Ah! je me rappelle maintenant, c'est là que je serrais jadis les billets de mes belles. Plusieurs années se sont écoulées depuis; j'ai voyagé, couru le monde, on m'a oublié: c'est tout naturel ! et la cassette est restée fermée. Relisons au hasard quelques-uns de ces billets: ils ne me causeront plus le même plaisir qu'autrefois; je sens pourtant qu'ils

m'en feront éprouver encore. Le bonheur ne se compose-t-il pas de souvenirs et d'espérances ?

« Cher ami, chaque jour je sens que je t'aime davantage, je ne puis être heureuse loin de toi; je ne vis plus; privée de ta présence, je languis, je souffre... je soupire sans cesse... Si tu cessais de m'aimer, il faudrait mourir... Oui ! la mort serait préférable à ton inconstance !... »

« C'était la passionnée Rosemonde... Quel cœur brûlant! quelle âme de feu! Mais depuis ce temps elle s'est mariée; elle a eu trois enfants et elle a pris tant d'embonpoint qu'elle ne marche qu'avec difficulté. Je l'ai aperçue il y a huit jours... On ne se douterait jamais, en la voyant maintenant, qu'elle a voulu mourir d'amour. Voyons-en un autre :

« Vous êtes un monstre, je vous hais, je vous déteste; je me suis aperçue que vous faisiez les yeux doux à votre voisine. Si toutes les femmes vous connaissaient comme moi, aucune ne voudrait vous voir. Adieu, monsieur, n'espérez plus me tromper, tout est fini désormais entre nous. »

« Ah! charmante Hortcnse, je me souviens des scènes que vous me faisiez! Femme fort aimable, fort spirituelle, mais trop jalouse, trop exigeante. Le lendemain du jour où je re-eus ce billet de rupture, elle était chez moi à sept heures du matin. Passons à une autre :

« Mon Dieu! mon bon ami, je ne sais ce que j'éprouve maintenant; mais, depuis que je vous connais, je ne suis plus la même. Maman me gronde de ce que je suis rêveuse; est-ce ma faute à moi si je pense continuellement aux jolies choses que vous m'avez dites? Je, n'ai plus de goût à rien; mon piano m'ennuie, le dessin me fatigue, la danse même n'a plus de charmes pour moi. On me gronde parce que je

suis pâle. Hélas! je le sens bien que je suis très-malade, car je soupire toute la journée, et j'ai le cœur gros comme si je voulais pleurer. Vous m'avez dit que vous m'apprendriez ce que c'est que ce mal-là : c'est pour le savoir que je vous écris en cachette.»

« Aimable enfant! que de naïveté, de grâce, d'innocence... dans son style!... Qui aurait cru qu'au bout de six mois la perfide ne penserait plus qu'à son cousin le hussard... Fiezvous donc aux ingénues ! Voyons celui-ci :

« Je suis bien étonnée, monsieur, que vous ayez manqué à notre rendez-vous : je ne suis point faite pour attendre en vain ; vous auriez dû montrer plus d'égards pour une femme comme moi, et ne pas me traiter comme toutes les grisettes que vous connaissez. »

« Oh ! oh ! c'était de la prude Césarine, qui dans le monde faisait la sévère, la cruelle, la dédaigneuse, tandis que dans le tète-à-tête... Et tout cela pour finir par épouser un apothicaire de province, qu'elle fait, je gage, enrager du matin au soir. Madame voulait passer pour une vertu farouche... Elle se fâchait quand on chantait devant elle le Sénateur, ou En revenant du village!... Oh! les prudes sont aussi trompeuses que les ingénues ! Passons à une autre :

« Tu veux donc faire de moi une autre Nina? Tu me condamnes à dire tous les jours: Ce sera pour demain. Mais demain vient et point de lettre; et encore il ne faut pas se fâcher, parce que tu ne le veux pas! Mais avant huit jours je verrai tout ce que j'aime... Cela t'est bien indifférent, à toi ! Si pourtant j'étais bien sûre de cela... je ne regarderais plus jamais ces vilains yeux qui portent un trouble charmant dans mon àme !... »

« Aimable Eugénie... que j'aimais ton style naturel, naïf, et souvent spirituel, sans jamais viser à l'esprit! Que tu exprimais bien l'amour! En lisant tes lettres j'étais transporté! Je le fus un peu moins quand je sus que tu en avais écri autant à vingt autres avant moi. Oh! les femmes!... les femmes ! Eh ! mais, quel est ce billet si bien plié, qui sent encore le musc et l'ambre?

« Viens, je t'attends; j'ai fait mettre les chevaux à mon vis-à-vis. Nous irons déjeuner à Enghien, nous reviendrons dîner au Palais-Royal; et nous irons le soir à l'Opéra; je suis libre toute la journée.»

« C'était la brillante Éléonore; elle menait les plaisirs aussi vite que la vie : avec elle pas un moment d'ennui ; mais il n'était guère possible de la connaître plus d'un mois, sous peine de se ruiner complètement. Pauvre femme ! je l'ai rencontrée hier dans la rue. Quel changement six années ont produit en elle ! j'ai aperçu une femme maigre, débile, mesquinement habillée, dont les traits et la tournure annonçaient le malheur : c'était Éléonore. Je n'ai pas osé l'aborder, j'ai craint de lui faire de la peine, et pourtant je voudrais lui être utile... Ne relisons plus. Je crois que j'aurais mieux fait jadis de brûler tout cela.»

Paul de !vnk eût toujours à cœur de paraître décent et moral.

J'ai dit comment il avait changé pour le théâtre le titre d'un de ses romans — en appelant sa comédie : Un de plus.

Mais, pour le livre, il ne songea jamais à en modifier l'appellation.

On édita en 1840 une Physiologie du Cocu, mais qui n'était pas due à la plume de Paul de Kock.

Les contrefacteurs belges la publièrent, en 1841, chez J. Géruzet, éditeur, longue rue de l'Écuyer, à Bruxelles, avec les vignettes supprimées en France par la censure.

Les Belges voulurent faire croire à leur public que la Physiologie était une œuvre du célèbre romancier.

Mais le public ne s'y trompa pas. Le roman Le Cocu, moral, copié sur le vif, plein de philosophie et d'enseignements, sortait d'un autre tonneau.

Paul de Kock persista donc dans son titre le plus tapageur, et voici comment il justifie ses prétentions.

« Je n'ai jamais fait de préface à mes romans; j'ai toujours regardé comme assez inutile ce que l'auteur y dit. y explique d'avance au lecteur. Celui-ci serait en droit de lui répondre, comme Alceste à Oronte : Nous verrons bien.

« Je n'ai jamais pensé non plus que c'était pour causer avec l'auteur du roman que le public lisait ce roman. Peu importe sans doute à mes lecteurs que je sois jeune ou vieux, petit ou grand, que j'écrive le matin ou la nuit : ce qu'ils désirent, c'est un ouvrage qui leur plaise, où il y ait assez de naturel pour qu'on puisse s'identifier avec les personnages; et, si l'auteur vient toujours parler de lui et se mettre là entre ses héros et son lecteur, il me semble qu'il détruit l'illusion et nuit à son propre ouvrage.

VIE DE PAUL DE KOCK. 12o

« Si je mets aujourd'hui une préface à mon livre, c'est à cause du titre... de ce titre qui a fait reculer d'épouvante quelques personnes qui ne reculent pas devant les bourreaux, les damnés, les suppliciés, les guillotinés et autres gracieusetés qu'on se permet en toute liberté. Je veux, non pas me justifier, car je ne me crois pas coupable, mais je désire rassurer quelques-unes de mes lectrices que mon titre effaroucherait par trop.

