LE RIRE
J'eus un ami pendant vingt ans,
C'était la fleur de mon printemps ;
Tout cédait à son gai délire.
Le plus morose le fêtait :
Comme il buvait, comme il chantait!
Cet ami s'appelait le Rire.
Quand on ne fait plus de journaux,
Quand les huissiers vous semblent beaux,
Qu'à Chloé l'on se prend à croire ;
Qu'on trouve de l'esprit aux gueux , »
Grâce au pâté de Périgueux
Endormi sous sa truffe noire :
Quel meilleur ami, répondes,
Que ce garcon-là? Regardez
Sur vous comme il prenait d'empire!
L'œil vif, le gilet entr'ouvert,
Il tirait sa flûte au dessert,
Ce gai Roger Bonlemps, le Rire!
Cet ami, ce rire, a besoin, pour principal interprète, d'une voix féminine pour moduler ses gracieuses nuances*
La grisette — elle renaît — elle plane — elle trône dans des tableaux tels que celui-ci, brossé supérieurement par i'auteur d'Un assassin :
« Ne les dédaignons pas, ces braves et gais récits, pleins de verve, pleins de sève, pleins de sel;— et qu'il soitgros et gris, qu'importe! — ces humbles drames bourgeois, ces comédies où vit le petit monde, où s'agite un coin de notre société, où l'on est jovial et bien portant, avec un tantinet d'émotion, un cœur qui bat et de bonnes lèvres rouges qui ne parlent pas, du moins la langue des précieuses !
« Il fait soleillà-dedans; il passe, par bouffées, des senteurs de lilas, des odeurs de printemps. Les bonnets sont blancs, les figures roses. Il y a des chansons de par l'air. On hiarigë en rond, en rond on danse. L'berbe est la complice de l'amour. En avant, les commis, les grisettes, les petits bourgeois, les employés, les tourlourous et les cuisinières! Tant bien que mal, l'orchestre accorde ses crins-crins. Ces feuilles
5fl VIE DE PAUL DE KOCK.
vertes, ce ciel bleu, ce bois en fête, sont à vous. Le repas est fini, le panier à provisions est vidé, le vin a passé des bouteilles dans les timbales; on a jeté sur le gazon les eûtes du melon que sur son bras tenait le papa et les miettes du pâté que la maman a porté dans son mouchoir de la rue Thévenot à Romainville ! Il faut danser, se tenir par la main, tourner, s'entraîner, s'étouffer! Et quand la respiration vous manque et quand on tombe, on se regarde encore avec un visage rouge d'animation et de gaieté. Les belles parties ! les grosses folies! les escapades aux Prés Saint-Gervais, les fleurettes contées tout le long des blés, les baisers buissonniers, les aventures et les mésaventures de l'amour aux champs ! Et les omelettes soufflées, et les feux d'artifice manques, et les robes déchirées, les gaufres, les mirlitons, les chenilles dans la crème et la crème dans la salade ! Tout ce qui n'arrive que chez Paul de Kock, tous les déboires dont on rit, tout ce qui amuse sans troubler, divertit sans pervertir, tout ce qui console en faisant oublier!
o Combien n'en a-t-on pas trouvés, collés dans les pupitres de lycéens, de ces romans de Paul de Kock, que l'on eût volontiers condamnés — que dis-je? — brûlés comme immoraux. Eux immoraux, les braves compères! Ils n'inspirent jamais que l'amour de bonnes filles pleines de santé qui ne craignent ni le mot ni le geste, d'aimables compagnonnes dont on se contenterait toujours et que l'on souhaiterait parfois. Les fillettes de Paul de Kock ont le sang au cœur et le cœur aux lèvres; leurs baisers sonnent franc et leurs mains tapent dru. Point de simagrées, de fausse pudeur et de fausse sentimentalité. Les fleurs de rhétorique des poètes allanguis n'ont rien à voir à leurs accordailles. Elles
sont sans façons et rient de tout volontiers comme la Bonne Fille de Béranger, leur cousine. Elles sentent parfois le fourneau, la boutique ou la ferme, jamais l'hôpital. Si Francine ou Mirai sont lymphatiques, Zizine a du fer dans le sang. Elles rient au nez de la phthisie et montrent volontiers leurs dents blanches! Quelles commères, les femmes de Paul de Kock, à côté des pâles bohémiennes de Mùrger! »
On a voulu faire un reproche à Paul de Kock. On a critiqué la composition de sa bibliothèque.
