UNE VISITE A PAUL DE KOCK
Je ne pense pas être ridicule ou trivial en avouant ma sympathie littéraire pour le romancier Paul de Kock. J'aime ce talent naïf, ce style clair, cette goguette perpétuelle, — et aussi ce vrai sentiment des qualités morales qui font l'homme vertueux. Son œuvre n'a pas d'équivalent dans les littératures étrangères, et c'est à regretter: chaque nation devrait avoir son Paul de Kock, c'est-à-dire son peintre de réalités amusantes et bourgeoises. Je comprends parfaitement l'admiration des Anglais, — peuple sagement curieux, — pour l'auteur de Mon voisin Raymond.
Aujourd'hui, je ne veux que raconter une anecdote de jeunesse, où le nom et la personne de cet auteur remarquable se trouvent mêlés.
C'était plusieurs années avant la chute du roi Louis-Philippe, au temps des folies amoureuses du quartier Latin. Nous étions une nichée entière installée dans un hôtel de la rue de l'Éperon, faisant de la musique, du droit, de la peinture; le hasard seul nous avait réunis, et, empressons-nous de le
déclarer, jamais l'idée ne nous vint de nous organiser en cénacle. D'ailleurs, il y en avait de fort bêtes parmi nous.
Deux ou trois filles d'Eve, qui n'étaient pas plus laides que d'autres, et à qui nous prêtions une poésie — qu'elles ne nous rendaient pas, — venaient souvent enjouer cette demeure. Une d'elles, qui depuis s'est fait épouser par un restaurateur, me charmait particulièrement par l'ardent éclat de ses yeux noirs, la rébellion constante de ses cheveux épais et la sonorité de son rire. Mon cœur d'opéra comique palpitait rien qu'à l'entendre, à certaines heures, heurter de son doigt impérieux à la porte de la chambre n» 15. — Hélas! j'habitais la chambre n° 14.
Cette belle fille, j'ai un peu de honte à le dire, s'appelait d'un nom réprouvé par la grande littérature. Au lieu d'avoir été tenue sur les fonts baptismaux par quelque conteur d'Espagne ou d'Italie, et de s'appeler Rosalinde, Penserosa, Belcolor ou Carmosine, la pauvre enfant, qui n'avait jamais vu de romantiques autrement qu'en lithographie noire, se laissait nommer vulgairement Fifine, — comme dans Sans cravate, de Paul de Kock.
Fifine! — Ce nom rappelle toute une époque, toute une manière, une humeur évanouie à présent, la gaieté des employés en vacances. Cupidon monté sur un àne dans le bois de Montmorency, des capotes roses, des ombrelles vertes, des brodequins de coutil ; et puis aussi des mansardes invraisemblables, où l'on ne marche en hiver que sur des peaux d'oranges, et où le bonheur croit paisiblement sous L'emblème d'un pois de senteur plante dans une écuelle.
Fifine devait son nom au caprice de quelques-uns d'entre nous, partisans fanatiques des belles-lettres égrillardes el
lecteurs des romans édités par Barba. Nous avions pris un abonnement collectif cbez madame Cardinal, la célèbre libraire de la rue des Canettes : c'était Fifine qui était chargée de nous apporter chaque soir les romans dont nous avions dressé la liste en conseil suprême. — Après quinze ans, je retrouve une de ces listes, expression curieuse et fidèle de nos tendances littéraires; je la donne sans y changer une syllable. On sait que les statuts des cabinets de lecture interdisent d'emporter plus de deux ouvrages à la fois.
« Demander André le Savoyard, par Paul de Kock ; Gustave ou le Mauvais Sujet, par le même.
« Au cas où ces ouvrages seraient en lecture, demander:
« Sœur Anne, par Paul de Kock ;
« Ou VEnfant de ma femme, par ie même ;
« Ou la Laitière de Montfermeil, par le même.
« Enfin, en désespoir de cause :
« Les Amours du chevalier de Faublas, par Louvet ;
« Le Compère Mathieu, par Du Laurens;
« Les poésies de Mollevault, de l'Académie française ;
« Cyprien ou le Petit Fumiste de neuf ans, par madame Ulliac-Trémadeure. »
On devine aisément que Fifine s'arrangeait toujours de manière à nous apporter du Paul de Kock — quand même. Nons lui sautions au cou pour sa peine ; et celui de nos camarades dont l'organe rappelait le mieux M. Mennechet, ancien lecteur ordinaire de S. M. Charles X, s'empressait immédiatement de nous initier aux délices du roman nouveau. Cette littérature toute pacifique n'amena jamais chez nous les collisions funestes qui ensanglantèrent les premiers
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âges du romantisme. Nous nous amusions comme de simples marmitons, laissant à de plus dignes le soin de décider entre la comédie et le drame, entre l'hémistiche brisé et l'alexandrin àlaDombasle.
Ce qui devait arriver arriva pourtant. Un jour, nous nous trouvâmes au bout de la collection complète des œuvres de notre romancier. Grande fut la désolation. Comment allionsnous pouvoir vivre maintenant?Aquelautre écrivain fallait-il avoir recours ? Pendant trois ou quatre mois environ, mais flottâmes de Ricard à Raban, et de Raban à Masimilien Perrin; mais ce n'étaientlà que des équivalents bien faibles. Ricard nous faisait rire, et c'était tout ; Raban nous paraissait grossier ; Maximilien Perrin nous ennuyait. Nous essayâmes du baron de Lamothe-Langon, dont les titres nous alléchaient, et qui avait conquis une sorte de réputation dans les classes intermédiaires; mais nous ne pûmes finir le Ventru, et nous n'allâmes pas au delà du premier volume de Monsieur le Préfet. Le compilateur foùcnard-Lafosse nous rebuta, et nous nous lassâmes de M. Victor Ducange. Après avoir de la sorte parcouru la série des illustrations de cabinet de lecture, nous retombâmes dans notre perplexité et conclûmes désespérément qu'il n'y avait rien en deçà ni au delà de Paul de Kock, et que la Femme, le Mari et l'Amant représentaient les colonnes d'Hercule de la littérature au dix-neuvième siècle.
Nous nous rappelions surtout ce passage inimitable, où l'auteur, se substituant à ses personnages, nous communique en ces termes ses ingénieuses et piquantes réflexions: « Je suis au spectacle... j'aime beaucoup le spectacle... surtoul quand ony joue (le bonne pièces et que je suis bien placé. On
n'est pas encore prèsde commencer... On est si longdansces théâtres de boulevard ! En attendant, etpournous occuper, examinons un peu nos voisins. C'est une distraction très^agréable quelquefois. Ah ! j'ai à ma gauche une fort jolie femme... j'aime beaucoup les jolies femmes... Mais un gros homme à lunettes se penche à chaque instant vers elle et lui parle d'un air qui me déplaît... Je n'aime pas les gros hommes à lunettes... Celui-là surtout m'agace les nerfs... je ne sais trop pourquoi... Que l'homme est souvent bizarre dans ses antipathies !... Continuons mon examen. »
Que dire après cela ? Où trouver narration plus intéressante, style plus précis? Fifine principalement était inconsolable, et, dans sa douleur, elle ne parlait rien moins que ié nous apporter le Solitaire.
Cette année-là justement, le hasard ou la fatalité voulut que Paul de Kock ne produisit rien, rien du tout. Le dieu s'était retiré dans un nuage. Après avoir patienté autant qu'il nous fut possible, nous prîmes enfin une décision sérieuse : nous résolûmes de nous rendre en solennelle ambassade auprès de lui, à cette fin de le conjurer de reprendre la plume; — et nous fixâmes pour cette expédition le dimanche suivant.