« Le Cocu! qu'a donc ce mot de si indécent? qu'est-ce qu'il signifie d'abord? Un homme marié, qui est trompé par sa femme; un mari dont l'épouse est infidèle. Vouliez-vous que je misse pour titre à mon livre : L'Époux dont la femme a trahi ses serments ? Cela aurait ressemblé à une affiche de Pontoise. N'était-il pas plus clair, plus simple de ne mettre que le mot qui, seul, dit tout cela?

« Vous auriez pu mettre Le Prédestiné, me diront quelques personnes. Je répondrai à ces personnes que ce titre eût été fort bon pour ceux qui l'auraient compris, mais que beaucoup de gens n'auraient pas deviné que cela signifiait Cocu; que tout le monde n'est pas initié à ce langage de convention, et que j'écris pour être compris de tout le monde.

« Puis enfin, pourquoi tant se gendarmer contre ce mot, si souvent et si heureusement employé au théâtre? Qui ne sait pas que notre immortel Molière a intitulé une de ses pièces: Le Cocu imaginaire? Cette pièce, je l'ai vue représentée, et par conséquent affichée dans les rues de Paris, il n'y a pas encore trois ans, temps où cependant nous nous permettions beaucoup moins de libertés qu'à présent; et cependant je n'ai vu personne reculer d'horreur, de dégoût, "ii avoir des mouvements d'indignation, des crispations ner-

veuses, en lisant- l'affiche du Théâtre-Français sur laquelle était imprimé : Le Cocu imaginaire, ie crois pourtant que l'on doit être plus sévère pour ce que l'on dit au théâtre que pour ce qu'on met dans un roman; car si je mène ma fille au spectacle, et si les personnages y disent quelque chose d'inconvenant, je ne puis pas empêcher ma fille de l'entendre; tandis qu'il m'est hien facile de ne pas lui laisser lire un roman où il y aurait de ces choses-là.

« Mais, je le répète, le mot Cocu doit faire rire, et voilà tout. N'est-ce pas là l'effet qu'il produit au théâtre ?

Oui, voilà qui est bien; mes enfants seront gentilshommes; mais je serai cocu, moi, si l'on n'y met ordre.

(Georges Dandin, acte lor.)

Voilà pour le prochain une leçon utile ; El si tous les maris qui sont en cette ville De leurs femmes ainsi recevaient le galant, Le nombre des cocus ne serait pas si grand.

(L'École des Femmes, acte IV.)

Ce damoiseau, parlant par révérence, Me fait cocu, madame, avec toute licence.

[Sganarelle, scène xvi.)

Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens. Et, sans aucun respect, f;iire cocus les gens.

(Idem, scène XVII.)

On vit briller son ame, Malgré nous et nos dents, d'une illicite flamme;

Et qu'enfin, m'efforçant d'en être convaincu, J'appris, sans me vanter, qu'on nie faisait cocu.

(Montfleury, la Femme juge et partie.)

Quoi! me couvrir moi-même et d'opprobre et de blâme! Moi-même publier la honte de ma femme ! El chercher, quoiqu'enfln j'en sois trop convaincu, Des témoins, et prouver qu'elle m'a fait cocu !

(Idem, ibidem.)

« Je sais qu'on me dira encore : Ce qui était bon jadis peut ne plus l'être aujourd'hui; autre temps, autres mœurs.

« Je répondrai à cela : Autre temps, autres usages, autres modes, autres façons d'habits, autres heures pour les repas, c'est très-vrai ; mais autres mœurs, je n'en crois rien. Nous avons les mêmes passions, les mêmes défauts, les mêmes ridicules que nos pères. Je suis très-persuadé que nous ne valons pas mieux qu'eux : ces passions, ces vices peuvent être cachés sous des formes plus policées, mais le fond est toujours le même. La civilisation rend les hommes plus aimables, plus faciles à cacher leurs défauts ; le progrès des lumières les rend plus instruits, moins crédules. Mais où me prouverez-vous que cela les rend moins intéressés, moins ambitieux, moins envieux, moins libertins? Je dis : les hommes d'aujourd'hui ne valent pas mieux que ceux d'autrefois et que ceux qui existeront dans mille ans, si dans mille ans il en existe encore, ce que je ne vous affirmerai pas, mais ce qui est présumable. Ne soyons point scandalisés aujourd'hui de ce; qui faisait rire nos ancêtres; ne nous montrons donc pas si rigoristes, si méticuleux : cela ne

prouverait nullement en faveur de notre vertu. Au spectacle, les bonnes mères de famille rient franchement d'une plaisanterie un peu leste, mais les femmes entretenues font la grimace ou mettent leur éventail devant leurs yeux.

« Ensuite, lorsque l'on ose tant dans le genre qu'on appelle romantique, pourquoi donc serait-on plus sévère pour le genre gai, pour des tableaux de société? Parce que je peins une scène contemporaine, dois-je craindre de laisser trop d'allure à ma plume? Ce privilège sera-t-il exclusivement réservé à ceux qui nous transportent aux siècles passés, et qui affublent leurs personnages de bottes à entonnoir et de petits manteaux?

« Pendant que je m'adresse à mes lecteurs, et surtout à mes lectrices, je ne puis résister au désir de répondre à l'inculpation que l'on m'a quelquefois adressée, de faire des ouvrages peu moraux.

« Ce qui est gai, ce qui ne tend qu'à provoquer le rire, peut être un peu leste de ton sans être pour cela licencieux.

« Si la volupté est dangereuse, des plaisanteries ne l'inspirent jamais. Un ouvrage qui fait soupirer, qui exalte l'imagination, est bien autrement dangereux que celui qui fait rire. Ceux qui dans mes romans n'ont point vu le but moral n'ont pas voulu le voir. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'être morose pour offrir quelques leçons à ses lecteurs. Ce n'est pas tristement que Molière a châtié les travers, les sottises des hommes, et tourné leurs vices en ridicules.

Pans Georgette, j'ai tracé la vie d'une femme entretenue; clic finit de manière à ne pas donner envie de l'imiter. Dans

Frère Jacques,] 'ai peint un joueur, et montré jusqu'où cette affreuse passion peut nous mener. Dans le Barbier de Paris, deux hommes cèdent à leurs passions : la cupidité et le libertinage. Tous deux y sont punis par où ils ont péclié. Jean prouve qu'une passion bien placée peut nous faire rougir sur nos manières, sur notre ignorance, et nous dégoûter de la mauvaise compagnie et des mauvais lieux. Dans La Laitière de Montfermeil, j'ai cherché à prouver que l'argent répandu en bienfaits rapportait plus que celui dépensé en folies. André le Savoyard est l'histoire d'un pauvre enfant des montagnes : c'est en se conduisant bien, c'est en secourant sa mère, en aidant son frère, en donnant ce qu'il possède à sa bienfaitrice, qu'il parvient à être heureux et à triompher d'un amour sans espoir. Sœur Anne est une jeune fdle séduite. Son séducteur, placé entre sa maîtresse et sa femme, y reçoit une assez forte leçon. La femme, le mari et l'amant offre un tableau trop vrai de la conduite de bien des époux. L'homme de la nature et l'homme policé doit montrer les avantages de l'éducation. Si ces ouvrages n'ont pas un but moral, c'est que probablement je n'ai pas su les écrire avec assez de talent pour le faire sentir à mes lecteurs.

