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NAISSANCE DE COLOMB, SA JEUNESSE, SON ARRIVÉE EN PORTUGAL

L'histoire militaire de la chrétienté, au quinzième siècle, est l'histoire surtout des tentatives mille fois répétées des musulmans pour envahir l'Europe, et des efforts persévérants de l'Europe pour refouler ITnfidèle dans ses séculaires limites de l'Afrique et de l'Asie. On

m LA Vit DE CHRISTOPHE COLOMB.

dirait une interminable bataille, cent fois interrompue, cent fois reprise, toujours la même , entre deux gigantesques armées se heurtant de front, sur terre et sur mer, du détroit de Gibraltar à la mer d'Azoif. L'aile gauche des chrétiens fut vaincue à Constantinople; l'aile droite prit, à Grenade, une éclatante revanche; la marine italienne, entre toutes, sauva la catholicité dans les combats du centre.

Christophe Colomb vint au monde durant cette mêlée opiniâtre. Son enfance fut bercée, ses premières pensées se formèrent, au récit des exploits sur mer des Vénitiens , des Génois , des Napolitains contre le Turc. Dès son adolescence, il se lit marin pour combattre le Turc; il le combattit dans la fleur de sa jeunesse; il atteignit en le combattant la pleine vigueur de son âge mûr. Il vit de près, à dix-huit ans, le siège et la prise de Constantinople ; il assista en personne, trente-sept ans plus tard, à la capitulation de Grenade. Combien de fois, dans l'intervalle, sur son propre navire ou sur un pont ennemi, sa vaillante épée fut-elle engagée contre les soldats de Mahomet, dans de chaudes rencontres, dont l'histoire, malheureusement, ne nous a pas, en ce qui le concerne, transmis le souvenir. Ces conditions politiques et militaires du bassin de la Méditerranée, pendant la jeunesse de Christophe Colomb, exercèrent, sur la vie entière de ce grand homme, une influence jusqu'à présent trop peu remarquée.

Christophe Colomb naquit à Gênes, en 1435. Ses parents, qui s'établirent plus tard dans Tencv'inte même de Gênes, rue de Mulcento, habitaient alors en dehors des *murs, du côté de la porte Saint- André : il fut baptisé à l'église de Saint-É tienne , aujourd'hui Saint Etienne de i'Arco.

Son père, Dominique Colomb, issu certainement d'aïeux militaires et nobles, exerçait cependant une profession manuelle; profession privilégiée, il est vrai, si, comme on l'assure, à Gênes, à cette époque, les gentilshommes l'embrassaient sans déroger : il était maître cardeur de laine et tisseur de drap. Il avait épousé Suzanne Fontanarossa, du village de Bisagno.

Dominique et Suzanne servaient Dieu et vivaient honorés, plutôt riches que pauvres, eu égard à leur condition. L'atelier occupait habituellement plusieurs personnes. La maison où Christophe Colomb vint au monde, au faubourg Saint- André, leur appartenait; elle avait boutique et jardin. Ils possédaient, en outre, un petit patrimoine dans la vallée de Nura et quelques pièces de terre aux environs de Quinto.

Dieu leur donna cinq enfants : quatre fils et une fille. Ils nommèrent les fils : Christophe, Barthélémy, Pelle-, grino et Jacques. La sœur fut mariée à un obscur commerçant. Pellegrino, mourut jeune. Jamais frères ne s'aimèrent plus et mieux que Christophe, Barthélémy et Jacques Colomb. Dans ses instructions testamentaires, le glorieux aîné nous a laissé de ses cadets cette louange, simple mais complète et touchante : " Dix " frères ne seraient pas de trop pour toi, dit-il à son " fils. Je n'ai jamais trouvé de meilleur ami, à ma " droite et à ma gauche, que mes frères. „

A dix ans, Christophe fut envoyé à l'université de Pavie. A quatorze ans, il naviguait déjà. Dans l'intervalle, il passa quelque temps, comme apprenti, à l'atelier de son père. L'instruction qu'il put recevoir aux écoles de Pavie fut donc peu de chose. Lire, écrire, la grammaire, quelques notions de géographie et d'histoire, les éléments du calcul, des com-

mencements de latin, ses maîtres n'eurent pas le temps de lui en apprendre davantage.

Sa précoce vocation pour le métier de la mer a donné lieu aux suppositions les plus diverses des biographes. Ils l'ont attribuée tout d'abord à un goût pour les lointaines aventures développé, dès l'enfance, par le contact avec les quais d'un grand port. Il est vrai, comme ils le disent, que dans une ville maritime l'océan a d'irrésistibles attraits pour un enfant à l'imagination ardente. Il est également certain que Gênes, vieille cité aux rues étroites, aux quartiers sombres, enclavée dans des montagnes, n'avait avec la terre que des relations restreintes. Son commerce maritime, au contraire, habile et florissant ; ses escadres de combat, illustres, de vieille date, sur tous les points de la Méditerranée, offraient un vaste champ à l'ac- ^tivité d'une jeunesse entreprenante.' Il est avéré, enfin, qu'à ces mobiles généraux, s'ajoutèrent en Christophe Colomb, pour le déterminer à choisir la carrière maritime, son instinctive passion pour les sciences cosmographiques, son poétique et religieux amour de la nature : contempler Dieu, et l'admirer dans ses œuvres, fut, à tous les moments de sa vagabonde existence, la jouissance la' plus goûtée de cette âme haute et pure.