Ce jour-là, le soleil avait fait sortir tous les Parisiens de leurs maisons ; une foule joyeuse se portait vers la barrière: le commis à quinze cents francs d'appointements donnait le bras à la petite ouvrière ; le marchand de la rue aux Ours marchait gravement, escorté de sa femme, une grosse dondon encore appétissante, et de sa fille, une grande innocente qui n'osait lever les yeux. Tout ces gens-là se promettaient un plaisir infini, et dans le fond ils n'avaient pas tort, car quoi
de plus doux en effet que les plaisirs de la campagne (style du maître) ?
Notre petite colonie, composée de sept personnes, s'était mise en route avant midi. Fifine ouvrait la marche, enveloppée avec ostentation dans un de ces longs châles, imitation de cachemire, inventés pour le triomphe de la ligne serpentine. Elle avait un bonnet à rubans lilas, — le dernier bonnet degrisette ! — etdes souliers de satin turc comme on n'en porte plus. Dodolphe l'accompagnait; car partout où il y a une Fifine il faut un Dodolphe, c'est de rigueur.
Venaient ensuite la blonde et sentimentale Estelle, belleenfant de vingt-huit ans, coiffée en tire-bouchons, avec le petit musicien Anatole, dont elle avait fait connaissance au bal de Sceaux, où il jouait de la clarinette ; — puis Nini et son bon ami Robinet, que l'on avait chargé de quelques provisions, afin qu'il ressemblât tout à fait à M. Bidault, facétieux personnage des premiers chapitres de M. Dupont ou la Jeune Fille et sa Bonne.
. Nous arrivâmes ainsi au boulevard Saint-Martin, où demeure M. Paul de Kock. Après avoir pendant quelques minutes contemplé sa maison avec sensibilité, nous nous, décidâmes à en franchir le seuil. Il fut arrêté que je porterais la parole au concierge en l'appelant monsieur, — et non père chose, ainsi que l'eût souhaité Fifine pour plus 'I1' couleur.
« M. de Kock? demandai-je, après avoir salué révérencieusement.
— Lequel» ? répliqua le concierge.
Je me retournai plein d'ébahissement vers mes camarades,
i8 VIE DE PAUL DE KOCK.
et je remarquai sur leurs visages une surprise égale à la mienne.
Cependant le concierge, croyant que je n'avais pas entendu, répéta en haussant d'une note:
« Lequel ? le père ou le fils ?
— LE SEUL ! » s'écria Fifine, avec une pose et un accent superbes.
Le portier fasciné eut l'air de comprendre, et nous.indiqua l'escalier.
Trente marches après, nous nous rangions sur le palier, et deux minutes ensuite nous étions face à face avec le grand homme.
Il était vêtu d'une robe de chambre brune à ramages chocolat, comme les dentistes, et sa tète était ornée d'un bonnet grec. Notre démarche parut le flatter infiniment, et en reconnaissance il nous montra sur son bureau les épreuves âe Ce Monsieur! qui allait paraître. Nous nous jetâmes dessus avec un enthousiasme — qui amena un éclair d'orgueil dans sa prunelle.
Ce premier moment écoulé, j'invitai, au nom de mes camarades, M. Paul de Kock à un simulacre de banquet chez Passoir. Après s'être défendu avec beaucoup de grâce, M. Paul de Kock finit par accepter. —Les vitres de son appartement résonnèrent au bruit prolongé de nos joyeux hurras.
J'avais été chargé de l'ordonnance et des dispositions de cette fête, et j'avais cru ne pouvoir faire mieux que d'en calquer le dessin sur les principaux romans de M. Paul de Rock lui-même. Tous les chapitres où l'on mange, où l'on folâtre, avaient donc été compulsés par moi avec un soin
remarquable, et j'en avais extrait les éléments d'un programme qui, à mon sens, devait tout à fait chatouiller son amour-propre d'auteur.
M. Paul de Kock ne nous avait demandé qu'un quart d'heure pour changer de toilette. Il revint avec un pantalon blanc et un habit vert russe. Ce fut le signal du départ.
Arrivés chez Passoir, nous nous installâmes sous un berceau, dont les branches entrelacées formaient un dôme impénétrable aux feux du jour. M. Paul de Kock occupait le haut bout delà table, — ayant Fifinc à sa droite et Dodolphe à sa gauche.
«Voilà un des plus beaux jours de ma vie ! » murmura-t-il.
Mais, lorsqu'il s'agit de vider la première rasade:
«Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-il en portant le verre à ses lèvres.
— C'est du coco, répondis-je.
— Comme dans Jean, dit Fifine.
— Comme dans Frère Jacques, dit Anatole.
— Ah! très-bien dit M. Paul de Kock en faisant la grimace... une flatterie ! je comprends... je comprends... Mais j'aime mieux le vin rouge. »
Je fus un peu désappointé; néanmoins mon programme gardait d'autres merveilles en réserve. Je comptais surtout surune salade, plaisamment saupoudrée de chenilles, comme dans Monsieur Dupont, au chapitre intitulé: Undineraubois deRomainville; mais cette seconde allusion eut encore moins de succès que la première. La macédoine d'insectes alla rejoindre le coco.
Malgré cela, le dîner fut excessivement joyeux, el le mm de Heaunc n'attendit pas longtemps pour venir mettre le
feu à nos cerveaux, transformés en rosaces d'artifices. Je devins pyrotechnique comme Méry de Marseille : je fis tournoyer l'artichaut scintillant de ma pensée, — et Dodolphe lança quelques bombes paradoxales qui retombèrent en pluie de calembours !
Dans notre commune ferveur, nous nous étions débaptisés tous, pour emprunter les noms favoris des héros de M. Paul de Kock : Bribri, Troutrou, Mistigri, Pétard, Rocambolle, Verluisant. Cet hommage délicat le toucha aux larmes.
Jusqu'au dessert, il se laissa doucement aller à ces jeux de l'esprit, répondant et mangeant, souriant à tous, à l'aise dans sa gloire comme le poisson dans l'eau ; tandis que Fifine, cédant à un besoin de familiarité excessive, lui frappait sur l'épaule en l'appelant : « Farceur ! »
La blonde Estelle, plus sentimentale que jamais, tournait le yeux vers lui, et répétait deux de ses vers, remarquables de limpidité philosophique :
Oui, pour un cœur enclin à la mélancolie Ce sile romanesque est plein de poésie '.
Ce fut ce moment d'expansion unanime que jechoisispour donner suite à mon programme et pour procéder au couronnement de l'illustre auteur. Ce myrte et la rose s'unirent sur son front égayé; ce fut Fifine qui s'érigea en Clairon de cet autre Voltaire. J'avais composé le matin un hymnicule sur l'air célèbre : 0 Fontenay !
L'attendrissement qui suivit ces stances ne peut se décrire
VIE DE PAUL DE KOCK. l'I
qu'avec peine. Dans les brusques mouvements de son exaltation, Dodolphe renversa un plat d'épinards au sucre sur le pantalon blanc de M. Paul de Kock.
« Comme dans Zizine!
— Comme dans Madeleine!
— Comme dans Georgette ou la Nièce du tabellion! » Force fut à M. Paul de Kock de se consoler de cet accident — avec des citations. Il s'essuya de son mieux et fit bonne contenance. D'ailleurs, le dîner était arrivé à cette période où l'indulgence est chose facile. Cependant, craignant d'être entraîné trop loin par l'imitation complète de ses œuvres, il refusa avec énergie de nous suivre au jeu de la balançoire.
« Quel dommage ! dit Estelle, c'eût été comme dans Un jeune homme charmant!
— Ou comme dans Ni jamais ni toujours !
— Alors, il faut faire des crêpes ! s'écria Fifinc en frappant ses mains l'une contre l'autre.
