DÉDICACE
puissant; la Presse, ï agent le plus actif de la diffusion des pensées; le Clergé, dépositaire et propagateur de la charité, ont, en commun, pour mission, de mêler les intérêts, de rapprocher les esprits, d'unir les cœurs, — de consommer en un, selon la parole divine, les hommes, les peuples, les continents.
EuG. Cadoret,
Chanoine de Saint- Denis.
Paris, 8 octobre 1868.
Un enchaînement de circonstances, qu'il ne sera pas inutile de faire connaître tout d'abord au bienveillant lecteur,» nous a conduit à écrire cette Vie de Christophe Colomb.
Nous étions, en 1852, aumônier du bagne de Rochefort. Les bagnes furent supprimés, la création des pénitenciers de la Guyane, décrétée. L'aumônerie de la flotte n'existait pas encore : nous demandâmes d'être embarqué, par mesure exceptionnelle, sur le premier bâtiment qui transporterait des forçats de France à la Guyane. Nous fîmes deux voyages et un séjour de plusieurs mois au Nouveau Monde.
Nous vécûmes, à Cayenne et aux îles du Salut, dans une affectueuse intimité avec deux . religieux, entre autres, de la Compagnie de Jésus, les RR. PP. Hus et Boulogne. Très instruits tous les deux, ils avaient parcouru longtemps, l'un les missions des États-Unis et du Canada,
Vautre, la Chine et les Indes. On ne s'étonnera pas que, très jeune prêtre, ébloui, à première vue, comme tout Européen qui débarque, des magnificences et des splendeurs de l'Amérique intertropicale, nous ayions, dans nos entretiens avec deux religieux de cette expérience, soulevé maintes fois les questions relatives, soit aux conditions présentes, soit au passé de l'Eglise, dans ces lointaines et belles régions.
L'Eglise, nous disaient-ils alors, a pris ou voulu prendre, dans les événements qui ont uni l'un à l'autre l'Ancien et le Nouveau Monde, une part laborieuse et féconde : il n'a dépendu ni de ses conseils ni de ses efforts, que de meilleurs résultats n'aient été poursuivis par l'Europe, et obtenus à l'aide de meilleurs moyens. On croit généralement le contraire ; cela s'explique : à vingt-cinq ans d'intervalle, l'Amérique fut découverte et la Réforme éclata. Le développement des lettres, depuis Luther, n'a guère été qu'un vaste développement d'inimitiés contre le catholicisme. Les conquérants de l'Amérique outragèrent l'humanité par leurs crimes, et colorèrent leurs crimes du zèle de la foi. L'éloignement, la lenteur des communications, la nouveauté mystérieuse du théâtre où se passaient les événements, empêchèrent le public impartial de discerner à coup sûr la vérité dans les faits et les dires. On en profita; on écrivit et on imprima, pendant trois siècles, que Rome et le clergé s'étaient faits complices, et même instigateurs, des odieux excès de
la Conquête. Rien de plus faux, rien pourtant de plus accrédité.
Les deux religieux qui nous tenaient ce langage, traduisaient-ils ainsi leurs opinions toutes personnelles, ou étaient-ils l'écho de traditions conservées, aux Indes et en Amérique, dans les séculaires maisons de la vénérable Compagnie? Toujours est-il que notre attention, à partir de ce moment, fut puissamment attirée sur un ordre tout à fait nouveau, pour nous, de lectures et d'observations. Peu à peu se formulèrent dans notre esprit, le désir d'abord, puis l'espérance, de connaître au juste, et de raconter, un jour, l'histoire vraie des origines du christianisme au Nouveau Monde.
Des facilités inattendues favorisèrent nos études. Nous fûmes attaché, en 1853, à l'administration centrale de la marine, comme Adjoint à l'aumônier en chef de la flotte. Nous avons rempli quatorze ans ces fonctions. Dans un milieu aussi spécial, notre goût pour les choses d'outre- mer ne pouvait que s'accroître. Le ministère de la marine a sa bibliothèque, ses archives, son dépôt des cartes et plans ; nos marins s'adonnent volontiers aux nobles délassements de l'érudition lettrée; converser avec eux, c'est apprendre : nous n'avons négligé aucune occasion de nous instruire à ces sources.
