LE RIRE
La Société des Dîners du Caveau ou du Rocher de Cancale fut fondée par M. Capelle, qui imprimait le Recueil, et qui faisait lui-même des chansons très-agréables. Elle était composée de MM. Désaugiers, Armand Gouffé, Béranger, Antignac, Brazier, Dupaty, Francis, Laujon, Moreau, Philippon de la Madeleine et Piis. La Société fut dissoute en 1815; les opinions politiques étaient si tranchées, que ces réunions gastronomiques seraient devenues des clubs.
Air : Mon père était pot.
Des purs accents de gaieté,
Turbulent interprète, Le rire est tien pour la santé La plus douce recette.
C'est un fait : ainsi, Sans soins, sans souci, Chantons, chers camarades Égayons nos jours, Et rions toujours, Pour n'être pas malades.
Il faut convenir qu'un rieur
A beau jeu sur la terre, Et qu'il peut à sa bonne humeur Donner libre carrière.
D'un rire malin Pour doubler soudain Les éclats sympathiques ; Les sots, à mes yeux, Valent cent fois mieux Que nos auteurs comiques.
Molière connaissait à fond
L'art d'exciter le rire ; Depuis lui, maint auteur profond Fit à peine sourire.
Si de la gaîté,
Le fleuve arrêté Fut gêné dans sa course,
Il est libre, car
Le joyeux Picard En retrouve la source.
La Grèce était, assure-t-on,
Le pays d'Heraclite ; Moi je conteste, et pour raison, Ce fait que l'on nous cite :
J'ai vu du fort près Les tristes Anglais, Et je puis vous répondre Qu'Heraclite était, De droit et de fait, Un citoyen de Londre.
Toujours le rire d'un bon cœur * Est la marque évidente; Le rire ami de la candeur Prouve une âme innocente.
Hommes sans détours,
Du rire toujours Vous fûtes les apôtres:
J'en fais le pari,
Ceux qui n'ont pas ri Onl (ail pleurer les autres.
La vie est un fort grand banquet Dont chaque homme est convive :
Il faut, lorsqu'à table il se met, Que la gaîté le suive.' Rendons, par nos jeux, Nos propos joyeux, Le repas agréable ; Et puis, comme ici, Le diner fini, Sortons "aiment de table.
Mais c'est à propos des femmes que l'œuvre de Paul de Kock restera charmante, aimable, inimitée.
Nous vivons aujourd'hui sous la domination d'un luxe malsain et mal acquis.
Les fdles d'Eve sont couvertes de velours et de renard argenté l'hiver, de dentelles l'été.
Il leur faut des parures somptueuses.
Il leur faut des diamants de grand prix.
Il faut à la fausse beauté tout au moins le secours de la fausse élégance.
L'enfant égarée qui fut une ouvrière accorte devient une lorette, une cocotte, une petite dame.
Nous ne trouvons pas souvent cette créature, née des brumes de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, dans un livre de Paul de Kock.
Quand une fille est jolie, elle peut se promener dans le
volume sans se ruiner, ou ruiner autrui en frais d'ajustements.
Une robe d'indienne à quinze sous l'aune ; une de ces délicieuses petites robes, fond blanc, tacheté de noir.... comme un essaim de mouches tombé dans une jatte de lait.
De petits souliers de cuir verni à talons plats.
Le petit tablier de soie noire qui indique la travailleuse et le bonnet, phrygien d'allure, qui, avec ses rubans de couleur flottant au vent, a l'air de caresser la belle qui le porte.
Une bague en argent au doigt. Un simple anneau d'or aux oreilles. Les mains un peu rouges, mais charmantes. Les pieds plus sûrs dans la chaussure aisée que dans nos brodequins à hauts talons, ce danger permanent de la santé féminine.
La joie au cœur, la malice aux yeux, la chanson aux lèvres :
Voilà l'adorable enfant qu'illustra Paul de Kock, voilà la grisette de Paris.
Cette grisette sémillante ou sentimentale, selon son heure, cette héroïne des drames à l'eau de rose, du célèbre romancier je crois bien l'avoir rencontrée un jour dans
le bois de Vincennes.
C'était la dernière grisette assurément.
Aussi folle que le papillon qui volait devant elle, aussi pathétique que l'oiseau qui chantait dans les branches si m hymne à l'amour.