Elle n'était assurément pas distribuée comme celle d'un épicier retiré des affaires, qui met Descartes et Newton sur le premier plan, bien qu'il ne puisse pas les comprendre, et que d'ailleurs il ne l'ait pas tenté, ne les ayant jamais ouverts de sa vie.
Elle ne contenait ni Hugo, ni Lamartine, ni Chateaubriand.
Elle contenait les œuvres complètes de son propriétaire.
Il n'y avait chez lui que lui. Quand il voulait lire, Use lisait.
Tout d'abord cela semble impliquer une grande vanité, une pensée d'orgueil indicible.
Mais, en réfléchissant bien, on voit la constante | -
cupation d'un écrivain qui veut embrasser son œuvre «litière, et établir une sorte d'harmonie entre ses parties si nombreuses.
A ce propos, une anecdote vraie.
Léon Gozlan, de spirituelle mémoire, fut un jour invité par le dernier souverain aux fêtes de Compiègne.
Napoléon, auquel il fut présenté par le chambellan de service, lui dit :
« Monsieur Gozlan, je connais vos livres.
— Je vous remercie, sire.
— Je ne les ai pas tous lus.
— Ni moi non plus, Sire. »
On pourrait peut-être en dire autant de Paul de Kock. Il n'avait peut-être pas lu tout ce qu'il avait écrit.
J'ai recueilli quelques détails sur la façon dont Paul de Kock s'habillait.
Dans son intérieur, il couvrait son crâne quelque peu dénudé d'une calotte grecque à laquelle sa fdle avait ajouté des agréments de broderies.
Il portait une grande robe de chambre en flanelle et à cordelières.
A la ville, il ne portait ni bagues, ni bijoux voyants.
Sa montre marquait les heures depuis longtemps.
Sa chaussure était pointue du bout, à la façon dont Sakoski, le grand cordonnier de la Restauration, faisait les bottes.
Il portait toujours la même canne, mais sortait rarement sans parapluie.
Il occupa, durant quarante-cinq ans, l'entresol du nu-
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méro 8 de la Porte-Saint-Martin, lequel il payait 1/200 fr. par an.
Son salon était garni d'un meuble fond rouge, et en acajou.
Les tableaux appartenaient an goût du premier empire. Quelques-uns étaient peints sur porcelaine.
Du reste, Paul de Kock dessinait et peignait au besoin. Mais il ne montrait ces œuvres là qu'à ses plus intimes amis.
Nous avons parlé de la goutte.
Elle troubla ses dernières années. Il en parle dans ses lettres. Il lui a consacré l'une de ses dernières chansons.
11 y a dix ans, un de ses admirateurs lui apporta un remède très-simple.
Il consistait dans un verre d'infusion de café vert, à prendre matin et soir.
Paul de Kock ne dédaignait pas les remèdes de bonne femme. 11 essaya de la recette, et en éprouva, pendant huit ans, un soulagement énorme.
Le mal reparut de plus belle.
« Hélas! soupira Paul de Kock, les remèdes s'usent comme toute chose. »
J'avais eu l'intention de donner ici une analyse des tendances morales de tous les romans de Paul de Kock.
Un travail de géant, 500 volumes à lire. Travail facile et charmant pour ceux qui l'ont accompli pour leur plaisir.
Voyage d'une brièveté extraordinaire pour ceux qui voyagent pour leur agrément.
La foi enfante des miracles. Les pieds du Saint Pierre de Rome inaccessibles aux ravages du temps, n'ont-ils pas été usés par... les baisers des pèlerins?
J'allais entreprendre ce colossal labeur, quand M. Léon Beauvallet m'est apparu.
M. Beauvallet est le fds du célèbre tragédien qui n'est pas encore remplacé à la Comédie-Française.
M. Beauvallet est un auteur dramatique, souvent heureux, toujours ingénieux. Il a connu Paul de Kock, et, voyant qu'on faisait la Galerie des Femmes de Shakespeare, des Femmes de Lord Byron, des Femmes de George Sand, il résolut de faire les Femmes de Paul de Kock.
Charmante collection de médaillons gracieux. Tout un Panthéon populaire.
Un véritable assortiment de minois exquis, depuis la grande dame jusqu'à l'ouvrière, depuis le chapeau à plume jusqu'au bonnet monté. Un véritable musée féminin du dixnëuvième siècle.