Déjà nous avions entrevu, sur l'établissement et les progrès du christianisme au Nouveau Monde, plus d'une vérité méconnue, lorsque, en 1856,
M. le comte Roselly de Lorgues publia son Histoire de Christophe Colomb. Ce savant ouvrage était précisément inspiré par la même pensée de réhabilitation de l'Église, qui nous inspirait, à nous, nos recherches. Le livre nous encouragea grandement ; l'auteur, avec lequel nous entrâmes immédiatement en rapport, nous a encore plus encouragé et servi, par l'importance, la continuité et la bienveillance de ses communications. Qu'il veuille bien agréer ici la publique expression de notre vive gratitude.
Nous amassâmes pendant quinze ans des matériaux. L'Empereur, au commencement de 1867, daigna nous élever à la dignité de chanoine de Saint-Denis. Cette faveur nous a créé de précoces loisirs ; nous les avons consacrés sans retard à nos études préférées.
Raconter la vie de Christophe Colomb nous a semblé un début logique à tous égards. Si nous avons mis dans son vrai jour, autant que nous le souhaitons, l'existence entière de ce grand homme, nous aurons caractérisé à merveille, dès le point de départ, le rôle de la religion, par delà l'océan.
11 sera aisé, plus tard, de bâtir sur ce fondement : à notre défaut, de plus capables le feront.
La forme biographique, d'ailleurs, offre, par elle-même, de multiples avantages. Avec peu de talent et beaucoup de bonne foi, on y réussit. L'attrait inhérent au récit d'événements grandioses, rend accessibles et fait goûter à toutes les intelligences, des idées dont la discussion plus directe
et plus aride laisserait indifférents, ou rebuterait, la plupart des lecteurs. Nulle vie n'est plus empreinte de dramatique intérêt que celle de Colomb. Tout le monde croit la connaître, tout le monde presque l'ignore. Elle se recommande, en ce moment, par la raison que nous allons dire, à la studieuse curiosité des amis de l'Église. Nous n'avions pas le droit (voulant vulgariser des vérités importantes, et croyant, non sans cause, à notre insuffisance), de négliger ces commodités secondaires, et ces chances accessoires d'obtenir l'attention.
Cet exposé nous amène à rectifier une appréciation inexacte. Quelques journaux, dans une intention courtoise dont nous les remercions, nous ont fait l'honneur de parler de notre livre par avance : ils l'ont annoncé comme un plaidoyer en faveur de la canonisation de Christophe Colomb. C'est une méprise ; elle est facile à expliquer.
On sait comment l'opinion publique a été saisie de la grave et délicate question des raisons possibles d'une décision du saint-siége, inscrivant, un jour, le nom de Christophe Colomb au catalogue des Bienheureux. M. le comte Roselly de Lorgues affirma, le premier, en 1856, le caractère surnaturel et l'éminence des vertus du grand navigateur; il parla de sa sainteté, en propres termes; il exprima le vœu, même l'espoir, de
if ïNTRODUGTiON.
voir bientôt l'Église lui accorder solennellement le titre de saint.
On s étonna ; ce fut le premier mouvement, et il fut universel. Les avis, ensuite, se partagèrent; mais, pour dire toute la vérité, le plus grand nombre, parmi les catholiques, admit peu, comme utile ou vraisemblable, que le saint-siége instruisît jamais cette Cause. Les dispositions des esprits sont-elles, aujourd'hui, les mêmes? Non.
Le souverain pontife a décerné, à deux reprises, au catholique historien de Colomb, des encouragements et des éloges significatifs. La première fois, quand l'ouvrage n'avait pas encoreparu, Pie IX daigna écrire à l'auteur : « Lorsqu'on aura publié « et mis en lumière tout ce qui se rapporte à la dé- « couverte du Nouveau Monde par Christophe « Colomb, il apparaîtra manifestement, comme « vous l'affirmez à bon droit, que Christophe « Colomb exécuta ses merveilleux projets sous « l'impulsion, avec le concours du saint-siége, « et avec le zèle du clergé pour principal auxit* liaire (1). n
Plus récemment. Pie IX, félicitant encore M. le comte Roselly de Lorgues, s'est plu à constater que le grand Génois « eut en vue, lorsqu'il « découvrit le Nouveau Monde, non d'ajouter de « nouvelles possessions à la monarchie espagnole, « mais de soumettre à Jésus-Christ et à l'Église, « de nouvelles nations (2). »
(1) Bref du 10 décembre 1851.