« Mais c'est assez, c'est beaucoup trop parler de mes romans; et tout cela à propos de ce pauvre Cocu! De grâce, mesdames, que ce titre ne vous effraye pas. L'épigraphe de ce livre a dû déjà vous rassurer un peu. Lisez donc sans crainte, ne condamnez pas sans entendre. Peut-être trouverez-rous ce roman bien moins gai que vous ne le croyiez; peut-être même penserez-vous que j'aurais pu, que j'aurais dû présenter mou hérosd'une tout autre manière. Enfin, si, tel qu'il est, ce roman ne vous plaît p;i>, pardonnez-le-moi,

mesdames, je tâcherai de prendre ma revanche dans un autre ouvrage; car Le Cocu que je vous offre aujourd'hui ne sera pas, je l'espère, le dernier que je ferai. »

Paul de Rock, d'une constitution robuste, d'une sobriété exemplaire, d'une froide et saine raison, était destiné à devenir centenaire.

Il se levait de grand matin et se couchait de bonne heure, excepté aux époques où on jouait une pièce de son cru.

Un peu avant la guerre, il fît représenter deux comédies à l'Ambigu, et il y allait tous les soirs. Il est vrai qu'il y allait en voisin.

11 est mort sans avoir vu la résurrection d'une œuvre de sa jeunesse, et qu'il estimait beaucoup : c'était un opéracomique en un acte intitulé Le Muletier.

C'était une pièce dont le plus grand des musiciens français contemporains avait écrit la musique.

J'ai nommé Hérold, l'immortel auteur de Zampa et du Pré aux Clercs.

M. de Leuven, en 1869, avait l'intention de remettre ce charmant, acte à la scène, et de le maintenir au répertoire.

La guerre et les troubles civils ont dérangé ce projet.

On en reparle. Le Muletier reparaîtra d'ici à peu.

Le fils du librettiste, homme expert aux matières théâtrales, présidera les répétitions avec un soin et un respect tout f'diaux.

Mais l'excellent Paul de Kock ne sera pas là pour jouir de son légitime triomphe.

Je n'en ai pas fini avec les remarques que je trouve à faire dans les œuvres les plus remarquables de Paul de Kock.

Ce n'est pas dans le cours rapide du roman — c'est dans une sorte d'aparté du romancier que je saisis les nuances de son caractère, les méandres de son humeur.

Tout est précieux pour le physiologiste dans cette intéressante étude.

Je réunis ici plusieurs fragments pour former un caractère complet. Je fais une patiente mosaïque; mais le mosaïste est un artiste comme le lapidaire, un travailleur infatigable comme le pêcheur de perles.

Par exemple, la plupart de nos écrivains sont à la ret berche du Paris évanoui.

Les embellissements de la capitale, le changement survenu dans les mœurs, ont effaeé bien des souvenirSj enterré bien traditions.

On connaît aujourd'hui la Maison-d'Or, le café Riche, le café Anglais. Mais qui connaît le Cadran-Bit ». cet Eldorado gastronomique de la Restauration?

Ecoutez Paul de Kock.— Il vous fait assister, dans Frère Jacques, i nue uoee dans cet établissement d'autrefois.

i:{2 VIE DE PAUL DE KOCK.

« Il est minuit: d'où partent donc ces cris de joie, ces éclats, ce brouhaha, cette musique, ces chants, ce tapage? Arrêtez-vous un moment sur le boulevard, devant le Cadran-Bleu ; faites comme ces bonnes gens qui assistent à toutes les noces, à tous les banquets qui se font chez les restaurateurs du boulevartdu Temple, en se promenant devant les fenêtres ou sur la chaussée, et qui jouissent agréablement de la perspective d'une chaîne anglaise, d'une valse ou d'une crème au chocolat, au risque cependant de se faire coudoyer par les passants, éclabousser par les voitures et insulter par les cochers.

« Mais, à minuit, les flâneurs, les badauds ou les musards (comme il vous plaira de les nommer), sont rentrés chez eux; il ne reste plus, devant la porte du Cadran-Bleu, que les fiacres ou les remises, suivant le plus ou moins d'importance que veulent se donner les conviés. C'est pourtant à cette heure que le tableau devient plus piquant, plus varié, plus animé ; car ce n'est qu'alors que l'on commence à faire connaissance.

« Enfin, me direz-vous, quel est donc le motif de cette réunion au Cadran -Bleu? Est-ce une fête, un anniversaire, un repas de corps? Mieux que tout cela : c'est une noce.

« Une noce !... Que ce mot inspire de réflexions ! Qu'il fait naître de pensées, d'espérances et de souvenirs ! Comme il fait battre le cœur de la jeune fille qui soupire après le moment où elle sera l'héroïne de ce grand jour, où elle portera ce joli bouquet blanc, ce chapeau de fleur d'oranger, symbole de la pudeur, de la virginité, et qui malheureusement a menti à plus d'un époux qui ne s'en ai pas vanté, et pour cause ! Mais comme l'aspect de cette cérémonie at-

triste cette jeune femme, mariée seulement depuis peu d'années, et qui déjà ne connaît plus le bonheur que par souvenirs ! Elle tremble sur le sort de la pauvre petite qui s'engage ! elle se souvient du jour de son hymen, de l'empressement, de l'ardeur de son mari; elle compare ce jour à tous ceux qui l'ont suivi, et sait la confiance que l'on doit avoir dans les serments des hommes. »

Il se trouve quelque part une petite esquisse de Paul de Kock, qui se nomme Croque-mitaine.

C'est une série de spirituelles narrations sur le mot qui effraye nos enfants.

En effet, dans ce monde, quel est celui qui ne possède pas, à tout âge, son Croque-mitaine?

Voici comment le peintre de mœurs dont j'écris l'histoire a traité cet humoristique sujet.

« Voyez-vous tous ces enfants trembler, se cacher sous la robe de leur maman ou derrière le tablier de leur bonne ! Ils mil été gourmands, entêtés ou paresseux; mais un mol va les faire obéir : ce mot magique, plus puissant que l'Afyracadabra, qui doit guérir la fièvre, et qui ne guérit rien, fait sur eux un effet merveilleux. Parle/, de Croque-mitaine devant un enfant, et vous en faites tout ce que vous voulez: il devient aussitôt sage et soumis : c'est l,i crainte de cet être terrible qui produit ce changement soudain.

«Quel est donc ce personnage effrayant? Existe-t-ilréellelement? Oui, sans doute ; il ne s'agit que de donner ce nom à l'être que nous craignons le plus de rencontrer. Ne nous moquons pas des enfants ; ainsi qu'eux, dans le cours de la vie, nous avons tous notre Croque-mitaine.

« Pourquoi ces jeunes gens si aimables, si fous, si étourdis, qui ne calculent jamais avec leur bourse, surtout lorsqu'il s'agit de s'amuser, ne répondent-ils pas le matin lorsqu'on frappe à leur porte? Pourquoi, dans la rue, traversent-ils quelquefois brusquement mi risque de se crotter ? Pourquoi ne veulent-ils jamais passer sur tel boulevard? 'Vous ne devinez pas! C'est que, le matin, le tailleur vient leur rendre visite avec son mémoire; c'est que, dans la rue, ils viennent d'apercevoir leur bottier; c'est que, sur tel boulevard, loge un traiteur devant lequel ils ne se soucient point de passer. Pour les jeunes gens, chaque créancier est un Croquemitaine.

« Où se rend ce libraire? Qui peut le faire courir ainsi? Va-t-il chez un auteur en vogue? Vient-il d'acquérir un manuscrit précieux ? Non : il fuit ce petit monsieur en habit noisette, qui le poursuit avec un énorme cahier de papier à la main. C'est un ouvrage qu'il veut lire à tous ceux qui impriment ou vendent des livres. Cet homme-là est le Croquemitaine des libraires.