J'assistai à une scène dont la douce simplicité eût tenté la plume du charmant historien de la commune des Lilas.
J'étais au bois de Yinccnnes. L'hiver s'en allait, emportant ses sombres bagages de brouillards et de frimas.
Les neiges d'alentour étaient fondues.
Les premières feuilles sortaient des branches des arbres comme pour voir si le moment était venu de pavoiser en vert ce monde glacé par les vents, détrempé par les pluies.
Quelques moineaux sautillaient sur les chemins, à la façon d'ingénieurs chargés de reconnaître la voie.
Je respirais l'air plus clément,
Je me laissais envelopper par un beau rayon de soleil, comme un pieux serviteur de Dieu sur la terre doit rechercher l'auréole qui lui est promise dans le ciel.
Quand un bruit se produisit dans les branches du buisson le plus voisin, et je vis, en me plaçant à l'écart, venir deux personnages.
L'un était un beau gars, d'une vingtaine d'années tout au plus : moustache naissante, yeux noirs énergiques et expressifs tout à la fois, taille élégante, épaules larges.
La force et la grâce réunies, la Force et la Grâce, ces deux grandes puissances si diversement classées par nos commentateurs actuels, associées dans une sympathique individualité.
Le second personnage était une jeune fille, une petite beauté, une élégance, un rêve!
Elle avait la peau la plus blanche que l'on put désirer comme concurrence triomphant de l'albâtre et de l'ivoire.
De petites veines, couleur de saphir, se montraient çà et là, à la façon des violettes sous les transparences de la neige.
Elle se mit à courir, et, ma foi, quelques-uns de ses orne ments imitèrent son exemple.
Le petit peigne qui maintenait l'ordre dans ses tresses vermeilles se retira, comme les sergents de ville de l'Empire, devant l'insurrection du 4 septembre.
Et les plus beaux cheveux blonds du monde se mirent à flotter dans les airs, mouvant drapeau de l'indépendance.
Durant ce temps, le jeune homme visitait le pied des arbres. Que cherchait-il?
11 ramassait les violettes, il en composait un bouquet.
Quand le faisceau de fleurs parfumées fut suffisamment
gros, il le donna à sa compagne, et j'entendis le bruit
du payement.
Ce n'était pas le son des écus s'entre-choquant.
Ce n'était pas le froufrou des billets de banque que la main chiffonne.
C'était bien le bruit d'un baiser
Non d'un baiser donné par une seule bouche, sur un front calme, sur une joue résignée et rebondie, mais d'un baiser... où chaque virtuose d'amour fait sa partie.
Le jeune homme opérait une véritable visite domiciliaire dans les hautes herbes. Il interrogeait le gazon. 11 consultait le pied des vieux chênes.
Il trouvait les violettes que leur parfum dénonçait, et il offrait à sa jeune compagne le fruit de ses recherches.
La fillette recevait sa redevance de fleurs, avec la gravite d'un grand seigneur d'autrefois recevant la dime des mains empressées de ses vassaux.
Et, je l'ai dit, elle la paya en un baiser sonore, qui fit tressaillir les moineaux amoureux et moqueurs, lesquels récitaient leurs madrigaux derrière les premières feuilles.
C'était triste à voir, ce couple charmant, pour tout homme qui a dépassé la quarantaine.
Tant de jeunesse, de beauté, d'insouciance adorable, tant de rayons de soleil dans cette aurore, tant de bonheur
dans cette intimité cela faisait regretter les bonheurs
passés
Tout à coup, au milieu de ce calme, un orage s'éleva.... une tempête dans un flacon d'eau de Cologne.
Il y eut un casus belli qui se produisit.
Qu'était-ce?
Un aveu mal exprimé ?
Un baiser refusé?
Une violette bleue qui avait glissé dans un sein blanc..,., et dont le droit d'extradition avait été refusé, la fleur n'étant coupable d'aucun crime?
Tant est-il que la fillette eut un moment d'humeur, comme M. Thiers à la tribune, et qu'elle s'éloigna en jetant le bouquet de violettes avec dépit.
Elle rendait à l'Amour son tablier.
Le jeune homme la suivit
On a beau retirer son ambassadeur, ne laisser qu'un chancelier dans un pays, la guerre n'est pas définitivement déclarée pour cela.
Il existe toujours les efforts conciliants de la diplomatie, les protocoles, les congrès, les arbitres à nommer; la guerre est imminente, mais la paix n'est pas impossible.