(3) Bref du 24 avril 1863.
Ces augustes suffrages élevaient, comme on voit, à là hauteur d'une mission pour ainsi dire apostolique, les travaux embrassés par Colomb. En France, en Italie, en Espagne, des évoques interrogèrent, à ce sujet, les témoignages jusque-là négligés, de l'histoire. Plus on approfondit l'examen, plus il fut favorable à la pieuse renommée de Colomb. Par une lettre du 2 juillet 1866, S. E. le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, demanda au saint-père l'introduction de la cause devant la sacrée congrégation des rites. De nombreuses adhésions épiscopales furent données à cette démarche. Le saint-père, s'il faut s'en rapporter aux informations du journalisme, aurait fait une réponse dilatoire, mais encourageante.
Les adversaires de l'Église se sont, en même temps, emparés, comme on dit, de la question. Elle a, pour eux, une gravité manifeste. Ils ne sauraient contester à Colomb d'avoir été ce qu'ils appellent un « apôtre du progrès. » Son génie a triomphé des erreurs matérielles du passé les plus préjudiciables à l'avènement de l'unité sociale. Il a relié entre eux, tous les habitants de la terre. On ne saurait, non plus, méconnaître en Colomb la droiture du cœur, l'ampleur de l'âme, l'élévation du caractère. Affronter le travail et braver le péril, furent ses moindres mérites : il a souffert, et su souffrir l'injustice : « martyr du progrès », la beauté morale éclate en lui, et force l'admiration.
Il est naturel qu'un tel héros, les libres penseurs le disputent à l'Eglise : ils tiennent à faire accroire
que la foi rétrécit l'intelligence et que la piété égare les sentiments ; ils aiment à reprocher au catholicisme nous ne savons quelles préférences pour la vertu oisive, disent-ils, et les stériles perfections ; ils savent que l'Eglise confondrait encore, et pour longtemps, ces dangereux reproches, le jour où, décernant un titre et rendant un culte à Colomb, elle attesterait, une fois de plus, avec éclat, quels féconds héroïsmes la religion inspire, et la religion couronne.
La canonisation éventuelle de Colomb éveille donc, à la fois, de pieuses sollicitudes dans le monde religieux, et de logiques appréhensions dans le monde opposé. De là, évidemment, l'honneur qu'on a bien voulu faire à notre travail, non publié encore, de s'en occuper, et de là aussi les suppositions erronées au sujet de ses tendances et conclusions finales.
A vrai dire, en racontant la vie de Colomb, nous démontrerons d'une manière concluante, jusqu'à quel point la foi, le zèle et la dévotion furent le nerf de ses entreprises, le fond de ses pensées et le constant mobile de tous ses actes. Qu'il en résulte un préjugé nouveau, et plus qu'un préjugé, en faveur de sa sainteté, nous le croyons. Qu'un des effets probables de la lecture de notre livre, soit de justifier, d'expliquer du moins, les plus pieux désirs des catholiques à l'endroit de cette mémoire vénérable, nous l'espérons. Mais ce résultat, nous ne l'aurons pas directement poursuivi; il n'aura été l'objet ni premier ni principal de notre application.
Chercher, sans idée préconçue, et dire, sans systématiques arrangements, d'après les règles courantes delà critique historique, la vérité sur la découverte du Nouveau Monde et sur son auteur, voilà ce que nous nous sommes proposé, rien autre chose.
Précisons davantage.