« Madame est malade; elle a des vapeurs, des maux de nerfs ; elle congédie monsieur, en l'engageant à aller se promener; elle ne veut pas souffrir qu'il lui tienne compagnie. Monsieur sort en annonçant qu'il reviendra de bonne heure. Dés qu'il est parti, la suivante introduit un jeune homme dont la conversation est précieuse pour chasser les vapeurs

et dissiper les maux de nerfs : mais comme il faut que cette conversation ne soit pas interrompue brusquement, madame ordonne à sa suivante de renvoyer tous les importuns et surtout de l'avertir si monsieur revenait. La suivante fidèle va se mettre en vedette. Qui guette-t-elle? Croque-mitaine.

« Ce brave marchand de la rue Mouffetard saisit le jour où sa moitié dîne en ville pour mener promener au Jardin des Plantes une jolie petite brunette qui ne peut sortir que le dimanche, et près de laquelle il se fait passer pour garçon. Quoique certain que sa femme est dans un autre quartier, le pauvre homme pâlit et rougit lorsque de loin il aperçoit un chapeau rose et une robe jonquille : c'est le costume de son Croque-mitaine. Il veut faire l'aimable, le galantavec sa brunette; mais la peur de Croque-mitaine le poursuit partout. En entrant au Jardin des Plantes, il regarde de loin avant de se risquer dans une avenue...

« M, lis tout à coup il devient tremblant, il pousse un cri d'effroi... 11 quitte le liras de sa demoiselle, et se sauve... Il vient d'apercevoir Croque-mitaine dans l'allée des bètes à cornes.

« Ce jeune homme est un auteur dont on joue ce une pièce nouvelle. L'espérance le soutient, ses amis seronl là. il se pend gaiement au théâtre, rêvant déjà un succès. La toile se lève : la pièce commence; cela va bien d'abord, puis mal, puis encore plus mal... Quel bruit 1 quel tapage I quels sifflets I Le pauvre auteur se sauve en se bouchant les oreilles... Le [parterre était plein de Croque* mitaines.

o \ six ans, Croque-mitaine est un homme tout noir qu Bmporte les petits enfants j a vingt ans. c'est un créancier;

à trente, c'est une femme jalouse ou un mari grondeur; à quarante, ce sont les cheveux qui grisonnent; à cinquante, c'est la goutte ou les rhumatismes; à soixante, c'est la peur de la mort; un peu plus tard, c'est la mort elle-même, qui ressemble assez au petit homme noir qui nous effrayait dans notre enfance, et qui nous a suivis sous différentes formes dans tout le cours de notre vie. »

11 y a dans André Je Savoyard un véritable tableau de Biard — un effet de neige saisissant.

Cela est peint au courant de la plume — cela est blanc à éblouir la vue. Cela se nomme Tableau de neige dans le roman — et véritablement cela ne ment pas à son titre.

« La neige tombait par gros flocons; elle couvrait les routes, elle rendait encore plus difficiles les sentiers pratiqués dans les montagnes et les chemins, souvent bordés de précipices, qui entourent la petite ville de l'Hôpital, située près du Mont-Blanc.

« Notre chaumière s'élevait près d'une route que le mauvais temps rendait déserte depuis quelques jours. Déjà plus d'un pied de neige couvrait la terre; et cependant ni moi ni mes frères ne songions à rentrer pour nous mettre à l'abri.

«J'étais couché près d'un bloc de rocher; et là je me

trouvais aussi bien que sur un épais gazon; mes petites mains formaient des boules avec de la neige, et les lançaient à mes frères, qui, de leur coté, m'assaillaient également de boules glacées. Pierre, accroupi dans un enfoncement que formait la route, ne se montrait que rarement , tachant de viser adroitement , et se cachant aussitôt; Jacques courait de côté et d'autre, sans se fixer à aucune place, se baissant pour ramasser de quoi faire des boules, et s'esquivant lestement après nous lés avoir lancées.

« Quel plaisir nous éprouvions lorsque nous parvenions à nous attraper!... Quels cris de joie quand Jacques recevait, en fuyant, de la neige sur son dos; lorsque Pierre, au moment où sa petite tetc blonde sortait de sa cachette, était atteint à la figure par la boule qui s'éparpillait sur son visage ! Le vaincu mêlait ses cris ;ï ceux du vainqueur; la victoire ne coûtait jamais une larme. Pouvions-nous sentir le froid? nous étions si heureux!... et dans un âge où le bonheur est pur, parce qu'il ne s'y mêle ni souvenirs du passé ni craintes pour l'avenir.

«Déjà, plusieurs fois, la voix de notre mère s'était fait entendre pour nous engager à rentrer. — .Nous voilà, répondions-nous tous trois. .Mais au moment de regagner notre demeure, une nouvelle boule de neige, lancée par l'un de nous, faisait recommencer la guerre; chacun s'attaquait de nomeau; les cris de joie, 1rs éclats de la gaieté faisaienl encore retentir les échos de nos montagnes. Nos [lieds étaient à demi morts de froid; nos petites mains rouges et engourdies pouvaienl à peine saisir et presser cette neige, qui i 9 procurait de >i doux passe-temps; et

cependant nous ne pouvions nous résoudre à retourner près du foyer de notre chaumière.

«Mais l'approche de la nuit nous force enfin à quitter notre jeu. Nous rentrons tous les trois, essoufflés, haletants, et encore rayonnants de plaisir ; nous courons nous blottir contre l'immense foyer devant lequel notre père est assis sur une grande chaise, tandis que notre mère va et vient dans cette vaste pièce, l'unique du logis, et prépare la soupe pour notre repas du soir, tout en nous grondant d'avoir tant tardé à rentrer. »

Par opposition à cette peinture des montagnes de la Savoie, si je mettais ici le tableau de la Rotonde du Palais- Royal?

Le Palais-Royal de nos jours s'en va.

La foule, qui afflue vers les nouveaux établissements des boulevards, a déserté petit à petit l'ancienne demeure des ducs d'Orléans et du prince Napoléon.

Ces quelques lignes sont une galerie de portraits toujours ressemblants, et dont les originaux existent encore.

Le café de la Rotonde est toujours, en 1872, un lieu de rendez-vous. Les provinciaux y abondent.

« La Rotonde, où se donnent habituellement les rendezvous de quatre à six heures, n'est pas le café de ce nom situé dans le jardin du Palais-Royal, mais bien la partie du jardin qui s"étend devant ce café, et qui n'a de rotonde que le nom.

« C'est le rendez-vous des étrangers, qui en général affectionnent le Palais-Royal, où ils trouvent réuni tout ce qui peut flatter les yeux, le goût, l'odorat; où tous les plaisirs leur sont offerts (souvent à un prix un peu cher à la vérité) ; où ils peuvent, sans quitter ce brillant bazar, déjeûner, diner, souper, s'habiller, se chausser, se faire coiffer, jouer et se ruiner.

« C'est pour se rendre chez Beauvilliers, chez Véfour ou chez les Frères-Proveneaux, que l'on se donne ordinairement rendez-vous à la Rotonde : aussi de quatre à six heures on est sûr d'y voir un grand nombre de personnes qui se promènent de long en large, bâillent, tirent leur montre , ou regardent avec impatience à droite ou à gauche.