Mais la vérité n'est pas là tout entière. Un siècle plus tôt, de patriotiques indignations et la fièvre des combats s'étaient emparées d'un autre enfant , presque au sortir du berceau. Il n'y a nulle invraisemblance à comparer entre eux, sous ce rapport, le futur Bon Connétable de France, et le futur Grand Amiral de TOcéan. De même qu'en Bretagne, en 1311, le nom de l'anglais était haï, de même, en Italie, en 1435, la haine du Turc était traditionnelle et populaire. Nous oserions presque

affirmer que Christophe Colomb, soit écolier, soit apprenti, joua, dans la rue des Tueurs-de-Maures, voisine de la maison de son père , ces mêmes jeux, simulacre informe de la guerre, auxquels s'était complu, dans son village, l'enfance exaltée de Duguesclin. Ce hâtif patriotisme, cette vaillance prématurée d'un cœur largement ouvert aux mystiques influences de la foi , et aux suggestions de l'honneur national, voilà le vrai mobile de Christophe Colomb, lorsque, " tout petit „ selon son expression, il confia ses destinées aux fortifiants hasards de la lame et des vents. Il crut, toute sa vie, que la Providence l'appelait à chasser le Turc de la Terre- Sainte : c'est pour cela, dit-il, qu'une impulsion divine lui fit embrasser, de préférence, la profession de marin.

Très jeune, peut-être mousse encore, il assista dans le Levant, à un combat naval contre des pirates turcs. Il y reçut une blessure qui longtemps parut guérie, mais se rouvrit en mer, dans sa vieillesse; elle le mit neuf jours en péril de mort pendant son dernier voyage au Nouveau Monde.

Nous ne savons rien de plus de l'enfance de Colomb. Ce qu'il fut à l'âge viril nous permet d'affirmer néanmoins que, dès ses premières années, il mena de front avec ardeur la pratique intelligente de son métier et les études les plus diverses. La Providence l'avait libéralement doué de cette puissance universelle de l'esprit qui fait l'homme supérieur dans toutes les carrières. Elle lui avait départi , d'une manière plus spéciale, les meilleures qualités du soldat et les aptitudes les plus précieuses au marin.

Quelques-unes de ces aptitudes sont l'apanage de l'enfance elle-même, parce qu'elles tiennent principalement à l'organisation native. Telle est la perfection des

organes des sens. A une délicatesse extrême de Touïe, Colomb joignit toujours une portée exceptionnelle de la vue : jamais vigie ne plongea son regard plus avant dans les lointains, jamais pilote n'apprécia les distances d'un coup d'œil plus infailliblement exact. Il saisissait facilement , grâce à l'exquise sensibilité de son odorat et de son goût, des distinctions de senteur et de saveur imperceptibles à tout autre.

En 1459, l'amiral Colombo, son grand oncle, Colombo l'Archipirate, fut appelé par le roi René au commandement d'une escadre provençale contre les Napolitains. Colomb avait alors vingt-quatre ans; il servit comme officier dans cette escadre.

Le roi René lui confia bientôt un commandement séparé. Il le chargea en même temps d'aller, de Marseille, enlever, à Tunis ou sur la route, la galère napolitaine de premier rang, la Fernandine. Deux vaisseaux et une caraque convoyaient la Fernandine. Les matelots de Colomb l'apprirent dans les eaux de San Piétro, en Sardaigne. Une telle disproportion des forces les effraya; ils exigèrent, sous menace de révolte, qu'on rentrât à Marseille. Colomb feignit de céder, mais ne céda pas. Ayant en secret désorienté la boussole, il se maintint en route pour l'Afrique, par les manœuvres mêmes qui faisaient croire aux peureux mutins qu'on courait sur la Provence. " C'était le soir, dit-il ; et le lendemain " matin nous étions à la hauteur de Carthagène, tandis " que tous étaient fermement convaincus que nous fai- " sions voiles vers Marseille. „

Peu après, un autre Colombo, Colombo le Jeune, neveu, lui aussi, de l'amiral archipirate, remplissait l'Archipel du bruit de ses prouesses. Chef d'escadres quelquefois très nombreuses, il a livré aux Turcs une

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série de combats audacieux et bien menés, qui le font regarder par la marine génoise comme son Duguay- Trouin. A plusieurs reprises, Christophe Colomb embarqua et se battit sous ses ordres.

