LA VIE
PAUL DE KOGK
On disait autrefois que le roi de Monomotapa avait à sa solde cinq cents bouffons qui l'accompagnaient en tous lieux avec la mission de le faire rire
Les rois de France avaient jadis des bouffons dont la charge consistait à leur désopiler la rate.
La plupart de nos médecins prétendent que. c'est de la bonne ou de la mauvaise conformation de la rate que dépend la gaieté ou la mélancolie.
Fontenelle était de cet avis, quand, en parlant d'une (lame qu'il aimait beaucoup, il disait :
« Je suis parfaitement content de sa beauté, de son esprit
et de son cœur; il n'y a que la rate qui me fait enrager ,
qui pourrait donc ératcr Madame de '"? »
Le rire, cet épanouissement subit de la rate, cette joie du
cœur qui se communique à tout le corps, comme la colophane fait retentir toutes les cordes d'un stradivarius, estil une simple contraction nerveuse?
L'homme seul rit ; les animaux pleurent, mais ne rient jamais.
La Fontaine a dit :
Qu'un Pape rie, en bonne foi Je n'ose l'assurer; mais je tiendrais un roi
Bien malheureux s'il n'osait rire.
C'est le plaisir des dieux : malgré son noir souci, Jupiter et le peuple immortel rit aussi.
Bien heureux les peuples rieurs, disciples de Démocrite.
Ce philosophe mérite ici une mention spéciale. Il a été l'inspirateur de tous les auteurs comiques. J'ai devant les yeux son portrait, copié d'après une médaille antique.
Malgré sa barbe épaisse et sa face mâle, sa lèvre semble se révolter contre le voile velu des moustaches et retenir à regret des sourires, avant-coureurs de l'hilarité.
Il avait bien couru la terre : les Mages lui avaient appris l'astronomie ; les Chaldéens, la théologie; le philosophe Leucippe, la physique; les Égyptiens, la géométrie.
Il alla visiter Socrate, sans se faire connaître.
Il parcourut les Indes, l'Ethiopie, la Perse.
Il vit des hommes de tous les mondes et de toutes les couleurs, et quand il eutiout observé il se mit à rire pour
le restant de ses jours.
Il rit tant et si souvent, que ses compatriotes le crurent fou.
Ils envoyèrent chercher Hippoerate, avec prière de le venir traiter.
Hippoerate se munit de remèdes et alla trouver le gai philosophe dans sa retraite
Il présenta tout d'abord du lait au prétendu malade. Démocrite regarda ce breuvage en riant.
« Voilà, dit-il, du lait d'une chèvre noire qui n'a encore porté qu'une fois. »
Hippoerate fut confondu par cette sagacité, aussi profonde qu'elle était joyeuse.
Il causa avec le fou, et fut confondu en l'entendant traiter avec une très-grande autorité les matières les plus abstraites.
Démocrite, malgré, ou peut-être à cause de sa gaieté, vécut cent neuf ans.
11 avait inventé, non l'ellébore, que ses concitoyens avaient voulu lui faire prendre pour guérir sa prétendue folie, mais une médecine qui lui était propre, et avec laquelle il prolongea sa vie.
Démocrite, accablé de vieillesse, se sentait mourir.
Il avait une sœur fort chagrine, non- seulement parce qu'elle allait perdre son frère, mais aussi parce que son deuil l'empêcherait d'assister aux fêtes de Cérès, où elle comptait beaucoup se divertir.
Démocrite devina en riant son désir de faire honneur aux cérémonies de la déesse.
Il lui promit de ne pas mourir avant les réjpuissanci publiques.
A cet effet, il se fit appliquer incessamment sur le corps des pains chauds, dont l'ardeur lui faisait du bien et entretenait sa chaleur naturelle.
Dès que les trois jours de fêtes furent passés, Démocrite fit retirer ses pains et expira aussitôt.
Le rire est une qualité française.
Que Holbes, ce philosophe atrabilaire, qui prétendait que le rire n'était pas dans la nature, mais constituait un mouvement convulsif, ait raison ou qu'au contraire le
rire soit un signe de bonne santé et de bravoure, puisqu'on disait en Danemark d'un guerrier tombé au champ d'honneur : Agnar tomba, rit et mourut
11 n'en est pas moins vrai que la faculté de rire est précieuse parmi nous.
Salentin de l'Oise a fait, il y a soixante-dix ans, un rondeau sur le rire mutuel qui mérite d'être cité.