Que de faits réels surgissent de ces romans ! Dans la Laitière de Montfcrmeil, Paul de Kock a peint l'auberge du Toiime-BrvJr.
Le restaurant du Tourne-Bride était situe à Romainville.
Ce n'était tout d'abord qu'une maison petite, inconnue, sans clientèle.
Après le grand succès de la Laitière de Montfermeil, c'était à qui visiterait l'établissement qui formait le décor des plus amusantes scènes du roman.
M. Léon Beauvallet raconte, que lorsque Paul de Kock franchissait le seuil fleuri du Tourne-Bride, un homme s'élançait au devant de lui.
L'œil en feu, la joie au visage, les mains levées, en signe d'admiration : c'était Robert, le maître de l'établissement.
Grâce au romancier populaire, il était devenu le chef de toute la jeunesse de l'époque.
C'est chez lui que se préparaient les dîners des étudiants et des grisettes,
La dînette des amours.
Les Pâques des cœurs emfiammés !
Robert était à un tel point fou de joie, qu'il en perdait l'esprit. C'est ainsi qu'un jour il eut l'idée de servir à son auteur une omelette au lard... sucrée.
Paul de Kock jetait des cris de paon, et il y avait de quoi.
« Ne vous fâchez pas, Monsieur, lui dit Robert, si j'ai péché, c'est par excès d'égards. Rien de trop bon pour vous, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai voulu faire trop bon ! »
A propos de ce roman délicieux, la Laitière, de Montfermeil, je trouve encore, à l'actif de M. Léon Beauvallet une anecdote qui appartient à l'histoire anecdotique de Paul de Kock.
La Anglais, riche et titré, avait lu à Londres la traduction de ce roman. 11 fit le voyage de Taris et se fit conduire à Montfermeil.
Là, il demanda la petite laitière, Denise Fourcy, the liltlc milk woman, devenue, d'après le romancier, Madame D...
L'anglais était persuadé, par la vérité des détails, la rapidité du récit, la franchise des caractères, le naturel des situations, que la Laitière de Montfermeil était une histoire véritable.
Il était entré clans une auberge du pays.
De même qu'on montre en province, le lieu où fut enfermé le Monte-Cristo d'Alexandre Dumas;
De même l'aubergiste de Montfermeil désira contenter l'insulaire.
« Denise et son mari sont à Paris, lui dit-il, mais je puis vous faire voir leur demeure. »
Et il conduisit l'Anglais dans une petite maison de plaisance dont les propriétaires étaient aux eaux.
L'Anglais était ravi; il cueillit même une rose dans le jardin, pour conserver un souvenir de son excursion.
Puis, se retirant, il aperçut un âne dans la cour.
« L'àne de la laitière lit-il d'un ton attendri.
— Oui, répondit son cicérone. »
. L'Anglais embrassa la bête. 11 était delà famille de Sternd par la sensibilité. Il continuait, à sa manière, le Voyage Sentimental.
A l'apparition de Mvii voisin Raymond, Paul de Kock reçut
une singulière visite: celle d'un bonhomme qui se prétendait
ridiculisé dans le personnage deVauvert.
Paul de Rock l'écouta avec une attention polie, puis il lui dit:
a Vauvert n'est pas musicien, et vous?
— Musicien jusqu'au bout des ongles.
— 11 a toujours le nez sale et plein de tabac, et vous?
— Je ne prise pas.
— Il a l'haleine forte, et vous?
— J'ai l'haleine d'un enfant.
— U tremble sans cesse par un mouvement nerveux, et vous?
— Quelle folie, je suis ferme comme un roc.
— Vous voyez donc, Monsieur, que Vauvert ne saurait être votre portrait. »
Le monsieur se retira confus, mais satisfait.
Mon ami Léon Beauvallet a recherché, avec une religion et un talent remarquables, dans la plupart des romans de Paul de Kock, des incidents de sa vie;
Et il a bien voulu me permettre de les rappeler, dans l'intérêt de la présente histoire.
Tout annaliste, pour le bien exécuté de sa tâche, prend ^nii liien où il le trouve, disait-on autrefois!
Nos mœurs littéraires sont devenues plus équitables et plus dignes.
El si je couds la fine batiste de mon confrère à la t< >ilo
écrue de nia narration, encore me plaît-il de lui conserver
sa marque.
Donc, d'après mon confrère, tout le paysage de Gustave ou le mauvais Sujet est peint d'après nature.