Par un concours d'intérêts politiques, d'âpres passions et de fatalités, dont il est facile aujourd'hui de se rendre compte, l'obscurité se fit tout d'abord, et demeura longtemps impénétrable, sur les circonstances les plus dignes de mémoire, de la découverte du Nouveau Monde et de la vie de Colomb. Ce chaos, depuis un demi-siècle, s'est débrouillé. Navarrete et Munoz, en Espagne, Bossi et Spotorno, en Italie, Washington Irwing, en Amérique, Humbolt, en Allemagne, M. Roselly de Lorgnes, en France (pour ne citer que les auteurs les plus compétents) ont eu le mérite, dans les cinquante ou soixante dernières années, d'élucider, chacun, des points divers et essentiels. Le lieu et la date de la naissance de Colomb ; l'origine et l'état de sa famille ; ses pourparlers avec les gouvernements de Gênes, de Lisbonne, de Venise, d'Angleterre et de France ; son arrivée en Amérique antérieurement à toute traversée analogue de bâtiments européens; la spontanéité de ses intuitions cosmographiques ; la variété et la pro-
fondeur de ses connaissances ; la ferveur de ses sentiments religieux, tous ces problèmes, et plusieurs autres, réputés autrefois insolubles, sont maintenant résolus. Il est incontestable également que Colomb mourut ayant conscience, ou plutôt, certain d'avoir découvert, non les Indes, mais un continent intermédiaire entre les Indes et l'Europe.
La pensée ne nous est pas venue, de rouvrir des discussions épuisées si heureusement par l'un ou l'autre de nos devanciers. Mais, à la lecture de leurs savants ouvrages, une chose frappe : c'est que, préoccupés d'éclairer tel ou tel fait alors obscur, et de dégager ses conséquences immédiates, ils ont, avec moins de succès, exprimé et coordonné, dans son ensemble, la personnalité de Colomb.
Ce défaut est surtout saillant, nous pourrions dire choquant, dans Washington Irwing. On se heurte, à tout moment, dans ses élégantes pages, aux jugements les plus disparates. Il l'a senti luimême, et il a invoqué, qu'on nous passe l'expression, les circonstances atténuantes. « Les hommes supérieurs, dit-il, sont un composé de vertus et de faiblesses. Leur grandeur vient en grande partie de la lutte qu'ils soutiennent contre les imperfections de leur nature, et leurs actions les 'plus nobles jaillissent quelquefois du cJioc de leurs qualités opposées. » Ces observations ne sont pas absolument sans vérité; mais Irwing en abuse pour faire se choquer en Colomb, des qualités par trop opposées : un jugement sûr et une imagination dé-
INTRODUCTION. It
voyée, la sagesse et l'impéritie, la douceur et la violence, une piété touchante et un superstitieux fanatisme. Colomb, tel qu'il le représente, reste, pour le lecteur circonspect, une irritante énigme, et, pour la foule, l'artisan trop peu judicieux de ses propres malheurs.
Irwing était protestant, et, vis-à-vis de Navarrete, l'avocat passionné de traditions espagnoles défavorables à Colomb, il avait contracté une gratitude dont il s'exagéra les devoirs ; ces deux causes, contrariant sans cesse la sagacité et la loyauté natives de son esprit, l'ont perpétuellement tenu flottant et troublé, entre le vrai et le faux, au sujet de Colomb : il l'analyse avec admiration, pour le définir avec sévérité, dans des termes indulgents.
M. le comte Roselly de Lorgnes, zélé promoteur d'une opinion hardie, toute neuve, et poussée par lui, du premier jet, à ses limites extrêmes, a, naturellement, consacré ses plus énergiques efforts à justifier, en elles-mêmes, ses découvertes inattendues et ses conclusions radicales. Il a suffi qu'il considérât Colomb par son côté merveilleusement chrétien, pour faire, du grand homme, « un composé ?» plus concordant. Les témoignages authentiques de l'histoire et les considérations de l'ordre mystique, se sont prêtés, sous sa plume, de mutuelles clartés. Sur plusieurs points toutefois, s'il fait la lumière pour les intelligences capables de le suivre et de le suppléer, au besoin, il laisse, pour les lecteurs ordinaires, sub-
sister, ce nous semble, dans la trame même de son récit, certaines indécisions.
Nous avons donc cru qu'il restait encore à faire connaître et comprendre universellement Colomb, à l'expliquer dans chacune des phases si diverses de son existence, à le montrer partout et toujours conséquent avec lui-même, et conforme aux immuables règles de toute vie raisonnable et raisonnée. C'est là la tâche qui nous a tenté ; tâche modeste, évidemment, et qui nous classera bien au dessous des historiens de Colomb, que nous venons de nommer — dans la catégorie de ses simples biographes. Nous avons, à regret, mais de parti pris, écarté de notre narration, tous les développements scientifiques; nous n'avons exposé les situations des personnages en Europe, décrit les tribus indiennes, que dans la mesure strictement nécessaire à l'intelligence des événements; nous nous sommes imposé, en un mot, une abstention absolue ou un rigoureux laconisme, sur tout ce qui n'est pas Colomb lui-même, sa personnalité, son âme.