« Vous voyez les militaires s'aborder en se donnant la main; 1rs clercs de notaire rire du plus loin qu'ils s'aperçoivent; les agents de change se saluer d'un air préoccupé. Examinez ce jeune homme qui paraît fort en colère d'attendre et frappe des pieds à toute minute : c'est un faiseur d'affaires, garçon assez obligeant, mais qui a le défaut de vouloir sans cesse fixer l'attention et attirer les regards. S'il se donne tant de mouvement maintenant, c'est qu'il est persuadé que tout le monde s'occupe de lui. A la promenade, il parle si haut, que les passants sont de moitié dans ses affaires; au spectacle, il s'emporte après 1rs ouvreuses, traverse 1rs corridors en pestant contre l'administration; il cherchera querelle aux contrôleurs, et ne sera pas content s'il n'a vu plusieurs personnes se demander le motif de la

colère de ce usieur. Dîne-t-il chez un traiteur, tout est

mauvais. Il fait Tenir le chef de cuisine; il gronde les gar-

çons ; rien n'est digne de lui... Et cependant il fut un temps où il fallait qu'il se contentât de l'ordinaire le plus médiocre ; mais il a oublié ce temps-là, et il ne fait peut-être le grand seigneur que pour le faire oublier aux autres. En société on le redoute; il met tout sens dessus dessous en croyant faire l'aimable et l'homme à son aise. L'arrètez-vous dans la rue, il n'a jamais le temps de vous dire un mot. 11 a vingt rendez-vous pour la journée, ne sait où donner de la tète et se sent très-malade. Mais, un moment après, vous le verrez jouer au billard, ou dînant de très-bon appétit. S'il allait en Angleterre, il ferait mettre son départ dans le journal. S'il tombait malade, il est persuadé que cela ferait baisser la rente.

«Ce petit homme, d'une cinquantaine d'années, qui passe en ce moment, ne ressemble nullement à notre bruyant original. Voyez quelle physionomie douce et bénigne, quel regard niais et craintif! Cet homme-là n'a jamais eu de volonté. C'est un ancien mercier; il est poli avec tout le monde : il salue aussi humblement son portier que son propriétaire, n'a jamais grondé sa femme de ménage, et ne déjeune que quand elle le veut bien. Si dans la rue un passant le coudoie avec force, c'est lui qui demande excuse; si dans un café on jette son chapeau à terre, il le ramasse en souriant à la personne qui l'a fait tomber. S'il va au spectacle, il arrive toujours le premier à la queue, mais il y reste le dernier, parce qu'il laisse tout le monde passer devant lui. 11 pleure quand deux hommes se disputent, et n'ose pas sortir quand il fait du vent. Voyez-le' aborder celui auquel il a donné rendez-vous et qui le fait attendre depuis une heure... Il va lui demander pardon d'être venu trop tôt.

VIE DE PAUL DE KOCK. i-il

«.Mais quel est ce grand monsieur, déjà d'un âge avancé, à la figure longue, blême, au regard mélancolique, dont l'habit râpé et le chapeau recoquillé attestent plus que de l'économie? Depuis deux heures il se promène devant la Rotonde; il ne tire pas sa montre par une raison fort simple; mais il regarde tout le monde et personne ne prend garde à lui !... Cet homme a été riche, heureux, et alors il venait tous les jours dîner au Palais-Royal, et ses nombreuses connaissances ne manquaient pas de se trouver au rendez-vous qu'il leur donnait à cette môme place. Mais il n'a plus rien !... lia mangé ses revenus avec des femmes qui ne l'aimaient pas et des amis qui ne le reconnaissent plus. Maintenant il va toujours par habitude à ce lieu qui l'a vu jadis si brillant; il n'y retrouve que son appétit. Ceux qui l'ont connu dans sa prospérité s'éloignent du plus loin qu'ils l'aperçoivent; et le pauvre homme, réduit à dîner avec une ilùte, vient la manger à la Rotonde, afin de pouvoir dire encore : — J'ai dîné au Palais-Royal. »

Je ne sais rien de plus frais, de plus mouvementé, de plus poétique que ['Histoire d'une u<>nhU\< racontée /»'/' elle-mêrm .

On sent, en lisant ce charmant fragment, que l'auteur est suint;, qu'il n'a jamais demandé' l'inspiration aux spiritueux, ci que, tuiii en estimant la valeur du vin, il aime a boire a

|)etit> coups.

Voici ce petit trésor littéraire, qui ne tient qu'uni1 colonne

de texte, et qui a toute la bonhomie de son illustre auteur.

« J'ai près de cinquante ans, je suis bien petite pour mon âge, dirait Arlequin; mais j'ai vu bien des événements; j'a passé par beaucoup de mains et appartenu à différents maîtres!... J'ai brillé au premier rang, je me suis vue confondue dans les derniers. Souvent fière de contenir un vin généreux, quelquefois humiliée de ne renfermer qu'un modeste surène; j'ai éprouvé toutes les vicissitudes de la fortune, et je ne puis résister au désir de raconter l'histoire de ma vie, dans l'espérance qu'elle servira de leçon a mes sœurs.

'« En sortant des mains de mon père, je fus vendue à un brocanteur, qui me mit dans de la paille et me fit partir pour une grande ville où j'entrai chez un marchand de vin qui faisait noces et festins; il m'emplit avec une buisson qu'il fabriquait lui-même.

« Nous étions en grand nombre, pourvues de la même liqueur, mais nous portions des cachets différents. Le mien était vert; cela me valut la préférence à une noce donnée chez mon maître. Là je vis danser, j'entendis de gros rires, mais je fus bientôt vidée; alors le luron qui me tenait me jeta dédaigneusement à ses pieds, et, pour mon entrée dans le monde, je reçus un coup bien rude. Remplie du même vin, mais couverte d'un autre cachet, je fus vendue à une jeune fille dont le père était malade.

« C'était un pauvre journalier; il ne se permettait que rarement de me visiter. Je languis longtemps dans le fond d'une

vieille armoire, regrettant la cave de mon premier maître. Enfin je fus vidée, mais le pauvre malade n'avait point d'argent pour me remplir de nouveau; il mourut.

« Je fus vendue avec les vieux meubles par un avide créancier. Achetée par un commissionnaire assez ivrogne, tous les jours mon maître me remplissait avec de la piquette, et tous les soirs il me vidait en chantant. Cette vie joyeuse dura peu. Je passai entre les mains d'un homme riche et gourmet; je reçus dans mon sein un vin de Constance délicieux. J'étais fière de tant d'honneur !... Hélas ! mes chères sœurs, mnitas mnitatum et omnia vanitas ! Mon maître venait souvent me considérer... mais il ne pouvait se décider à me montrer sur sa table; le vin que je contenais était trop précieux pour être bu!... Je passai vingt années de ma vie dans cette triste cave, maudissant le vin de Constance qui m'avait enorgueillie, et me condamnait à ne plus voir le jour.

« La mort enleva également mon nouveau maître. Le surlendemain son héritier s'empressa de me faire servir à sa table, et but, en déjeunant avec ses amis, ce que son oncle avait respecté pendant vingt ans. A la vérité, on me fit de superbes compliments; mais cela ne me flattait plus autant qu'autrefois, et je regrettai peu la noble poussière dont I étais couverte. Bientôt après, me trouvant chez un limonadier, il osa me remplir avec de la bière!... Je l'avoue, cet outrage me fut sensible; j'avais l'âme très-fière, et pour me venger je lis sauter mon bouchon. Qu'en arriva-t-il? On me remplit avec du cidre!... Je me contins, craignant un nouvel affront.

« Achetée an soir par une petite fleuriste qui donnait à

goûter à son bon ami, je vis qu'il ne faut pas mépriser les boissons les plus simples. Je fus fêtée, choyée, caressée. On faisait des crêpes, avec lesquelles on but mon contenu. La petite fleuriste était si gentille, si gaie, si tendre; son amant si vif, si amoureux, que mon cidre leur parut de l'ambroisie. Soirée charmante, où je vis le tableau du bonheur, combien de fois ne vous ai-je point regrettée!...