— Oh! oh ! dit M. Paul de Kock, des crêpes... dans un jardin !
— Nous demanderons un cabinet. »
Décidément, le jovial écrivain portait la peine de ses propres ouvrages. Après avoir savouré la popularité dans ce qu'elle a de plus doux, il voyait poindre déjà les inconvénients du fanatisme. Trop de beaune gâte tout! A force de faire sauter des crêpes dans la poêle, M. Paul de Kock sentit subitement se déchirer son pantalon,— épisode <|iii détermina parmi nous une bruyante explosion d'hilarité:
« Comme dans Un bori enfant!
— Comme dans l'Homme aux trois culottes!
— Comme dans la Jolie Fille du faubourg !
— Comme dans le Tourlourou! »
Ici, tout le catalogue de ses romans fut égrené et défila.
En effet, il n'est pas un seul volume de M. Paul de Kock où le héros n'ait un pantalon craqué sous lui.
De ce moment notre joie ne connut plus de bornes, et nous entrâmes dans la série des extravagances toutes françaises. Fifine, s'acharnant après le fameux auteur, l'appelait Plume de Coq et Poulet de Coq. Féroce d'admiration, Anatole lui déroba un pan de son habit vert russe, en manière de relique.
11 était nuit close lorsque nous le reconduisîmes chez lui, en triomphe. Dodolphe voulait absolument bassiner son lit — comme Férulus dans la Maison blanche; et Fifine proposait d'attacher au cordon de sa sonnette le chat du concierge — comme dans l'Homme de la nature et l'Homme policé.
Charles MONSELET.
j'ai dit qu'il paraît étonnant que Paul de Kock n'ait pas été d'une nature chagrine, misanthropique, ennemie de la société.
Il est né au milieu des horreurs de la révolution, mais son existence a été tout d'abord un bonheur. Mme de Kock était incarcérée, comme son mari, par les sanguinaires tyrans de la Terreur. Elle allait mourir comme lui sur l'écha-
faud; mais elle était (enceinte. Sa position fit reculer l'époque de son exécution; et quand elle donna le jour à notre héros... l'échafaud avait disparu : la France respirait sous un pouvoir moins terrible ; l'enfant avait sauvé la mère.
Charles-Paul de Kock est né à Passy, le 21 mai 1704. Il vit dans son enfance les gloires du premier des Napoléon : il avait onze ans lors des fêtes du sacre; il avait vingt et un ans à la chute du premier empire.
Mais l'enfant n'est point enthousiaste. Il n'a pas la prétention de devenir un historien comme Pigault-Lebrun. Il apprend le grec et le latin à l'aide de maîtres particuliers.
Les écrivains qui ont essayé la biographie de Paul de Kock ont dit qu'il n'était pas fort sur le grec et le latin. Il n'y paraît guère dans ses romans, car il ne se fait pas faute de citer sinon Homère, du moins Horace ou Virgile à l'occasion.
Paul de Kock vivait avec sa mère. Il avait Un frère, mais ce dernier était resté en Huhande où il était né. C'était un homme très-remarquable qui se distingua '''IIIS toutes les guerres dans lesquelles la Hollande eut quelque rôle à jouer. 11 devint général. Il gouverna Batavia, l'un des établissements les plus importants que possède la Hollande dang Indes. Il était, quand il mourut en 1844, ministre de l 'i m< ■ ■
rieur. Ses obsèques se firent à La Haye avec une trèsgrande solennité.
Le père de Paul de Kock avait été banquier. Mme de Kock avait su apprécier l'indépendance que donne le commerce honnêtement et activement exercé. Elle rêva pour son jeune Paul la carrière de son père.
Elle songea à lui faire apprendre la comptabilité, les opérations de bourse, les opérations de change.
A cette époque Mme de Kock n'habitait plus Passy. Elle avait déménagé, elle était venue demeurer au coin de la rue de Lancry et du boulevard, dans la maison encore occupée encore aujourd'hui par le restaurant Truchot.
Quand son fils eut quinze ans, elle fit entrer Paul chez les banquiers Scherer et Cie. Nous pouvons encore retrouver le lieu où étaient établis leurs bureaux. C'était un vaste hôtel, occupé longtemps par M. le comte Demidoff, le mari de la princesse Mathilde, lequel déménagea en 1S22 pour céder la place au Café de Paris. La maison est au coin du boulevard et de la rue Taitbout, où sont actuellement les magasins du tailleur Fomadère.
Voilà Paul de Kock commis de banque, et commis sur le boulevard des Italiens, et commis en 1809. Alors il y avait des merveilleux et des élégantes. Les hommes portaient les collets d'babits si hauts qu'ils couvraient la moitié de leur tète. Les femmes avaient leurs tailles si courtes, que les ceintures se mettaient sous les aisselles.
Mais ce n'est pas là qu'il découvrit cet être charmant qu'on nommait la grisette, et ce n'est surtout pas dans ces quartiers aristocratiques qu'il la pouvait rencontrer. Il se contentait de lire en cachette dans son pupitre Pigault- Lebrun et Ducray-Dumesnil, puis il s'essaya à faire un roman. Cette œuvre, qui figure dans ses œuvres complètes, se nomme Y Enfant de ma femme.
C'est une peinture fort vive, très-réussie des ridicules de cette époque. On sent déjà, dans ce travail, la touche de celui qui deviendra un grand peintre de mœurs, souvent profond comme Rabelais, dramatique comme Hogarth.
On a raconté plus d'une fois comment l'un des banquiers découvrit que Paul de Kock écrivait des romans et non des bordereaux. Eugène de Mirecourt en tenait les détails du romancier lui-même.
« Que diable, disait M. Scherer, votre portefeuille est plein! Vous en avez la clef, voyons un peu. »
11 fallut obéir. Le manuscrit fut découvert.
« Je ne me trompe pas... c'est un roman que vous écrivez là, jeune homme?
— Pardon, murmura Paul, prenez garde, je vous prie... Vous allez déchirer les feuillets.
— Le beau malheur! cria le banquier qui passait delà surprise à la colère et tournait avec violence les pages du manuscrit. Vous ne rougisse/ pas de perdre à de telles sottises le temps que vous devez consacrer ici aux affaires sérieuses? L'Enfant de ma femme. On ose fabriquer chez moi
2b VIE DE PAUL DE KOCK.
un roman qui a pour titre l'Enfant de ma femme! C'est d'une immoralité notoire. Et les titres de chapitre, écoutez cela, je vous prie : La Ferme et le Grenier à foin!. ..Que sepasset-il dans votre grenier à foin?... La Tante de Jeannelon!... Cette Jeanneton n'est probablement qu'une gourgandine?
— Je vous prie, monsieur, dit Paul, de vouloir bien vous dispenser de toute espèce de commentaire. S'il ne vous plaît pas qu'un de vos commis écrive des romans, je vais à l'instant même quitter vos bureaux.
— Ah! monsieur me met le marché à la main! Soit. Voua n'êtes plus attaché à ma maison de banque. »
Pareille chose devait arriver vingt ans plus tard à Alexandre Dumas.
Il était employé dans les bureaux du duc d'Orléans au Palais-Royal.
Il venait de porter au théâtre sa première pièce : Christine à Fontainebleau.
Il sembla à son chef de bureau qu'il y avait incompatibi lité entre la gloire littéraire et la bureaucratie.
Le dramaturge, comme Paul de Kock, dut donner sa démission.
Madame de Kock ne contraria pas les inclinations de sun fils.
Elle ne le força point à rester dans les bureaux d'une maison de banque.
Elle le laissa courir après un éditeur.
Paul de Kock ne trouva personne pour éditer son livre.