Avons-nous réussi? Le lecteur formera son jugement, à cet égard, par la lecture du livre même. Aussi bien, en lui soumettant ici, par anticipation, quelques observations très sommaires, avons-nous en vue, non de prévenir, mais de faciliter ses appréciations.
Les auteurs et le public ont singulièrement surfait , selon nous , une vérité que Washington Irwing, par exemple, formule ainsi, dès le début de son ouvrage : « On ne sait rien de certain sur les premières années de Christophe Colomb. » Cela se dit comme un axiome. On passe, en conséquence, avec une rapidité inattentive, sur quarante années de la vie du grand homme ; il semble qu'elle commence seulement à offrir de l'intérêt, le jour où il fait confidence aux gouvernements de ses aspirations vers la découverte des Indes. Non sans doute qu'on garde le silence sur les faits antérieurs, mais on isole, entre elles, la première et la seconde partie de cette existence, en réalité toute d'une pièce.
Cette inadvertance biographique une fois notée, c'est là même que nous avons pris notre point de départ. Nous nous sommes demandé quel lien unit la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse de Colomb, son éducation, ses entreprises, ses triomphes et ses malheurs. Nous avons vu l'état de l'Europe, quand naquit Colomb : la Croix et le Croissant se livraient un combat décisif; nous avons vu la part prise à la lutte par Colomb : nous en avons inféré, avec certitude, son prosélytisme religieux et son exaltation militaire. Et aussitôt, les deux sublimes rêves de Colomb :^ la découverte des Indes et l'expulsion du Turc de la chrétienté ; l'un réalisé, l'autre poursuivi en vain ; leur étroite connexité entre eux, et leur influence simultanée sur les démarches, les succès et les revers du che-
valeresque navigateur — d'intention, le dernier des croisés — tout cela nous est apparu avec une irrésistible évidence.
De ce moment, pour nous, l'harmonie était faite et parfaite, dans la vie réputée incohérente de Christophe Colomb. Nous n'avons eu qu'à caractériser avec plus de soin la nature de ses campagnes, dans la Méditerranée; qu'à signaler plus fortement à l'attention leurs effets tout simples sur cette âme enthousiaste ; qu'à rapprocher, dans notre récit, de cette période de formation, des incidents rejetés, à tort, beaucoup plus loin, par nos devanciers, pour que les voiles les plus épais se déchirassent d'eux-mêmes.
Nous nous félicitons, pour trois motifs principaux, d'avoir pu mettre ainsi, dans l'histoire d'un grand fait et d'un grand homme, cet ordre aisé et rationnel, nécessaire et lumineux : la gloire de Colomb, celle de l'Église, celle de l'Espagne y gagnent ensemble. Plus les contemporains de Colomb et la postérité, jusqu'à présent, se sont montrés ingrats envers sa personne et sa rerommée, plus c'est une satisfaction intime, pour l'écrivain, de contribuer à sa réhabilitation. Plus les détracteurs de Rome se plaisent, de notre temps, à faire valoir, contre elle, d'imaginaires et injurieux griefs, plus notre filial dévoûment se réjouit d'opposer à ces mensonges, des vérités palpables sur le concours prêté à la découverte du Nouveau Monde et à son auteur, par la cour pontificale, par le clergé, par les ordres religieux. La
fière et catholique nation espagnole, enfin, n'a cessé d'être injustement rendue responsable des méfaits d'un prince cauteleux et dur, et de quelques courtisans, ou d'aventuriers de bas étage, contre un des hommes qui l'honorent le plus. Le premier, croyons-nous, des biographes de Colomb, nous ne tombons, à aucun degré, dans cette erreur. Notre récit attribue, avec équité, à chacun sa part : à Ferdinand le Perfide et à ses complices, le blâme; à la nation espagnole tout le contraire. Plût à Dieu que Navarrete eût fait cette distinction loyale : son patriotisme égaré n'eût pas, pour couvrir l'honneur de sa nation," incriminé, odieusement et inutilement, jusqu'à la moralité d'un pieux héros.