« Passant ensuite chez un riche banquier, je contins d'excellent bourgogne. Souvent viciée, pour être remplie de nouveau, je figurais sur une table somptueusement servie. Tout, autour de moi, respirait l'élégance et la grandeur... mais je ne vis point la gaieté du petit souper.

« Bientôt le sort me fit tomber dans la demeure d'un joueur: quelle triste situation !... Je contenais parfois du vin, mais bien plus souvent de l'eau, seule boisson des enfants de celui qui courait après la fortune. Enfin je quittai cette maison pour entrer chez une vieille portière; celle-ci me remplit avec de l'eau-de-vie et me visitait souvent avec ses voisines, les commères du quartier. Là j'étais assez heureuse ; les caquets que l'on racontait chaque jour devant moi me faisaient gaiement passer ma vie, lorsqu'un soir que l'on avait jasé et bu plus qu'à l'ordinaire, ma maîtresse, en me reportant à l'armoire, me cogna fortement contre un meuble... Je fus étoilée!... C'est une blessure dont nous ne guérissons pas, vous le savez ; cependant, comme on pensa que je pouvais encore servir, on me remplit d'huile à brûler.

« C'est dans cet état que j'attendis la fin de ma carrière. Elle fut orageuse !... Qu'elle ne soit pas perdue pour vous,, mes sœurs; que l'éclat des honneurs ne vous éblouisse pas.

Quant à moi, je me souviendrai toujours que les plus heureux instants de ma vie furent ceux où je ne renfermais que du cidre et de la piquette. »

Paul de Kock racontait souvent l'histoire d'une bouteille de vin qu'avait possédée Désaugiers.

Le vaudevilliste-chansonnier avait, en 1815, rendu service à un grand personnage.

Celui-ci envoya, comme un cadeau précieux, une bouteille de vin de cent ans.

Désaugiers met le vin dans la cave d'un voisin, car ii était pauvre et n'avait pas de cave à lui.

L'année 181G fut dure pour la gent littéraire. Un jour que Désaugiers n'avait que des pommes de terre pour son dîner, il dit à sa compagne :

— N'avons-nous pas à la cave un vin de cent ans?

— Mais si, répondit sa douce amie.

— Eli bien , arrosons nos pommes de terre avec ce nectar des rois, et narguons la tristesse.

Ce qui fut dit fut fait.

Le vin remontait à 1716. 11 était revêtu d'attestations

nombreuses et respectables, qui témoignaient de la sincérité de son âge.

On enleva la cire centenaire.

On tire le bouchon. On goûte.

Horreur! Le vin est si vieux, qu'il a perdu son arôme primitif.

Il sent le fromage pourri.

Que fait Désaugiers?

Il remet le liquide dans la fiole, il rétablit la cire du bouchon. Il restitue à la centenaire toute sa coquetterie de vétusté.

Et le lendemain il fait hommage de la bouteille à M. de

Celui-ci ne l'a peut-être jamais entamée. Et la bouteille au vin frelaté est peut-être encore dans le trésor gastronomique de la famille.

Il fut un temps où Paul de Kock était un grand amateur des jardins publics.

Il n'avait pas encore sa petite maison des Lilas, son bois, ses arbres, ses chères fleurs à lui.

Il allait souvent aux Tuileries, quand le temps était beau.

Non au Palais — mais bien dans le jardin public.

Là il s'asseyait, prenait dos notes, et faisait ses fines observations.

C'est ainsi qu'il a composé le morceau suivant :

« Il n'est pas permis à tout le monde de s'asseoir sur des chaises dans une promenade. Tel rentier modeste, qui n'a que bien juste ce qu'il lui faut pour vivre chaque jour, ne pourrait plus retrouver à la fin du trimestre la balance de son bilan, s'il se permettait de s'asseoir sur une chaise ; la vieille maman préfère économiser deux sous pour acheter un pain d'épices à son petit-fils ; la bonne, à laquelle on a donné de l'argent pour des chaises, va par goût sur les lianes qui sont éloignés du grand monde, et où elle peut jaser avec son pays ou sa payse ; l'invalide y trouve ordinairement une oreille complaisante' qui écoute le récit de campagnes; enfin, le pauvre honteux y jouit d'un moment de plaisir en se voyant entoure de gens qui ne le regardent pas avec mépris, parce que, comme lui, ces per- Bonnes-là sont assises sur un banc de pierre.

« Je passais un soir dans le jardin des Tuileries avec un jeune homme, qui, quoique doué de beaucoup de mérite, n'a pas encore pu se défaire d'une foule de travers et de préjugés. Il jetait toujours un regard de dédain sur ces lianes de la petite propriété. Je -voulus le corriger de ce défaut et le faire revenir d'une erreur trop commune .-je le

forçai à s'a ir quelques minutes avec moi sur un «le ces

ba ics, objel de ses sarcasmes; j'eus quelque peine à \'\ i miner ; enfin je l'emportai.

« Le liane lut bientôt entièrement occupé. Vais ne disions tien, mai- nous écoutions. A notre gauche était une

vieille dame dont le langage annonçait la bonne éducation; elle pleurait sa fille qu'elle avait perdue depuis quelques mois; elle s'éloignait de la foule à laquelle sa douleur eût paru ridicule; mais, sur le banc de pierre, elle trouvait quelque consolation à conter ses peines à ses voisins. Là, elle pouvait pleurer à son aise; mais, dans la grande allée, elle ne l'aurait point osé. Un peu plus loin étaient deux vieux époux qui, mariés depuis quarante-cinq ans, venaient chaque soir faire leur promenade et se reposer sur le banc. Sur leurs figures respectables brillaient la joie, le contentement ; ils se plaisaient à dire que la paix avait constamment régné dans leur ménage, et que depuis quarante cinq ans jamais une querelle n'avait troublé leur bonheur.

« A notre droite était une jeune mère, tenant sur ses genoux un joli petit garçon auquel elle apprenait un compliment pour la fête de son père; et, quand l'enfant disait bien, un baiser était sa récompense.

« Mon ami ne parlait pas, il écoutait. Nous quittâmes enfin le banc, et je l'entraînai dans la grande allée. Maintenant, lui dis-je, voyons si la comparaison sera à l'avantage des personnes assises sur des chaises.

« Nous nous plaçâmes d'abord près d'un monsieur et d'une dame; le monsieur bâillait à chaque instant, la dame ouvrait et refermait son éventail d'un air d'impatience. Pendant un quart d'heure ils ne soufflèrent pas mot. Enfin la dame rompit le silence :

« — Que les maris sont aimables! Depuis deux heures que nous sommes aux Tuileries, voilà tout ce que vous avez à me dire?...

« — Ma chère amie, que vcux-tu ?... Il fait si chaud !... Cela vous abat!... vous accable... on n'a pas la force de parler !...

« — Pour vous, monsieur, on croirait que la canicule dure toute l'année.

« — Ab ! madame, quel reproche!... A coup sur je ne le mérite pas. Mais convenez aussi que vingt-trois degrés... c'est accablant !...

« — Vous m'impatientez avec vos degrés!... Quand nous nous sommes mariés, il y en avait autant: c'était dans le mois d'août; mais alors la chaleur ne vous incommodait point et ne vous empêchait pas de soutenir la conversation. Après trois ans de ménage, monsieur n'a déjà plus rien à me dire!

« — En vérité, madame, vous me querellez 'toujours: certainement, quand je vous ai épousée, il ne faisait pas si chaud.

« — Pour les amoureux

L'élé n'a point de feux, l'hiver n'a point de glace.