Pigault-Lebrun n'admettait pas de rival. La bonne mère
donna mille francs à son fils pour qu'il pût éditer son ouvrage, quatre volumes in-12, à la mode de ce temps-là; mais les journaux étant rares sous l'empire, la publicité littéraire n'existait pas, les dépôts chez les libraires ne firent pas vendre beaucoup d'exemplaire?, et Paul de Kock écrivait toujours!...
ïl est évident pour moi que la lecture de Pigault-Lebrun influa sur la destinée littéraire du jeune Paul de Kock.
Pigault-Lebrun, né en I7,i3, mort en 1835, était Qcjâ presque un vieillard quand l'auteur de l'Amant de ma femme était encore un enfant.
Pigault-Lebrun était un libérabet, disons-le, un mangeur de prêtres.
Il avait horreur du clergé, il voyait des Tartuffes parmi tous les curés, des Dubois parmi tous les évêques.
Ce n'est pas lui qui eût trouvé le bon prélat créé par Victor Hugo (un révolutionnaire pourtant) dans les Misérables.
Aussi, quand Pigault-Lebrun mourut, il y eut des dissonances dans les éloges donnés par la presse quotidienne.
Jules Janin, dans le Journal des Débats, s'appesantit sur le pauvre défunt et lui reprocha son immoralité:
L'auteur des mémoires et aventures de Pigault-Lebrun i que je soupçonne n'être autre que le grand-pére Barba, dit à ce sujet :
« Pigault-Lebrun reliait d'expirer; ses dépouilles iriortelles n'étaient pas encore refroidies; tous les journaux, en annonçant cet événement, avaient jeté quelques fleurs sur la
tombe de cet excellent homme, dont le seul tort, dans le cours de sa longue vie, avait été de faire rire deux gêné-' rations aux dépens des hypocrites et des fripons. Un seul écrivain eut l'ignoble courage de venir jeter de la boue sur le cercueil encore ouvert de ce bon, de ce généreux et spirituel vieillard. »
Jules Janin a depuis reparé ses fautes, non vis-à-vis du romancier comique de la république et du premier empire, mais vis-à-vis de sa famille; et s'il n'a pas vanté l'Enfant du Carnaval, et surtout ce charmant écrit intitulé les Hussards de Felsheim, lesquels ont été mis en musique par la muse débutante, du mélodieux Adolphe Adam, au moins a-t-il rendu au neveu de Pigault-Lebrun, à Emile Augier, la justice qui lui était due.
Donc, je le répète, l'exemple de Pigault-Lebrun devait avoir quelque influence sur l'esprit du jeune de Kock. Mais notre héros possédait un heureux privilège. Le roman comique de Pigault-Lebrun était déjà, en 1820, une œuvre de vieillard : il parlait de l'amour par souvenir. Il rendait les situations risquées, presque indécentes, par une certaine ironie qui plaisait peut-être aux vieillards, aux voltairiens, aux amis d'Arnaud et d'Etienne. Il y avait du tabac à priser sur le jabot de ses amoureux. Il y avait du vinaigre des Quatre- "Voleurs dans le mouchoir de ses amoureuses. Il faisait des moustaches aux cupidons et coiffait Vénus d'une carmagnole. Il était enfin un écho de Candide et du Compère Mathieu.
A l'époque où Paul de Kock faisait imprimer l'Enfant de ma femme, Pigault-Lebrun venait de donner au public une de ses œuvres les plus franchement humoristiques, le Garçon sans $ouci. Le jeune homme débutant avait à lutter avec la réputation du vieillard.
Pigault avait passé pour mort, et le maire de Calais, son pays natal, avait même délivré son acte de décès.
Pigault avait épousé la sœur de Michot, un artiste éminent de la Comédie-Française.
Pigault avait conservé la camaraderie de la Bohème, car il avait longtemps fait partie d'une troupe de comédiens ambulants.
Pigault avait la haine de l'ancien régime, et il comptait pour lui tous les libéraux de la Restauration.
Le Citateur, publié en 1803, est un factum voltairien contre la religion catholique.
Les Mélanges littéraires, publiés en 1816, présageaient un antagoniste énergique des Bourbons.
Sa plume avait une couleur, sa muse était vêtue en sans culotte, et si Pigault-Lebrun ne prit pas une part active à la révolution de 1830, c'est qu'il étaitdéjà plus qu'octogénaire.
Sans la grande différence de leurs âges, les deux romanciers comiques se seraient rencontrés.
Paul de Kock eût recherché ce malin écrivain qui avait trouvé le chemin de la gaieté.
Il eût excusé les peintures licencieuses de ses ouvrages, en se rappelant qu'il, écrivait surtout sous le Directoire,
c'est-à-dire une époque tut les mœurs galantes succédèrent aux mœurs cruelles.
Paul de Kock eût salué avec respect le fol auteur de Monsieur Botte. Mais il eût gardé quelque rancune à l'ancien camarade des hommes de 93, qui avaient fait mourir son père sur 'échafaud.
Du reste, à l'époque à laquelle je me reporte, Pigault- Lebrun avait un fils de l'âge de Paul de Kock.
Mais il n'écrivait pas de romans, il ne cherchait pas l'originalité des sujets et le charme du style. Il était soldat.
Voici une des lettres qu'il écrivait à son père :
« Gusfad, 20 avril.
« J'espère que tu me pardonneras une négligence
qui fut bien souvent involontaire, car aux avant-postes on n'écrit pas quand on veut. Ainsi, si tu te donnes la peine de me répondre, pas de sermons, pas de reproches! Je veux avoir autant de plaisir à te lire, que j'en ai maintenant à m'entretenir avec toi. — Que fais-tu? que deviens-tu? Depuis notre séparation, tu dois avoir bien des choses à me dire, tu dois avoir travaillé. Quels sont tes ouvrages, leurs titres? Dis-moi tout. — Tu as peut-être entendu dire quelque part qu'à la bataille d'Iéna, je m'étais laissé donner un coup de sabre sur la boule. Depuis ce temps, je me suis trouvé à quaratite affaires sâtls attraper la moindre égratignure. Du reste, beaucoup de fatigues et de misères; et tout cela, je
t'assure, ne me fait pas plus d'effet que de p dans un
violon. — Je suis au moment d'être fait sous-lieutenant
Chamcourtois prétend que tu le négliges; il a cependant bonne envie de travailler avec toi. Vas le voir et répondsmoi h ce sujet. — Parlons maintenant sensibilité Répondsmoi bien vite, bien longuement, et n'oublie rien de tout ce que je te dis. Je t'embrasse de tout mon cœur;
« Pigault-Lebrun fils, maréchal des logis. »
Je le répète : Pigault-Lebrun a dû inspirer Paul de Kock.
Mais quelle différence dans les deux manières !
Pigault-Lebrun, c'est l'ironie, la misanthropie, la haine des castes, la rancune politique.
Paul de Kock, c'est la jeunesse, l'amour dans ses croyances les plus charmantes, la passion de la campagne, l'admiration des fleurs.
Quand il ridiculise un type, il chatouille, égratigne tout au plus, il ne blesse pas.
Nulle part, dans ses ouvrages, on ne trouve la glorification du vice, l'excuse de l'immoralité, l'excitation aux désordres.
Au moment où le vice devient aimable, le gai conteur lui applique un coup de sa marotte.
Et chacun se prend à rire sur ce qui le pouvait égarer.
J'ai trouvé dans la Lune, un journal humoristique qui a
plus d'esprit dans ses colonnes que mainte feuille politique, une appréciation parfaitement juste de la moralité des œuvres de Paul de Kock; la voici.