Le soleil allait se coucher à l'horizon. Le sentier devant
lequel je m'étais arrêté demeurait désert, et le bouquet jeté
était tombé à mes pieds.
Laisser ces pauvres violettes exposées aux intempéries
de mars, les abandonner aux morsures du vent, à la rosée glaciale des nuits du printemps, c'eût été de l'inhumanité. Je ramassai donc le bouquet. Il était encore tout tiède, je le mis à ma boutonnière.
Et j'allais m'enfuir avec cette relique du premier amour , si doux, si frais, si jeune, quand le buisson vert fit un certain bruit.
Les branches verdoyantes s'écartèrent, et une tète blonde et délicieusement penaude en sortit.
Et une jolie voix me dit :
« Rendez-moi mes violettes ! »
C'était la jeune fille.
Les protocoles pacifiques avaient réussi. La paix était signée, et on arborait à nouveau les couleurs de l'affection et de la fidélité.
Je rendis à la dernière grisette son bouquet, et je la vis rejoindre en courant son amant.
Ils rirent tout le long de leur route. Ils riaient peut-être de ma peine quand j'opérai la restitution réclamée.
Puis ils disparurent, enveloppés, comme dans une rube d'or, par les derniers rayons d'un soleil qui se retirait ni bon ordre.
C'était bien là la dernière grisette, la fille amoureuse du soleil, des fleurs, des étoiles, de l'amour mêmei
Petite robe de jaconas sur laquelle la bête à bon Dieu vient promener son corps de corail.
Petits pieds qui semblent frôler l'herbe sans la fouler. Petites lèvres moins sages que celles de Platon, mais 6ur lesquelles, à défaut d'abeilles, les papillons épris des roses viennent se poser.
Enfant qui donne ce qu'elle a peut-être, mais qui ne
vend rien de sa beauté, avec ou sans patente de marchande.
La grisette a disparu de nos mœurs somptuaires. 11 apparaît encore un groupe de grisettes dans les MisérableB de Victor Hugo. Mais elles sont lymphatiques, mélancoliques, fatiguées du présent, inquiètes de l'avenir*
Hugo a trouvé les reinesx les favorites, les princesses à la robe flottante, les Marie de Nuremberg, les Marion Delorme, les Tisbé.
Il n'a jamais bien trouvé la grisette, cette divinité à la robe courte.
aujourd'hui la grisette est partie. Lis jolies fdles du quartier des écoles ont la robe Pempadour, le gant A si\ boutons, le chapeau Rabogas, lemauteau de velours garni de martre.
Il n'y a plus de jolies tailles sans robes traînantes. Il n'y a plus de jolies complétions sans poudre de riz.
Quand une fdle a jeté son bonnet par-dessus les moulins, on le remplace par un chapeau de GO francs de la bonne faiseuse.
Cela dure ce que cela peut, mais on est une contrefaçon de la femme comme il faut, sans garantie du gouvernement.
Et remarquez que tout a suivi cet exemple. Tout est contrefaçon au temps où nous vivons.
Nons avons l'imitation dans la politique, le pastiche dans l'art : la monnaie menue des grands orateurs et des grands artistes.
Le luxe des femmes, contre lequel ce vert vieillard, qu'on appelait le procureur général Dupin, a prononcé son dernier réquisitoire, a peut-être été le point de départ de toute cette dégénérescence.
L'aimable vieillard dont les lettres françaises portent le deuil savait bien cela.
Il avait perdu ses modèles favoris. La société moderne ne lui présentait que des tableaux navrants.
C'était Rosa Bonheur et Mme Deshoulières, habituées à peindre les blancs moutons, et obligées à peindre des loups.
Il croyait qu'il avait vieilli, mais non ; ce n'était pas le conteur qui était devenu morne, fardé, plein d'astuce. C'était le monde qui grouillait autour de lui.
Toutefois la société a beau se grimer, mettre des faux cheveux, se^ servir de fard et de cosmétiques, émaillcr son visage comme on émaille une vieille miniature, l'œuvre de Paul de Kock demeurera debout, comme l'œuvre de Molière et de Balzac.
Ses originaux ne sont pas des créations fictives ce sont
des portraits. Ces braves gens, qui excitent à la fois le rire et les larmes, ont vécu parmi nous.