« — Oui, madame, mais pour les maris c'est bien différent. Écoute dune, ma ehèiv, quand on se voit tous les jours, que L'on est continuellement ensemble, comment

VeUX-tU que l'on trouve toujours quelque chose à se dire?

« — Mais, monsieur, quand vous me faisiez la cour, vous me disiez : Être sans cesse avec toi, ne voir que toi, n'aimer que toi, te le répéter à chaque instant, ce sera le Bonheur de ma \ie!... Alors les journées que vous passiez avec

moi vous semblaient trop courtes!... Vous en souvenezvous ?

« — {Le mari, bâillant. ) Oui \... oui l... je m'en souviens... confusément.

« — (La dame, à part.) Ah ! que les maris sont d'ennuyeux personnages !... Heureusement que mon cousin revient demain de sa terre.

« La conversation finit là. Nous nous levâmes, et j'emmenai mon ami près de la chaise d'un petit-maître de soixante ans qui, tout en lorgnant les dames, prenait des notes sur ses tablettes. Nous l'entendîmes marmotter entre ses dents :

« — Mon bonnetier ne me fait pas les mollets assez forts.... envoyer chez lui et commander un caleçon ouaté pour mettre sous mes pantalons d'été. — La petite Ermance m'a regardé hier d'un air fort tendre... comme nous passions devant le bijoutier... Je lui plais, c'est certain... Elle m'a fait remarquer des boucles d'oreilles à la chinoise... les lui envoyer demain avec une déclaration. — Faire acheter de la pâte de guimauve pour ma toux... du sirop de Lamouroux pour ma poitrine, de la pommade d'oursin pour mes sourcils... Après-demain chez cette petite danseuse de l'Ambigu, qui fait si bien les pirouettes... Il ne faudra pas, comme l'autre fois, oublier le châle en bourre de soie.

« Vendredi... dîner chez Véry avec cinq jeunes clercs de notaire, étourdis comme moi !... Nous ferons mille folies!... I! faut que je tâche cependant qu'ils ne me gagnent point tout mon argent à l'écarté.

« Samedi... j'ai un rendez-vous avec la nouvelle débutante. Le matin, j'irai au bain... j'y prendrai un consommé...

VIE DE PAUL DE KOCK. loi

A midi, une tasse de chocolat à la vanille, à deux heures, une croûte aux truffes et une salade de céleri. Après cela je me présenterai hardiment.

« Le ci-devant jeune homme avait fermé ses tablettes. Pour achever nos observations, nous allâmes, avec mon ami, nous asseoir derrière deux jeunes gens mis dans le dernier goût, qui, les pieds placés sur des chaises fort éloignées les unes des autres, se dandinaient avec grâce en paraissant chercher à attirer tous les regards.

« Au bout d'un moment, nous entendîmes la conversation suivante :

« — Trouves-tu que mon habit fasse bien? — Superbe!... délicieux!... coupe admirable!... — Et le pantalon? — A ravir, tu as une mise étourdissante... — Le patron m'a dit de passer trois heures dans la grande allée et de me mettre bien en évidence : il veut faire prendre la mode de cette nouvelle forme d'habit... Il en a déjà une commande assez conséquente. — Et moi, me trouves-tu bien coiffé? — Ah ! tu as l'air d'un Adonis ! — A propos, mes cheveux tombent, donne-moi donc un moyen pour empêcher cela. — Il faut les entretenir. Vois-tu, les cheveux sont des plantes... c'est une fleur... Si vous n'arrosez pas une fleur... vous la voyez dépérir. — C'est juste. Il faut donc employer la pommade? — Oui, mais modérément... l'arbre trop arrosé ne vient plus, la racine se détériore... c'est l'image des végétaux. — J'entends, ils ont besoin d'être coupés. — Sans doute, c'est comme an bois : quand vous n'élaguez pas les brandies, ça nuit à la pousse. I ne coupe aide la fermentation. — Es-tu pour les faux-toupets? — Je le crois bienl j'eu fabrique; c'est un nouveau toit que lu mets -m- une maison. — El

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cela ne fait pas mal à la tête? — Impossible! nous n'employons plus ni colle ni blanc d'oeuf, ce qui nuisait nécessairement ù la végétation. Les personnes qui en portent mêlent les cheveux de leurs faux-toupets ù les leurs. Ce sont deux troupeaux qui s'unissent pour paître ensemble... tu comprends... car, comme le dit fort bien M. Marty, dans le Solitaire : Deux torrents qui se rejoignent dans la plaine, c'est l'image de la vie.

« Nous en avions assez entendu. Nous laissâmes là le garçon tailleur et le coiflcur romantique. — Eh bien! dis-je à mon ami, quel est le résultat de tes réflexions?

« — Ah! mon cher, me répondit-il fcn rougissant, je ne me moquerai plus des bancs de pierre.»

Paul de Kock' sentimental, cela se trouve à chaque pas dans ses ouvrages.

Un ruban qui voltige, une dentelle qui flotte, un regard qui se fixe sur lui — et voilà la folle du logis qui s'émancipe.

Parcourez plutôt la robe à mille raies.

« Ne vous est-il jamais arrivé, lecteur, par un beau matin ou un beau soir, par un grand soleil ou un brillant clair de lune, enfin dans une de vos promenades, de rencontrer un séduisant objet qui sur-le-champ captivait vos regards? Alors vos yeux avaient en passant rencontré ceux de cet objet charmant, qui, de son côté, vous avait remarqué. Vous aviez éprouvé tous deux comme une douce sympathie ; puis, ralentissant ou hâtant vos pas, suivant la

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marche de cette personne que vous ne vouliez plus perdre de vue, votre promenade se bornait alors à suivre de loin votre belle, jusqu'à ce que l'heure, vous appelant à vos affaires, vint vous rappeler à des soins plus sérieux: alors donnant encore un regard et un soupir à celle qui vous avait charmé, vous changiez de route et la perdiez de vue, quelquefois pour jamais.

« Ces impressions ne sont ordinairement que passagères, ce qui est fort heureux pour les cœurs qui se passionnent facilement; car, à Paris, où il y a beaucoup de femmes séduisantes, s'il fallait conserver le souvenir de toutes celles qui nous ont plu, la mémoire d'un homme sensible ne serait plus qu'une collection de portraits.

« Il est cependant des impressions plus durables ; il y a de ces figures et de ces tournures que l'on n'oublie jamais. Combien l'on est heureux, lorsque le hasard nous fait rencontrer (h; nouveau cet objet qui nous a séduit! On se regarde, on se sourit presque... On se reconnaît!... Quelle est la femme qui ne s'aperçoil pas du pouvoir de ses charmes, et qui n'a point remarqué la conquête qu'elle a faite, surtout lorsque celui qu'elle a charmé n'est pas de ces messieurs qui lorgnent les femmes sous le nez, leur tiennent des propos impertinents, et leur font la grimace quand elles ne répondent pas à leurs sottises? De tels hommes m; sont malheureusement que trop communs dans les promenades, et quelquefois dans les réunions , d'où l'on devrait les expulser, ou les faire rdugir de l'indécence de leur conduite.

«(tu a quelquefois pendant longtemps de ce- connaissances qu'on ne connaît pas. il semble qu'il y ait toujours quelque

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obstacle qui s'oppose à ce qu'on ose davantage. Souvent c'est quelqu'un qui est avec nous ou avec elle ; ou bien le temps vous manque, ou vous ne savez comment vous y prendre... Plus le temps s'écoule, moins cela devient facile ; puis, le sentiment que vous éprouviez devient moins vif; puis vous finissez par ne plus rien éprouver... car tout s'use dans la vie.