L'action se passe à Ermenonville, encore tout vivant du souvenir de Jean-Jacques Rousseau.
Si Paul de Kock a si bien décrit cette riche nature, c'est qu'il a habité le pays. C'esi à Ermenonville que Henri de Kock, le fils du romancier, aujourd'hui un écrivain distingué, digne de marcher sur les traces de son père, a été mis en nourrice.
La nourrice s'appelait maman Fourcy.
Paul de Kock logeait à l'auberge, et, dès le matin, partait en promenade dans le parc du château , ou bien aux alentours du lac de Morfontaine.
Et le soir M. et Mme Paul de Kock revenaient bavarder avec Mme Fourcy tout en embrassant le futur auteur des Petits chiens de ces dames.
Beauvallet est allé, tout récemment, visiter Ermenonville.
La bonne maman Fourcy est morte.
(i Une bonne femme, disent les habitants; c'est elle qui i élevé le petit à M. Paul de Kock. »
On trouve encore dans Y Homme aux trois culottes la phyionomie du banquier hollandais Derbrouck.
VIE DR PAUL DE KOCK. fio
Le financier est victime de son amour pour la liberté. Il succombe sous les efforts de la calomnie et de l'esprit de parti.
Paul de Kock a peint ce caractère non-seulement avec son esprit, mais aussi avec son cœur.
11 a accompli un devoir de respect filial. Il a retracé la fin terrible de l'auteur de ses jours.
Je trouve aussi dans l'analyse de Sœur Anne un trait raractéristique :
Il y est dit que Paul de Kock ne fumait pas.
Il ne prisait pas non plus, bien qu'il eût vécu à une époque où l'on pouvait s'écrier:
Ne saurait-on que dire, on prend sa tabatière • Soudain, de tous côtés, par devant, par derrière, Gens de toutes façons, connus ou non connus, Pour y prendre leur part sont les très-bien venus.
Le tabac, sous quelque forme que ce soit, feuilles ou pondre, n'a jamais eu sessympatbies.
11 pensait que l'homme a bien assez de mauvaises habitudes naturelles sans en acquérir encore de factices.
Il fumait accidentellement un bout de cigarette, pour hurler avec les loups. Mais il n'humiliait pas par un refus l'ami qui lui offrait un panatelus.
Il le mettait dans, sa poche pour le donner à Henri de
Kock.
6fi VIE DE PAUL DE KOCK.
Et c'est ainsi, dit mon auteur, qu'avec un homme d'esprit un cigare n'est jamais perdu.
Je ne trouve qu'une correction à faire à cette anecdote: Pourquoi un homme d'esprit? Pourquoi pas deux?
Parlerai-je du Cocu?
Le titre scandalisera-t-il ma plume honnête?
Pourquoi?
Molière a mis le mot dans la circulation, où Paul de Kock l'a trouvé.
La censure de Louis-Philippe, qui n'avait rien à voir au titre d'un livre, se montra bégueule quand il s'est agi du titre d'une pièce de théâtre. La comédie était reçue au théâtre du Vaudeville. Arnal savait déjà son rôle de Belan, l'un de ses succès dramatiques, quand tout à coup survint un interdit sur le titre.
Paul de Kock satisfit tout le monde par un titre nouveau. Il appela la pièce : Un de plus.
A l'heure à laquelle j'écris on discute le droit du mari sur la femme adultère.
Dumas fils, Emile de Girardin, vingt autres polémistes, disent à l'époux : Tue-la! Ne la tue pas!
Le théâtre s'est emparé de la matière. On écrit et on déclame, de part et d'autre, des thèses philosophiques sur le sujet.
Le Cocu, qui fait à la fois rire et pleurer, ce qui est tout simplement le privilège du génie, donne la véritable leçon au genre humain.
Arnal chantait, dans Un de plus, une critique fort plai-
sante.
De par la loi, Un jugement me le rappelle, Armide m'a gardé sa foi :
Elle est vertueuse et fidèle
De par la loi.
Elle est sage de par la loi.
De par la loi, Si jamais mon épouse est mère, On conçoit bien mon rôle, à moi :
Je suis naturellement père
De parla loi.
Je suis papa de par la loi.
En dehors du Cocu, Paul de Kock a entrepris la physiolode l'homme trompé.
La Physiologie de l'homme marié, publiée à Bruxelles, contient des détails très-curieux.