« Je professe (et c'est également l'avis d'un grand nombre d'écrivains qui n'osent l'avouer qu'en petit comité, les ti mides!) à l'égard de ce romancier vraiment populaire, de cet historien d'un Paris qui n'existe plus, et qu'on regrette parfois, l'estime la plus vive et la plus sincère.
« Certainement, à l'exemple du pape Grégoire XVI autre fois, et comme Monselet, j'ai pour le raconteur, currente ca larno, de tant d'épopées grotesques, véritablement parisiennes, une parfaite vénération pour ce que rire est le propre de l'homme, ainsi que dit Rabelais, et parce qu'il est bon de faire souvent ce que M. de Lamartine appelle « une gri- « mace. »
« Oui, le rire est le propre de l'homme, et tout ce qui tend, dans notre siècle ennuyé, à désopiler la rate, mérite une extrême sympathie. De là le succès croissant des journaux comiques, et le désabonnement sans relâche aux feuilles sérieuses.
«J'aime Paul de Kock comme j'aime Rabelais et tous les conteurs au gros sel, comme j'aime Teniers, Molière, Scarron, Breughel, Tassoni, Cervantes, le Bamboche, Sterne, Callot, Ourliac, Toppfer, Crinskshank, Henri Monnier, Daumier, Dickens, Champfleury, etc., etc., tous peintres exacts et malicieux des mœurs ridicules, mesquines, vulgaires, honteuses, bourgeoises, les mœurs vraies de leur époque. « Ils sont tous, écrivains ou peintres, avec des nuances de talent que chacun apprécie, les miroirs fidèles du milieu dans lequel ils ont vécu.
« L'humanité est laide, tant pis pour elle si son portrait semble être une caricature.
« Le jour est loin, heureusement, où le Grand Louis s'écriait plein de dédain , devant les tableaux flamands, « Tirez- « moi ces magots ! »
« Non, Grand Roi si souvent purgé, on ne tirera pas ces magots. Tu peux cesser de vaincre, nous ne cesserons pas d'écrire.
« Il est dur, quand on a pris le soleil pour emblème, de se dire : « Je fais partie de ces magots. »
« Nous, nous sommes heureux de les voir. Le passé — sans retouche — s'y reflète.
«Paul de Kock, sans prétentions, simplement,'clairement, en conteur du coin du feu, a peint son temps comme les maîtres qui l'ont précédé et dont nous avons cité les noms.
«Aussi fin observateur que Mercier, il a également fait un Tableau de Paris qui restera et qu'on consultera. Il est plein de documents bouffons, d'une précision rare, qui seront utiles aux chercheurs de l'avenir, aux reconstructeurs des sociétés disparues. "
« Les Parisiens de 1825 à 1845 sont à jamais esquissés dans les odyssées pleines de flan, de pâtés sur l'herbe, dô parties d'ânes, de culbutes sur le gazon, que Paul de Kock a chantées sur son mirliton si français.
«0 petites grisettes à bonnets si souvent oubliés derrière les moulins de Montmartre, commis grognons, boutiquiers poussifs, maris porteurs de melons, rapins à pantalons à carreaux, gardes nationaux intègres, cuisinières épiques, portières sublimes, tourlouroux enflammés, ouvrières rieuses, paysans inouïs, où êtes-vous à présent?
« Et vous, immortel Baisemon !
« Et vous, acteurs, auteurs, actrices, figurantes, jeunes gens « riches à dix mille livres de rente, » et vous épiciers amoureux et rebutés sans cesse, traiteurs étonnants, où êtes-vous envolés?
« Si les piles sans cesse renaissantes et sans cesse épuisées de l'édition Barba disparaissent un jour du globe, où ironsnous vous chercher?
« Et les campagnes aux fêtes insensées des environs de Paris: Fontenay-aux-Boses, Bomainville où l'on trouve le bilboquet dans la gibelotte, qui en conserverait le souvenir déjà lointain, si l'auteur du « Trompé » ne nous en avait pas décrit soigneusement la physionomie dans ses livres goguenards?
« Bire de ses infirmités, c'est presque les oublier ; Paul de Kock nous a fait largement cette joie. Eh ! qui n'a pas ri, dans son lit de convalescent, après les épreuves de la tisane et des drogues, en lisant les romans innombrables de Paul de Kock!
« Pincez les lèvres, mordez-les même, puristes et dédaigneux, vos pudibonderies ne prévaudront pas contre ces œuvres folles, qui débordent d'une grosse gaieté saine et soulageante.
« Et la morale ?
« La morale, dites-vous? Dame, il s'agit de s'entendre.
«Qu'une jeune fille — je prends le cas extrême — lise M. Dupont ou la Jeanne d'Arc de Belleville, elle rira beaucoup, rougira quelquefois, mais je suis sur que son âme n'en sera pas plus souillée pour cela que si elle avait lu par hasard, en passant, un mot leste sur un mur.
ViE DE PAUL DE KOCK. 3o
« Vous lui ilouucz,au contraire, la Confession d'un Enfant du siècle, lndiana ou Mademoiselle Maupin, je parie qu'elle savourera longuement le poison distillé d'une façon si artistique, et qu'elle mettra en pratique les théories de ces livres admirables, un jour ou l'autre.»
On parle, dans l'article que je viens de citer, du pape Grégoire XVI.
Il est bon, pour l'intelligence de mes lecteurs, que j'annonce ici ce que l'écrivain veut dire.
Paul de Kock eut, de 1840 à 1844, un admirateur enthousiaste, un lecteur assidu.
Ce n'était pas un amateur de gaillardises, souriant aux tableaux de Lancret, souscrivant aux livraisons du Musée de Naples.
C'était un prêtre, le premier de tous, l'évèque universel, Sa Sainteté le pape Grégoire XVI.
Grégoire XVI, qui craignait l'influence des chemins île fer et prétendait que le télégraphe était une invention mauvaise pour les mœurs publiques, aimait, par contre, les lettres et les arts.
Il fit reconstruire la basilique de Saint-Pierre hors les murs.
Il créa un Jardin botanique, il [dota Rome de son Musée étrusque. Il fonda une école d'agriculture et plusii iirs i gratuites.
Dans la littérature française, il remarqua surtout le talent aimable et enjoué de l'aul de Kock.
Au moment où ce pape s'éteignit, un écrivain distingué, M. Eugène Guinot, écrivait dans le Siècle, à la date du 15 juin 1846, les lignes suivantes :
« Le pape qui vient de s'éteindre, Grégoire XVI, était un pontife d'un caractère très-enjoué; il aimait les gais propos et les historiettes légères; il se plaisait à causer avec les étrangers qui avaient des nouvelles à lui apprendre, et il les interrogeait volontiers sur les mœurs et les usages mondains de leur pays. Notre littérature moderne ne lui était pas inconnue. Dans ces moments de loisir, il faisait sa lecture favorite des œuvres d'un de nos romanciers les plus populaires. Il ne connaissait que celui-là, mais il le connaissait bien; il avait lu et relu tous ses ouvrages, et il s'intéressait vivement à l'auteur, qui lui avait procuré tant d'agréables délassements.
«Un Français de distinction, chargé d'une mission diplomatique, avait été reçu en audience au palais pontifical; avant d'entamer le chapitre des affaires d'État, le pape Grégoire l'interrompit dans son préambule, et après s'être informé s'il venait directement de Paris, il lui demanda :
« Come sta il signor Paolo di Kock?»
« Le diplomate crut avoir mal entendu. Le pape répéta sa question à laquelle il paraissait attacher beaucoup d'intérêt. Rien n'était plus positif ni plus clair : Sa Sainteté daignait demander :
« Comment se porte M. Paul de Kock? »
« Un diplomate doit tout savoir et ne s'étonner de rien. Celui-ci répondit avec son meilleur aplomb :
« Mais il se porte très-bien ! »
« Le pape parut enchanté d'avoir de bonnes nouvelles
d'une santé qui lui promettait quelques nouveaux ouvrages de son auteur favori.