Lorsque je suis au Luxembourg, Je prends ma lorgnette et je lorgne :
En lorgnant, j'y vis, l'autre jour, Un boiteux qui riait d'un borgne ; Ce borgne riait à son tour De certain bossu gros et court, Qui, grâce à son malin génie, Faisait rire une compagnie Des qui-pro-quo d'un pauvre sourd, A cinq ou six pas je m'avance :
Je rencontre un petit chanteur, Il riait d'un maître de danse Qui riait aussi d'un acteur.
Un peu plus loin je vis paraître Un homme dont la pesanteur Marquait assez un géomètre :
Il montrait au doigt un auteur, Songeant alors à quelque mètre.
Je poursuis encor mon chemin Et je m'imagine qu'enfin La scène changera peut-être.
Point ! J'aperçois un capucin :
Le capucin riait d'un carme; Le carme d'un abbé poupin ; Cet abbé poupin d'un gendarme ; Ce gendarme d'une catin.
La catin riait à l'approche D'un fat en habit de satin, Lequel était, pour le certain, Un magistrat de la Bazoche ; Et celui-ci, d'un air malin, Envisageait un bon humain QuL je pense, arrivait du coche, Vrai gentilhomme limosin, Tenant son mouchoir d'une main.
Et de l'autre serrant sa poche.
Du monde entier voilà le train; Chacun y rit de son voisin, La preuve en est assez complette.
Las d'observer, j'allai m'asseoir Et je demandai la gazette.
Un petit homme en habit noir, Vint me dire, monsieur i bonsoir!
J'ai bien ri de votre lorgnette!
Rire n'est rien, c'est faire rire qui forme un privilège vraiment précieux.
Dérider les fronts soucieux, consoler des misères de la vie,
prendre le côté plaisant des choses, voilà ce qui constitue la mission élevée de celui qui sème autour de lui la gaieté, comme la princesse des contes des fées répandait, rien qu'en parlant, les perles et les diamants.
Parmi les écrivains de ce siècle, il en est un qui a possédé sans partage le grand talent d'amuser les masses et de les faire rire.
Il n'avait pas la prétention de Voltaire, l'allure cavalière de Lesage, les hardiesses de Pigault-Lebrun.
Il ne cherchait pas, comme Leuven et Brunswick qui ont fait école, le comique dans le mot, dans l'écarquillement du substantif, dans l'emploi de l'adjectif supercoquentieux, ou de l'adverbe bouffon.
Il ne fouillait pas le dictionnaire pour en faire surgir, à l'usage de sa phraséologie, des prépositions qui n'avaient pas vu le jour depuis un demi-siècle.
Il observait, il cherchait la nature, l'humanité; il en racontait les drôleries. Cet homme s'appelait Paul de Kock.
J'ai remarqué que les gens qui font rire autrui sont généralement eux-mêmes fort sérieux.
J'ai rencontré souvent Paul de Kock. Il ne riait pas comme Démocrite; mais il eût certainement fait rire Hippocrate, si le vénérable père de la médecine était venu le voir pour le guérir de sa goutte.
Il eût raillé avec raison Artaxerxès, qui fit au célèbre docteur des présents inacceptables.
En écrivant la vie de Paul de Kock, le biographe doit tout d'abord s'étonner d'un fait, c'est que cet écrivain n'ait point été un agitateur, un esprit maladif et inquiet.
C'est durant la plus terrible période révolutionnaire, que Mme de Kock porta dans ses flancs celui qui devait devenir le plus populaire des romanciers français.
M. de Kock, un banquier hollandais, était son père. Ce banquier avait obtenu du général Dumouriez la fourniture des armées du Nord. Il était venu s'établir à Paris. Il avait, plus tard, combattu dans les rangs des armées françaises avec le grade de colonel.
Vers la fin de l'année 1793, M. de Kock père revint à Paris pour un motif très-légitime : pour toucher les sommes qui lui étaient dues par la Convention.
Mais dame Convention avait parfois des agissements à elle : au lieu de payer le fournisseur de ses armées, elle l'incarcéra.
La bravoure l'avait naturalisé Français, elle en profita pour l'inscrire sur sa liste de suspects.
M. de Kock habitait une petite maison de Passy, devenue le château de la Muette ; il y recevait des patriotes; on voulut voir en lui un agent de l'étranger. Il fut incarcéré, condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, et il mourut sur i'échafaud avec Hébert, et Anacbarsis Klotz.
Mon excellent ami, Jules Claretie, a consacré quelques lignes au père de Paul de Kock.