Voici un chapitre réservé au mari aux petits soins conjugaux : Le Mari aux Petits Soins.
Vous le reconnaissez sur-le-champ : à la promenade, il donne la main à l'enfant quand il y en a; il règle son pas sur celui de sa femme, il si; dandine et se tortille presque comme elle; il tient l'ombrelle, il tient le sac quand madame en prend; il n'est pas deux minutes sans la regarder d'un air inquiet et presque amoureux, en murmurant :
« Quand tu seras fatiguée, chère amie!... Si lu veux rc-
tourner, mon ange!... Veux-tu prendre une voiture, Bichette?... Si nous traversions, Bobonne : je crains que tu n'aies le soleil dans les yeux... Prends garde, voilà un ruisseau... Nous irons moins vite situ veux... »
Et une foule d'autres petites phrases de ce genre, lesquelles, pour l'ordinaire, n'obtiennent pour toute réponse qu'un mouvement d'impatience avec un haussement d'épaules assez peu sensible.
Quand ce Monsieur mène sa femme au spectacle, il lui fait essayer cinq ou six places avant de la laisser se fixer à une...
« Ma bonne, tu n'es pas bien ici,... il y a de grands chapeaux devant toi.... Allons là-bas, tu verras mieux.
« La banquette est bien dure ici,... passons de l'autre rûté.
« Je ne veux pas que tu restes là,... il vient de l'air par derrière... Tu attraperais une fraîcheur,... c'est très-dangereux. Allons ailleurs.
« Ah ! il y a près de nous une dame qui a sur elle du musc,... des odeurs,... cela te ferait mal au nerfs, je ne veux pas que tu restes là... »
La pauvre femme, fatiguée de ces pérégrinations dans la salle, finit par se cramponner à une place et n'en bouge plus, en disant :
« En voilà bien assez,... je reste ici... Je suis lasse de courir toutes les places.
— C'est pour que tu sois bien, ce que j'en fais. Veux-tu un petit banc?
— Non... — L'ouvreuse, apportez un petit banc à madame. Veux-tu un coussin sous toi?— Mais pourquoi faire?...
est-ce que je suis un enfant? — L'ouvreuse, tâchez donc d'avoir un coussin pour ma femme.
— Veux-tu que je ferme le carreau de la loge?...
— Comme tu voudras. — As tu trop chaud? — Non. — Je vais le fermer. »
La pièce est commencée, madame serait hien aise d'écouter les acteurs; mais, au milieu d'une scène intéressante, son mari lui dit :
« Tu es pâle;... tu n'es pas malade?...
— Moi! pas du tout!... — Est-ce que tu souffres quelque part? — Mais, mon Dieu, non ; je ne souffre nulle part ! Quelle idée de vouloir que je sois malade !
— Je ne le veux pas, ma biche, hien au contraire;... mais si tu avais mal quelque part, il vaudrait mieux me le dire et nous en aller... Tu pourrais rester par complaisance,... et tu aurais grand tort...
— Ce que je voudrais, ce qui me ferait grand plaisir, ce serait que tu voulusses bien me laisser entendre la pièce.
— Je ne t'empêche pas d'écouter la pièce, il me semble. C'est égal, ça me fait de la peine de te voir pâle comme cela.»
Quand ce Monsieur dîne en ville avec sa femme, il ne la perd pas de vue, et, serait-il placé à l'autre bout de la table, ne manque pas alors de lui crier :
« Chère amie, ne mange pas de cela,... ça ne te vaux rien!... tu sais que les anchois te sont contraires... Ne prends pas de homard, c'est trop lourd pour toi... Si tu acceptes du saumon, tu auras tort... Ah ! Monsieur, je vous en prie, ne versez pas de madère à ma femme,... ça lui ferait mal,... je connais parfaitement sun estomac... Ma chère amie, si tu en bois tu me feras de peine. »
Madame, impatientée par les soins que son mari prend de sa santé, fait une moue très-prononcée et ne mange rien du tout, parce que la contrariété qu'elle éprouve lui ôte l'appétit. Pendant ce temps, Monsieur mange comme quatre et boit de tous les vins.
Va-t-on au bal, c'est une autre histoire. D'abord, Mon* sieur inspecte la toilette de Madame :
« Cette robe-ci est trop décolletée,... tu aurais froid;... celle-ci te serre trop,... elle te gêne,... elle doit te gêner.