«Car, n'en déplaise à nos autres célébrités, les romans de Paul de Kock sont les seuls qui soient entrés au Vatican pendant le règne du dernier pontife. »
Le pape ne s'en tenait pas là. Il faisait demander des nouvelles du romancier populaire par son nonce, à Paris.
Plus d'une fois le prélat se rendit dans la petite maison de campagne de l'homme de lettres.
Il causait avec lui, il s'intéressait à ses travaux, il écoutait avec une bienveillance marquée ses projets d'avenir.
Théodore Cogniard, l'un des intimes de l'écrivain, connaissait les relations du nonce et du romancier.
« Ton évêquc est encore venu hier?
— Oui.
— Eh bien, t'a-t-il porté des indulgences?
— Non.
— Et tu n'en demandes pas à son maître ?
— Pour qui me prends-tu? répondit Paul de Kock. Nous autres auteurs dramatiques, nous en demandons tous les jours au public dans notre couplet final. Ne veux-tu pas
que j'aie l'air de prendre le pape pour un spectateur
payant? »
J'ai souvent pense a ce pauvre Grégoire XVI.
Sa fin fut terrible. Le successeur de saint Pierre eut un trépas affreux.
Il souffrait depuis longtemps d'un cancer au nez. Rien ne se voyait au dehors, le mal était intérieur.
Le pape, dans les cérémonies publiques, affectait toutes les joies d'une santé parfaite. Il souriait en donnant la bénédiction au peuple.
Personne, à Rome, ne connaissait la torture physique qu'il subissait.
Dès que le mal prit des proportions épouvantables, on l'isola, pour que le secret de sa maladie ne sortît pas du Vatican.
Dès le mois de mars 1846, il fut obligé de ne plus quitter son lit.
Ses serviteurs l'abandonnèrent. Le père X..., son confesseur, ne lui donna même pas le saint viatique, pour ne pas éveiller les soupçons sur la gravité de son état.
On ne laissa même pas pénétrer auprès de lui le cardinal Lambruschini, qu'il demandait avec instance.
Il ne put môme pas obtenir une consultation de médecins.
Enfin, nous apprend M. G. Vitali, il mourut sans que le doyen du sacré collège et le grand pénitencier qui, suivant l'étiquette, devaient assister à l'agonie du pape, fussent auprès de lui.
Le glas funèbre apprit aux Romains sa maladie en même temps que sa mort.
Paul de Kock, à l'époque de cette fin douloureuse, était
un homme de cinquante-deux ans, dans toute la force et l'intelligence d'une nature d'élite.
Il fut profondément attristé par la perte de son bon ami.
Il porta son deuil clans le cœur, et il est à remarquer qu'il demeura toute une année sans rien produire.
L'Amant de la Lune, commencé en 1847, ne fut achevé et publié qu'en 1848.
Nous avons vu Paul de Kock éditer à ses frais son premier roman : l'Enfant de ma femme.
L'ouvrage resta sur les planches des libraires.
Le jeune homme était trop fier pour ne pas faire de nouveaux efforts dans la carrière littéraire.
Il se tourna vers le théâtre. Cet esprit si gai rêva tout d'abord le mélodrame.
A cette époque, le mélodrame avait pour grand prêtre Gilbert de Pixericourt, que Paul de Kock devait retrouver avec son livret du Muletier, directeur de l'Opéra-Comiquc, mais qui alors tenait toutes les scènes de second ordre.
Paul de Kock n'en donna pas moins coup sur coup cinq mélodrames à l'Ambigu, qui dès lors n'était pas comique du tout.
C'étaient :
Madame de Valnoir, en 1 SI 4 *
La Bataille de Courlandc, en 1 SI 4 ;
La Bataille de Viellane, en 1815;
Le Troubadour portugais, en l'Slli;
Le Moulin de Mansfeld, en 181(i.
C'était à l'époque où il avait vingt ans au premier ouvrage, et vingt-deux ans au dernier.
Gilbert de Pixericourt était un homme de jugement.
Il vit les pièces du jeune dramaturge, et il reconnut qu'il avait, par instinct, l'entente de la scène.
Les anciens se souviennent de la pièce de Pixericourt intitulée : La Découverte du Quinquina.
L'auteur avait mis en scène des sauvages, et il leur faisait parler un langage sauvage qui faisait crever de rire le parterre.
Et aussi les acteurs qui ne pouvaient garder leur sérieux.
« Vous avez, dit Gilbert à Paul de Kock, les qualités dramatiques.
— Vous avez les qualités comiques, » murmura tout bas le jeune homme.
Peu de gens ont connu le Paul de Kock de nos jours.
Il n'aimait pas la compagnie de ses confrères les gens de lettres.
Il prétendait que les écrivains faisaient de la critique verbale et disaient surtout du mal des absents, pour s'entretenir l'esprit à la malice :
« L'esprit, disait-il, en physique' c'est de l'alcool, quand ce n'est pas du vinaigre. »
Auteur dramatique fort distingué, il fut, à diverses reprises, sollicité de faire partie de la commission des auteurs
dramatiques, où siégeaient ceux qui appréciaient son talent.
« Non, disait-il, je ne comprends pas qu'on se mette autour d'un tapis vert, si ce n'est pour faire une bouillotte. »
Paul de Kock fut sur le point d'être décoré plusieurs fois.
En ces derniers temps, ce fut l'opposition systématique de l'impératrice qui priva le vieillard de cette distinction qu'il méritait si bien.
La femme de Napoléon 111 avait entendu parler du Cocu. Le titre l'avait froissée. Elle n'était pas familiarisée avec la langue de Molière, le mot se dit autrement en espagnol.
Elle soutint qu'un écrivain immoral ne devait pas être cbevalier de l'ordre. Les flatteurs se mirent de son côté.
Paul de Kock n'a jamais demandé le ruban rouge. 11 n'éprouvait, à l'endroit de cette distinction, ni enthousiasme ni dédain.
« La fleur des champs brille à ma boutonnière, » disait-il après Béranger.
Paul de Kock passait toute la belle saison à Romainville.
Quand on détruisit le bois, il en acheta un fragment de quelques arpents,
La maisonnette avait un petit bois à elle. C'est là que Paul de Kock respirait à l'aise. C'est là qu'il retrouvait l'appétit et la santé.
C'est là que se réunissaient Mcyer, l'ancien directeur de
la Gaité; — Dumoulin, qui avait joué ses pièces aux Folies- Dramatiques; — Henri Monnier, son plus intime ami; — les frères Cogniard; — Lincelle; le chanteur comique; — Grassot, l'acteur du Palais-Royal; — Sandras, un pharmacien de Paris.
Siraudin y venait quelquefois, et aussi Eugène Grange, — et encore M. Simonnet, un grave chef de bureau de la Préfecture de Paris.
Paul de Kock, sans être gourmand, avait l'amour-propre du bien-être pour ses visiteurs.
11 les soignait. Il cherchait à deviner leurs goûts.
Eugène Grange me rappelait qu'après une soirée à Romainville, tout le monde, craignant le mauvais temps, s'échappait.
Paul de Kock, les voyant s'éloigner, s'écria piteusement :
« Et mes potages !rf
On ne comprit pas tout d'abord. Il fallut une explication.
L'aimable amphitryon, qui comptait des dames parmi ses convives, avait surveillé lui-même la confection de délicieux consommés froids.
Il comptait les servir à minuit à ses invités, et il se sentait déconcerté par leur fugue subite.