« J'ai connu un jeune homme qui, pendant dix ans, suivit une dame sans oser lui parler. Ce jeune homme-là, dirat-on, était digne de vivre au temps des preux et des damoisels. Hélas ! mieux eût valu pour lui qu'il s'en tint au langage des yeux : car, au bout de dix ans, "emporté par sa passion et abordant enfin sa belle, il lui parla si gauchement, lui dit une phrase si sotte, que la dame partit d'un éclat de rire et laissa là son timide amoureux.

« Mais je ne vous ai encore rien dit de la robe à mille raies : c'est une de ces connaissances dont je vous parlais tout à l'heure; une femme charmante... une figure tendre, douce, expressive; une tournure adorable... J'ai vu tout cela un beau soir dans le jardin Turc; mais la femme charmante donnait le bras à un vieux monsieur. Était-ce un père, un mari, un parent?... Je n'en sais rien... J'aurais bien voulu faire connaissance, car je n'ai pas la patience de cet ami dont je vous parlais tout à l'heure ; mais, hélas! c'était impossible.

« J'ai passé ma soirée à la regarder, à la suivre ; j'ai eu tout le temps de contempler sa robe, qui était rose et à mille raies: mais enfin elle s'est éloignée, et en ne voulant, par discrétion, la suivre que de loin, la foule m'a séparé d'elle, et je l'ai perdue de vue.

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« Je l'ai rencontrée une fois au spectacle, mais elle était encore avec ce même monsieur, et j'étais avec une dame; il n'y avait pas moyen de m'approcher d'elle. Elle m'a vu cependant, et je gage qu'elle m'a reconnu, car elle a regardé avec curiosité la dame qui était avec moi. Elle avait encore sa robe à mille raies.

« Depuis ce temps je la cherche en vain dans les spectacles, dans les promenades; je ne l'ai pas revue... Mais, dussiez-vous rire à mes dépens, je vous avouerai que mon cœur bat avec force, et que je me sens troublé toutes les fois que j'aperçois de loin une robe rose à mille raies. »

Je veux terminer cette revue des observations intimes de Paul de Kock par son opinion sur le rez-de-chaussâ .

Il demeurait à l'entresol, mais il ne s'en occupait pas nu nus des autres étages.

« C'est bien avantageux de loger au rez-de-chaussée. D'abord vous n'êtes point essoufflé; en rentrant chez vous-, mais ce n'est point tout encore : depuis que je demeure au niveau du sol, je sais tout ce qui se fait dans le quartier; les aventures lis plus secrètes me sont connues, et cependant je ne bouge pas de chez moi, je ne vais pas chez mes voisins, et je ne parle jamais avec ma portière. Commenl

faites-vous T me dira-t-on. Ah! c'esl bien ii :emmentque

j'ai connu l'avantage de ma position.

« Mes fenêtres donnent sur une rue qui est assez pas- -.iiii, . Biles sonl garnies de persiennes. L'autre soir, après

avoir ferme ces bienheureuses persiennes, j'étais resté contre ma fenêtre pour prendre le frais, je n'avais pas encore de lumière ; tout à coup une voix retentit à mon oreille, et, sans écouter, je ne puis faire autrement que d'entendre.

« C'était un jeune garçon d'une boutique voisine qui causait avec une petite bonne de la rue, et les imprudents s'étaient arrêtés tout .contre mes persiennes.

« — Ah ! vous voilà, mamzelle Louise ; il y a deux heures que je vous guette, je craignais que vous ne pussiez pas sortir ce soir. — Oh ! dame! mes maîtres n'en finissent pas! monsieur est si lent! madame si exigeante !..., On n'ajamais un moment à soi. J' vas chercher du sirop chez l'épicier, je n'ai qu'un moment... — Mais quand donc pourrons nous être ensemble... un peu plus longtemps?... — Je ne sais pas... Ah ! dimanche, je crois qu'ils vont à la campagne; je m'habillerai, et nous irons promener... — Nous prendrons une voiture... — Oh ! non, ça dépense de l'argent; je ne veux pas vous induire en frais; je veux bien faire un bon ami, mais je sais ce que c'est que l'économie !...

« — Ah! mamzelle Louise ! je vous aimerai bien ! — Et moi aussi, monsieur Jules. — Mais, dites-moi bien franchement : là... suis-je le premier qui... le premier que... que vous aimez enfin? — Oh ! mon Dieu oui, monsieur Jules. J'ai bien connu un peu mon cousin le dragon, mon pays le cuirassier, un de nos voisins qui vient de s'établir frotteur, et puis un petit domestique de mes anciens maîtres; mais je ne les aimais pas... Ainsi c'est bien comme si vous étiez le premier. — Ah! tant mieux! je suis bien content!... Allons, à dimanche, mamzelle Louise. — A dimanche,

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monsieur Jules. Je vous attendrai dans la petite rue, pour qu'on ne jase pas dans le quartier... Ils sont si méchants!...

« Le couple s'est séparé; je faisais mes réflexions sur le bonheur de M. Jules, quand un homme vint se jeter brusquement contre mes persiennes et y resta collé tout en se parlant à lui-même.

« — Ce maudit vin de cabaret ne vaut pas le diable !... ça vous donne soif pour quinze jours... C'est singulier! à peine si j'ai bu, et je ne peux pas trouver ma porte... Estce que je me serais trompé de rue?... Non, v'ià ben la maison du pâtissier dont la femme est si jalouse qu'elle ne veut pas qu'il porte en ville... Vlà ben la boutique de l'épicier qui fait du chocolat avec des lentilles... Vlà la demeure de ces demoiselles de modes qui sortent le soir les yeux baissés et ne reviennent pas coucher... Allons, en avant!... ma porte est là-bas, il faut que je la trouve...

« Mon ivrogne s'est éloigné. J'étais encore tout surpris de m'ètre trouvé, sans l'avoir cherché, le confident de tout le monde, lorsque j'entends sonner chez moi: j'ouvre, c'est un de mes amis qui demeure au bout de la rue. — Que diable fais-tu sans lumière? me dit-il. Je le prends par la main; je le fais asseoir contre ma croisée. — Reste là, iui dis-je, tu vas connaître les avantages du rez-de-chaussée; probablement il nous arrivera bientôt des causeurs.

« En elfet, comme j'achevais ces mots, j'entends tousser contre mes persiennes. — On attend quelqu'un, dis-je à mon ami, ne souffle pas!

a Le monsieur qui se tenait là y reste encore quelques minutes seul, mais enfin une daine arrive.

« — Vous avez bien tardé, lui dit-il; je commençais à

m'impatienter. — Ce n'est pas ma faute, répond la dame, mon mari vient seulement de sortir; j'ai cru qu'il ne s'en irait jamais !... Mais hâtons-nous de quitter cette rue... Je ne veux pas rester ici...

« — Eh bien!... dis-je en me tournant vers mon ami. Mais il courait alors vers la porte en s'écriant : — Ab ! la scélérate!... la perfide!... elle me disait qu'elle avait la migraine!... qu'elle voulait se coucher!...

« Il est parti... Maladroit! qu'ai-je fait! C'est sa femme qu'il vient d'entendre au travers de mes persiennes ! mais pouvais-je deviner cela?... Mesdames, croyez-en mon conseil : ne vous arrêtez plus pour caus'er devant les fenêtres d'un rez-de-chaussée. »

Comme tous les grands peintres, Paul de Kock a eu les honneurs de l'imitation.

On a essayé de copier son naturel, son style à la fuis

grave et comique.

Mais il y a loin de la copie à l'original.

J'ai moi-même tenté l'aventure littéraire dans les lignes qui suivent, qui faisaient partie d'un ouvrage intitulé les Pastiches littéraires.

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