— Mais je t'assure, mon amie, que ma robe ne me gêne pas du tout.
— Oh ! les femmes ne veulent jamais en convenir,... mais elles se font beaucoup de mal en se serrant trop la taille ; et puis arrivent les maladies... On se dit souvent : Tiens, Madame une telle est morte de la poitrine,... c'est singulier! elle était si bien faite... si fraîche,... on aurait jamais cru qu'elle fût poitrinaire ; mais on ne devine pas que c'est en voulant se faire une taille trop mince que cette dame s'est comprimé l'estomac et attaqué les poumons.
— Mon ami,... vous voyez bien que l'on peut passer le doigt dans ma ceinture... cela vous prouve que je ne suis pas gênée.
— Oh! oui! passer le doigt... A vous entendre, on peut toujours passer le doigt... parce que vous retenez votre respiration. Ma chère amie, tu seras bien aimable en mettant une autre robe,... je serais malheureux toute la soirée si je te voyais au bal avec cette robe-là. »
Pour en finir, Madame consent à mettre une robe qui ne lui plaît pas autant, et déjà cette contrariété l'empêchera de
goûter au bal tout le plaisir qu'elle se promettait; car toute la nuit elle pensera à cette robe qui lui allait si bien et que son mari lui a fait quitter.
Quand on est au bal, au lieu de laisser sa femme se livrer au plaisir de la danse et de chercher de son côté à se procurer le plus d'agrément possible, notre mari ne perd pas de vue son épouse. Ne croyez pas que ce soit par jalousie... non, le mari aux petits soins n'est pas jaloux; il est persuadé que sa femme l'adore, parce qu'elle sait qu'elle n'en trouverait pas deux comme lui pour les prévenances et les attentions. Mais là, comme partout, il va exercer sa touchante sollicitude.
Il se promène de long en large dans le salon où sa femme est assise. A peine a-t-elle dansé une contredanse, qu'il accourt à elle;
« Tu as bien chaud, chère amie?
— Mais non... pas trop. — Si... Oh! tu as très-chaud... Est-ce que tu danses l'autre quadrille? — Certainement, je suis engagée. — Je suis fâché que tu aies accepté... tu aurais dû te reposer un peu... »
Après la contredanse suivante, à peine Madame a-t-elle été ramenée à sa place par son cavalier, que la ligure de son mari lui apparaît et se pose {très d'elle, comme ces ombres que par le prestige de fantasmagorie on voit tout à coup surgir devant soi.
« Comme tu es rouge, ma bonne ! dit notre mari aux petits soins, de l'air inquiet d'uni! mère qui, en tàtant Le pouls à son enfant, lui trouverait de la Gèvre. »
Madame, qui trouve la remarque au moins superflue, tâche de sourire en répondant;
« Qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à ce qu'un suit rouge quand on vient de danser?
— Oui... mais c'est que je ne t'ai jamais vue aussi rouge que cela. »
Madame se penche vers une jeune femme assise prés d'elle, et lui dit tout bas :
« Est-ce que j'ai des couleurs extraordinaires?... est-ce que j'ai l'air d'une écrévisse?
— Mais non, vous êtes fort bien ; votre mari ne sait ce qu'il dit. »
Bientôt un jeune homme qui est parvenu à saisir des glaces, en apporte une à l'épouse de l'homme aux petits soins. Celle-ci accepte la glace et se dispose à la manger, lorsque son mari la lui prend des mains en disant:
« Oh! par exemple, ma chère amie, tu ne mangeras pas cela...
— Mais pourquoi donc?... c'est une glace...
— Je le vois bien, c'est pour cela que je ne veux pas que tu en avales une parcelle. Tu as trop chaud, cela te ferait du mal.
— Mais toutes ces dames viennent de danser aussi, et elles mangent des glaces cependant.
— Que ces dames fassent ce qu'elles voudront, cela ne me regardent pas! Mais toi, c'est différent... je connais ton tempérament... Une glace! oh! non pas!... ce serait une imprudence impardonnable... Veux-tu du punch?
— Vous savez-bien que je ne bois jamais de punch, Monsieur, que je ne puis pas le souffrir, tandis que j'aime beaucoup les glaces...