M. Guénepin était un de ses convives favoris. Il avait été comédien, et avait joué dans Les Liîas et les Grisettes, un vaudeville de Paul de Kock, aujourd'hui introuvable.
Il se nommait, au théâtre, Dumoulin. Il avait un certain succès dans les rondeurs, les brûleurs de planches.
Il débitait avec finessse un couplet. Il dansait le cancan de 1832 avec grâce.
Dumoulin était le camarade de Jules Juteau et de Palaiseau, tous deux artistes de ce fameux théâtre des Folies-Dramatiques, où débutèrent mesdames Nathalie et Judith, du Théâtre-Français; Palaiseau mourut jeune.
Jules Juteau est depuis trente ans imprimeur en caractères et membre du Caveau. Il chante ses œuvres et les imprime.
« C'est un homme, disait l'avoué chansonnier Protat, qui fera toujours une grande impression. »
Dumoulin reprit le nom de Guénepin qu'il tenait de ses pères, et se plaça dans l'administration. Il est aujourd'hui chef de division et décoré.
« C'est égal, disait-il parfois au papa de Rock, il me prend souvent l'envie d'aller m'engager comme figurant dans un théâtre, pour revoir mon public en face.
— Mon cher, répondait le romancier, si des papiers retrouvés, comme dans tous les mélodrames, me faisaient monter, par droit de naissance, sur le trône d'Espagne, je demanderais aux Cortès le droit de faire un petit runiau pour eux entre les sessions... c'est pour le naturel qu'a été inventé le pas gymnastique...»
Le caricaturiste Gill a représenté Paul de Kock à cheval sur un chat.
L'allusion a de la vérité. Paul de Kock estimait le chien
de Montargis, reconnaissait que le chien d'Ulysse avait du flair, et donnait un regret au chien, illustré dans la Morale en actions.
Mais" il n'était pas grand partisan de la race canine.
Il n'eût pas traité les chiens d'êtres abjects, comme les Hébreux, ou de lâches, comme les Romains ; mais, à l'imitation des Indiens, il n'en eût pas fait des dieux.
Par contre, il avait une passion pour les chats.
Henri III avait toujours des petits chiens dans ses bras.
Mazarin avait toujours des petits chats sur ses genoux.
De ce côté, Paul de Kock était absolument pour les mazarinades.
Les habitués de Romainville vous diront la véridique histoire de Frontin, l'un des souvenirs de l'endroit. Frontin était un grand chat roux.
Avait-il la noblesse des chats, cette aristocratie du poil qu'on nomme Y angora?
Je ne saurais le dire, mais il était d'une intelligence rare.
Il sautait, faisait l'exercice et miaulait à volonté, même après la mi-août.
Par exemple, il prenait peu de souris. Madame de Kock s'en plaignait.
« Laisse-le, ma bonne amie, disait le romancier ; il est d'une nature indulgente. »
Frontin mourut; on ne l'embauma pas, comme un chrétien, mais on le fit empailler.
Frontin, mort, demeura longtemps, avec ses gros yeux de verre, dans le salon de Paul de Kock.
Un jour, on s'aperçut que Frontin était mangé par les mites.
Il n'avait plus que la moitié de ses poils.
Paul de Kock prit alors une résolution suprême.
Il mit l'été Frontin chez le fourreur, comme on y met un manchon.
Quand il passait devant le magasin de l'homme aux pelleteries, il criait :
« Frontin ya bien ? »
Le fourreur répondait :
« Ne craignez rien, monsieur Paul de Kock, il est dans le camphre. »
Dans les fêtes de Romainville, on fit un essai sur lequel on comptait beaucoup pour amuser les invités, et qui ne fut pas heureux.
On installa un superbe guignol, plus vaste que les théâtres en plein vent des Champs-Elysées.
Les marionnettes avaient été fabriquées tout exprès, et mises en couleur par Eustache Lorsay.
Le polichinelle était splendide d'insolence, sous son habit de toutes pièces, costume de sacripant, plume de reitre. Le commissaire avait des airs de Surville dans le Courrier de Lyon.
On imagina de faire tenir les pantins par deux artistes en possession du sceptre de la gaieté publique.
On lit appel aux deux meilleurs farceurs du théâtre du Palais-Royal.
Grassot et Sainville arrivèrent à Romainville.
Ils se mirent à la disposition du maître du logis.
Celui-ci avait composé pour les marionnettes un ouvrage inédit : Le Commissaire qui s'arrête lui-même.
Cela était fort singulier, et surtout d'une gaieté folle; eh bien ! les deux acteurs du Palais-Royal firent four.
Ils ne surent pas prendre des voix différentes.
Ils ne furent pas à la hauteur des artistes du carré Marigny.
« A chacun son métier, exclama Sainville.
— Pourvu que la presse n'en dise rien,» soupira grotesquement Grassot.
On m'a assuré que cette hluette sans prétentions, faite exclusivement pour un conclave d'amis, était basée sur un fait historique.
Le fait est très-avéré, il n'y a que l'imitation que je ne soutiens pas.
Le fait, le voici dans toute sa sincérité. Je ne cache que le nom du personnage principal.
Un jour le roi Louis-Philippe alla visiter la reine Victoria.
Il se rendit à Londres, et fut reçu avec une très-grande sympathie.
A son retour, il fut escorté par une commission de gentlemen.
A son arrivée à Calais, le roi recommanda qu'on fit aux Anglais, qui lui avaient fait la conduite, la plus cordiale réception.
On se rappella que M. ¥", le commissaire de police de la
ville de Calais, parlait anglais comme Walter Scott ou lord Byron.
On l'invita à se charger de quelques-uns des gentlemen.
M. ***, homme de mœurs douces, d'humeur égale, de conduite irréprochable, invita six Anglais à dîner.
On but... on but beaucoup... on but trop !
Tant est-il que M. le commissaire fit entrer l'un des Anglais dans l'appartement qu'il occupait au commissariat.
Le lendemain matin, le commissaire s'éveilla.
Il se sentit tout mouillé, il tàta. Il regarda, c'était du sang.
Il examina ce que tenait sa main droite, c'était un couteau ensanglanté ! A côté de lui gisait un cadavre, celui de l'Anglais qui avait passé la nuit sous son toit.
Lui seul pouvait l'avoir frappé.
Il alla se dénoncer au procureur du roi, et il fut acquitté aux assises.
On m'assure que le drame folâtre interprété par les artistes en bois du guignol de Romainville avait été inspiré par cette cause célèbre.
Mais, je le répète, je ne garantis pas la vérité de l'assertion.
J'ai dit que Paul de Kock avait entouré son chat Frontiu de souvenirs et de regrets.
Je dois confesser qu'il n'était pas le seul chat de la petite propriété.
La fille de Paul de Kock. une aimable et douce personne, que les amis de son père appelaient Caroline, mais que le brave homme appelait Zizine, nom qu'il donna à l'un de ses romans, M"e Caroline avait parfois à surveiller la pâtée de trente chats différents.
Le favori, après le trépas de Frontin, se nommait Mortimer.
Les chattes de Romainville ne voyaient jamais noyer leur descendance.
Au lieu de jeter les petits chats à l'eau, on les jetait pardessus les murs, dans le jardin de Paul de Kock.
C'étaient les enfants trouvés de la race féline.
Si l'on ne soulageait pas les veuves, on protégeait tout au moins les orphelins.
J'ai vu l'écriture de Paul de Kock, non-seulement l'écriture de ses lettres, mais aussi celle de ses manuscrits.
Il n'y a pas une rature dans cent pages.
Tout est tracé d'une main ferme.