« J'ai vu, dit-il, son portrait, l'unique portrait qui existe. C'est un grand et superbe gentilhomme, non en costume militaire, mais en habit de coupe allemande, vêtement plus sévère que l'habit à la française; les cheveux poudrés, point de barbe, le nez fin et long, le teint rosé des races du Nord. On l'appelait à Paris le bcauHollandais, et ce portrait donne raison au surnom. »
Puisque Jules Claretie a mis son lorgnon, pour examiner la galerie de portraits de la famille de Kock, je ne veux pas le quitter sans lui emprunter ses fidèles et piquantes copies de ces précieux originaux.
J'ai vu un portrait de Paul de Kock fait en 1833, et qui fait partie des curiosités bibliographiques de la librairie Adolphe Delahaye.
J'ai vu le portrait de Paul de Kock, une lithographie de la Galerie de la Presse, publiée en 1842 par la maison Aubert.
J'ai vu un portrait de Paul de Kock qui figure dans les Contemporains d'Eugène de Mirecourt.
Mais ce sont là des gravures, non des tableaux. Le romancier n'a point posé pour la reproduction de ses traits. La seule photographie pour laquelle Paul de Kock se soit placé devant l'objectif, date de 1855. Elle a été faite par un photographe amateur, ami de l'auteur, M. Gabé père, ancien commissaire de police du quartier de la Porte-Saint- Martin.
Claretie a vu les portraits à l'huile du célèbre romancier. 11 les a classés par date dans sa mémoire, et voici ce qu'il en dit :
« Il existe trois portraits de Paul de Kock, qui marquent bien les trois phases de cette longue vie si bien employée.
« Le premier est une miniature de je ne sais quel élève de Mme de Merbel, un chef-d'œuvre. Ces belles et vivantes miniatures, on les a aussi remplacées, et les photographies les plus inaltérables sont plus altérables qu'elles.
a. Celle-ci nous montre un jeune homme de trente ans, les cheveux noirs et bien peignés, la barbe rasée, le menton bleu. Il est à son bureau, devant son papier, vêtu d'une redingote verte à bandebourgs noirs, telle qu'on les portait en 1820. La mise est correcte, d'une élégance achevée, la chemise a le jabot de rigueur, la dentelle est aux manchettes. C'est le Paul de Kock de la Restauration, beau causeur, beau valseur, bel homme, qu'on devine charmant, qu'on devait se montrer en disant : « C'est lui! » Janin a raconté que — dans la voiture qui le conduisait à Paris — de Saint- Etienne à la cour des messageries on ne parla que de Paul de Kock.
« Le second portrait est une toile de Gigoux. L'homme a quarante ou cinquante ans. Robuste toujours, pensif, les cheveux plus longs, ramenés sur le grand front, en coup de vent contrarié, noirs encore, l'œil profond, presque méditatif. On s'explique en le voyant les touches mélancoliques de certains livres de Paul de Koch.
« Le troisième, que j'ai là, c'est la belle photographie de
Bertall, son illustrateur. C'est Paul de Kock à soixantetreize ans, tel qu'aujourd'hui, vert, solide, les épaules carrées, la jambe sûre. 11 s'appuie sur sa canne moins par nécessité que par contenance. Un gilet blanc, le paletot boutonné, la cravate montante, ce serait le général Rourgachard si ce n'était Paul de Kock. Les yeux pensent, la lèvre est ironique sous la moustache blanche, et prête à décocher un trait — non pas un mot dans le sens du jour, mais une observation, une fine remarque, — le nez droit, le front haut, modelé par le temps, non atteint, avec des cheveux épais et fins, gris plutôt que blancs.
« Pour ce sage qui a caché sa vie, une biographie tiendrait tout entière dans ces trois portraits. »
Mes lecteurs parcourront avec plaisir la description qui vient d'être faite. Ils ont lu avec bonheur les œuvres de Paul de Kock. Ils ont fait de son esprit la nourriture la plus réjouissante de leur esprit. Ils ont ri avec lui, et c'est un souvenir que nous leur envoyons dans cette rapide notice.
In rimeur de beaucoup d'humour voulait que tous ceux qui sont tentés de faire des vers eussent devant eux un portrait de Despréaux, avec cette inscription par La Monnoye :
Tel fut notre grand satirique.
Quiconque à la rime s'applique Doit avoir un portrait si beau, Et, pour mieux se tenir en garde, Écrire au-dessous du tableau :
Rimeur, Despréaux te regarde.
On pourrait recommander aussi les portraits de Paul de Kock à tous ceux qui ont osé se faire ses imitateurs.
Voici un chapitre de la vie de Paul de Kock, que j'emprunte à mon ami Monselet, il fait partie d'un livre publié par la librairie Sartorius.