— Ça ne te vaut rien. »
Et Monsieur se met à manger la glace destinée à sa femme,
et il se promène devant elle, eu la savourant, et il ne se gêne pas pour dire:
« Elles sont excellentes! Bien frappées!. » Un peut plus tard, l'orchestre a fait entendre le prélude d'une délicieuse valse de Strauss. Madame aime passionnément à valser et s'en acquitte avec autant de grâce que de mesure. Elle vient d'accepter le bras d'un jeune cavalier qu'on lui a dit être un fort bon valseur. Tous deux s'élancent, ils ont déjà fait le tour du salon et obtenu les suffrages des spectateurs; lorsque notre mari, apercevant sa femme en train de tourner, court après elle, au risque de se faire bousculer par tous ceux qui se livrent au plaisir de la valse, et, la saisissant par le bras, la force, elle et son cavalier, à s'arrêter, et lui dit, toujours d'un air aimable:
« Qu'est-ce que nous faisons donc?... Y penses-tu?... toi, valser!... oh ! mais je suis là heureusement pour t'empêcher de faire des folies !
— Mais, Monsieur, vous savez bien que j'aime beaucoup la valse... que cela ne m'étourdit pas..'
— Cela ne t'étourdit pas, c'est possible; mais cela te ferait beaucoup de mal... tu serais malade demain... j'ai consulté plusieurs médecins; ils m'ont dit que la valse était contraire au\ femmes nerveuses, et tu es essentiellement nerveuse, ma bonne amie...
— Quelques tours seulement, .Monsieur, et puis nous raserons, dit le jeune cavalier en s'adressant au mari.
— Oui, rien que quelques tours, mon ami, «lit Madame d'un air suppliant, »
Mais Monsieur est inexorable, il prend sa femme par le liras, la ranime a sa place, et lui jette malgré elle sur ses
épaules une pelisse... un manteau... un burnous... tout ce qu'il trouve sous sa main.
Madame enrage, mais elle n'ose rien dire. On ne se dispute pas devant le monde, et d'ailleurs, son mari, a la réputation d'un homme si galant, si empressé près de sa femme, qu'on la croit excessivement heureuse. Elle tâche de dissimuler ses ennuis. L'heure du souper approche; elle sait, par la maîtresse de la maison, que les dames seules seront à table; elle pourra donc manger ce qui lui plaira, sans avoir à redouter les observations de son mari. Elle espère se dédommager au souper de ses contrariétés de la soirée, et puis les soupers lui plaisent; il y a des dames qui ne méprisent pas ce genre d'occupation. Je n'y vois aucun mal > au contraire, j'estime infiniment les dames qui ont de l'appétit.
Mais un quart d'heure avant le souper, notre mari arrive tenant sur son bras la pelisse de sa femme, il la lui jette sur les épaules, en lui disant :
« Ma Bichette, il y a une voiture en bas qui nous attend.
— Comment, vous voulez déjà partir?
— Déjà, il est bien assez tard.
— Mais on va souper dans un moment.
— C'est justement pour cela... tu pourrais te laisser aller à prendre quelque chose... et cela ne vaut rien de manger le soir..., toi, surtout, qui es délicate... tu sais bien que tu ne soupes jamais... ni moi non plus...
— Mais, Monsieur, quand on a passé une partie de la nuit, ce n'est pas comme quand on se couche à onze heures.
— Oh! c'est égal... je ne veux pas que tu manges le soir;
diable, et ta petite santé!... viens, chère amie, la voiture nous attend. »
Monsieur entraine Madame, quia grande envie de pleurer, et qui rentre chez elle en disant tout bas qu'elle refusera désormais d'aller à la promenade, au spectacle, au bal, et dîner en ville.
Pensez-vous qu'une femme soit bien heureuse avec un mari aux pstits soins?
Mais, heureusement, l'espèce en est assez rare.
J'ai dit que le premier roman de Paul de Kock avait été L'enfant de ma femme. J'ai raconté qu'il avait été écrit à l'ombre de son pupitre de commis.
Il avait dix-huit ans alors; à dix-huit ans on ne connaît pas la vie, mais quand on est né intelligent, on la devine, et si l'on n'a pas la gaieté pbilsophique de l'âge mùr, on a la joie de la jeunesse, la gaieté charmante et communicative.
M. Léon Beauvallet a surpris un jour Paul dé Kock, déjà sexagénaire, couché dans le grand fauteuil de sou cabinet, caressant (l'une main Mortimer, son chat favori, et tenant de l'autre ce premier produit de sa joyeuse imagination.
« Voua relisez votre premier livre? lui dit Beauvallet.