Entrez dans un cabinet de lecture. Demandez, de préférence aux auteurs les plus autorisés du jour, un volume quelconque de Paul de Kock.
On vous répondra :
« Il est sorti. — Voulez-vous Féval, Belot, Dumas fils?
— Non, je veux Paul de Kock.
— Eh bien, il faut retenir l'ouvrage à l'avance, si voua voulez être sûr de l'avoir à jour fixe. »
Je livre donc, avec l'espoir qu'il sera bien accueilli, ce travail à mon éditeur. J'ai fait appel à tous ceux qui ont connu Paul de Kock, et je me suis ortifié de leurs impressions et de leurs souvenirs.
J'ai visité la maison des Lilas, et j'ai désiré qu'elle demeurât
l'héritage vénéré par les héritiers, une sorte d'oasis dans
ce grand désert parisien.
Les Filas de Paul de Kock, ce devrait être le lieu de rendez-vous de la jeunesse honnête et joyeuse;
L'école du rire et de la franche gaieté;
Le tomheau de la mélancolie.
C'est là que se réfugierait la jeune femme charmante en sa simplicité, cette simplicité que le bon M. de Planard, un ami de Paul de Kock, décrivait en huit vers que tout le monde a chantés :
Une robe légère D'une entière blancheur, Un chapeau de BëFgefë, De nos bois une fleur.
Ah> telle est la parure* Dont je suis enchanté, Car toujours la nature Embellit la beauté.
Béranger a donné son nom à plus d'un rendez-vous des plaisirs honnêtes.
Il y a, dans le quartier latin, une brasserie célèbre qui a pour enseigne :
Am simriuiir âê MilïgètU
Je voudrais, dans ces environs de Romainville, que le nom aimé de Paul de Kock restât comme un souvenir d'ébats joyeux et de décente hilarité;
Qu'il passât ainsi de génération en génération : la légende après la popularité.
J'ai dit que le logement de Paul do Kock sur le boulevard Saint-Martin était occupé par un bourgeois de Paris.
Ce n'est point une profanation.
J'ai revu depuis quelques jours le locataire;
11 n'a point oublié, sous ces modestes murs, quel avait été son prédécesseur.
Il sait que chaque chambre, chaque armoire, chaque panneau, lui rappellent son souvenir.
11 connaît la popularité de cette fenêtre sur le devant, d'où Paul de Kock a vu passer, depuis trente ans, toutes les classes de la population, les représentants de toutes les nuances de l'opinion publique.
J'ai le ferme espoir que le petit entresol ne sera jamais profané par l'occupation d'un taciturne ou d'un misanthrope.
On connaît 1ns fflàiêôflg qui furent occupées par Bonaparte, Molière, Corneille, Beauniaivliais. On n'oubliera pas la maison où vécut le romancier célèbre.
Le local dans lequel expira Molière est aujourd'hui absorbé par un mont-de-piété.
Les lieux illustrés par Paul de Kock devraient être occupés par une niarcliamle de ces Meurs qu'il n tant aimées.
C'est un poëte suédois qui a dit qu'un éclat de rire a plus de portée qu'un coup de canon.
Le barde a raison.
Le bruit de l'artillerie, après avoir violemment déplacé les colonnes d'air, va se perdre dans les montagnes, répété qu'il est par les échos plaintifs.
La clameur est lugubre.
Elle se produit commandement.
Elle se termine soupir.
Les notes joyeuses de la haute-contre lui sont inconnues. Tout est forcé, brutal, rugueux, dans sa manifestation.
Le rire, bien moins énergique comme son, se produit bien différemment.
Mignon, argentin, produit sur les notes les plus élevées de la voix humaine, le rire ne s'éteint pas quand il est proféré par un organe charmant.
Les échos se le passent comme un trille perpétuel.
On rit en voyant rire.
Ce n'est pas un bruit, une excitation particulière et personnelle.
C'est aussi et surtout une contagion, contagion heureuse, puisqu'elle repose l'esprit, réconforte le cœur, et console l'humanité.
L'œuvre de Paul de Kock aura ce précieux privilège. L'éclat de rire survivra à celui qui l'a excité,
Les générations futures, cherchant ce qu'a produit notre époque, trouveront des travaux ingénieux, des conceptions grandioses, le progrès accompli par les arts, et surtout par les sciences.
Mais Paul de Kock seul fera renaître le rire sur les lèvres des lecteurs de l'avenir.