En résumé, nous avons peut-être écrit, à l'aide de documents anciens et connus, une vie vraiment nouvelle de Christophe Colomb. Les biographies se peuvent comparer, en effet, sous un rapport, à ces tableaux, jeux bizarres de l'optique et de l'esprit: un capricieux crayon les dessine, et, selon qu'on les regarde par le haut ou par le bas, par tel côté ou par tel angle, les mêmes traits y représentent, avec de variables accessoires, le masque ridicule ouïe sympathique portrait de quelque personnage: changer le point de vue, ne change rien, et change tout.
Nous ne ferons pas ici un puéril étalage de nos lectures; nous ne produirons pas la liste
longue et trop facile à dresser des écrivains et documents dont nous avons fondu les affirmations dans notre récit. A quoi bon? Les érudits, s'ils nous font l'honneur de nous lire, n'auront pas besoin de nos indications pour remonter aux sources, et le commun des lecteurs ne s'en servirait pas.
Il nous eût été facile de noter, au fur et à mesure, au bas de nos pages, les auteurs, soit contemporains de Colomb, soit nos contemporains, soit du temps intermédiaire, ayant dit, avant nous, ce que nous racontons. Mais nous eussions, de la sorte, augmenté, en pure perte, d'un cinquième ou d'un quart, notre volume. Nous sommes certain qu'on ne nous soupçonnera pas d'avoir rien avancé sans bons garants ; la critique studieuse, au surplus, découvrirait vite nos témérités ou inadvertances de ce genre, si nous en avions commises.
Nous tenons seulement à expliquer pourquoi nous citons et copions si fréquemment Washington Irwing. Il était protestant, nous l'avons dit. Or on' remarquera que presque tous les endroits où nous le reproduisons textuellement, ont trait ou à la piété de Colomb, ou à l'intervention du clergé et de pieux personnages, en sa faveur, ou aux iniquités de ses ennemis : ni notre parole, alors, ni la parole d'aucun auteur catholique n'eût forcé, au même degré, l'assentiment des lecteurs. Sans cette considération, ou nous aurions fait à M. le comte Roselly de Lorgues de plus fré-
quents emprunts, ou nous aurions affiché plus nettement encore ceux que nous lui avons fait.
Telle que nous Tavons conçue, la Vie de Christophe Colomb n'a dû engager nulle part notre plume dans des questions doctrinales intéressant, à proprement parler, l'orthodoxie. Mais les questions d'histoire, celles, en particulier, qui se rattachent à l'époque, aux idées, aux personnages dont nous avons parlé, peuvent, au point de vue religieux, être traitées ou touchées avec plus ou moins de discernement et de convenance. Nous avons voulu, d'une volonté droite et ferme, nous exprimer toujours avec une exactitude scrupuleuse. Il est des juges, qui, après coup, si nous avons failli par surprise, nous redresseront en toute autorité.
Pie IX, le premier des souverains pontifes qui ait traversé l'Atlantique et vu le Nouveau Monde, daignerait certainement nous faire un titre à sa condescendante bonté, du sujet et du héros de notre livre. Toutefois, un sentiment nécessaire de modestie, nous empêche de faire remonter aussi haut, directement et d'une manière expresse, les protestations de notre obéissance.
La personne auguste et la suprême autorité du souverain pontife, sont, pour nous, représentées par notre supérieur juridictionnel immédiat, monseigneur Darboy, Primicier du chapitre impérial de
Saint-Denis. S'il estime que notre livre puisse faire quelque bien, son approbation nous sera une récompense. S'il y trouvait à reprendre, notre désaveu suivrait aussitôt ses avertissements.
Le fils de Colomb, et son premier biographe, l'abbé Fernand, nous a légué un religieux exemple, que nous devons et voulons suivre : après avoir, sur les notes de l'amiral, rédigé son récit avec un vif sentiment filial et chrétien, il le termina, pour unique conclusion, par deux mots qui en résument tout le sens : Laus Deo!
Louange à Dieu! Ces mots, nous les incrivons, à notre tour, au frontispice de la Vie de Christophe Colomb : ils expriment, avec éclat, la vraie grandeur du héros, et avec sincérité, le seul espoir de l'écrivain .