— (lui, répondit-il avec sa bonhomie habituelle, je cause avec mon premier enfant. Ali! il a terriblement passé d'eau
sous le pont depuis la naissance de ce gaillard-là; mais, bah! il n'y a de vieux que ceux qui veulent l'être. »
Une antipathie de Paul de Kock se trahit dans quelques uns de ses romans; il exécrait les chiens, pour lui, ils n'étaient pas les amis de l'homme.
il aimait les chats comme Hoffmann, comme Mazarin. comme Théophile Gautier, mais il n'eût point adopté le ter rier le plus sérieux ou le lévrier le plus élégant.
Toutefois, s'il n'a pas donné au chien une place à son foyer, il n'en a pas moins reconnu ses qualités physiques et morales dans Moustache et dans Paul et son chien.
Un roman de Paul de Kock, Monsieur Cherami, nous révèle une particularité de la vie du romancier.
Il allait quelquefois au café de la Porte-Saint-Martin, il n'avait qu'à descendre de son entresol et il y était tout porté.
Il n'y jouait ni au billard ni aux dominos, il y lisait les journaux.
Là, il rencontra le fameux Choquard qui en faisait ses galeries.
Choquard était le véritable chevalier du point d'honneur; il se battait avec quiconque parlait irrévérencieusement de ses princes légitimes. Pour lui Charles X n'avait pas violé la Charte.
La duchesse d'Angoulème n'avait pas gardé rancune au peuple français de la mort de son père, et il aurait eu maille à partir, avec l'endiablé duelliste, celui qui eût osé soutenir le contraire.
Or, Choquard adorait Paul de Kock qui avait esquissé sa pittoresque physionomie dans Monsieur Chemin i.
Choquard était non-seulement un homme d'épée, mais aussi un homme de plume, et il disait en parlant de l'auteur de la Pucelle de Belleville : « Voilà un esprit vraiment gai, vraiment gaulois, je n'aurais pas fait 3/. Cagnard que je voudrais avoir fait Monvoisin Raymond.
La vie de Paul de Kock, mais c'est ainsi qu'on la peut reproduire, en ramassant de ci, de là, une Qeurpouren faire un bouquet.
J'ai vu chez M. Gabct 'Charles), commissaire de police du quartier de la Porte-Saint-Mari in, l'unique portrait photographié de Paul de Kock, car il ne voulut jamais poser devant l'objectif. J'ai retrouvé le commis du grand-père Barba, quia connu Paul de Kock à l'époque deses premiers romans. Il était alors camarade intime avec son éditeur.
11 tutoyait le père Barba dans sa première jeunesse.
Ce que les biographes n'ont jamais su, et conséquemment n'ont jamais dit, c'est que Paul de Kock n'avait pas dit. en quittant ses banquiers, un éternel adieu à la carrière de commis.
Le père Barba ne pouvait pas donner des moyens d'existence à Paul et surtout à sa mère. On employait bien la digne dame aux travaux d'intérieur, comme une amie, auxiliaire de la directrice de la maison.
Mais il fallait que le fils pût gagner de l'argent.
Or ce n'est pas avec quatre cents francs une fois donnés pour un ouvrage en 4 volumes in-12 que l'on pouvait vivre toute une année.
On chercha donc pour Paul de Kock une situation, et on le plaça troisième clerc de M. Fouret, avoué à Paris, et cela, si je ne me trompe, à la date de 1817.
Le romancier y trouva de quoi vivre, et de quoi continuer ses romans si attrayants.
11 noircit du papier timbré à raison de 1 50 francs par mois, jusqu'au jour où les ressources de la vie littéraire lui rendirent sa liberté.
J'ai peu à m'occuper de Paul de Kock auteur dramatique.
J'ai assisté, en 1833, aux deux cents représentations des IAlas et des Grisettes, aux Folies-Dramatiques.
J'ai vu plusieurs fois une grande féerie de son cru, la Chouette et ta Colombe.
J'ai applaudi au Vaudeville [l'Homme de la nature et l'Homme policé, mais je n'ai pas le souvenir assez présenta ma mémoire pour pouvoir asseoir un jugement. Pourtant, si je ne connais pas l'arbre dramatique tout entier, j'en connais au moins les racines.
J'ai retrouvé une merveille, une rareté, dont il ne reste plus un seul exemplaire chez l'éditeur.
La première pièce de Paul deKock.
Cela se nomme :