Nous ne savons pas, à la vérité, le nombre, les dates précises, les incidents particuliers de ces embarquements de Christophe Colomb contre les Turcs ; l'histoire ne nous fait connaître ni à quelles actions il assista, ni quel rôle important y jouèrent la bravoure et le génie d'un tel soldat de mer dans Teffervescence de l'âge. Mais nous savons certainement que, de treize à trente-trois ans , mousse, matelot , puis officier, puis commandant, il sillonna en tout sens la Méditerranée. Nous savons qu'il avait dix-huit ans, l'âge privilégié des belliqueuses ardeurs ; qu'il naviguait — et peutêtre naviguait-il à travers les canaux de l'Archipel — lorsque Constantinople tomba sous Mahomet IL Cotte catastrophe glaça d'effroi la chrétienté. Tout cœur italien, en particulier, fut en proie à de poignantes angoisses. Ce triomphe du Croissant navra Colomb : nulle part il ne l'a dit, mais toute sa vie le prouve.

Les événements, du reste, dont il continua d'être le témoin, pendant les campagnes ininterrompues de sa jeunesse, ne purent qu'accroître et enflammer sa haine du Turc. Il louvoyait peut-être d'un port à l'autre de l'Adriatique, à l'heure même oii les victoires du héros de l'Albanie, Scanderberg, immortalisaient contre les sultans, sur les champs de bataille de l'Épire, la dernière épée chrétienne du moyen âge ; à l'heure oîi s'accomplissaient, plus au nord, les exploits de Jean Huniade. Il n'ignora ni les escarmouches de l'Espagne, préludant, contre les Maures, aux triomphantes entreprises de Ferdinand et d'Isabelle, ni les expéditions

portugaises contre les infidèles d'Afrique. Les princes, les républiques, la papauté surtout, remuaient alors ciel et terre pour rallumer le feu sacré des croisades. Ce fut l'ère des plus rapides développements de la marine ottomane. Il y eut comme un pressentiment, parmi les marins d'Italie, que sur eux, avant tout, reposaient les destinées de la civilisation.

Journellement aux prises avec les pirates de l'Archipel, les forbans des États barbaresques et les corsaires turcs, les deux principaux chefs dont Christophe Colomb suivit et seconda la fortune, se firent, par leurs victoires navales , un renom légendaire. Les mères maures, dit-on , n'avaient pas de plus sûr moyen d'imposer la docilité ou le silence à leurs enfants récalcitrants, que de les menacer de l'apparition de Colombo le Jeune. Les marins, en un mot, au milieu desquels se forma Christophe Colomb, sentaient, parlaient, agissaient à regard du Croissant, comme depuis ont senti, parlé, agi à l'égard des uniformes rouges de la Grande Bretagne, les Suffren, les Surcouf, les Bouvet, nos officiers et nos matelots d'Aboukir et de Trafalgar.

En 1468, cette période de la carrière de Colomb, son apprentissage d'officier en sous ordre, se clôt par une dramatique journée. Il avait passé de la Méditerranée sur l'Océan. Il commandait un vaisseau dans une escadre génoise ayant à sa tête Colombo le Jeune. Ils croisaient sur les côtes de Portugal, entre le cap Saint- Yincent et Lisbonne. Ils en vinrent- aux mains avec des galères vénitiennes, ramenant de Flandre d'opulentes cargaisons. On se battit à outrance; les bâtiments rivaux s'abordèrent, s'accrochèrent, et les équipages, sautant de l'un à l'autre, s'attaquèrent corps à corps sur tous les ponts envahis. La mêlée dura depuis le ma-

tin jusqu'au soir, avec un grand carnage des deux côtés. Le vaisseau qu'il commandait, Christophe Colomb ne l'avait pas seulement accroché par ses grappins à une énorme galère vénitienne ; il l'y avait amarré solidement avec des chaînes de fer. Le feu prit à la galère. Allumé par les grenades, favorisé par la nuit qui commençait, l'incendie fit, en peu d'heures, de rapides progrès. Le vaisseau génois ne put ni dénouer ni rompre les chaînes qui le liaient à son ennemi. Les flammes l'envahirent. Les deux navires , dévorés ensemble , ne furent bientôt qu'une seule masse incandescente. Il n'y eut plus, pour personne, d'autre chance de salut que de se précipiter à la mer; faible chance, car la côte était loin, à deux lieues environ. Christophe Colomb néanmoins s'élança. Le hasard, les flots, la Providence, pour parler chrétiennement, poussèrent sous sa main un de ces larges avirons, appelés avirons de galère, en usage alors et encore aujourd'hui sur les forts bâtiments, pour évoluer durant les calmes. Au moyen de cet appui, il atteignit le rivage. " Il plut à Dieu, dit son fils, de lui prêter de la force, afin de le réserver à de plus grandes choses. „ Du rivage, où il remercia Dieu de son salut, il se rendit à Lisbonne, vivant en chemin de la charité publique (1).

(1) C'est ainsi, du moins, que l'abbé Fernand Colomb raconte la première arrivée de son père en Portugal. Son récit a été adopté uniformément par tous les historiens. Il soulève pourtant plus d'une objection : vrai, au fond, il s'y mêle des erreurs manifestes de chronologie. Ces erreurs doivent provenir de ce que Pernand Colomb aura, par mégarde, rattaché le naufrage certain de son père et ses circonstances indubitables en elles-mêmes, à un combat postérieur de plusieurs années.

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