On sent l'homme pénétré de son sujet, dont le cerveau embrasse tout entier le drame qu'il veut décrire, et qui n'éprouve à le mettre en scène ni difficulté, ni hésitation.
Paul de Kock avait une prétention : il ne cherchait pas le style imagé de l'école romantique, ni le style ciselé de
l'école fantaisiste, ni le style brutal de l'école réaliste. Non.
« J'ai, disait-il, le style coulant.»
Il avait, disons mieux, le style rapide.
Son habitude de toujours parler au présent donnait au récit un caractère saisissant d'actualité.
Pour le lecteur, la scène était immédiate, elle se passait sous ses yeux.
Elle avait lieu instantanément. Les interlocuteurs ne faisaient pas partie d'une action accomplie, ancienne, passée.
Us agissaient présentement, et le récit y gagnait en mouvement ce qu'il perdait peut-être en couleur.
Il m'a été conté qu'on joua longtemps à Romainville la comédie bourgeoise.
Sur un théâtre de société, avec des décors brossés par le maître, des pièces du cru, des chanteurs comiques pour interprètes.
Paul de Kock était surtout chef d'orchestre. Il était bon musicien, et jouait passablement du violon.
Il apportait à la mise en scène de son théâtre de campagne un soin et une coquetterie inouïs.
Il régnait non-seulement sur la scène, mais dans la salle champêtre, une véritable gaieté.
Il y avait pourtant là les maîtres du vaudeville et de la chansonnette. Le succès n'en était pas moins bruyant et sincère.
uO VIE DE PAUL DE KOCK.
Au milieu de ces rieurs, Paul de Kock était peut-être le seul qui demeurât sérieux.
Henri Monnier souriait, ce qui était beaucoup pour lui qui faisait pourtant bien rire les autres.
Les Cogniard applaudissaient avec conviction le calembour par à peu prés, l'imbroglio, l'équivoque, la cascade de cette scène entourée d'amis.
Paul de Kock seul ne riait pas.
11 demeurait grave, pénétré de l'importance de ses amicales fonctions, et, je dois le dire, son bumeur eut toujours une teinte de mélancolie.
Il y avait devant la fenêtre de l'appartement qu'il occupa durant trente ans, au numéro 8 du boulevard Saint-Martin, un banc. Ce banc y est encore.
Là, dans les soirées tièdes de l'automne, Paul de Kock venait s'asseoir.
On amontréàPassy,dans le bois de Boulogne, le banc où se sont assis tour à tour deux illustres habitants de la localité : Béranger et Bossini.
On montrera longtemps aux Parisiens le banc du boulevard Saint-Martin, où s'est assis si longtemps et si souvent l'aimable auteur de Sœur Anne.
Ce banc jouait un certain rôle dans sa vie.
C'est sur ce banc qu'il se reposait, quand Jules Claretie, qui passait, le reconnut et le salua.
Le jeune écrivain avait fait, l'avant-veille, un article sur le dernier roman du vieillard.
VIE DE PAUL DE KOCK. ol
Le vieillard s'était levé pour l'en remercier. « Vous n'avez pas froid sur ce banc, lui dit l'auteur de Mademoiselle Cachemire.
— Non, répondit Paul de Kock, je cherche à m'habituer à son contact; c'est en se familiarisant avec les choses tristes qu'on en paralyse les effets.
—r Ce banc vous rappelle donc des souvenirs?
— Oui : voyez-vous la fenêtre d'en face? c'est la mienne. De là j'ai vu passer bien des choses dans Paris, depuis quarante ans : la royauté de juillet, les Orléans fugitifs, la République de 1848, les émeutes de juin, la présidence, l'empire, le 4 septembre. C'est un kaléidoscope, cette fenêtre. J'en ai tant vu que je me suis affermi dans l'idée de ne jamais écrire un mot de politique. C'est la bouteille à l'encre, la plume la plus sincère n'y fera rien.
— Et en qnoi, bien honoré maître, demanda Clarctie, ce banc vous rappelle-t-il des souvenirs tristes?
— En 1848, un ouvrier en blouse, le fusil en joue, les mains noircies de poudre, y vint tomber. Je le voyais de ma fenêtre : il s'étendit, allongea les bras et rendit le dernier soupir. — C'était horrible. —Et durant ce temps-là, les balles pleuvaient sur le boulevard Saint-Martin. Les partis étaient aux mains, la guerre civile éclatait avec toutes ses horreurs. »
Durant la Commune, Paul de Kock ne quitta pas Paris.
Pendant le siège, il offrit de se laisser incorporer dans le corps des vétérans de son arrondissement.
* Si les Prussiens viennent, disait-il, je les ferai mourir... de rire. »
Hélas ! l'écrivain avait bien tout le patriotisme nécessaire pour consacrer à son pays ses forces défaillantes.
Mais il avait une ennemie irréconciliable, contre laquelle il lutta douloureusement durant plusieurs annéees. Cette ennemie.... c'était la goutte.
Elle trouva en lui un courageux lutteur.
Mais, a dit un médecin célèbre, ce mal est plus fort que l'homme.
La goutte devait finir par emporter sa victime.
J'ai dit que Paul de Kock avait le fonds de l'humeur triste, et je le prouve.
De même qu'Auber aimait à dessiner, et que le grand anatomiste Orfila avait une passion pour la musique, le gai Paul de Kock se croyait une vocation pour les sujets sombres.
Il se croyait appelé à être le concurrent heureux d'Alexandre Dumas dans le roman de cape et d'épée.
11 fit même imprimer un essai dans ce genre.
Durant près d'un an, il prit des notes sur une époquelointaine qu'il allait traiter, et dans laquelle il ne se trouvait ni commis voyageurs, ni grisettes.
Il fit Les Ëtuvistes. C'était du Paul de Kock. Le livre eut autant de succès que ses devanciers.
Mais le romancier eut le bon sens de revenir bien vite au genre qui avait rendu sa réputation européenne.
Paul de Kock a fixé sur le papier un être charmant : la grisette.
Dans l'un de ses premiers vaudevilles, écrit en collaboration avec mon pauvre ami Labié, Le Commis et la Grisette, on trouve ces quatre vers chantés alors par Achard, le père de notre ténor d'opéra comique :
Tournure coquette, Regard agaçant, Pour une grisette, C'est bien suffisant.
Depuis ce temps, bien des poètes, Alfred de Musset on tète, ont chanté la grisette de Paris.
Mais l'original s'est évanoui. On a voulu des contrefaçons de grandes dames. On a voulu des poupées habillées.
Les femmes perdues ont pris la crinoline d'abord, la poudre de riz et le fard ensuite, les robes à mille francs après.
La grisette, charmant ange déchu qui avait conservé des correspondances au Paradis, s'est évanouie.
Elle s'en allait déjà au temps de Béranger, quand il disait :
J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
Elle ne se retrouve que dans les romans de Paul de Kock, au milieu d'un paysage qui s'harmonise avec sa charmante simplicité.
Là, la gracieuse image est mise à point. La peinture est exacte.
•rî4 VIE DE PAUL DE KOCK.
Tous les souvenirs d'un autrefois qui est encore en vue surgissent à la pensée de ceux qui n'ont qu'à se souvenir pour faire renaître l'adorable figurine.
Nous avons parlé du rire.
Comment rire sans une jeune femme.
Le rire est surtout charmant quand il éclate en mettant en parade trente-deux dents de perles entourées de lèvres de carmin, comme un soldat autrichien vêtu d'un habit blanc à parements rouges.
Le rire entre hommes, c'est la satire, la misanthropie, l'ironie jetée sur les hommes et sur les choses.
Le rire sain, franc, naturel, est celui que la jeune femme répète comme un mélodieux trémolo.
Roger de Beauvoir a dit :